Le Travail face à la mondialisation

Publié le par Mahi Ahmed

Le Travail face à la mondialisation

par Henri Sterdyniak

Directeur du Département économie de la mondialisation de l'OFCE et professeur associé à l'Université de Paris IX-Dauphine.

Nous allons nous interroger aujourd'hui sur l'avenir du travail, et plus particulièrement, du salariat dans les sociétés occidentales, et plus particulièrement en Europe. Pour cela, nous allons montrer qu'un type particulier de sociétés : la société salariale s'est développée de l'après-guerre jusqu'en 1973. Cette société est marquée par la domination du salariat, comme forme d'organisation des rapports de production, et plus généralement de la société. Il s'agit en somme d'une sorte de capitalisme aménagé, d'un compromis entre le capital et le travail. Cette forme d'organisation a été remise en cause par le ralentissement économique des années 1970, qui a vu renaître le chômage de masse en Europe, puis par l'instabilité macroéconomique, la mondialisation des échanges et de la production, la globalisation financière, la concurrence des nouveaux pays industrialisés à bas salaires. Elle a été affectée aussi par l'affaiblissement idéologique du socialisme, la perte de l'influence du syndicalisme, la disparition de l'unité des salariés, et en particulier de la classe ouvrière.

Aussi, au début du XXIème siècle, l'avenir de la société salariale apparaît-elle fragile : les salariés se disloquent en un mille-feuille avec une couche supérieure d'ultra-qualifiés, qui se rapprochent des capitalistes et n'a plus guère intérêt au maintien de la solidarité nationale et une couche inférieure d'exclus, dont les intérêts ne sont pas toujours pris en compte par les organisations de salariés. La Sécurité sociale, la protection du travail, la négociation collective sont mis en cause. Les travailleurs sont sommés de choisir entre la flexibilisation des emplois et des salaires et le chômage de masse. Faut-il mieux être chômeurs ou être un travailleur pauvre à statut précaire ?

Un modèle semble s'imposer, prôné par les grandes organisations internationales : le modèle libéral de marché du travail déréglementé, de privatisation des retraites et de l'assurance maladie, de fortes inégalités sociales, de réduction des dépenses publiques. Est est-il inévitable ? Le « modèle social européen » peut-il survivre à la mondialisation ? Peut-on revenir à l'âge d'or de la société salariale ? Va-t-on inéluctablement à une société libérale ?

La société salariale.

Les « trente années glorieuses » d'après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1973, ont été caractérisées par une sorte de compromis entre le capital et le travail que l'on peut appeler le compromis fordien ou la société salariale. Celle-ci se caractérise par l'importance du rapport salarial, qui diffuse dans l'ensemble de la société par la généralisation de la protection sociale et par l'importance des dépenses et des prélèvements publics. Le rapport salarial est souvent directement collectif car la régulation sociale prime sur la relation directe entreprise/salarié. Cette importance diminue le poids des processus de marchés. La société est mixte, à la fois marchande et salariale. Bien que généralisé dans tous les pays industrialisés, ce modèle présente cependant des différences selon les pays : particulièrement pure en Europe, elle se présente sur une forme atténuée aux Etats-Unis (où il y a toujours eu une plus grande importance des mécanismes de marchés) et sous une forme particulière au Japon (le Toyotisme, marquée d'une part par une plus nette dualité entre les grandes entreprises et les autres et d'autre part par un rôle plus grand des entreprises au détriment de l'Etat).

Le développement de la société salariale a été marqué par l'extension du salariat, qui, avec la diminution de l'importance de l'agriculture, du petit commerce, est devenue la forme largement dominante du travail : 88% en France en 1998. Dans les années 1945-73, la forte croissance a permis une hausse continuelle de l'emploi, entraînant le maintien du plein-emploi, attirant au salariat les fils des paysans, faisant venir et intégrant des travailleurs immigrés. Ce dynamisme de création d'emploi permettait une grande sécurité des travailleurs, qui pouvaient faire toute leur carrière dans la même grande entreprise ou pouvait sans difficultés changer d'entreprises. Cette sécurité leur permettait un taux de consommation relativement élevé ; ils pouvaient s'engager dans des plans d'acquisition de biens durables ou de logement sans avoir à craindre le chômage.

Les grandes entreprises offrent une carrière à leurs salariés : c'est-à-dire un engagement réciproque de longue durée, le salarié promettant fidélité, ardeur au travail, obéissance, loyauté ; l'entreprise s'engageant à employer le travailleur jusqu'à sa retraite et à lui assurer une progression de salaire. Un tel contrat implicite est rentable pour les 2 contractants.

Grâce à la forte hausse des gains de productivité du travail, de l'offre de 4 à 5% par an, les salariés pouvaient bénéficier de gains continus de pouvoir d'achat. Ceci permettait une forte croissance de la consommation.

La société salariale est certes une société capitaliste. Mais, les entreprises étaient en fait dirigées par des managers salariés, qui s'appuyaient sur le soutien des banques. Le poids des actionnaires était faible. Les taux d'intérêt réels était faibles, parfois négatifs, en tout cas toujours inférieurs au taux de croissance de l'économie Ceci permettait l'euthanasie des créanciers et l'extinction des dettes. Les entreprises pouvaient donc sans problème être fortement endettés : la dette s'éteignait d'elle-même. Avec la stabilité de la part des profits dans la valeur ajoutée à un niveau relativement faible, une forte accumulation du capital était possible. Il y a alors une communauté d'intérêt entre les salariés et les dirigeants, qui ont tous intérêt au développement de l'entreprise.

La société salariale s'est aussi caractérisée par l'extension de la protection sociale. Celle-ci était jadis organisée par les entreprises comme une sorte de salaire différée. Mais, ceci n'était guère satisfaisant puisque les salariés des petites entreprises n'étaient pas couverts et que la protection assurée dépendait de la pérennité de l'entreprise. La socialisation de la protection sociale a permis de couvrir d'abord tous les salariés, puis s'est étendu à l'ensemble des ménages, pour la famille, puis pour la maladie. La retraite a aussi été assurée socialement, par des systèmes de retraite par répartition, ce qui était d'autant plus nécessaire qu'ils n'existaient pas d'actifs sûrs à forte rentabilité, et que les générations précédentes soit n'avaient pas cotisé, soit avaient perdu leurs épargnes dans l'inflation liée à la période de la guerre. Le système était bien accepté car son poids était encore faible ; il n'était que peu redistributif (les cotisations étaient plafonnées, il n'y avait pas d'exclus à financer). Il permettait à la fois un maintien de la cohésion sociale et avait un rôle de soutien macroéconomique.

La stabilité du système reposait sur sa capacité à assurer une croissance forte et régulière. Y contribuaient la stabilité de l'emploi, l'inertie des salaires et des transferts, la faiblesse des taux d'intérêt réels, le peu d'importance des marchés financiers. Jouait aussi une certain politique budgétaire de soutien de la demande dans les périodes difficiles, d'autant plus qu'en raison du dynamisme de la demande un tel soutien pouvait n'être que de courte durée et qu'en raison du bas niveaux du taux d'intérêt par rapport au taux de croissance, la dette publique avait tendance à se réduire d'elle-même.

Par ailleurs, une certaine inflation mettait de l'huile dans les rouages (4,5% l'an par exemple en France ou en Europe de 1960 à 1970) permettant de bas niveaux de taux d'intérêt réels et de compenser des taux de croissance des salaires trop élevés. Au niveau mondial, l'important, en régime de change fixe était de ne pas faire plus de bêtises que ses voisins. Mais la dévaluation permettait de remettre les pendules à l'heure. En fait, le système fonctionnait correctement et les dévaluations étaient très rares (la livre en 1967 ; le franc en 68).

Certes, l'expérience ultérieure a montré que le système était fragile, mais les éléments de fragilité n'apparaissaient guère et la croissance a pu être vigoureuse jusqu'en 1973.

La remise en cause.

Les années de stagnation ont été marquées par la crise du salariat. L'entrée dans la crise est d'abord marquée par la forte poussée de l'inflation des années 70-73 où le taux d'inflation passe de 4 à 7%. Il devient de plus en plus difficile de concilier les hausses de salaires obtenues par les salariés et les exigences de profit des entreprises, dans une situation de pré-crise de la rentabilité : les entreprises investissent beaucoup, mais sans réussir à augmenter fortement la productivité. En situation de quasi-plein-emploi, les salariés obtiennent relativement des hausses de salaires importantes. Il en résulte une pression à la hausse des coûts, donc de l'inflation que la politique économique entérine. En même temps la fin du système de Bretton-Woods permet à chaque pays de choisir son taux d'inflation. Les 30 glorieuses aboutissent à un cul-de-sac. La politique économique réussit à maintenir la croissance et le plein-emploi, mais c'est au prix d'une certaine fuite en avant, marquée par l'accélération de l'inflation.

Le système prend fin avec la rupture de 1973-74. Les chocs pétroliers de 1973 puis de 1979 ont quelque peu masqués les trois grands chocs qui ont frappé les économies occidentales : le ralentissement de la croissance de la productivité du travail, la mondialisation de la production, la globalisation financière accompagnée de la hausse des taux d'intérêt puis des taux de profit requis. Tous les trois ont abouti à une remise en cause de la société salariale.

