Mettre en déroute l’islam politique et l’impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

Publié le par Mahi Ahmed

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

 

 

Troisième partie

 

L'agression contre le Liban

L'agression d'Israël contre le peuple libanais, engagée le 11 juillet 2006, fait partie intégrante du plan de Washington pour la région. Le déploiement de ce projet avait été préparé par l'adoption d'une résolution de l'ONU exigeant le départ de l'armée syrienne du Liban et le « désarmement » du Hezbollah, suite à l'assassinat de Rafc el Hariri, sur lequel la lumière n'est pas faite. Les États-Unis et l'Europe répètent qu'ils exigent l'application intégrale de cette résolution, mais se gardent de rappeler que les moyens de faire appliquer la résolution 242 qui exigeait l'évacuation de la Palestine occupée depuis 1967 n'ont jamais été mis en œuvre ! et oublient évidemment d'exiger la restitution du Golan à la Syrie ! Les ficelles sont grosses.

Le projet étatsunien qui vise exclusivement à placer l'ensemble de la région sous le contrôle militaire de Washington (déguisé en exportation de la « démocratie » !) a également repris à son compte les fantasmes du sionisme : l'éclatement de la région en micro États basés sur l'ethnie ou la confession religieuse, l'exercice par Israël d'une sorte de « protectorat » sur ces États, dans le sillage de celui des États-Unis.

La mise en œuvre du projet a néanmoins essuyé un premier revers de taille ; le peuple libanais a donné une leçon d'unité dans la défense de ses combattants, démentant par là même les attentes de Tel-Aviv, de Washington, des Européens. La résistance libanaise a donné, avec des moyens rudimentaires, du fil à retordre aux armées ennemies suréquipées grâce au pont aérien établi à partir de la base des États-Unis de Diego Garcia (d'où l'utilité de ces bases dans le projet mondial criminel de Washington). La résistance populaire armée du Sud-Liban ayant démontré son efficacité, tous les efforts des États-Unis et de l'Europe visent désormais à imposer son désarmement, pour permettre à la prochaine agression d'Israël d'obtenir une victoire facile. Il est nécessaire aujourd'hui plus que jamais de défendre le droit imprescriptible des peuples à préparer leur résistance armée face à l'agresseur impérialiste et à ses agents régionaux.

On ne peut donc en aucune manière accepter les accusations de terrorisme adressées à l'endroit du Hezbollah (et du Hamas pour la Palestine). Il s'agit tout simplement de résistance à l'agression militaire étrangère et au terrorisme d'État qui l'accompagne. Le véritable terrorisme est celui des États-Unis et de l'Otan, comme de l'État d'Israël. Des présidents des États-Unis n'ont-ils pas déclaré maintes fois qu'ils « ramèneraient par leurs bombardements massifs tel ou tel pays à l'âge de la pierre » ? Les États-Unis ne se sont-ils pas autorisés à prendre l'initiative de « guerres préventives », c'est-à-dire d'être l'agresseur, et d'utiliser en premier l'arme atomique ? Refuser de faire l´amalgame n'est pas souscrire au projet de société du Hezbollah. Celui-ci n'est pas différent de celui des autres partis de l´Islam politique. Le pouvoir d'inspiration chiite qu'il a mis en place relève du même imaginaire théocratique et l'entraîne dans la guerre civile contre les musulmans sunnites. Hezbollah s'inscrit dans la structure d'organisation confessionnelle des pouvoirs et n'appelle pas à son dépassement. Son adversaire, le Parti communiste, demeure le seul parti non confessionnel et donc potentiellement démocratique au Liban. En l'occurrence le qualificatif d'adversaire n´est d'ailleurs pas forcé. Hezbollah a éliminé les communistes qui tenaient la ligne de front face à Israël au Sud-Liban par des moyens véritablement terroristes (assassinats entre autres), soutenu par Téhéran.

Le Soudan

Au Soudan le Parti communiste était parvenu à réussir une conquête exceptionnelle de toute la société moderne du pays : les syndicats ouvriers (en partant des chemins de fer) qui, quoique évidemment « minoritaires » dans la société, n'en représentaient pas moins une force importante non par elle-même mais par le rôle qu'elle remplit pour le peuple tout entier, par sa défense des droits

sociaux des travailleurs et des droits démocratiques à l'organisation des classes populaires par elles-mêmes ; les paysans des régions modernisées par l'irrigation, incorporées dans le capitalisme d'une manière plus directe ; les organisations de femmes en lutte contre l'oppression patriarcale ; les jeunes scolarisés et les étudiants ; les professions organisées en syndicats par le Parti ; et même un bon nombre d'offciers de l'armée.

La puissance du Parti communiste dans la société civile « moderne » (ouvriers, paysans de la Gezira, étudiants, femmes, professions et armée) explique que la dictature du général Aboud (soutenue par les Britanniques) ait été battue non par un « contre coup d'État militaire », mais par un mouvement de masse gigantesque (les officiers ayant à leur tour refusé de réprimer). Hauts et bas de la longue lutte qui a suivi, caractérisée par la mobilisation des partis traditionalistes obscurantistes et dévoués au pouvoir colonial (Ansar et Ashiqqa), leur soutien à peu près inconditionnel par les Frères Musulmans et les diplomaties de l'Égypte nassérienne et de la Libye de Kadhaf. Le bloc réactionnaire associant les obscurantistes et les « nationalistes » (considérés comme anti-impérialistes sans suffisamment de nuances), a été défendu par l'opinion occidentale fabriquée contre la force la plus démocratique du pays ! Les « victoires » de ce bloc réactionnaire ont toujours été limitées et fragiles, le Parti communiste parvenant chaque fois à remonter la pente et à le faire reculer. Le Parti communiste n'a pas tenté un coup d'État militaire (qui lui fut fatal) comme on le dit. Le Général Nimery avait lui été mis en place par un coup militaire, soutenu par l'alliance réactionnaire, les diplomaties égyptienne et libyenne, les Frères Musulmans, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Mais dans l'armée elle-même tous les officiers n'étaient pas partisans de ce coup. Ce sont eux (des officiers communistes et proches d'eux, des nationalistes progressistes) qui ont, sans difficulté, isolé (et mis aux arrêts) Nimery. Derrière ce succès se profilait un retour d'un pouvoir civil démocratique, la place du Parti communiste dans celui-ci se trouvant renforcée. Un troisième contre coup militaire réactionnaire (avec cette fois l'intervention directe des puissances étrangères et de Kadhaf) a annulé la perspective démocratique.

