Nouveaux rapports de classe et crise du politique

Publié le par Mahi Ahmed

Nouveaux rapports de classe et crise du politique
Capitalisme informationnel et alternatives démocratiques

par Jean Lojkine

Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.

Après la chute du système soviétique en 1991, on a pu croire que la social-démocratie avait gagné la partie. Certes aujourd'hui son influence est dominante dans le monde entier parmi les forces progressistes, alors que les partis communistes sont tous sur le déclin, mais pourtant la social-démocratie traverse aujourd'hui elle aussi une crise majeure soulignée par ses principaux théoriciens, comme par exemple le sociologue Anthony Giddens, proche de Tony Blair.

L'Etat Providence mis en place par la social-démocratie (protection sociale, services publics) avec l'appui notable des classes dites « moyennes » de la Fonction publique, mais aussi du mouvement ouvrier, est aujourd'hui démantelé, pièce par pièce, par ceux là même qui revendiquent l'héritage social-démocrate ; ses rénovateurs, à l'instar de Tony Blair, Michel Rocard ou Jacques Delors, n'ont pas de mots assez durs pour dénoncer non seulement l'étatisme soviétique mais aussi l'étatisation des services publics occidentaux, la faillite du projet social-démocrate originel, la critique du Keynésianisme et de l'intervention de l'Etat dans l'économie, la nécessité d'ouvrir tout le secteur public à la concurrence et au modèle gestionnaire de l'entreprise privée capitaliste.

Le résultat c'est une coupure, mondiale, entre les classes populaires, mais aussi les classes dites « moyennes », et leurs représentations partisanes, qu'il s'agisse des social-démocraties ou des partis communistes qui n'arrivent pas à dépasser leurs références historiques à la « classe ouvrière ». Abstention, vote pour des partis populistes manifestent le profond désarroi d'un salariat multipolaire qui ne se reconnaît plus ni dans la classe ouvrière ni dans la classe « moyenne » profondément atteinte aujourd'hui par la précarisation.

Les raisons profondes de cette crise de la représentation politique sont doubles. D'une part la mutation radicale du travail informationnel (le travail en réseaux décentralisés non hiérarchisés) n'a toujours pas été prise en compte par des organisations partisanes délégataires, élitistes, pyramidales, et toujours machistes, malgré les déclarations d'intention de leurs dirigeants. D'autre part, le capitalisme informationnel a introduit un immense désarroi chez les salariés en utilisant la révolution informationnelle pour diffuser un « libéralisme libertaire » qui brouille les repères de la critique sociale sans pour autant diminuer la férocité des modes d'exploitation des salariés.

Flexibilité rime avec précarité, les contrats de mission à durée déterminée remplacent, dans le secteur privé mais aussi maintenant dans le secteur public, les emplois à temps plein, sécurisés, sans obligations de résultats, dans une même entreprise ; mais pour autant la nouvelle génération salariée ne veut nullement renoncer à la mobilité volontaire, à l'investissement individuel dans un travail attractif. Bonheur et souffrance au travail brouillent les résistances au libéralisme, comme on a pu le voir à travers cette figure emblématique de la « flexibilité heureuse » qu'était l'intermittent du spectacle.

C'est la raison pour laquelle l'éclatement du mythe de la classe moyenne, sous les coups de boutoir de la précarisation de l'emploi et du logement, n'a nullement abouti à un « retour » à la « classe ouvrière », à une vision simplifiée d'un prolétariat homogène regroupant aussi bien les ouvriers que les employés et les professions intellectuelles salariées, voire même les professions libérales (médecins, infirmiers, juges). Par contre, l'entrée dans la contestation sociale des professions intellectuelles, depuis les années 80, met en cause aussi bien les thèses sur la « moyennisation » de la société que la conception purement culturaliste des nouveaux mouvements sociaux : l'affrontement capital/travail se poursuit (qu'il s'agisse des revendications « matérialistes » concernant les effectifs enseignants ou des salaires des hospitaliers) mais il prend de nouvelles formes, y compris avec une dimension symbolique, culturelle, à travers la défense des services publics, la recherche de nouvelles organisations de l'enseignement ou de l'hôpital.

