L’auteur sud-africain André Brink à El Watan

Publié le par Mahi Ahmed

L'auteur sud-africain André Brink à El Watan

« Il faut s'engager d'abord dans la défense de la vie, de l'humanisme... »

André Brink, immense auteur sud-africain, d'un humanisme tenace et infatigable, aux innombrables distinctions littéraires, a été l'écrivain dont la communication était la plus attendue du Symposium sur la littérature africaine, organisé du 14 au 17 juillet, à la Bibliothèque nationale (El Hamma, Alger) dans le cadre du Festival panafricain. La communication donnée sous forme d'une longue conférence a réservé une grande place aux libertés.

Dès les premières paroles d'André Brink, les papillons, chez lui merveilleuse et idyllique image de la liberté, se sont mis à virevolter dans la salle plongée dans un silence presque irréel. Brink, pour commencer son exposé, s'est rappelé les paroles écrites à la fin de la Deuxième Guerre mondiale par un enfant juif de 8 ans qui observait que dans le camps de concentration de Tréblinka (en Pologne) où l'avaient emmuré les Nazis, il n'y avait pas de papillon. La communication, d'une richesse extraordinaire, sera publiée bientôt. En attendant, nous publions l'interview accordée en exclusivité à El Watan par l'auteur de Une saison blanche et sèche (1980), un roman récompensé par plusieurs prix et interdit par les autorités de l'apartheid.

  Quels commentaires vous inspirent les communications et les débats sur la littérature africaine qui ont eu lieu durant ce symposium ?

Pour moi, c'est un choc dans le sens le plus plaisant, le plus joyeux du monde pour retrouver un peu l'esprit et l'enthousiasme de l'Afrique ici, loin de chez moi, mais en même temps sur le même continent et donc d'une certaine façon très proche. Cela renforce l'envie et en un sens la nécessité de continuer à explorer mes liens et ma dette énorme envers l'Afrique.

  Est-ce qu'il ne vous semble pas que certains écrivains ont tendance à s'enfermer dans leur africanité ou à trop insister sur leur identité au moment où l'écriture aspire de plus en plus à l'universalité ?

C'est toujours un problème, mais il y a une chose dont je suis très sûr : on ne peut aspirer à l'universel sans passer par le très particulier, sans le local. Si on arrive à connaître un lieu en profondeur, c'est à travers lui qu'on peut arriver à l'universel. On ne peut pas se passer de ce point de départ dans le particulier, dans le local. On ne peut jamais rester là, bien sûr. Il faut toujours aller au-delà, plus loin, mais sans commencer par le lieu où l'on est, on ne peut pas arriver à l'universel.

  Le sous-développement dans toutes ses dimensions et, particulièrement, le manque de libertés en Afrique, sont-ils la cause de la faiblesse de la circulation de la littérature entre les pays africains ?

Ceci a beaucoup affaire avec ça. Il y a d'abord le gouffre énorme et lamentable entre la francophonie et l'anglophonie, qui divise le continent en deux parties qui ne savent presque rien l'une de l'autre. Si on pouvait commencer, peut-être à travers un festival comme le Panaf', à construire des ponts afin de les jeter à travers ces gouffres, ce serait un très bon départ et un départ très nécessaire, parce que l'extrême morcellement de l'Afrique est une tragédie de notre temps et des temps qui nous ont précédés. La nécessité de se retrouver, de se reconnaître, afin de pouvoir recommencer ensemble, ça c'est pour moi une des étapes les plus nécessaires, une étape de base qu'il faut réaliser.

  Vous vous êtes engagé il y a plus de 40 ans dans la dénonciation de l'apartheid et vous êtes, actuellement, très critique à l'égard du pouvoir de l'African National Congress (ANC) qui gouverne votre pays. L'intellectuel se doit-il d'être toujours engagé et de prendre position sur les questions qui lui semblent très importantes ?

Au fond, oui ! Je crois qu'il faut de l'engagement, mais pas toujours dans le sens le plus strict. Il faut s'engager d'abord dans la défense de la vie, de l'humanisme et puis aller... ; il y a quelques minutes, je disais qu'il fallait commencer par le local pour arriver à l'universel, afin d'arriver à l'engagement spécifique. A notre sens, il faut commencer dans l'autre sens par l'humanisme, avec le sens du besoin que l'on a de l'autre, du voisin et, à partir de là, on peut commencer à définir dans les termes qu'on peut appliquer à une situation spécifique avec laquelle on s'engage. Cet engagement doit toujours être basé sur l'humanisme, donc sur un tout qui est plus grand que le local ou le particulier.

  Votre éveil à cette critique de l'apartheid, ensuite de tout ce qui est injuste, est-il dû à des influences littéraires comme celle qu'a pu exercer Alan Paton avec son roman Pleure ô pays bien aimé* par exemple, ou la devez-vous à la situation que vous viviez dans votre pays ?

C'étaient les deux. Enfin je crois qu'au début c'étaient les écrits. Paton a certainement eu beaucoup d'influence dans ce processus de prise de conscience, mais ensuite et jusqu'à maintenant, c'était Albert Camus qui était resté pour moi l'homme phare qui me montre les réalités du moment et ce sens de l'engagement que j'ai reconnu en arrivant étudiant en France. Avant cela, je me sentais un peu mal à l'aise en Afrique du Sud, mais ayant grandi dans une famille très conservatrice partisane de l'apartheid, et avant d'arriver en France, je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer un Noir sur un plan égal. Pour moi, et c'est ce que me disait mon père, c'est ce que disait toute ma famille et tous ceux qui étaient autour de moi : « Les Noirs étaient là pour être les serviteurs des Blancs. C'était donné par Dieu, c'était une ordonnance universelle. » Ce n'est que lorsque je suis arrivé en France que je me suis rendu compte du fait qu'il existe d'autres communautés que la mienne, qu'il existe d'autres possibilités de se faire une vie. A partir de ce moment, c'était la renaissance pour moi.

A. Ancer

20 juillet 2009

 

Publié dans Information

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