1. Taux de croissance annuel moyen du PIB.

Taux de croissance moyen

1960-73

1973-1988

1988-2000

Etats-Unis

4,3

3,0

3,2

Japon

9,4

3,6

1,9

UE15

4,8

2,3

2,2

Allemagne

4,3

1,9

2,4

France

5,4

2,4

2,1

Italie

5,3

3,2

1,7

Royaume-Uni

3,2

2,4

2,0

La crise de la productivité a frappé tous les pays occidentaux, mais a des niveaux variés : les Etats-Unis ont été les moins frappés, puisque la croissance de la productivité qui était de 2,3% l'an avant la crise, est passé à 1 dans la période 73-88, puis est remonté à 1,8 % de 8 à 2000. Le Japon a été le plus touché, passant de 8 à 3 puis 1,3%). En Europe, ce taux est passé de 4,5% avant 73 à 2% entre 73 et 88 ; 1,8 % depuis. Dans le période récente, il semble être remonté à 2,5% aux Etats-Unis et resté à 1,8% en Europe. Alors que les chocs pétroliers ne représentaient que 3 points de PIB une fois pour toutes, le choc de productivité a représenté 2,5 points de PIB chaque année.

2. Taux de croissance annuel de l'emploi et de la productivité.

Taux de croissance moyen

1960-73

1973-1988

1988-2000

Etats-Unis

2,0/2,3

2,0/1,0

1,4/1,8

Japon

1,3/8,1

0,7/2,9

0,6/1,3

UE15

0,4/4,4

0,2/2,0

0,4/1,8

Allemagne

4,0/4,0

0,1/1,8

0,3/2,1

France

0,7/4,4

0,2/2,2

0,6/1,5

Italie

-0,3/5,6

0,9/2,3

0,0/1,7

Royaume-Uni

0,4/2,8

0,2/2,2

0,4/1,6

Ce choc a nécessité d'une façon ou d'une autre une remise en cause de l'évolution des salaires. Dans un premier temps, jusqu'en 1980-81, la politique économique a réagi en laissant l'inflation s'accélérer puis se maintenir à de hauts : en 1980, les taux d'inflation atteignaient 13,4 % dans l'UE15 ; 10,5 % aux Etats-Unis ; 7,5 % au Japon. Des hausses de salaires excessives se résolvaient en hausses continuelles des prix. Ceci avait le défaut de mettre en péril l'ordre monétaire, le système monétaire international était fragilisé, les profits étaient bas. La rupture de 1980, que ce soit par le changement de politique monétaire aux Etats-Unis, le choc Thatcher au Royaume-Uni, l'acceptation de la discipline du SME en Europe, le tournant de 83 en France à mis un terme à cette expérience. Le mot d'ordre est devenu celui de freiner l'évolution des salaires, soit par la confrontation directe avec les salariés et leurs syndicats, soit par l'acceptation du taux de chômage élevé nécessaire pour faire reculer la masse des salaires. Il y a un accord des milieux dominants « Plus jamais çà », en entendant par çà une situation de forte inflation et de faibles profits.

3. La part des salaires

 

1971-72

1981

1991

2000

Etats-Unis

70,6

69,3

68,7

67,7

Japon

73,1

78,6

71,8

70,7

UE15

74,0

76,5

71,6

68,6

Allemagne

72,8

74,8

68,4

65,7

France

74,0

79,6

70,4

67,9

Italie

77,2

76,8

74,2

68,2

Royaume-Uni

72,5

74,6

76,1

75,0

Aussi, dans la plupart des pays, la part des salaires se situe en 1981 nettement au dessus de son niveau de 1971, puis nettement en dessous en 1991, et encore plus bas en 2000. En caricaturant, on peut considérer que deux modèles se développent. En Europe continentale, comme la hausse de l'activité se traduit plus ou moins obligatoirement par des tensions salariales, les politiques économiques, et plus particulièrement la politique monétaire, maintiennent un taux de chômage relativement élevé. L'économie est piégée dans une situation de basse activité.

Dans les pays anglo-saxons, l'affaiblissement de la situation des salariés, en particulier des travailleurs non-qualifiés, a fait que le maintien d'un quasi-plein-emploi s'est accompagné d'une stagnation des salaires, du creusement des inégalités et du développement de la flexibilité du travail.

Les salariés sont donc devant un choix délicat : accepter un nouveau contrat salarial, sans augmentations garanties des salaires, avec une forte flexibilité du travail, sans garantie de stabilité de l'emploi ou accepter le chômage de masse.

4. Taux de chômage

 

1961-72

1973-81

1982-95

1996-2000

Etats-Unis

4,9

6,7

6,9

4,7

Japon

1,2

2,2

2,5

4,1

UE15

2,3

4,7

9,4

9,8

Allemagne

0,7

3,1

6,6

9,2

France

2,0

5,4

10,8

11,5

Italie

4,9

6,4

9,3

11,5

Royaume-Uni

1,9

4,6

10,5

6,7

Les difficultés de rentabilité, la concurrence accrue ont également changé le mode de gestion des travailleurs au sein des entreprises. Le contrat salarial était jadis un contrat de longue durée, valable pour l'ensemble des travailleurs, basé sur le long terme. Pour des couches importantes des salariés, il est remis en cause : les entreprises partagent leurs effectifs en un noyau stable pour lequel le contrat tient toujours et une couche importante de travailleurs précaires, en CDD, en intérim, pour lequel il ne tient plus. L'externalisation du travail, le recours à des sous-traitants permet aux grandes entreprises d'effectuer ce partage sans coût important en terme de conflit social. Jadis, les entreprises embauchaient des jeunes peu formés, les formaient à leur frais. Maintenant, elles se refusent à jouer ce rôle ; ils demandent aux jeunes de financer eux-mêmes cet apprentissage par des stages ou à l'Etat par des contrats formations. De même, elles ne reclassent les travailleurs un peu moins efficaces dans des postes de plus faibles exigences. Les entreprises hésitent moins à licencier les travailleurs les plus âgés. Les critères d'embauche deviennent plus contraints. La flexibilité externe remplace la flexibilité interne. Les entreprises reportent les problèmes sur la collectivité. Les entreprises hésitent moins à licencier en période de ralentissement économique, quitte à mettre en cause la culture et la loyauté des travailleurs. La croissance normale du salaire en fonction du progrès de la productivité du travail est remplacée par le simple maintien du pouvoir d'achat du salaire : les gains de pouvoir d'achat deviennent purement individuels. On passe du contrat salarial de long terme à une relation de court terme. Aussi, les salariés se différencient-ils selon leur statut entre le travailleur précaire et le travailleur à statut. L'unité des salariés dans l'entreprise est mise en cause.

Sans doute, est-on passé d'une période où dominait la production routinière de masse à une période où l'innovation et l'inventivité prennent de plus en plus d'importance, sachant que ceux-ci ne sont pas de valeurs en soi, qu'il peut s'agir de créer de nouveaux besoins, de nouveaux produits inutiles, etc.. Sur le plan social, la classe des ingénieurs (techniques, commerciaux, créatifs) a pris de l'importance au détriment de la classe ouvrière de jadis. C'est devenu la classe motrice, la classe productive. L'important est de découvrir le téléphone portable, puis de le vendre, pas de le fabriquer. Il en résulte aussi un développement des inégalités et un affaiblissement du rapport salarial. Jadis, l'entreprise payait un ouvrier pour accomplir une tâche bien déterminée pendant une certaine période de temps. Maintenant, le cadre est censé introduire des innovations, des inventions, et il s'attend à être récompenser en fonction des résultats de son travail.

Au niveau macroéconomique, le ralentissement de la croissance potentielle s'est d'abord traduit par une forte hausse de la part des dépenses publiques dans le PIB, en particulier par l'explosion des dépenses de chômage, d'assistance, de retraites, de santé. Puis, on a assisté à un mouvement en sens inverse de remise en cause des dépenses publiques, puisque les plus riches voulaient de moins en moins subir le poids des perdants. La part des dépenses publiques dans le PIB est passé de 36,5 en 1970 à 49,5 % dans l'UE, puis est retombé à 48% en 1990 et 44% en 2000. Il y a à la suite forte socialisation puis désocialisation, dont une partie s'explique d'ailleurs par le regain de croissance.

5 Part des dépenses publiques dans le PIB

 

1970

1984

1990

2000

Etats-Unis

31,0

34,3

35,0

32,2 p

Japon

19,4

32,9

31,9

39,0

UE15

36,6

49,5

48,0

43,8

Allemagne

42,0

47,6

45,3

47,5

France

38,1

51,1

49,7

51,2

Italie

32,7

46,9

53,8

48,0

Royaume-Uni

37,2

45,5

39,4

32,9

Le nouveau régime de croissance est beaucoup plus instable que le précédent : la part des salaires est plus fluctuante, le taux d'épargne fluctue plus en raison des risques de chômage, l'investissement est plus volatil en raison de l'incertitude sur l'évolution de la production. En sens inverse, la part des transferts avait augmenté, ce qui pouvait stabiliser l'économie. La politique budgétaire doit donc être plus active. Cela a été cas jusqu'à présent : au Japon, le déficit public est monté jusqu'à 7 points de PIB en 1999 ; aux USA, le solde public est passé d'un déficit de 6 points de PIB en 1993 à un excédent de 1 point en 1999. En France, le déficit a été de 2 points de PIB en 88-89 ; il s'est creusé jusqu'à 6 points en 1993 et est revenu à 1,4 points en 2000. Structurellement, les ménages veulent détenir des actifs financiers ; les entreprises ne veulent pas être endettées ; il faut un fort niveau de dette publique. De même, les ménages veulent un actif obligataire de long terme pour leur retraite, seul l'Etat peut en émettre. L'activité de la politique budgétaire est remise en cause actuellement par les marchés, qui prétendent imposer une dette publique nulle, mais ceci est illusoire. En même temps, la possibilité d'une politique macroéconomique stabilisatrice est d'autant plus forte que la politique monétaire et la politique budgétaire vont de concert. De 1990 à 1995, en Europe, la politique budgétaire a laisse les déficits publics gonfler tandis que la politique monétaire était restrictive. Ceci a abouti à un fort gonflement de la dette publique et à un faible investissement. Ceci provient du principe de l'indépendance de la Banque centrale, qui vise à paralyser les politiques économiques et à les soumettre directement au contrôle des marchés.