Est-ce à dire que les organisations « alter-mondialistes » (Forum Social Mondial, Attac, etc...) ont pu se substituer à des organisations partisanes défaillantes et recomposer de nouvelles identités sociales représentant l'ensemble du nouveau salariat multipolaire ? Nous en sommes bien loin. Ces organisations n'ont mobilisé qu'une fraction des professions intellectuelles mais restent coupées des classes populaires (ouvriers et employés) qui représentent toujours depuis un demi-siècle 60% de la population active. La raison majeure réside dans les nombreux obstacles qui freinent l'intervention massive des salariés et des citoyens dans la vie de leur entreprise et de leur Cité. Nous ne reviendrons pas sur les obstacles idéologiques (la vague libérale) et économiques (le poids du chômage et de la précarisation) qui pèsent sur la conscience des salariés.

Nous ne pointerons ici qu'un obstacle politique, la résistance des institutions représentatives aux tentatives pour instaurer une véritable démocratie participative permettant l'intervention réelle des gens sur la gestion de leur entreprise ou de leur pays. Les nouvelles formes démocratiques ont été revendiquées par le mouvement alter-mondialiste et même une partie du mouvement syndical, mais elles n'ont de sens que si elles s'intègrent dans la construction de véritables alternatives crédibles (au delà des utopies non marchandes) aux politiques néo-libérales. Or le mouvement cheminot de 1995 en France contre la réforme Juppé de la sécurité sociale , s'il donna naissance à des formes originales de démocratie directe, buta, comme le mouvement de 2003 contre la réforme des retraites, sur la question des alternatives concrètes aux réformes libérales.

Jean Lojkine
Directeur de recherche CNRS.
(Extrait d'une contribution à paraître dans un ouvrage collectif d'Actuel Marx au PUF)

 

Nouveaux rapports de classe et crise du politique
Capitalisme informationnel et alternatives démocratiques

par Jean Lojkine

Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.

Après la chute du système soviétique en 1991, on a pu croire que la social-démocratie avait gagné la partie. Certes aujourd'hui son influence est dominante dans le monde entier parmi les forces progressistes, alors que les partis communistes sont tous sur le déclin, mais pourtant la social-démocratie traverse aujourd'hui elle aussi une crise majeure soulignée par ses principaux théoriciens, comme par exemple le sociologue Anthony Giddens, proche de Tony Blair.

L'Etat Providence mis en place par la social-démocratie (protection sociale, services publics) avec l'appui notable des classes dites « moyennes » de la Fonction publique, mais aussi du mouvement ouvrier, est aujourd'hui démantelé, pièce par pièce, par ceux là même qui revendiquent l'héritage social-démocrate ; ses rénovateurs, à l'instar de Tony Blair, Michel Rocard ou Jacques Delors, n'ont pas de mots assez durs pour dénoncer non seulement l'étatisme soviétique mais aussi l'étatisation des services publics occidentaux, la faillite du projet social-démocrate originel, la critique du Keynésianisme et de l'intervention de l'Etat dans l'économie, la nécessité d'ouvrir tout le secteur public à la concurrence et au modèle gestionnaire de l'entreprise privée capitaliste.

Le résultat c'est une coupure, mondiale, entre les classes populaires, mais aussi les classes dites « moyennes », et leurs représentations partisanes, qu'il s'agisse des social-démocraties ou des partis communistes qui n'arrivent pas à dépasser leurs références historiques à la « classe ouvrière ». Abstention, vote pour des partis populistes manifestent le profond désarroi d'un salariat multipolaire qui ne se reconnaît plus ni dans la classe ouvrière ni dans la classe « moyenne » profondément atteinte aujourd'hui par la précarisation.

Les raisons profondes de cette crise de la représentation politique sont doubles. D'une part la mutation radicale du travail informationnel (le travail en réseaux décentralisés non hiérarchisés) n'a toujours pas été prise en compte par des organisations partisanes délégataires, élitistes, pyramidales, et toujours machistes, malgré les déclarations d'intention de leurs dirigeants. D'autre part, le capitalisme informationnel a introduit un immense désarroi chez les salariés en utilisant la révolution informationnelle pour diffuser un « libéralisme libertaire » qui brouille les repères de la critique sociale sans pour autant diminuer la férocité des modes d'exploitation des salariés.

Flexibilité rime avec précarité, les contrats de mission à durée déterminée remplacent, dans le secteur privé mais aussi maintenant dans le secteur public, les emplois à temps plein, sécurisés, sans obligations de résultats, dans une même entreprise ; mais pour autant la nouvelle génération salariée ne veut nullement renoncer à la mobilité volontaire, à l'investissement individuel dans un travail attractif. Bonheur et souffrance au travail brouillent les résistances au libéralisme, comme on a pu le voir à travers cette figure emblématique de la « flexibilité heureuse » qu'était l'intermittent du spectacle.