Au Soudan, la défaite de la tentative d'enrayer la contre-révolution de Nimery a ouvert la voie à un régime associant la dictature des militaires à celle des « islamistes ». Mais en dépit de la sauvagerie de ce type de pouvoir les secteurs « modernes » de la société constituent un front de résistance (mais désormais plus passive qu'active), ignoré par les « amis de la démocratie » d'Occident. L'interminable guerre du Sud, l'éclatement du pays (provinces de l'Est, Darfour à l'ouest) sont le prix que le peuple soudanais paie pour cette défaite de ses avancées révolutionnaires. L'intervention, « humanitaire » entre autres, des puissances occidentales ne rachète pas leur association étroite à l'assassinat de la démocratie soudanaise. Sans compter les intérêts économiques directs qui motivent ces interventions (pétrole et uranium en particulier).

Le Yémen du Sud

Au Yémen du Sud les Britanniques avaient renforcé - voire créé de toutes pièces quand nécessaire - un émiettement pseudo féodal soumis, partagé les pouvoirs locaux apparents en une multitude de « mashiakhas » (domaines de « cheikhs » ou prétendus tels), de sultanats et émirats (réduits à une bourgade et trois villages), réservant à l'administration coloniale directe le port d'Aden. Le mouvement communiste (unifié sous le nom de Parti socialiste) n'a pas eu de difficulté à rassembler toutes les composantes de la société moderne (travailleurs du port, étudiants, classes moyennes urbaines) sous le drapeau : « abolition des structures mises en place par les Britanniques, unité, libération, socialisme ».

Le Parti (ici officiellement « socialiste ») s'est constitué à partir de cinq groupes communistes d'origines diverses, qui ont compris qu'il leur fallait fusionner (tout en gardant leur personnalité propre). Les Britanniques, qui avaient décidé d'octroyer une fausse indépendance à leurs colonies (Aden, les Émirats de la Côte des Pirates), avaient développé un plan garantissant le transfert « pacifique » du pouvoir aux féodalités (émirats et autres) dont ils avaient renforcé les pouvoirs durant la période coloniale. Le plan de Londres a fonctionné sans accroc sur la côte du Golfe, produisant les « Émirats Arabes Unis ». Le Parti socialiste du Yémen du Sud n'a pas joué le jeu, mais est parvenu à mobiliser tous les éléments dynamiques de la société autour du mot d'ordre : indépendance réelle, abolition des systèmes d'oppression politique prétendus « traditionnels », justice sociale. Sa radicalité a payé : ce sont les forces qu'il a mobilisées qui sont entrées dans Aden, puis dans l'ensemble des chefs lieux du pays. Ces forces ont même court-circuité un concurrent soutenu par Nasser et le régime du Yémen du Nord. Les avancées réalisées par la suite sont également incontestables, en particulier dans la libération des femmes, faisant reculer l'obscurantisme, ouvrant la voie à une interprétation moderne et démocratique de la religion et à la laïcité de l'État. Sa popularité n'est pas davantage contestable.

Le pouvoir communiste s'est véritablement suicidé en 1991 en acceptant l'unité avec le Yémen du Nord. Comment expliquer ce choix incroyable ? Certes le Yémen constitue une seule nation et l'aspiration de son peuple à gommer la séparation créée par la colonisation britannique de sa côte méridionale est réelle. Mais le rapport Nord/Sud au Yémen n'était pas l'analogue de celui qui opposait l'Allemagne de l'Ouest à celle de l'Est. Ici exactement l'inverse. La société (« arriérée ») et le pouvoir politique du Nord, même après la « révolution » ayant chassé l'imam, mais pour le remplacer par un populisme inspiré des discours confus à la Kadhaf (un pouvoir au demeurant qui n'a pas grand-chose à son crédit en matière de réalisations progressistes), n'exerçaient aucune attirance sur celle du Sud. La preuve : au lendemain de « l'unité » le peuple du Sud s'est révolté pour la rejeter, et s'est considéré « trahi par les chefs de son parti ». Il a fallu donc la répression militaire brutale pour imposer l'unité. Explication partielle : certains dirigeants du Parti (mais pas tous), désespérés après l'effondrement de l'URSS, ont voulu rallier le camp de ceux qu'ils estimaient devoir finir par être les victorieux. Certains ont craint (ils n'avaient pas tort) un blocus économique sauvage des Occidentaux, peut-être même une intervention militaire sous un prétexte quelconque.

En conclusion

L'islam politique défend les intérêts des classes privilégiées et de ce fait ne peut être un adversaire authentique de la mondialisation capitaliste-impérialiste. Washington le sait bien et pour cette raison ne craint pas une alternative de pouvoir exercé par les « islamistes modérés ».

Aujourd'hui les « confits politiques » opposent dans la région trois ensembles de forces : celles qui se revendiquent du passé nationaliste (mais ne sont plus en réalité que les héritiers dégénérés et corrompus des bureaucraties de l'époque nationale-populiste), celles qui se revendiquent de l'islam politique, celles qui tentent d'émerger autour d'une revendication « démocratique » compatible avec la gestion économique libérale. Le pouvoir d'aucune de ces forces n'est acceptable pour une gauche attentive aux intérêts des classes populaires et à ceux de la nation. En fait à travers ces trois « tendances » s'expriment les intérêts des classes compradore affiliées au système impérialiste en place. En fait la diplomatie des États-Unis tient ces trois fers au chaud, s'employant à jouer de leurs confits pour son bénéfice exclusif.