Nous allons voir en détail trois déterminants de ce nouveau régime mondial : la mondialisation, la concurrence des pays à bas salaires puis la globalisation financière.

La mondialisation de la production.

Au cours de la décennie 1990-2000, l'économie mondiale entre dans une nouvelle phase qu'il est convenu d'appeler la Mondialisation. L'économie mondiale passe du stade de l'internationalisation où des nations et des entreprises à base nationale commercent, s'échangent des capitaux au stade de la mondialisation où de plus en plus des acteurs (les grandes entreprises ou les marchés financiers) ont une stratégie mondiale pour investir, pour produire, pour vendre, pour placer les fonds.

La Mondialisation est commerciale (les mêmes produits circulent dans le monde entier), productive (tous les travailleurs sont en concurrence), financière (le marché arbitre entre tous les actifs financiers), culturelle (les même produits culturels circulent). Elle est aussi idéologique par la victoire du libéralisme économique et politique par la victoire de la démocratie. Le Monde est dirigé par une communauté de chefs d'entreprises, de financiers, de hauts fonctionnaires, de théoriciens, d'hommes politiques partageant tous grosso modo la même idéologie néo-libérale. Il est très difficile pour un pays de sortir de l'adhésion à ce paradigme. Ce paradigme est par essence hostile à ce qui fondait la société salariale : la stabilité de la relation salariale, la protection sociale.

La capacité à s'insérer dans l'économie mondiale, à produire de façon compétitive, à attirer les investissements directs, les crédits et les capitaux flottants devient l'élément crucial des réussites économiques des nations. La mondialisation des échanges commerciaux, puis de l'organisation productive met directement, les systèmes nationaux, économiques et sociaux en compétition. Les travailleurs non-qualifiés, les Etats sont mis en concurrence par le capital et les salariés hyper-qualifiés qui sont mobiles et peuvent choisir leur lieu d'activité

Les sociétés modernes connaissent la coexistence de deux types d'organisations : le Marché et l'Etat. D'où théoriquement deux formes de société. La société capitaliste où le Marché domine ; la société socialiste où domine l'organisation étatique. Il faut toutefois nuancer cette opposition. D'abord, il existe une troisième forme d'organisation : le contrat privé implicite, qui est la forme dominante d'organisation dans la famille, l'entreprise, les organisations. La société capitaliste nécessite une organisation étatique, sauf dans des projets libéraux utopiques. Il faut cependant distinguer deux modèles de capitalisme. Le modèle libéral pur vise à instaurer le marché partout. A la limite, l'Etat n'existe plus ; il n'y a que des relations marchandes. Mais ce modèle n'existe nul part : l'Etat est toujours nécessaire pour assurer le fonctionnement de la société. Il faut une police, une justice, des infrastructures collectives et donc des impôts. Enfin, l'Etat doit gérer la monnaie et la politique monétaire.

Le modèle de l'économie sociale de marché, que l'on peut aussi nommer le modèle social européen, le modèle social-démocrate, sépare les activités marchandes qu'il laisse au marché d'un secteur non-marchand que l'Etat organise (éducation, santé, culture, assurance chômage, assurance retraite) ; l'Etat organise aussi une large redistribution pour financer les dépenses publiques ou aider les plus pauvres. Enfin, il organise la régulation économique qui consiste à gérer le niveau de la demande par la politique budgétaire et monétaire. Mais ce modèle est directement menacé par la mondialisation. Celle-ci brise les solidarités nationales ; elle fracture la société entre gagnants et exclus, les premiers refusant de plus en plus d'aider les seconds ; elle menace les systèmes de protection sociale, en particulier les régimes de retraite par répartition ; les grandes entreprises mondiales mettent les pays en concurrence, elles n'assurent plus la croissance de l'emploi et rivalisent dans les licenciements ; c'est, de plus en plus, dans les services et les petites entreprises que l'emploi se crée. La mondialisation surtout en Europe se fait dans un contexte de chômage élevé, de croissance des inégalités, des risques et des incertitudes de dislocation de la société. Toutefois, aucun pays ne peut s'exclure du mouvement de mondialisation sans priver son peuple des bénéfices du progrès technique et des échanges internationaux. Il n'y a pas d'alternative.

Les Etats sont placés devant une alternative délicate : d'une part, attirer les entreprises et les capitaux mondialisés en offrant le meilleur rapport salaire/productivité ; impôt/infrastructures ; d'autre part, résister à la mondialisation pour préserver une société et une autonomie nationale. La régulation (politique monétaire, politique budgétaire, politique salariale) reste dans un cadre national ; personne n'est capable de faire de la régulation à l'échelle mondiale ; ceci pose problème en particulier pour les taux d'intérêt, les taux de profit, les salaires. Peut-on faire confiance aux marchés ? Les crises périodiques rappellent que la mondialisation n'est pas un long fleuve tranquille. Elle a ses contradictions et ses périls. Comment assurer une demande suffisante si chaque pays fait pression sur ses salaires ou sur ses emplois pour améliorer sa compétitivité ? Enfin, la redistribution et les dépenses publiques continuent à se faire au niveau national. Se pose le lien entre les agents qui jouent au niveau mondial et ceux qui jouent au niveau national.

L'émergence des PVD et l' emploi dans le Nord

Durant les années récentes, la persistance d'une forte croissance des pays émergents en Asie et d'une stagnation en Europe a pu faire penser que la première était responsable de la seconde. De 1982 à 1999, le taux de croissance annuel moyen a été de 3,2 % aux Etats-Unis, de 2,6% au Japon, de 2,3 % dans l'Union européenne, de 2,3% en Afrique, de -1,8 % dans les pays en transition, de 2,5% en Amérique Latine, mais de de 6,9% dans les NPIA, de 7,3% dans le reste de l'Asie.

6. Taux de croissance annuel moyen

 

1982-1991

1991-1999

Etats-Unis

2,9%

3,6%

Japon

4,1%

1,0%

UE

2,6%

1,9%

NPIA

8,1%

5,6%

Autre Asie

6,9%

7,8%

Afrique

2,3%

2,3%

Pays en transition

1,4%

-3,7%

Amérique latine

1,8%

3,2%

La croissance des pays d'Asie s'est progressivement diffusée des NPIA de la première génération (Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour, Taïwan) à ceux de la deuxième génération (Thaïlande, Malaisie, Philippines), puis à l'Indonésie et à la Chine. La vigueur du développement asiatique a longtemps contrasté vivement avec la faiblesse de la croissance en Europe et le développement du chômage de masse. Selon les tenants de ce point de vue, les pays d'Asie profiterait de leurs bas salaires et de leur taux de change sous-évalué pour s'emparer des banches à fort contenu en emploi ; du coup, les industries en Europe n'aurait le choix qu'entre se délocaliser, mécaniser ou périr. Trois stratégies nuisibles à l'emploi. Certaines branches sont particulièrement touchées : textile, chaussures, jouet, électronique grand public. Il faut noter que le même discours a longtemps été tenu aux USA avant le début de la décennie 1990 ; mais le fort dynamisme de ce pays l'y a fait quelque peu oublié.

En sens inverse, il faut remarquer que le dynamisme de ces pays s'explique par des facteurs internes (fort taux d'épargne, haut niveau d'éducation, bonne organisation industrielle). Leur croissance peut apparaître comme une chance pour l'Europe. Les importations à bas prix nous permettent d'augmenter notre niveau de vie et nous pouvons leur exporter des produits à forte valeur ajoutée.

Le commerce international se décompose entre commerce Nord-Nord et commerce Nord-Sud. Le deuxième est le plus visible, mais le premier introduit aussi une forme de concurrence avec la liberté du capital. Les deux diminuent la force relative des travailleurs. Dans chaque pays, les salariés sont soumis à une double compétition avec des travailleurs relativement identiques ou avec des travailleurs très différents. Dans les deux cas, ceci affaiblit leur position.

Dans les importations de l'UE15, le poids des pays d'Asie en développement rapide est de 2,1 % du PIB en 1998 contre 0,5 % en 1970 ; 0,9% en 1980 ; 1,4% en 1992 (tableau 7). Ces pays sont quasiment en équilibre extérieur depuis 80. Mais ils ont de forts investissements directs, donc ils ont des sorties de capitaux et accumulent des réserves. Ces pays ont traditionnellement des excédents vis-à-vis de l'Europe et des déficits vis-à-vis du Japon. Ils exportent des biens de consommations courantes en Europe et aux Etats-Unis pour financer des importations de biens d'équipement du Japon. Ce sont là deux facteurs de déséquilibres à l'échelle mondiale.

Toutefois, même avec un commerce équilibré en valeur, l'effet en emploi peut être négatif dans les pays du Nord. En effet, comme les pays du Sud vendent des produits à bas prix, le contenu en emplois supprimé en Europe est beaucoup plus important que le contenu en emplois de nos exportations. D'un facteur 2 environ. 1 milliards exportés représentent 200 000 emplois, 1 milliards importés 400 000. Un effet favorable est une baisse des prix dans les pays du Nord puisque les produits importés sont moins chers.