C'est la raison pour laquelle l'éclatement du mythe de la classe moyenne, sous les coups de boutoir de la précarisation de l'emploi et du logement, n'a nullement abouti à un « retour » à la « classe ouvrière », à une vision simplifiée d'un prolétariat homogène regroupant aussi bien les ouvriers que les employés et les professions intellectuelles salariées, voire même les professions libérales (médecins, infirmiers, juges). Par contre, l'entrée dans la contestation sociale des professions intellectuelles, depuis les années 80, met en cause aussi bien les thèses sur la « moyennisation » de la société que la conception purement culturaliste des nouveaux mouvements sociaux : l'affrontement capital/travail se poursuit (qu'il s'agisse des revendications « matérialistes » concernant les effectifs enseignants ou des salaires des hospitaliers) mais il prend de nouvelles formes, y compris avec une dimension symbolique, culturelle, à travers la défense des services publics, la recherche de nouvelles organisations de l'enseignement ou de l'hôpital.

Est-ce à dire que les organisations « alter-mondialistes » (Forum Social Mondial, Attac, etc...) ont pu se substituer à des organisations partisanes défaillantes et recomposer de nouvelles identités sociales représentant l'ensemble du nouveau salariat multipolaire ? Nous en sommes bien loin. Ces organisations n'ont mobilisé qu'une fraction des professions intellectuelles mais restent coupées des classes populaires (ouvriers et employés) qui représentent toujours depuis un demi-siècle 60% de la population active. La raison majeure réside dans les nombreux obstacles qui freinent l'intervention massive des salariés et des citoyens dans la vie de leur entreprise et de leur Cité. Nous ne reviendrons pas sur les obstacles idéologiques (la vague libérale) et économiques (le poids du chômage et de la précarisation) qui pèsent sur la conscience des salariés.

Nous ne pointerons ici qu'un obstacle politique, la résistance des institutions représentatives aux tentatives pour instaurer une véritable démocratie participative permettant l'intervention réelle des gens sur la gestion de leur entreprise ou de leur pays. Les nouvelles formes démocratiques ont été revendiquées par le mouvement alter-mondialiste et même une partie du mouvement syndical, mais elles n'ont de sens que si elles s'intègrent dans la construction de véritables alternatives crédibles (au delà des utopies non marchandes) aux politiques néo-libérales. Or le mouvement cheminot de 1995 en France contre la réforme Juppé de la sécurité sociale , s'il donna naissance à des formes originales de démocratie directe, buta, comme le mouvement de 2003 contre la réforme des retraites, sur la question des alternatives concrètes aux réformes libérales.

Jean Lojkine
Directeur de recherche CNRS.
(Extrait d'une contribution à paraître dans un ouvrage collectif d'Actuel Marx au PUF)

 

Nouveaux rapports de classe et crise du politique
Capitalisme informationnel et alternatives démocratiques

par Jean Lojkine

Sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.

Après la chute du système soviétique en 1991, on a pu croire que la social-démocratie avait gagné la partie. Certes aujourd'hui son influence est dominante dans le monde entier parmi les forces progressistes, alors que les partis communistes sont tous sur le déclin, mais pourtant la social-démocratie traverse aujourd'hui elle aussi une crise majeure soulignée par ses principaux théoriciens, comme par exemple le sociologue Anthony Giddens, proche de Tony Blair.

L'Etat Providence mis en place par la social-démocratie (protection sociale, services publics) avec l'appui notable des classes dites « moyennes » de la Fonction publique, mais aussi du mouvement ouvrier, est aujourd'hui démantelé, pièce par pièce, par ceux là même qui revendiquent l'héritage social-démocrate ; ses rénovateurs, à l'instar de Tony Blair, Michel Rocard ou Jacques Delors, n'ont pas de mots assez durs pour dénoncer non seulement l'étatisme soviétique mais aussi l'étatisation des services publics occidentaux, la faillite du projet social-démocrate originel, la critique du Keynésianisme et de l'intervention de l'Etat dans l'économie, la nécessité d'ouvrir tout le secteur public à la concurrence et au modèle gestionnaire de l'entreprise privée capitaliste.