Cela étant Hezbollah et Hamas, comme tous les patriotes libanais et palestiniens, se heurtent frontalement à la colonisation sioniste et, de ce fait, sont devenus par ricochet les ennemis de Washington. Il en est de même des Talibans, hier encore instruments de la stratégie des États-Unis, devenus gênants depuis que l'occupation permanente de l'Afghanistan est devenue une exigence du projet de domination de l'Asie centrale et d'encerclement militaire de la Chine et de la Russie. Quant aux terroristes de Al Qaida (dont le porte-drapeau Ben Laden a été et est encore peut-être un agent de la CIA), leurs interventions viennent toujours bien à propos pour donner un semblant de légitimité au projet militaire de Washington !

Une stratégie alternative de démocratisation des sociétés de la région, indissociable du progrès social et du respect de la souveraineté des nations, exige la mise en déroute à la fois du projet de contrôle militaire des États-Unis dans la région et le monde et du projet théocratique réactionnaire de l'islam politique. Car les deux projets se nourrissent l'un de l'autre et sont de ce fait objectivement solidaires. Tenter de « s'insérer » dans les confits qui opposent les « régimes » et l'islam politique par des alliances avec ceux-ci ou ceux-là (préférer les régimes en place pour éviter le pire - l'islam politique ; ou au contraire chercher à s'allier à celui-ci pour se débarrasser des régimes) est voué à l'échec. La gauche doit s'affrmer en engageant les luttes sur les terrains où celles-ci trouvent leur place naturelle : la défense des intérêts sociaux des classes populaires et l'affrmation de la souveraineté nationale, conçues comme indissociables de la démocratisation des sociétés. Tous les démocrates du monde doivent soutenir les chances de ces forces et, dans cet esprit, d'abord condamner sans restriction aucune toutes les interventions des États-Unis, de l'Otan, d'Israël, des Nations unies domestiquées et de leurs alliés locaux dans la région.

La région du « Grand Moyen-Orient » est aujourd'hui centrale dans le confit qui oppose le leader impérialiste et les peuples du monde entier. Mettre en déroute le projet de l'establishment de Washington constitue la condition pour donner à des avancées en quelque région du monde que ce soit la possibilité de s'imposer. À défaut, toutes ces avancées demeureront vulnérables à l'extrême. Cela ne signifie pas que l'importance des luttes conduites dans d'autres régions du monde - en Europe, en Amérique latine, au Népal, ailleurs - puisse être sous-estimée. Cela signifie seulement qu'elles doivent s'inscrire dans une perspective globale qui contribue à mettre en déroute Washington dans la région qu'il a choisie pour sa première frappe criminelle.

[1] Dans un article publié dans La Pensée (n) 351, 2007) je proposais une analyse du défi de la modernité auquel les sociétés musulmanes sont confrontées (« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social »), dont les arguments sont développés dans mon ouvrage Modernisation, religion, démocratie (Parangon, 2008), Dans un second article, publié dans Monthly Review new yorkaise (« Political Islam in the service of imperialism », décembre 2007), je plaçais l´accent sur la complicité politique de fait qui associe l'islam politique et le projet de Washington de contrôle militaire de la région. Cet article reprend celui de la Monthly Review , mis à jour.

[2] Je renvoie ici le lecteur à mon article de La Pensée .

[3] Dans mon article de La Pensée j'insiste sur la question de la laïcité, composant incontournable de la modernité et de la démocratie. Je proposais une explication des raisons pour lesquelles la Nahda (Renaissance) arabe du xixe siècle a achoppé sur cette question et de ce fait ne constitue pas une première étape de la modernisation des régions concernées, mais l'avortement de celle-ci.

[4] Cf. Samir Amin, L´éveil du Sud, Le Temps des cerises, 2008. Je propose dans cet ouvrage une analyse des avancées de la période de Bandoung (1955-1980) en Asie et en Afrique, des raisons de leur érosion puis effondrement sous les coups du libéralisme impérialiste passé à l´offensive.

[5] Il existe une bonne documentation sur l´histoire des partis communistes arabes, en arabe

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

 

 

Troisième partie

 

L'agression contre le Liban

L'agression d'Israël contre le peuple libanais, engagée le 11 juillet 2006, fait partie intégrante du plan de Washington pour la région. Le déploiement de ce projet avait été préparé par l'adoption d'une résolution de l'ONU exigeant le départ de l'armée syrienne du Liban et le « désarmement » du Hezbollah, suite à l'assassinat de Rafc el Hariri, sur lequel la lumière n'est pas faite. Les États-Unis et l'Europe répètent qu'ils exigent l'application intégrale de cette résolution, mais se gardent de rappeler que les moyens de faire appliquer la résolution 242 qui exigeait l'évacuation de la Palestine occupée depuis 1967 n'ont jamais été mis en œuvre ! et oublient évidemment d'exiger la restitution du Golan à la Syrie ! Les ficelles sont grosses.

Le projet étatsunien qui vise exclusivement à placer l'ensemble de la région sous le contrôle militaire de Washington (déguisé en exportation de la « démocratie » !) a également repris à son compte les fantasmes du sionisme : l'éclatement de la région en micro États basés sur l'ethnie ou la confession religieuse, l'exercice par Israël d'une sorte de « protectorat » sur ces États, dans le sillage de celui des États-Unis.

La mise en œuvre du projet a néanmoins essuyé un premier revers de taille ; le peuple libanais a donné une leçon d'unité dans la défense de ses combattants, démentant par là même les attentes de Tel-Aviv, de Washington, des Européens. La résistance libanaise a donné, avec des moyens rudimentaires, du fil à retordre aux armées ennemies suréquipées grâce au pont aérien établi à partir de la base des États-Unis de Diego Garcia (d'où l'utilité de ces bases dans le projet mondial criminel de Washington). La résistance populaire armée du Sud-Liban ayant démontré son efficacité, tous les efforts des États-Unis et de l'Europe visent désormais à imposer son désarmement, pour permettre à la prochaine agression d'Israël d'obtenir une victoire facile. Il est nécessaire aujourd'hui plus que jamais de défendre le droit imprescriptible des peuples à préparer leur résistance armée face à l'agresseur impérialiste et à ses agents régionaux.