7. Echanges extérieurs de l'UE en 1998 en % du PIB.

1997

Importations

Exportations

Total

24,6

25,6

UE

14,8

15,7

Autres Europe

1,0

1,4

USA-Canada

2,3

2,3

Japon

1,0

0,4

Autres PI

0,1

0,1

PI

19,2

20,0

Peco et CEI

1,3

1,7

Afrique

0,7

0,7

Moyen-Orient

0,5

0,7

Amérique Latine

0,5

0,6

Asie

2,1

1,3

8. Les grands pays exportateurs dans l'UE15 en milliards de dollars

1997

Importations

Exportations

Afrique

58

62

Dont : Algérie

7

6

Libye

6

3

Maroc

6

6

Pays en transition

111

146

Dont : Russie

22

23

Pologne

18

31

Hongrie

16

18

Tchéquie

16

19

Turquie

15

23

Amérique Latine

43

49

Dont Brésil :

15

17

Moyen-Orient

29

35

Asie

176

106

Dont : Chine

49

19

Taïwan

21

13

Corée

18

10

Singapour

15

12

Malaisie

13

6

Hong Kong

12

19

Thaïlande

11

6

Inde

11

10

Indonésie

10

4

9. Les soldes courants 1995-1999

En milliards de dollars

Solde courant (1995-1999)

Etats-Unis

-190

Japon

100

UE

74

Autres Europe

29

Autres PI

-27

PI

-14

Asie

28

Amérique latine

-58

Afrique-MO

-17

Peco

-11

Total

-71

Les investissements directs de la France sont peu importants. Dans le passé, la forte hausse des investissements de la France vers l'étranger s'est surtout faite en direction des pays développés. Fin 1996, le stocks des investissements français à l'étranger était de 1010 milliards, dont 641 milliards dans l'UE et 203 milliards aux Etats-Unis. Restait 11 milliards en Europe de l'Est ; 49 milliards en Amérique Latine ; 25 milliards en Afrique et 27 dans les NPIA.

Ces pays ont des bas prix du coût du travail : 90F en France ; 10F en Chine ; 3F au Viet-Namet en Inde : 6F à l'Ile Maurice ; 15F en Tunisie. Mais, il faut tenir compte de la productivité et des coûts de transport (Tunisie : salaire 15% ; coût 45%). De nombreux pays ont certes des coûts salariaux dérisoires, mais ne peuvent offrir ni les infrastructures, ni l'encadrement local, ni la stabilité politique, économique et social nécessaire pour attirer des capitaux. Plus un pays s'insère dans les échanges internationaux, plus son salaire s'élève. Le problème est qu'ils existent de nombreux pays candidats à l'industrialisation.

4. Coût du travail

1997

Salaire nominal

Taux de change réel

Salaire réel

Etats-Unis

20,6

1

4,9

Amérique latine

3,7

0,548

1,6

France

32,5

1,333

5,8

Japon

24,4

1,571

3,7

NPIA

8,5

0,786

2,6

PVD Asie

1

0,238

1

Le taux de change de ses monnaies est accusé d'être sous-évalués. Il n'assure pas la PPA, la parité de pouvoir d'achat. Aussi, on les accuse-t-on souvent de dumping monétaire. Mais, d'une part ceci représente un certain choix de politique économique : accepter un certain taux de change plus bas pour être compétitif ; d'autre part, ceci correspond à l'effet Balassa : plus un pays est riche, plus il a un taux de change réel élevé. La concurrence égalise à l'échelle internationale le prix des biens échangeables, mais le prix des biens non échangeables dépend du salaire dans chaque pays, donc est plus bas dans les pays peu développés.

Quel impact sur l'emploi en Europe ?

Les importations des PED en Europe prennent plusieurs formes : elles sont rarement organisées par une entreprises locale. Elles sont parfois organisées par un négociant international, qui recherche dans les PVD des produis à bas prix qu'il pourra revendre dans les pays riches. La délocalisation représente un processus d'investissement sur place : une entreprise ferme une entreprise en Europe pour en ouvrir une dans un PED : il y a à la fois perte de capitaux et perte d'emplois. Mais le pays riche conserve les taches nobles : conception, recherche et commercialisation. Cette forme de délocalisation est peu répandue parmi les entreprises françaises, elles l'est surtout pour les entreprises japonaises, puisque le Japon n'avait pas de problème de déficit extérieur et connaissait jadis une situation de sur-emploi. Le cas le plus fréquent est celui de la sous-traitance : il n'y a pas sortie de capitaux, mais le sous-traitant acquière une certaine compétence et peut être tenté de s'émanciper. Enfin, l'initiative peut être pris par un distributeur d'un pays riche : un grand magasin fait fabriquer en extrême-orient un produit qu'il achetait jusqu'à présent à un producteur national (lui donnant même directement le produit à copier). Dans les deux derniers cas, il n'y a pas sortie de capitaux.

Pour évaluer le coût en emploi de la concurrence des pays à bas salaires, il faut tenir compte du facteur 2 et de la concurrence dans les pays tiers (Afrique, Etats-Unis par exemple). ,Si on compare la situation en 1999 et une situation imaginaire où la part des NPIA dans le commerce mondial n'aurait pas existé on obtient un bilan d'une perte en emploi de - 270 000 soit 0,7 points de chômage. Les pays à bas salaires ne sont responsables que d'une petite part de la hausse du chômage en France, et en Europe.

5. Effet sur l'emploi en France de la croissance des PABS

 

Impact sur l'emploi en France.

Importations en France

- 690 000

Concurrence dans les pays tiers

- 300 000

Exportations dans les PABS

340 000

Effet pouvoir d'achat

380 000

Total.

-270 000

Quelques considérations théoriques.

Ricardo, célèbre économiste anglais, a démontré en 1818 que le Commerce international est toujours bénéfiquepour chacun des pays qui y participe. Il l'est d'autant plus que les pays sont différents. Chaque pays a intérêt à se spécialiser dans les produits où il a un avantage relatif. Il peut alors importer des produits qui seraient plus coûteux à produire chez lui que les produits qu'il exporte en échange. Des possibilités nouvelles d'échanges sont toujours avantageuses.

Dans la réalité, on constate que les importations à bas prix en provenance de l'étranger sont considérées comme une menace pour la production nationale et pour l'emploi. Les secteurs concurrencés réclament une aide. La Nation doit choisir entre laisser des régions et des professions sombrer dans le chômage ou subventionner le maintien d'entreprises en difficultés. Pourquoi cette distorsion entre le modèle théorique et la réalité vécue.

Le modèle n'est vrai que dans un monde de parfaite flexibilité des salaires et des prix, sans chômage, où les travailleurs privés d'emploi peuvent, sans coûts importants, retrouver un emploi dans un autre secteur. Ce schéma ne représente guère la réalité.

Supposons un monde avec des travailleurs qualifiés et des travailleurs non-qualifiés. Au départ, on est en autarcie. On suppose que le secteur des travailleurs non-qualifiés est concurrencé par les produits des PVD. On constate quatre points :

  • Si les salaires sont parfaitement flexibles, le commerce accentue les inégalités en faisant baisser le salaire des non-qualifiés tandis que le pouvoir d'achat des qualifiés augmente.
  • Si les salaires des non-qualifiés sont rigides, le chômage augmente. A la limite, tous les non-qualifiés deviennent chômeurs. Les qualifiés ont changé de classe ouvrière. Ce sont les gagnants de l'opération.
  • Par contre, si les qualifiés doivent payer des allocations chômage, les deux catégories de populations sont perdants. Chacun préfère acheter des produits moins chers provenant des PED, sans voir que dans un cas il détruit directement son emploi, dans l'autre, il devra payer plus de cotisations chômage.
  • Si on refuse la baisse du salaire des non-qualifiés et la hausse du chômage, alors il faut prélever un impôt sur les qualifiés pour subventionner le travail non-qualifié de telle façon à ce qu'ils continuent à produire. On peut alors obtenir une situation meilleure que l'autarcie pour les 2 catégories de la population, mais les qualifiés préféreraient les 2 premières solutions. Les qualifiés peuvent se plaindre de payer des impôts ; les non-qualifiés vivent de transfert et non plus de salaires.

On peut raconter la même histoire avec le capital et le travail. Les capitalistes du Nord gagnent en produisant au Sud. Ceci s'accompagne, soit d'une baisse des salaires, soit d'une hausse du chômage. Si ce comportement se généralise, il n'y a plus d'intérêt commun dans les entreprises. Il faut imposer le capital pour répartir au travailleurs du Nord les gains obtenus par le capital du Nord quand il investît au Sud.

Selon les libéraux, le libre-échange est foncièrement préférable même s'il y a des perdants au Nord. Ceci est vrai au Plein-emploi ; pas en situation de chômage de masse, sauf si des mesures compensatoires sont mises en œuvre.

Un point délicat est que les travailleurs non-qualifiés ont certains possibilités de reclassement vers des emplois rentables. Il est difficile de bien calibrer l'allocation qui doit compenser pour eux l'ouverture des frontières sans freiner les ajustements nécessaires. A court terme, les possibilités de reconversion peuvent être nulles (travailleurs d'un certain âge) de sorte qu'il faut les subventionner tant que la valeur ajoutée produite est positive. Mais, il ne faut pas embaucher ou former dans ses métiers ce qui est délicat.

L'émergence des pays du Sud et la mondialisation créent un conflit d'intérêt au Nord entre d'un coté les exposés, de l'autre les mondialisés, les protégés, les capitalistes. Le premier groupe a intérêt à la fermeture ou à des mesures compensatoires (c'est en particulier l'agriculture et l'industrie traditionnelles). Les autres ont intérêt à l'ouverture.

Le risque est que l'on aboutisse à une société nettement partagée en deux classes. (selon L'économie mondialisée de R. Reich, 1983) : les super-qualifiés (compétence rare à l'échelle mondial) et les serveurs (les travailleurs non-qualifiés des emplois de services utile à la première classe). L'industrie sera délocalisée dans les PVD, sauf pour des secteurs demandant du personnel très qualifié, mais en nombre réduit ; soit aux secteurs dont le produit n'est pas délocalisable (BTP, routiers). Reste à savoir si cela permettra effectivement d'employer toute la population disponible. Les Q pourront prôner les inégalités et le dégagement social, le moins d'Etat, les caisses d'assurances privées pour la maladie et la retraite...

La stratégie optimale est d'accepter les prix mondiaux. Par contre, il faut subventionner transitoirement les secteurs en difficultés et de façons permanentes ceux que la Nation ne souhaite pas voir disparaître (agriculture, culture). Il faut subventionner les travailleurs non-qualifiés, si ceux-ci apparaissent en chômage de masse

Le Travail face à la mondialisation

par Henri Sterdyniak

Directeur du Département économie de la mondialisation de l'OFCE et professeur associé à l'Université de Paris IX-Dauphine.