Le résultat c'est une coupure, mondiale, entre les classes populaires, mais aussi les classes dites « moyennes », et leurs représentations partisanes, qu'il s'agisse des social-démocraties ou des partis communistes qui n'arrivent pas à dépasser leurs références historiques à la « classe ouvrière ». Abstention, vote pour des partis populistes manifestent le profond désarroi d'un salariat multipolaire qui ne se reconnaît plus ni dans la classe ouvrière ni dans la classe « moyenne » profondément atteinte aujourd'hui par la précarisation.

Les raisons profondes de cette crise de la représentation politique sont doubles. D'une part la mutation radicale du travail informationnel (le travail en réseaux décentralisés non hiérarchisés) n'a toujours pas été prise en compte par des organisations partisanes délégataires, élitistes, pyramidales, et toujours machistes, malgré les déclarations d'intention de leurs dirigeants. D'autre part, le capitalisme informationnel a introduit un immense désarroi chez les salariés en utilisant la révolution informationnelle pour diffuser un « libéralisme libertaire » qui brouille les repères de la critique sociale sans pour autant diminuer la férocité des modes d'exploitation des salariés.

Flexibilité rime avec précarité, les contrats de mission à durée déterminée remplacent, dans le secteur privé mais aussi maintenant dans le secteur public, les emplois à temps plein, sécurisés, sans obligations de résultats, dans une même entreprise ; mais pour autant la nouvelle génération salariée ne veut nullement renoncer à la mobilité volontaire, à l'investissement individuel dans un travail attractif. Bonheur et souffrance au travail brouillent les résistances au libéralisme, comme on a pu le voir à travers cette figure emblématique de la « flexibilité heureuse » qu'était l'intermittent du spectacle.

C'est la raison pour laquelle l'éclatement du mythe de la classe moyenne, sous les coups de boutoir de la précarisation de l'emploi et du logement, n'a nullement abouti à un « retour » à la « classe ouvrière », à une vision simplifiée d'un prolétariat homogène regroupant aussi bien les ouvriers que les employés et les professions intellectuelles salariées, voire même les professions libérales (médecins, infirmiers, juges). Par contre, l'entrée dans la contestation sociale des professions intellectuelles, depuis les années 80, met en cause aussi bien les thèses sur la « moyennisation » de la société que la conception purement culturaliste des nouveaux mouvements sociaux : l'affrontement capital/travail se poursuit (qu'il s'agisse des revendications « matérialistes » concernant les effectifs enseignants ou des salaires des hospitaliers) mais il prend de nouvelles formes, y compris avec une dimension symbolique, culturelle, à travers la défense des services publics, la recherche de nouvelles organisations de l'enseignement ou de l'hôpital.

Est-ce à dire que les organisations « alter-mondialistes » (Forum Social Mondial, Attac, etc...) ont pu se substituer à des organisations partisanes défaillantes et recomposer de nouvelles identités sociales représentant l'ensemble du nouveau salariat multipolaire ? Nous en sommes bien loin. Ces organisations n'ont mobilisé qu'une fraction des professions intellectuelles mais restent coupées des classes populaires (ouvriers et employés) qui représentent toujours depuis un demi-siècle 60% de la population active. La raison majeure réside dans les nombreux obstacles qui freinent l'intervention massive des salariés et des citoyens dans la vie de leur entreprise et de leur Cité. Nous ne reviendrons pas sur les obstacles idéologiques (la vague libérale) et économiques (le poids du chômage et de la précarisation) qui pèsent sur la conscience des salariés.

Nous ne pointerons ici qu'un obstacle politique, la résistance des institutions représentatives aux tentatives pour instaurer une véritable démocratie participative permettant l'intervention réelle des gens sur la gestion de leur entreprise ou de leur pays. Les nouvelles formes démocratiques ont été revendiquées par le mouvement alter-mondialiste et même une partie du mouvement syndical, mais elles n'ont de sens que si elles s'intègrent dans la construction de véritables alternatives crédibles (au delà des utopies non marchandes) aux politiques néo-libérales. Or le mouvement cheminot de 1995 en France contre la réforme Juppé de la sécurité sociale , s'il donna naissance à des formes originales de démocratie directe, buta, comme le mouvement de 2003 contre la réforme des retraites, sur la question des alternatives concrètes aux réformes libérales.

Jean Lojkine
Directeur de recherche CNRS.
(Extrait d'une contribution à paraître dans un ouvrage collectif d'Actuel Marx au PUF)

 

 

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