On ne peut donc en aucune manière accepter les accusations de terrorisme adressées à l'endroit du Hezbollah (et du Hamas pour la Palestine). Il s'agit tout simplement de résistance à l'agression militaire étrangère et au terrorisme d'État qui l'accompagne. Le véritable terrorisme est celui des États-Unis et de l'Otan, comme de l'État d'Israël. Des présidents des États-Unis n'ont-ils pas déclaré maintes fois qu'ils « ramèneraient par leurs bombardements massifs tel ou tel pays à l'âge de la pierre » ? Les États-Unis ne se sont-ils pas autorisés à prendre l'initiative de « guerres préventives », c'est-à-dire d'être l'agresseur, et d'utiliser en premier l'arme atomique ? Refuser de faire l´amalgame n'est pas souscrire au projet de société du Hezbollah. Celui-ci n'est pas différent de celui des autres partis de l´Islam politique. Le pouvoir d'inspiration chiite qu'il a mis en place relève du même imaginaire théocratique et l'entraîne dans la guerre civile contre les musulmans sunnites. Hezbollah s'inscrit dans la structure d'organisation confessionnelle des pouvoirs et n'appelle pas à son dépassement. Son adversaire, le Parti communiste, demeure le seul parti non confessionnel et donc potentiellement démocratique au Liban. En l'occurrence le qualificatif d'adversaire n´est d'ailleurs pas forcé. Hezbollah a éliminé les communistes qui tenaient la ligne de front face à Israël au Sud-Liban par des moyens véritablement terroristes (assassinats entre autres), soutenu par Téhéran.

Le Soudan

Au Soudan le Parti communiste était parvenu à réussir une conquête exceptionnelle de toute la société moderne du pays : les syndicats ouvriers (en partant des chemins de fer) qui, quoique évidemment « minoritaires » dans la société, n'en représentaient pas moins une force importante non par elle-même mais par le rôle qu'elle remplit pour le peuple tout entier, par sa défense des droits

sociaux des travailleurs et des droits démocratiques à l'organisation des classes populaires par elles-mêmes ; les paysans des régions modernisées par l'irrigation, incorporées dans le capitalisme d'une manière plus directe ; les organisations de femmes en lutte contre l'oppression patriarcale ; les jeunes scolarisés et les étudiants ; les professions organisées en syndicats par le Parti ; et même un bon nombre d'offciers de l'armée.

La puissance du Parti communiste dans la société civile « moderne » (ouvriers, paysans de la Gezira, étudiants, femmes, professions et armée) explique que la dictature du général Aboud (soutenue par les Britanniques) ait été battue non par un « contre coup d'État militaire », mais par un mouvement de masse gigantesque (les officiers ayant à leur tour refusé de réprimer). Hauts et bas de la longue lutte qui a suivi, caractérisée par la mobilisation des partis traditionalistes obscurantistes et dévoués au pouvoir colonial (Ansar et Ashiqqa), leur soutien à peu près inconditionnel par les Frères Musulmans et les diplomaties de l'Égypte nassérienne et de la Libye de Kadhaf. Le bloc réactionnaire associant les obscurantistes et les « nationalistes » (considérés comme anti-impérialistes sans suffisamment de nuances), a été défendu par l'opinion occidentale fabriquée contre la force la plus démocratique du pays ! Les « victoires » de ce bloc réactionnaire ont toujours été limitées et fragiles, le Parti communiste parvenant chaque fois à remonter la pente et à le faire reculer. Le Parti communiste n'a pas tenté un coup d'État militaire (qui lui fut fatal) comme on le dit. Le Général Nimery avait lui été mis en place par un coup militaire, soutenu par l'alliance réactionnaire, les diplomaties égyptienne et libyenne, les Frères Musulmans, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Mais dans l'armée elle-même tous les officiers n'étaient pas partisans de ce coup. Ce sont eux (des officiers communistes et proches d'eux, des nationalistes progressistes) qui ont, sans difficulté, isolé (et mis aux arrêts) Nimery. Derrière ce succès se profilait un retour d'un pouvoir civil démocratique, la place du Parti communiste dans celui-ci se trouvant renforcée. Un troisième contre coup militaire réactionnaire (avec cette fois l'intervention directe des puissances étrangères et de Kadhaf) a annulé la perspective démocratique.

Au Soudan, la défaite de la tentative d'enrayer la contre-révolution de Nimery a ouvert la voie à un régime associant la dictature des militaires à celle des « islamistes ». Mais en dépit de la sauvagerie de ce type de pouvoir les secteurs « modernes » de la société constituent un front de résistance (mais désormais plus passive qu'active), ignoré par les « amis de la démocratie » d'Occident. L'interminable guerre du Sud, l'éclatement du pays (provinces de l'Est, Darfour à l'ouest) sont le prix que le peuple soudanais paie pour cette défaite de ses avancées révolutionnaires. L'intervention, « humanitaire » entre autres, des puissances occidentales ne rachète pas leur association étroite à l'assassinat de la démocratie soudanaise. Sans compter les intérêts économiques directs qui motivent ces interventions (pétrole et uranium en particulier).

Le Yémen du Sud

Au Yémen du Sud les Britanniques avaient renforcé - voire créé de toutes pièces quand nécessaire - un émiettement pseudo féodal soumis, partagé les pouvoirs locaux apparents en une multitude de « mashiakhas » (domaines de « cheikhs » ou prétendus tels), de sultanats et émirats (réduits à une bourgade et trois villages), réservant à l'administration coloniale directe le port d'Aden. Le mouvement communiste (unifié sous le nom de Parti socialiste) n'a pas eu de difficulté à rassembler toutes les composantes de la société moderne (travailleurs du port, étudiants, classes moyennes urbaines) sous le drapeau : « abolition des structures mises en place par les Britanniques, unité, libération, socialisme ».