Nous allons nous interroger aujourd'hui sur l'avenir du travail, et plus particulièrement, du salariat dans les sociétés occidentales, et plus particulièrement en Europe. Pour cela, nous allons montrer qu'un type particulier de sociétés : la société salariale s'est développée de l'après-guerre jusqu'en 1973. Cette société est marquée par la domination du salariat, comme forme d'organisation des rapports de production, et plus généralement de la société. Il s'agit en somme d'une sorte de capitalisme aménagé, d'un compromis entre le capital et le travail. Cette forme d'organisation a été remise en cause par le ralentissement économique des années 1970, qui a vu renaître le chômage de masse en Europe, puis par l'instabilité macroéconomique, la mondialisation des échanges et de la production, la globalisation financière, la concurrence des nouveaux pays industrialisés à bas salaires. Elle a été affectée aussi par l'affaiblissement idéologique du socialisme, la perte de l'influence du syndicalisme, la disparition de l'unité des salariés, et en particulier de la classe ouvrière.

Aussi, au début du XXIème siècle, l'avenir de la société salariale apparaît-elle fragile : les salariés se disloquent en un mille-feuille avec une couche supérieure d'ultra-qualifiés, qui se rapprochent des capitalistes et n'a plus guère intérêt au maintien de la solidarité nationale et une couche inférieure d'exclus, dont les intérêts ne sont pas toujours pris en compte par les organisations de salariés. La Sécurité sociale, la protection du travail, la négociation collective sont mis en cause. Les travailleurs sont sommés de choisir entre la flexibilisation des emplois et des salaires et le chômage de masse. Faut-il mieux être chômeurs ou être un travailleur pauvre à statut précaire ?

Un modèle semble s'imposer, prôné par les grandes organisations internationales : le modèle libéral de marché du travail déréglementé, de privatisation des retraites et de l'assurance maladie, de fortes inégalités sociales, de réduction des dépenses publiques. Est est-il inévitable ? Le « modèle social européen » peut-il survivre à la mondialisation ? Peut-on revenir à l'âge d'or de la société salariale ? Va-t-on inéluctablement à une société libérale ?

La société salariale.

Les « trente années glorieuses » d'après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1973, ont été caractérisées par une sorte de compromis entre le capital et le travail que l'on peut appeler le compromis fordien ou la société salariale. Celle-ci se caractérise par l'importance du rapport salarial, qui diffuse dans l'ensemble de la société par la généralisation de la protection sociale et par l'importance des dépenses et des prélèvements publics. Le rapport salarial est souvent directement collectif car la régulation sociale prime sur la relation directe entreprise/salarié. Cette importance diminue le poids des processus de marchés. La société est mixte, à la fois marchande et salariale. Bien que généralisé dans tous les pays industrialisés, ce modèle présente cependant des différences selon les pays : particulièrement pure en Europe, elle se présente sur une forme atténuée aux Etats-Unis (où il y a toujours eu une plus grande importance des mécanismes de marchés) et sous une forme particulière au Japon (le Toyotisme, marquée d'une part par une plus nette dualité entre les grandes entreprises et les autres et d'autre part par un rôle plus grand des entreprises au détriment de l'Etat).

Le développement de la société salariale a été marqué par l'extension du salariat, qui, avec la diminution de l'importance de l'agriculture, du petit commerce, est devenue la forme largement dominante du travail : 88% en France en 1998. Dans les années 1945-73, la forte croissance a permis une hausse continuelle de l'emploi, entraînant le maintien du plein-emploi, attirant au salariat les fils des paysans, faisant venir et intégrant des travailleurs immigrés. Ce dynamisme de création d'emploi permettait une grande sécurité des travailleurs, qui pouvaient faire toute leur carrière dans la même grande entreprise ou pouvait sans difficultés changer d'entreprises. Cette sécurité leur permettait un taux de consommation relativement élevé ; ils pouvaient s'engager dans des plans d'acquisition de biens durables ou de logement sans avoir à craindre le chômage.

Les grandes entreprises offrent une carrière à leurs salariés : c'est-à-dire un engagement réciproque de longue durée, le salarié promettant fidélité, ardeur au travail, obéissance, loyauté ; l'entreprise s'engageant à employer le travailleur jusqu'à sa retraite et à lui assurer une progression de salaire. Un tel contrat implicite est rentable pour les 2 contractants.

Grâce à la forte hausse des gains de productivité du travail, de l'offre de 4 à 5% par an, les salariés pouvaient bénéficier de gains continus de pouvoir d'achat. Ceci permettait une forte croissance de la consommation.

La société salariale est certes une société capitaliste. Mais, les entreprises étaient en fait dirigées par des managers salariés, qui s'appuyaient sur le soutien des banques. Le poids des actionnaires était faible. Les taux d'intérêt réels était faibles, parfois négatifs, en tout cas toujours inférieurs au taux de croissance de l'économie Ceci permettait l'euthanasie des créanciers et l'extinction des dettes. Les entreprises pouvaient donc sans problème être fortement endettés : la dette s'éteignait d'elle-même. Avec la stabilité de la part des profits dans la valeur ajoutée à un niveau relativement faible, une forte accumulation du capital était possible. Il y a alors une communauté d'intérêt entre les salariés et les dirigeants, qui ont tous intérêt au développement de l'entreprise.

La société salariale s'est aussi caractérisée par l'extension de la protection sociale. Celle-ci était jadis organisée par les entreprises comme une sorte de salaire différée. Mais, ceci n'était guère satisfaisant puisque les salariés des petites entreprises n'étaient pas couverts et que la protection assurée dépendait de la pérennité de l'entreprise. La socialisation de la protection sociale a permis de couvrir d'abord tous les salariés, puis s'est étendu à l'ensemble des ménages, pour la famille, puis pour la maladie. La retraite a aussi été assurée socialement, par des systèmes de retraite par répartition, ce qui était d'autant plus nécessaire qu'ils n'existaient pas d'actifs sûrs à forte rentabilité, et que les générations précédentes soit n'avaient pas cotisé, soit avaient perdu leurs épargnes dans l'inflation liée à la période de la guerre. Le système était bien accepté car son poids était encore faible ; il n'était que peu redistributif (les cotisations étaient plafonnées, il n'y avait pas d'exclus à financer). Il permettait à la fois un maintien de la cohésion sociale et avait un rôle de soutien macroéconomique.

La stabilité du système reposait sur sa capacité à assurer une croissance forte et régulière. Y contribuaient la stabilité de l'emploi, l'inertie des salaires et des transferts, la faiblesse des taux d'intérêt réels, le peu d'importance des marchés financiers. Jouait aussi une certain politique budgétaire de soutien de la demande dans les périodes difficiles, d'autant plus qu'en raison du dynamisme de la demande un tel soutien pouvait n'être que de courte durée et qu'en raison du bas niveaux du taux d'intérêt par rapport au taux de croissance, la dette publique avait tendance à se réduire d'elle-même.

Par ailleurs, une certaine inflation mettait de l'huile dans les rouages (4,5% l'an par exemple en France ou en Europe de 1960 à 1970) permettant de bas niveaux de taux d'intérêt réels et de compenser des taux de croissance des salaires trop élevés. Au niveau mondial, l'important, en régime de change fixe était de ne pas faire plus de bêtises que ses voisins. Mais la dévaluation permettait de remettre les pendules à l'heure. En fait, le système fonctionnait correctement et les dévaluations étaient très rares (la livre en 1967 ; le franc en 68).

Certes, l'expérience ultérieure a montré que le système était fragile, mais les éléments de fragilité n'apparaissaient guère et la croissance a pu être vigoureuse jusqu'en 1973.

La remise en cause.

Les années de stagnation ont été marquées par la crise du salariat. L'entrée dans la crise est d'abord marquée par la forte poussée de l'inflation des années 70-73 où le taux d'inflation passe de 4 à 7%. Il devient de plus en plus difficile de concilier les hausses de salaires obtenues par les salariés et les exigences de profit des entreprises, dans une situation de pré-crise de la rentabilité : les entreprises investissent beaucoup, mais sans réussir à augmenter fortement la productivité. En situation de quasi-plein-emploi, les salariés obtiennent relativement des hausses de salaires importantes. Il en résulte une pression à la hausse des coûts, donc de l'inflation que la politique économique entérine. En même temps la fin du système de Bretton-Woods permet à chaque pays de choisir son taux d'inflation. Les 30 glorieuses aboutissent à un cul-de-sac. La politique économique réussit à maintenir la croissance et le plein-emploi, mais c'est au prix d'une certaine fuite en avant, marquée par l'accélération de l'inflation.

Le système prend fin avec la rupture de 1973-74. Les chocs pétroliers de 1973 puis de 1979 ont quelque peu masqués les trois grands chocs qui ont frappé les économies occidentales : le ralentissement de la croissance de la productivité du travail, la mondialisation de la production, la globalisation financière accompagnée de la hausse des taux d'intérêt puis des taux de profit requis. Tous les trois ont abouti à une remise en cause de la société salariale.

1. Taux de croissance annuel moyen du PIB.

Taux de croissance moyen

1960-73

1973-1988

1988-2000

Etats-Unis

4,3

3,0

3,2

Japon

9,4

3,6

1,9

UE15

4,8

2,3

2,2

Allemagne

4,3

1,9

2,4

France

5,4

2,4

2,1

Italie

5,3

3,2

1,7

Royaume-Uni

3,2

2,4

2,0

La crise de la productivité a frappé tous les pays occidentaux, mais a des niveaux variés : les Etats-Unis ont été les moins frappés, puisque la croissance de la productivité qui était de 2,3% l'an avant la crise, est passé à 1 dans la période 73-88, puis est remonté à 1,8 % de 8 à 2000. Le Japon a été le plus touché, passant de 8 à 3 puis 1,3%). En Europe, ce taux est passé de 4,5% avant 73 à 2% entre 73 et 88 ; 1,8 % depuis. Dans le période récente, il semble être remonté à 2,5% aux Etats-Unis et resté à 1,8% en Europe. Alors que les chocs pétroliers ne représentaient que 3 points de PIB une fois pour toutes, le choc de productivité a représenté 2,5 points de PIB chaque année.