Le Parti (ici officiellement « socialiste ») s'est constitué à partir de cinq groupes communistes d'origines diverses, qui ont compris qu'il leur fallait fusionner (tout en gardant leur personnalité propre). Les Britanniques, qui avaient décidé d'octroyer une fausse indépendance à leurs colonies (Aden, les Émirats de la Côte des Pirates), avaient développé un plan garantissant le transfert « pacifique » du pouvoir aux féodalités (émirats et autres) dont ils avaient renforcé les pouvoirs durant la période coloniale. Le plan de Londres a fonctionné sans accroc sur la côte du Golfe, produisant les « Émirats Arabes Unis ». Le Parti socialiste du Yémen du Sud n'a pas joué le jeu, mais est parvenu à mobiliser tous les éléments dynamiques de la société autour du mot d'ordre : indépendance réelle, abolition des systèmes d'oppression politique prétendus « traditionnels », justice sociale. Sa radicalité a payé : ce sont les forces qu'il a mobilisées qui sont entrées dans Aden, puis dans l'ensemble des chefs lieux du pays. Ces forces ont même court-circuité un concurrent soutenu par Nasser et le régime du Yémen du Nord. Les avancées réalisées par la suite sont également incontestables, en particulier dans la libération des femmes, faisant reculer l'obscurantisme, ouvrant la voie à une interprétation moderne et démocratique de la religion et à la laïcité de l'État. Sa popularité n'est pas davantage contestable.

Le pouvoir communiste s'est véritablement suicidé en 1991 en acceptant l'unité avec le Yémen du Nord. Comment expliquer ce choix incroyable ? Certes le Yémen constitue une seule nation et l'aspiration de son peuple à gommer la séparation créée par la colonisation britannique de sa côte méridionale est réelle. Mais le rapport Nord/Sud au Yémen n'était pas l'analogue de celui qui opposait l'Allemagne de l'Ouest à celle de l'Est. Ici exactement l'inverse. La société (« arriérée ») et le pouvoir politique du Nord, même après la « révolution » ayant chassé l'imam, mais pour le remplacer par un populisme inspiré des discours confus à la Kadhaf (un pouvoir au demeurant qui n'a pas grand-chose à son crédit en matière de réalisations progressistes), n'exerçaient aucune attirance sur celle du Sud. La preuve : au lendemain de « l'unité » le peuple du Sud s'est révolté pour la rejeter, et s'est considéré « trahi par les chefs de son parti ». Il a fallu donc la répression militaire brutale pour imposer l'unité. Explication partielle : certains dirigeants du Parti (mais pas tous), désespérés après l'effondrement de l'URSS, ont voulu rallier le camp de ceux qu'ils estimaient devoir finir par être les victorieux. Certains ont craint (ils n'avaient pas tort) un blocus économique sauvage des Occidentaux, peut-être même une intervention militaire sous un prétexte quelconque.

En conclusion

L'islam politique défend les intérêts des classes privilégiées et de ce fait ne peut être un adversaire authentique de la mondialisation capitaliste-impérialiste. Washington le sait bien et pour cette raison ne craint pas une alternative de pouvoir exercé par les « islamistes modérés ».

Aujourd'hui les « confits politiques » opposent dans la région trois ensembles de forces : celles qui se revendiquent du passé nationaliste (mais ne sont plus en réalité que les héritiers dégénérés et corrompus des bureaucraties de l'époque nationale-populiste), celles qui se revendiquent de l'islam politique, celles qui tentent d'émerger autour d'une revendication « démocratique » compatible avec la gestion économique libérale. Le pouvoir d'aucune de ces forces n'est acceptable pour une gauche attentive aux intérêts des classes populaires et à ceux de la nation. En fait à travers ces trois « tendances » s'expriment les intérêts des classes compradore affiliées au système impérialiste en place. En fait la diplomatie des États-Unis tient ces trois fers au chaud, s'employant à jouer de leurs confits pour son bénéfice exclusif.

Cela étant Hezbollah et Hamas, comme tous les patriotes libanais et palestiniens, se heurtent frontalement à la colonisation sioniste et, de ce fait, sont devenus par ricochet les ennemis de Washington. Il en est de même des Talibans, hier encore instruments de la stratégie des États-Unis, devenus gênants depuis que l'occupation permanente de l'Afghanistan est devenue une exigence du projet de domination de l'Asie centrale et d'encerclement militaire de la Chine et de la Russie. Quant aux terroristes de Al Qaida (dont le porte-drapeau Ben Laden a été et est encore peut-être un agent de la CIA), leurs interventions viennent toujours bien à propos pour donner un semblant de légitimité au projet militaire de Washington !

Une stratégie alternative de démocratisation des sociétés de la région, indissociable du progrès social et du respect de la souveraineté des nations, exige la mise en déroute à la fois du projet de contrôle militaire des États-Unis dans la région et le monde et du projet théocratique réactionnaire de l'islam politique. Car les deux projets se nourrissent l'un de l'autre et sont de ce fait objectivement solidaires. Tenter de « s'insérer » dans les confits qui opposent les « régimes » et l'islam politique par des alliances avec ceux-ci ou ceux-là (préférer les régimes en place pour éviter le pire - l'islam politique ; ou au contraire chercher à s'allier à celui-ci pour se débarrasser des régimes) est voué à l'échec. La gauche doit s'affrmer en engageant les luttes sur les terrains où celles-ci trouvent leur place naturelle : la défense des intérêts sociaux des classes populaires et l'affrmation de la souveraineté nationale, conçues comme indissociables de la démocratisation des sociétés. Tous les démocrates du monde doivent soutenir les chances de ces forces et, dans cet esprit, d'abord condamner sans restriction aucune toutes les interventions des États-Unis, de l'Otan, d'Israël, des Nations unies domestiquées et de leurs alliés locaux dans la région.

La région du « Grand Moyen-Orient » est aujourd'hui centrale dans le confit qui oppose le leader impérialiste et les peuples du monde entier. Mettre en déroute le projet de l'establishment de Washington constitue la condition pour donner à des avancées en quelque région du monde que ce soit la possibilité de s'imposer. À défaut, toutes ces avancées demeureront vulnérables à l'extrême. Cela ne signifie pas que l'importance des luttes conduites dans d'autres régions du monde - en Europe, en Amérique latine, au Népal, ailleurs - puisse être sous-estimée. Cela signifie seulement qu'elles doivent s'inscrire dans une perspective globale qui contribue à mettre en déroute Washington dans la région qu'il a choisie pour sa première frappe criminelle.

[1] Dans un article publié dans La Pensée (n) 351, 2007) je proposais une analyse du défi de la modernité auquel les sociétés musulmanes sont confrontées (« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social »), dont les arguments sont développés dans mon ouvrage Modernisation, religion, démocratie (Parangon, 2008), Dans un second article, publié dans Monthly Review new yorkaise (« Political Islam in the service of imperialism », décembre 2007), je plaçais l´accent sur la complicité politique de fait qui associe l'islam politique et le projet de Washington de contrôle militaire de la région. Cet article reprend celui de la Monthly Review , mis à jour.

[2] Je renvoie ici le lecteur à mon article de La Pensée .

[3] Dans mon article de La Pensée j'insiste sur la question de la laïcité, composant incontournable de la modernité et de la démocratie. Je proposais une explication des raisons pour lesquelles la Nahda (Renaissance) arabe du xixe siècle a achoppé sur cette question et de ce fait ne constitue pas une première étape de la modernisation des régions concernées, mais l'avortement de celle-ci.

[4] Cf. Samir Amin, L´éveil du Sud, Le Temps des cerises, 2008. Je propose dans cet ouvrage une analyse des avancées de la période de Bandoung (1955-1980) en Asie et en Afrique, des raisons de leur érosion puis effondrement sous les coups du libéralisme impérialiste passé à l´offensive.

[5] Il existe une bonne documentation sur l´histoire des partis communistes arabes, en arabe

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

 

 

Troisième partie

 

L'agression contre le Liban

L'agression d'Israël contre le peuple libanais, engagée le 11 juillet 2006, fait partie intégrante du plan de Washington pour la région. Le déploiement de ce projet avait été préparé par l'adoption d'une résolution de l'ONU exigeant le départ de l'armée syrienne du Liban et le « désarmement » du Hezbollah, suite à l'assassinat de Rafc el Hariri, sur lequel la lumière n'est pas faite. Les États-Unis et l'Europe répètent qu'ils exigent l'application intégrale de cette résolution, mais se gardent de rappeler que les moyens de faire appliquer la résolution 242 qui exigeait l'évacuation de la Palestine occupée depuis 1967 n'ont jamais été mis en œuvre ! et oublient évidemment d'exiger la restitution du Golan à la Syrie ! Les ficelles sont grosses.

Le projet étatsunien qui vise exclusivement à placer l'ensemble de la région sous le contrôle militaire de Washington (déguisé en exportation de la « démocratie » !) a également repris à son compte les fantasmes du sionisme : l'éclatement de la région en micro États basés sur l'ethnie ou la confession religieuse, l'exercice par Israël d'une sorte de « protectorat » sur ces États, dans le sillage de celui des États-Unis.

La mise en œuvre du projet a néanmoins essuyé un premier revers de taille ; le peuple libanais a donné une leçon d'unité dans la défense de ses combattants, démentant par là même les attentes de Tel-Aviv, de Washington, des Européens. La résistance libanaise a donné, avec des moyens rudimentaires, du fil à retordre aux armées ennemies suréquipées grâce au pont aérien établi à partir de la base des États-Unis de Diego Garcia (d'où l'utilité de ces bases dans le projet mondial criminel de Washington). La résistance populaire armée du Sud-Liban ayant démontré son efficacité, tous les efforts des États-Unis et de l'Europe visent désormais à imposer son désarmement, pour permettre à la prochaine agression d'Israël d'obtenir une victoire facile. Il est nécessaire aujourd'hui plus que jamais de défendre le droit imprescriptible des peuples à préparer leur résistance armée face à l'agresseur impérialiste et à ses agents régionaux.

On ne peut donc en aucune manière accepter les accusations de terrorisme adressées à l'endroit du Hezbollah (et du Hamas pour la Palestine). Il s'agit tout simplement de résistance à l'agression militaire étrangère et au terrorisme d'État qui l'accompagne. Le véritable terrorisme est celui des États-Unis et de l'Otan, comme de l'État d'Israël. Des présidents des États-Unis n'ont-ils pas déclaré maintes fois qu'ils « ramèneraient par leurs bombardements massifs tel ou tel pays à l'âge de la pierre » ? Les États-Unis ne se sont-ils pas autorisés à prendre l'initiative de « guerres préventives », c'est-à-dire d'être l'agresseur, et d'utiliser en premier l'arme atomique ? Refuser de faire l´amalgame n'est pas souscrire au projet de société du Hezbollah. Celui-ci n'est pas différent de celui des autres partis de l´Islam politique. Le pouvoir d'inspiration chiite qu'il a mis en place relève du même imaginaire théocratique et l'entraîne dans la guerre civile contre les musulmans sunnites. Hezbollah s'inscrit dans la structure d'organisation confessionnelle des pouvoirs et n'appelle pas à son dépassement. Son adversaire, le Parti communiste, demeure le seul parti non confessionnel et donc potentiellement démocratique au Liban. En l'occurrence le qualificatif d'adversaire n´est d'ailleurs pas forcé. Hezbollah a éliminé les communistes qui tenaient la ligne de front face à Israël au Sud-Liban par des moyens véritablement terroristes (assassinats entre autres), soutenu par Téhéran.