2. Taux de croissance annuel de l'emploi et de la productivité.

Taux de croissance moyen

1960-73

1973-1988

1988-2000

Etats-Unis

2,0/2,3

2,0/1,0

1,4/1,8

Japon

1,3/8,1

0,7/2,9

0,6/1,3

UE15

0,4/4,4

0,2/2,0

0,4/1,8

Allemagne

4,0/4,0

0,1/1,8

0,3/2,1

France

0,7/4,4

0,2/2,2

0,6/1,5

Italie

-0,3/5,6

0,9/2,3

0,0/1,7

Royaume-Uni

0,4/2,8

0,2/2,2

0,4/1,6

Ce choc a nécessité d'une façon ou d'une autre une remise en cause de l'évolution des salaires. Dans un premier temps, jusqu'en 1980-81, la politique économique a réagi en laissant l'inflation s'accélérer puis se maintenir à de hauts : en 1980, les taux d'inflation atteignaient 13,4 % dans l'UE15 ; 10,5 % aux Etats-Unis ; 7,5 % au Japon. Des hausses de salaires excessives se résolvaient en hausses continuelles des prix. Ceci avait le défaut de mettre en péril l'ordre monétaire, le système monétaire international était fragilisé, les profits étaient bas. La rupture de 1980, que ce soit par le changement de politique monétaire aux Etats-Unis, le choc Thatcher au Royaume-Uni, l'acceptation de la discipline du SME en Europe, le tournant de 83 en France à mis un terme à cette expérience. Le mot d'ordre est devenu celui de freiner l'évolution des salaires, soit par la confrontation directe avec les salariés et leurs syndicats, soit par l'acceptation du taux de chômage élevé nécessaire pour faire reculer la masse des salaires. Il y a un accord des milieux dominants « Plus jamais çà », en entendant par çà une situation de forte inflation et de faibles profits.

3. La part des salaires

 

1971-72

1981

1991

2000

Etats-Unis

70,6

69,3

68,7

67,7

Japon

73,1

78,6

71,8

70,7

UE15

74,0

76,5

71,6

68,6

Allemagne

72,8

74,8

68,4

65,7

France

74,0

79,6

70,4

67,9

Italie

77,2

76,8

74,2

68,2

Royaume-Uni

72,5

74,6

76,1

75,0

Aussi, dans la plupart des pays, la part des salaires se situe en 1981 nettement au dessus de son niveau de 1971, puis nettement en dessous en 1991, et encore plus bas en 2000. En caricaturant, on peut considérer que deux modèles se développent. En Europe continentale, comme la hausse de l'activité se traduit plus ou moins obligatoirement par des tensions salariales, les politiques économiques, et plus particulièrement la politique monétaire, maintiennent un taux de chômage relativement élevé. L'économie est piégée dans une situation de basse activité.

Dans les pays anglo-saxons, l'affaiblissement de la situation des salariés, en particulier des travailleurs non-qualifiés, a fait que le maintien d'un quasi-plein-emploi s'est accompagné d'une stagnation des salaires, du creusement des inégalités et du développement de la flexibilité du travail.

Les salariés sont donc devant un choix délicat : accepter un nouveau contrat salarial, sans augmentations garanties des salaires, avec une forte flexibilité du travail, sans garantie de stabilité de l'emploi ou accepter le chômage de masse.

4. Taux de chômage

 

1961-72

1973-81

1982-95

1996-2000

Etats-Unis

4,9

6,7

6,9

4,7

Japon

1,2

2,2

2,5

4,1

UE15

2,3

4,7

9,4

9,8

Allemagne

0,7

3,1

6,6

9,2

France

2,0

5,4

10,8

11,5

Italie

4,9

6,4

9,3

11,5

Royaume-Uni

1,9

4,6

10,5

6,7

Les difficultés de rentabilité, la concurrence accrue ont également changé le mode de gestion des travailleurs au sein des entreprises. Le contrat salarial était jadis un contrat de longue durée, valable pour l'ensemble des travailleurs, basé sur le long terme. Pour des couches importantes des salariés, il est remis en cause : les entreprises partagent leurs effectifs en un noyau stable pour lequel le contrat tient toujours et une couche importante de travailleurs précaires, en CDD, en intérim, pour lequel il ne tient plus. L'externalisation du travail, le recours à des sous-traitants permet aux grandes entreprises d'effectuer ce partage sans coût important en terme de conflit social. Jadis, les entreprises embauchaient des jeunes peu formés, les formaient à leur frais. Maintenant, elles se refusent à jouer ce rôle ; ils demandent aux jeunes de financer eux-mêmes cet apprentissage par des stages ou à l'Etat par des contrats formations. De même, elles ne reclassent les travailleurs un peu moins efficaces dans des postes de plus faibles exigences. Les entreprises hésitent moins à licencier les travailleurs les plus âgés. Les critères d'embauche deviennent plus contraints. La flexibilité externe remplace la flexibilité interne. Les entreprises reportent les problèmes sur la collectivité. Les entreprises hésitent moins à licencier en période de ralentissement économique, quitte à mettre en cause la culture et la loyauté des travailleurs. La croissance normale du salaire en fonction du progrès de la productivité du travail est remplacée par le simple maintien du pouvoir d'achat du salaire : les gains de pouvoir d'achat deviennent purement individuels. On passe du contrat salarial de long terme à une relation de court terme. Aussi, les salariés se différencient-ils selon leur statut entre le travailleur précaire et le travailleur à statut. L'unité des salariés dans l'entreprise est mise en cause.

Sans doute, est-on passé d'une période où dominait la production routinière de masse à une période où l'innovation et l'inventivité prennent de plus en plus d'importance, sachant que ceux-ci ne sont pas de valeurs en soi, qu'il peut s'agir de créer de nouveaux besoins, de nouveaux produits inutiles, etc.. Sur le plan social, la classe des ingénieurs (techniques, commerciaux, créatifs) a pris de l'importance au détriment de la classe ouvrière de jadis. C'est devenu la classe motrice, la classe productive. L'important est de découvrir le téléphone portable, puis de le vendre, pas de le fabriquer. Il en résulte aussi un développement des inégalités et un affaiblissement du rapport salarial. Jadis, l'entreprise payait un ouvrier pour accomplir une tâche bien déterminée pendant une certaine période de temps. Maintenant, le cadre est censé introduire des innovations, des inventions, et il s'attend à être récompenser en fonction des résultats de son travail.

Au niveau macroéconomique, le ralentissement de la croissance potentielle s'est d'abord traduit par une forte hausse de la part des dépenses publiques dans le PIB, en particulier par l'explosion des dépenses de chômage, d'assistance, de retraites, de santé. Puis, on a assisté à un mouvement en sens inverse de remise en cause des dépenses publiques, puisque les plus riches voulaient de moins en moins subir le poids des perdants. La part des dépenses publiques dans le PIB est passé de 36,5 en 1970 à 49,5 % dans l'UE, puis est retombé à 48% en 1990 et 44% en 2000. Il y a à la suite forte socialisation puis désocialisation, dont une partie s'explique d'ailleurs par le regain de croissance.

5 Part des dépenses publiques dans le PIB

 

1970

1984

1990

2000

Etats-Unis

31,0

34,3

35,0

32,2 p

Japon

19,4

32,9

31,9

39,0

UE15

36,6

49,5

48,0

43,8

Allemagne

42,0

47,6

45,3

47,5

France

38,1

51,1

49,7

51,2

Italie

32,7

46,9

53,8

48,0

Royaume-Uni

37,2

45,5

39,4

32,9

Le nouveau régime de croissance est beaucoup plus instable que le précédent : la part des salaires est plus fluctuante, le taux d'épargne fluctue plus en raison des risques de chômage, l'investissement est plus volatil en raison de l'incertitude sur l'évolution de la production. En sens inverse, la part des transferts avait augmenté, ce qui pouvait stabiliser l'économie. La politique budgétaire doit donc être plus active. Cela a été cas jusqu'à présent : au Japon, le déficit public est monté jusqu'à 7 points de PIB en 1999 ; aux USA, le solde public est passé d'un déficit de 6 points de PIB en 1993 à un excédent de 1 point en 1999. En France, le déficit a été de 2 points de PIB en 88-89 ; il s'est creusé jusqu'à 6 points en 1993 et est revenu à 1,4 points en 2000. Structurellement, les ménages veulent détenir des actifs financiers ; les entreprises ne veulent pas être endettées ; il faut un fort niveau de dette publique. De même, les ménages veulent un actif obligataire de long terme pour leur retraite, seul l'Etat peut en émettre. L'activité de la politique budgétaire est remise en cause actuellement par les marchés, qui prétendent imposer une dette publique nulle, mais ceci est illusoire. En même temps, la possibilité d'une politique macroéconomique stabilisatrice est d'autant plus forte que la politique monétaire et la politique budgétaire vont de concert. De 1990 à 1995, en Europe, la politique budgétaire a laisse les déficits publics gonfler tandis que la politique monétaire était restrictive. Ceci a abouti à un fort gonflement de la dette publique et à un faible investissement. Ceci provient du principe de l'indépendance de la Banque centrale, qui vise à paralyser les politiques économiques et à les soumettre directement au contrôle des marchés.

Nous allons voir en détail trois déterminants de ce nouveau régime mondial : la mondialisation, la concurrence des pays à bas salaires puis la globalisation financière.