Le Soudan

Au Soudan le Parti communiste était parvenu à réussir une conquête exceptionnelle de toute la société moderne du pays : les syndicats ouvriers (en partant des chemins de fer) qui, quoique évidemment « minoritaires » dans la société, n'en représentaient pas moins une force importante non par elle-même mais par le rôle qu'elle remplit pour le peuple tout entier, par sa défense des droits

sociaux des travailleurs et des droits démocratiques à l'organisation des classes populaires par elles-mêmes ; les paysans des régions modernisées par l'irrigation, incorporées dans le capitalisme d'une manière plus directe ; les organisations de femmes en lutte contre l'oppression patriarcale ; les jeunes scolarisés et les étudiants ; les professions organisées en syndicats par le Parti ; et même un bon nombre d'offciers de l'armée.

La puissance du Parti communiste dans la société civile « moderne » (ouvriers, paysans de la Gezira, étudiants, femmes, professions et armée) explique que la dictature du général Aboud (soutenue par les Britanniques) ait été battue non par un « contre coup d'État militaire », mais par un mouvement de masse gigantesque (les officiers ayant à leur tour refusé de réprimer). Hauts et bas de la longue lutte qui a suivi, caractérisée par la mobilisation des partis traditionalistes obscurantistes et dévoués au pouvoir colonial (Ansar et Ashiqqa), leur soutien à peu près inconditionnel par les Frères Musulmans et les diplomaties de l'Égypte nassérienne et de la Libye de Kadhaf. Le bloc réactionnaire associant les obscurantistes et les « nationalistes » (considérés comme anti-impérialistes sans suffisamment de nuances), a été défendu par l'opinion occidentale fabriquée contre la force la plus démocratique du pays ! Les « victoires » de ce bloc réactionnaire ont toujours été limitées et fragiles, le Parti communiste parvenant chaque fois à remonter la pente et à le faire reculer. Le Parti communiste n'a pas tenté un coup d'État militaire (qui lui fut fatal) comme on le dit. Le Général Nimery avait lui été mis en place par un coup militaire, soutenu par l'alliance réactionnaire, les diplomaties égyptienne et libyenne, les Frères Musulmans, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Mais dans l'armée elle-même tous les officiers n'étaient pas partisans de ce coup. Ce sont eux (des officiers communistes et proches d'eux, des nationalistes progressistes) qui ont, sans difficulté, isolé (et mis aux arrêts) Nimery. Derrière ce succès se profilait un retour d'un pouvoir civil démocratique, la place du Parti communiste dans celui-ci se trouvant renforcée. Un troisième contre coup militaire réactionnaire (avec cette fois l'intervention directe des puissances étrangères et de Kadhaf) a annulé la perspective démocratique.

Au Soudan, la défaite de la tentative d'enrayer la contre-révolution de Nimery a ouvert la voie à un régime associant la dictature des militaires à celle des « islamistes ». Mais en dépit de la sauvagerie de ce type de pouvoir les secteurs « modernes » de la société constituent un front de résistance (mais désormais plus passive qu'active), ignoré par les « amis de la démocratie » d'Occident. L'interminable guerre du Sud, l'éclatement du pays (provinces de l'Est, Darfour à l'ouest) sont le prix que le peuple soudanais paie pour cette défaite de ses avancées révolutionnaires. L'intervention, « humanitaire » entre autres, des puissances occidentales ne rachète pas leur association étroite à l'assassinat de la démocratie soudanaise. Sans compter les intérêts économiques directs qui motivent ces interventions (pétrole et uranium en particulier).

Le Yémen du Sud

Au Yémen du Sud les Britanniques avaient renforcé - voire créé de toutes pièces quand nécessaire - un émiettement pseudo féodal soumis, partagé les pouvoirs locaux apparents en une multitude de « mashiakhas » (domaines de « cheikhs » ou prétendus tels), de sultanats et émirats (réduits à une bourgade et trois villages), réservant à l'administration coloniale directe le port d'Aden. Le mouvement communiste (unifié sous le nom de Parti socialiste) n'a pas eu de difficulté à rassembler toutes les composantes de la société moderne (travailleurs du port, étudiants, classes moyennes urbaines) sous le drapeau : « abolition des structures mises en place par les Britanniques, unité, libération, socialisme ».

Le Parti (ici officiellement « socialiste ») s'est constitué à partir de cinq groupes communistes d'origines diverses, qui ont compris qu'il leur fallait fusionner (tout en gardant leur personnalité propre). Les Britanniques, qui avaient décidé d'octroyer une fausse indépendance à leurs colonies (Aden, les Émirats de la Côte des Pirates), avaient développé un plan garantissant le transfert « pacifique » du pouvoir aux féodalités (émirats et autres) dont ils avaient renforcé les pouvoirs durant la période coloniale. Le plan de Londres a fonctionné sans accroc sur la côte du Golfe, produisant les « Émirats Arabes Unis ». Le Parti socialiste du Yémen du Sud n'a pas joué le jeu, mais est parvenu à mobiliser tous les éléments dynamiques de la société autour du mot d'ordre : indépendance réelle, abolition des systèmes d'oppression politique prétendus « traditionnels », justice sociale. Sa radicalité a payé : ce sont les forces qu'il a mobilisées qui sont entrées dans Aden, puis dans l'ensemble des chefs lieux du pays. Ces forces ont même court-circuité un concurrent soutenu par Nasser et le régime du Yémen du Nord. Les avancées réalisées par la suite sont également incontestables, en particulier dans la libération des femmes, faisant reculer l'obscurantisme, ouvrant la voie à une interprétation moderne et démocratique de la religion et à la laïcité de l'État. Sa popularité n'est pas davantage contestable.

Le pouvoir communiste s'est véritablement suicidé en 1991 en acceptant l'unité avec le Yémen du Nord. Comment expliquer ce choix incroyable ? Certes le Yémen constitue une seule nation et l'aspiration de son peuple à gommer la séparation créée par la colonisation britannique de sa côte méridionale est réelle. Mais le rapport Nord/Sud au Yémen n'était pas l'analogue de celui qui opposait l'Allemagne de l'Ouest à celle de l'Est. Ici exactement l'inverse. La société (« arriérée ») et le pouvoir politique du Nord, même après la « révolution » ayant chassé l'imam, mais pour le remplacer par un populisme inspiré des discours confus à la Kadhaf (un pouvoir au demeurant qui n'a pas grand-chose à son crédit en matière de réalisations progressistes), n'exerçaient aucune attirance sur celle du Sud. La preuve : au lendemain de « l'unité » le peuple du Sud s'est révolté pour la rejeter, et s'est considéré « trahi par les chefs de son parti ». Il a fallu donc la répression militaire brutale pour imposer l'unité. Explication partielle : certains dirigeants du Parti (mais pas tous), désespérés après l'effondrement de l'URSS, ont voulu rallier le camp de ceux qu'ils estimaient devoir finir par être les victorieux. Certains ont craint (ils n'avaient pas tort) un blocus économique sauvage des Occidentaux, peut-être même une intervention militaire sous un prétexte quelconque.

En conclusion

L'islam politique défend les intérêts des classes privilégiées et de ce fait ne peut être un adversaire authentique de la mondialisation capitaliste-impérialiste. Washington le sait bien et pour cette raison ne craint pas une alternative de pouvoir exercé par les « islamistes modérés ».

Aujourd'hui les « confits politiques » opposent dans la région trois ensembles de forces : celles qui se revendiquent du passé nationaliste (mais ne sont plus en réalité que les héritiers dégénérés et corrompus des bureaucraties de l'époque nationale-populiste), celles qui se revendiquent de l'islam politique, celles qui tentent d'émerger autour d'une revendication « démocratique » compatible avec la gestion économique libérale. Le pouvoir d'aucune de ces forces n'est acceptable pour une gauche attentive aux intérêts des classes populaires et à ceux de la nation. En fait à travers ces trois « tendances » s'expriment les intérêts des classes compradore affiliées au système impérialiste en place. En fait la diplomatie des États-Unis tient ces trois fers au chaud, s'employant à jouer de leurs confits pour son bénéfice exclusif.

Cela étant Hezbollah et Hamas, comme tous les patriotes libanais et palestiniens, se heurtent frontalement à la colonisation sioniste et, de ce fait, sont devenus par ricochet les ennemis de Washington. Il en est de même des Talibans, hier encore instruments de la stratégie des États-Unis, devenus gênants depuis que l'occupation permanente de l'Afghanistan est devenue une exigence du projet de domination de l'Asie centrale et d'encerclement militaire de la Chine et de la Russie. Quant aux terroristes de Al Qaida (dont le porte-drapeau Ben Laden a été et est encore peut-être un agent de la CIA), leurs interventions viennent toujours bien à propos pour donner un semblant de légitimité au projet militaire de Washington !

Une stratégie alternative de démocratisation des sociétés de la région, indissociable du progrès social et du respect de la souveraineté des nations, exige la mise en déroute à la fois du projet de contrôle militaire des États-Unis dans la région et le monde et du projet théocratique réactionnaire de l'islam politique. Car les deux projets se nourrissent l'un de l'autre et sont de ce fait objectivement solidaires. Tenter de « s'insérer » dans les confits qui opposent les « régimes » et l'islam politique par des alliances avec ceux-ci ou ceux-là (préférer les régimes en place pour éviter le pire - l'islam politique ; ou au contraire chercher à s'allier à celui-ci pour se débarrasser des régimes) est voué à l'échec. La gauche doit s'affrmer en engageant les luttes sur les terrains où celles-ci trouvent leur place naturelle : la défense des intérêts sociaux des classes populaires et l'affrmation de la souveraineté nationale, conçues comme indissociables de la démocratisation des sociétés. Tous les démocrates du monde doivent soutenir les chances de ces forces et, dans cet esprit, d'abord condamner sans restriction aucune toutes les interventions des États-Unis, de l'Otan, d'Israël, des Nations unies domestiquées et de leurs alliés locaux dans la région.

La région du « Grand Moyen-Orient » est aujourd'hui centrale dans le confit qui oppose le leader impérialiste et les peuples du monde entier. Mettre en déroute le projet de l'establishment de Washington constitue la condition pour donner à des avancées en quelque région du monde que ce soit la possibilité de s'imposer. À défaut, toutes ces avancées demeureront vulnérables à l'extrême. Cela ne signifie pas que l'importance des luttes conduites dans d'autres régions du monde - en Europe, en Amérique latine, au Népal, ailleurs - puisse être sous-estimée. Cela signifie seulement qu'elles doivent s'inscrire dans une perspective globale qui contribue à mettre en déroute Washington dans la région qu'il a choisie pour sa première frappe criminelle.

[1] Dans un article publié dans La Pensée (n) 351, 2007) je proposais une analyse du défi de la modernité auquel les sociétés musulmanes sont confrontées (« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social »), dont les arguments sont développés dans mon ouvrage Modernisation, religion, démocratie (Parangon, 2008), Dans un second article, publié dans Monthly Review new yorkaise (« Political Islam in the service of imperialism », décembre 2007), je plaçais l´accent sur la complicité politique de fait qui associe l'islam politique et le projet de Washington de contrôle militaire de la région. Cet article reprend celui de la Monthly Review , mis à jour.

[2] Je renvoie ici le lecteur à mon article de La Pensée .

[3] Dans mon article de La Pensée j'insiste sur la question de la laïcité, composant incontournable de la modernité et de la démocratie. Je proposais une explication des raisons pour lesquelles la Nahda (Renaissance) arabe du xixe siècle a achoppé sur cette question et de ce fait ne constitue pas une première étape de la modernisation des régions concernées, mais l'avortement de celle-ci.

[4] Cf. Samir Amin, L´éveil du Sud, Le Temps des cerises, 2008. Je propose dans cet ouvrage une analyse des avancées de la période de Bandoung (1955-1980) en Asie et en Afrique, des raisons de leur érosion puis effondrement sous les coups du libéralisme impérialiste passé à l´offensive.

[5] Il existe une bonne documentation sur l´histoire des partis communistes arabes, en arabe

 

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