La mondialisation de la production.

Au cours de la décennie 1990-2000, l'économie mondiale entre dans une nouvelle phase qu'il est convenu d'appeler la Mondialisation. L'économie mondiale passe du stade de l'internationalisation où des nations et des entreprises à base nationale commercent, s'échangent des capitaux au stade de la mondialisation où de plus en plus des acteurs (les grandes entreprises ou les marchés financiers) ont une stratégie mondiale pour investir, pour produire, pour vendre, pour placer les fonds.

La Mondialisation est commerciale (les mêmes produits circulent dans le monde entier), productive (tous les travailleurs sont en concurrence), financière (le marché arbitre entre tous les actifs financiers), culturelle (les même produits culturels circulent). Elle est aussi idéologique par la victoire du libéralisme économique et politique par la victoire de la démocratie. Le Monde est dirigé par une communauté de chefs d'entreprises, de financiers, de hauts fonctionnaires, de théoriciens, d'hommes politiques partageant tous grosso modo la même idéologie néo-libérale. Il est très difficile pour un pays de sortir de l'adhésion à ce paradigme. Ce paradigme est par essence hostile à ce qui fondait la société salariale : la stabilité de la relation salariale, la protection sociale.

La capacité à s'insérer dans l'économie mondiale, à produire de façon compétitive, à attirer les investissements directs, les crédits et les capitaux flottants devient l'élément crucial des réussites économiques des nations. La mondialisation des échanges commerciaux, puis de l'organisation productive met directement, les systèmes nationaux, économiques et sociaux en compétition. Les travailleurs non-qualifiés, les Etats sont mis en concurrence par le capital et les salariés hyper-qualifiés qui sont mobiles et peuvent choisir leur lieu d'activité

Les sociétés modernes connaissent la coexistence de deux types d'organisations : le Marché et l'Etat. D'où théoriquement deux formes de société. La société capitaliste où le Marché domine ; la société socialiste où domine l'organisation étatique. Il faut toutefois nuancer cette opposition. D'abord, il existe une troisième forme d'organisation : le contrat privé implicite, qui est la forme dominante d'organisation dans la famille, l'entreprise, les organisations. La société capitaliste nécessite une organisation étatique, sauf dans des projets libéraux utopiques. Il faut cependant distinguer deux modèles de capitalisme. Le modèle libéral pur vise à instaurer le marché partout. A la limite, l'Etat n'existe plus ; il n'y a que des relations marchandes. Mais ce modèle n'existe nul part : l'Etat est toujours nécessaire pour assurer le fonctionnement de la société. Il faut une police, une justice, des infrastructures collectives et donc des impôts. Enfin, l'Etat doit gérer la monnaie et la politique monétaire.

Le modèle de l'économie sociale de marché, que l'on peut aussi nommer le modèle social européen, le modèle social-démocrate, sépare les activités marchandes qu'il laisse au marché d'un secteur non-marchand que l'Etat organise (éducation, santé, culture, assurance chômage, assurance retraite) ; l'Etat organise aussi une large redistribution pour financer les dépenses publiques ou aider les plus pauvres. Enfin, il organise la régulation économique qui consiste à gérer le niveau de la demande par la politique budgétaire et monétaire. Mais ce modèle est directement menacé par la mondialisation. Celle-ci brise les solidarités nationales ; elle fracture la société entre gagnants et exclus, les premiers refusant de plus en plus d'aider les seconds ; elle menace les systèmes de protection sociale, en particulier les régimes de retraite par répartition ; les grandes entreprises mondiales mettent les pays en concurrence, elles n'assurent plus la croissance de l'emploi et rivalisent dans les licenciements ; c'est, de plus en plus, dans les services et les petites entreprises que l'emploi se crée. La mondialisation surtout en Europe se fait dans un contexte de chômage élevé, de croissance des inégalités, des risques et des incertitudes de dislocation de la société. Toutefois, aucun pays ne peut s'exclure du mouvement de mondialisation sans priver son peuple des bénéfices du progrès technique et des échanges internationaux. Il n'y a pas d'alternative.

Les Etats sont placés devant une alternative délicate : d'une part, attirer les entreprises et les capitaux mondialisés en offrant le meilleur rapport salaire/productivité ; impôt/infrastructures ; d'autre part, résister à la mondialisation pour préserver une société et une autonomie nationale. La régulation (politique monétaire, politique budgétaire, politique salariale) reste dans un cadre national ; personne n'est capable de faire de la régulation à l'échelle mondiale ; ceci pose problème en particulier pour les taux d'intérêt, les taux de profit, les salaires. Peut-on faire confiance aux marchés ? Les crises périodiques rappellent que la mondialisation n'est pas un long fleuve tranquille. Elle a ses contradictions et ses périls. Comment assurer une demande suffisante si chaque pays fait pression sur ses salaires ou sur ses emplois pour améliorer sa compétitivité ? Enfin, la redistribution et les dépenses publiques continuent à se faire au niveau national. Se pose le lien entre les agents qui jouent au niveau mondial et ceux qui jouent au niveau national.

L'émergence des PVD et l' emploi dans le Nord

Durant les années récentes, la persistance d'une forte croissance des pays émergents en Asie et d'une stagnation en Europe a pu faire penser que la première était responsable de la seconde. De 1982 à 1999, le taux de croissance annuel moyen a été de 3,2 % aux Etats-Unis, de 2,6% au Japon, de 2,3 % dans l'Union européenne, de 2,3% en Afrique, de -1,8 % dans les pays en transition, de 2,5% en Amérique Latine, mais de de 6,9% dans les NPIA, de 7,3% dans le reste de l'Asie.

6. Taux de croissance annuel moyen

 

1982-1991

1991-1999

Etats-Unis

2,9%

3,6%

Japon

4,1%

1,0%

UE

2,6%

1,9%

NPIA

8,1%

5,6%

Autre Asie

6,9%

7,8%

Afrique

2,3%

2,3%

Pays en transition

1,4%

-3,7%

Amérique latine

1,8%

3,2%

La croissance des pays d'Asie s'est progressivement diffusée des NPIA de la première génération (Corée du Sud, Hong-Kong, Singapour, Taïwan) à ceux de la deuxième génération (Thaïlande, Malaisie, Philippines), puis à l'Indonésie et à la Chine. La vigueur du développement asiatique a longtemps contrasté vivement avec la faiblesse de la croissance en Europe et le développement du chômage de masse. Selon les tenants de ce point de vue, les pays d'Asie profiterait de leurs bas salaires et de leur taux de change sous-évalué pour s'emparer des banches à fort contenu en emploi ; du coup, les industries en Europe n'aurait le choix qu'entre se délocaliser, mécaniser ou périr. Trois stratégies nuisibles à l'emploi. Certaines branches sont particulièrement touchées : textile, chaussures, jouet, électronique grand public. Il faut noter que le même discours a longtemps été tenu aux USA avant le début de la décennie 1990 ; mais le fort dynamisme de ce pays l'y a fait quelque peu oublié.

En sens inverse, il faut remarquer que le dynamisme de ces pays s'explique par des facteurs internes (fort taux d'épargne, haut niveau d'éducation, bonne organisation industrielle). Leur croissance peut apparaître comme une chance pour l'Europe. Les importations à bas prix nous permettent d'augmenter notre niveau de vie et nous pouvons leur exporter des produits à forte valeur ajoutée.

Le commerce international se décompose entre commerce Nord-Nord et commerce Nord-Sud. Le deuxième est le plus visible, mais le premier introduit aussi une forme de concurrence avec la liberté du capital. Les deux diminuent la force relative des travailleurs. Dans chaque pays, les salariés sont soumis à une double compétition avec des travailleurs relativement identiques ou avec des travailleurs très différents. Dans les deux cas, ceci affaiblit leur position.

Dans les importations de l'UE15, le poids des pays d'Asie en développement rapide est de 2,1 % du PIB en 1998 contre 0,5 % en 1970 ; 0,9% en 1980 ; 1,4% en 1992 (tableau 7). Ces pays sont quasiment en équilibre extérieur depuis 80. Mais ils ont de forts investissements directs, donc ils ont des sorties de capitaux et accumulent des réserves. Ces pays ont traditionnellement des excédents vis-à-vis de l'Europe et des déficits vis-à-vis du Japon. Ils exportent des biens de consommations courantes en Europe et aux Etats-Unis pour financer des importations de biens d'équipement du Japon. Ce sont là deux facteurs de déséquilibres à l'échelle mondiale.

Toutefois, même avec un commerce équilibré en valeur, l'effet en emploi peut être négatif dans les pays du Nord. En effet, comme les pays du Sud vendent des produits à bas prix, le contenu en emplois supprimé en Europe est beaucoup plus important que le contenu en emplois de nos exportations. D'un facteur 2 environ. 1 milliards exportés représentent 200 000 emplois, 1 milliards importés 400 000. Un effet favorable est une baisse des prix dans les pays du Nord puisque les produits importés sont moins chers.

7. Echanges extérieurs de l'UE en 1998 en % du PIB.

1997

Importations

Exportations

Total

24,6

25,6

UE

14,8

15,7

Autres Europe

1,0

1,4

USA-Canada

2,3

2,3

Japon

1,0

0,4

Autres PI

0,1

0,1

PI

19,2

20,0

Peco et CEI

1,3

1,7

Afrique

0,7

0,7

Moyen-Orient

0,5

0,7

Amérique Latine

0,5

0,6

Asie

2,1

1,3

8. Les grands pays exportateurs dans l'UE15 en milliards de dollars

1997

Importations

Exportations

Afrique

58

62

Dont : Algérie

7

6

Libye

6

3

Maroc

6

6

Pays en transition

111

146

Dont : Russie

22

23

Pologne

18

31

Hongrie

16

18

Tchéquie

16

19

Turquie

15

23

Amérique Latine

43

49

Dont Brésil :

15

17

Moyen-Orient

29

35

Asie

176

106

Dont : Chine

49

19

Taïwan

21

13

Corée

18

10

Singapour

15

12

Malaisie

13

6

Hong Kong

12

19

Thaïlande

11

6

Inde

11

10

Indonésie

10

4

9. Les soldes courants 1995-1999

En milliards de dollars

Solde courant (1995-1999)

Etats-Unis

-190

Japon

100

UE

74

Autres Europe

29

Autres PI

-27

PI

-14

Asie

28

Amérique latine

-58

Afrique-MO

-17

Peco

-11

Total

-71

Les investissements directs de la France sont peu importants. Dans le passé, la forte hausse des investissements de la France vers l'étranger s'est surtout faite en direction des pays développés. Fin 1996, le stocks des investissements français à l'étranger était de 1010 milliards, dont 641 milliards dans l'UE et 203 milliards aux Etats-Unis. Restait 11 milliards en Europe de l'Est ; 49 milliards en Amérique Latine ; 25 milliards en Afrique et 27 dans les NPIA.

Ces pays ont des bas prix du coût du travail : 90F en France ; 10F en Chine ; 3F au Viet-Namet en Inde : 6F à l'Ile Maurice ; 15F en Tunisie. Mais, il faut tenir compte de la productivité et des coûts de transport (Tunisie : salaire 15% ; coût 45%). De nombreux pays ont certes des coûts salariaux dérisoires, mais ne peuvent offrir ni les infrastructures, ni l'encadrement local, ni la stabilité politique, économique et social nécessaire pour attirer des capitaux. Plus un pays s'insère dans les échanges internationaux, plus son salaire s'élève. Le problème est qu'ils existent de nombreux pays candidats à l'industrialisation.

4. Coût du travail

1997

Salaire nominal

Taux de change réel

Salaire réel

Etats-Unis

20,6

1

4,9

Amérique latine

3,7

0,548

1,6

France

32,5

1,333

5,8

Japon

24,4

1,571

3,7

NPIA

8,5

0,786

2,6

PVD Asie

1

0,238

1

Le taux de change de ses monnaies est accusé d'être sous-évalués. Il n'assure pas la PPA, la parité de pouvoir d'achat. Aussi, on les accuse-t-on souvent de dumping monétaire. Mais, d'une part ceci représente un certain choix de politique économique : accepter un certain taux de change plus bas pour être compétitif ; d'autre part, ceci correspond à l'effet Balassa : plus un pays est riche, plus il a un taux de change réel élevé. La concurrence égalise à l'échelle internationale le prix des biens échangeables, mais le prix des biens non échangeables dépend du salaire dans chaque pays, donc est plus bas dans les pays peu développés.

Quel impact sur l'emploi en Europe ?

Les importations des PED en Europe prennent plusieurs formes : elles sont rarement organisées par une entreprises locale. Elles sont parfois organisées par un négociant international, qui recherche dans les PVD des produis à bas prix qu'il pourra revendre dans les pays riches. La délocalisation représente un processus d'investissement sur place : une entreprise ferme une entreprise en Europe pour en ouvrir une dans un PED : il y a à la fois perte de capitaux et perte d'emplois. Mais le pays riche conserve les taches nobles : conception, recherche et commercialisation. Cette forme de délocalisation est peu répandue parmi les entreprises françaises, elles l'est surtout pour les entreprises japonaises, puisque le Japon n'avait pas de problème de déficit extérieur et connaissait jadis une situation de sur-emploi. Le cas le plus fréquent est celui de la sous-traitance : il n'y a pas sortie de capitaux, mais le sous-traitant acquière une certaine compétence et peut être tenté de s'émanciper. Enfin, l'initiative peut être pris par un distributeur d'un pays riche : un grand magasin fait fabriquer en extrême-orient un produit qu'il achetait jusqu'à présent à un producteur national (lui donnant même directement le produit à copier). Dans les deux derniers cas, il n'y a pas sortie de capitaux.

Pour évaluer le coût en emploi de la concurrence des pays à bas salaires, il faut tenir compte du facteur 2 et de la concurrence dans les pays tiers (Afrique, Etats-Unis par exemple). ,Si on compare la situation en 1999 et une situation imaginaire où la part des NPIA dans le commerce mondial n'aurait pas existé on obtient un bilan d'une perte en emploi de - 270 000 soit 0,7 points de chômage. Les pays à bas salaires ne sont responsables que d'une petite part de la hausse du chômage en France, et en Europe.

5. Effet sur l'emploi en France de la croissance des PABS

 

Impact sur l'emploi en France.

Importations en France

- 690 000

Concurrence dans les pays tiers

- 300 000

Exportations dans les PABS

340 000

Effet pouvoir d'achat

380 000

Total.

-270 000

Quelques considérations théoriques.

Ricardo, célèbre économiste anglais, a démontré en 1818 que le Commerce international est toujours bénéfiquepour chacun des pays qui y participe. Il l'est d'autant plus que les pays sont différents. Chaque pays a intérêt à se spécialiser dans les produits où il a un avantage relatif. Il peut alors importer des produits qui seraient plus coûteux à produire chez lui que les produits qu'il exporte en échange. Des possibilités nouvelles d'échanges sont toujours avantageuses.

Dans la réalité, on constate que les importations à bas prix en provenance de l'étranger sont considérées comme une menace pour la production nationale et pour l'emploi. Les secteurs concurrencés réclament une aide. La Nation doit choisir entre laisser des régions et des professions sombrer dans le chômage ou subventionner le maintien d'entreprises en difficultés. Pourquoi cette distorsion entre le modèle théorique et la réalité vécue.

Le modèle n'est vrai que dans un monde de parfaite flexibilité des salaires et des prix, sans chômage, où les travailleurs privés d'emploi peuvent, sans coûts importants, retrouver un emploi dans un autre secteur. Ce schéma ne représente guère la réalité.

Supposons un monde avec des travailleurs qualifiés et des travailleurs non-qualifiés. Au départ, on est en autarcie. On suppose que le secteur des travailleurs non-qualifiés est concurrencé par les produits des PVD. On constate quatre points :

  • Si les salaires sont parfaitement flexibles, le commerce accentue les inégalités en faisant baisser le salaire des non-qualifiés tandis que le pouvoir d'achat des qualifiés augmente.
  • Si les salaires des non-qualifiés sont rigides, le chômage augmente. A la limite, tous les non-qualifiés deviennent chômeurs. Les qualifiés ont changé de classe ouvrière. Ce sont les gagnants de l'opération.
  • Par contre, si les qualifiés doivent payer des allocations chômage, les deux catégories de populations sont perdants. Chacun préfère acheter des produits moins chers provenant des PED, sans voir que dans un cas il détruit directement son emploi, dans l'autre, il devra payer plus de cotisations chômage.
  • Si on refuse la baisse du salaire des non-qualifiés et la hausse du chômage, alors il faut prélever un impôt sur les qualifiés pour subventionner le travail non-qualifié de telle façon à ce qu'ils continuent à produire. On peut alors obtenir une situation meilleure que l'autarcie pour les 2 catégories de la population, mais les qualifiés préféreraient les 2 premières solutions. Les qualifiés peuvent se plaindre de payer des impôts ; les non-qualifiés vivent de transfert et non plus de salaires.

On peut raconter la même histoire avec le capital et le travail. Les capitalistes du Nord gagnent en produisant au Sud. Ceci s'accompagne, soit d'une baisse des salaires, soit d'une hausse du chômage. Si ce comportement se généralise, il n'y a plus d'intérêt commun dans les entreprises. Il faut imposer le capital pour répartir au travailleurs du Nord les gains obtenus par le capital du Nord quand il investît au Sud.

Selon les libéraux, le libre-échange est foncièrement préférable même s'il y a des perdants au Nord. Ceci est vrai au Plein-emploi ; pas en situation de chômage de masse, sauf si des mesures compensatoires sont mises en œuvre.

Un point délicat est que les travailleurs non-qualifiés ont certains possibilités de reclassement vers des emplois rentables. Il est difficile de bien calibrer l'allocation qui doit compenser pour eux l'ouverture des frontières sans freiner les ajustements nécessaires. A court terme, les possibilités de reconversion peuvent être nulles (travailleurs d'un certain âge) de sorte qu'il faut les subventionner tant que la valeur ajoutée produite est positive. Mais, il ne faut pas embaucher ou former dans ses métiers ce qui est délicat.

L'émergence des pays du Sud et la mondialisation créent un conflit d'intérêt au Nord entre d'un coté les exposés, de l'autre les mondialisés, les protégés, les capitalistes. Le premier groupe a intérêt à la fermeture ou à des mesures compensatoires (c'est en particulier l'agriculture et l'industrie traditionnelles). Les autres ont intérêt à l'ouverture.

Le risque est que l'on aboutisse à une société nettement partagée en deux classes. (selon L'économie mondialisée de R. Reich, 1983) : les super-qualifiés (compétence rare à l'échelle mondial) et les serveurs (les travailleurs non-qualifiés des emplois de services utile à la première classe). L'industrie sera délocalisée dans les PVD, sauf pour des secteurs demandant du personnel très qualifié, mais en nombre réduit ; soit aux secteurs dont le produit n'est pas délocalisable (BTP, routiers). Reste à savoir si cela permettra effectivement d'employer toute la population disponible. Les Q pourront prôner les inégalités et le dégagement social, le moins d'Etat, les caisses d'assurances privées pour la maladie et la retraite...

La stratégie optimale est d'accepter les prix mondiaux. Par contre, il faut subventionner transitoirement les secteurs en difficultés et de façons permanentes ceux que la Nation ne souhaite pas voir disparaître (agriculture, culture). Il faut subventionner les travailleurs non-qualifiés, si ceux-ci apparaissent en chômage de masse
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