Mettre en déroute l’islam politique et l’impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

Publié le par Mahi Ahmed

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

par Samir Amin

 

Deuxième parie

Quatre avancée réelles, mais suivies de reculs dramatiques (Afghanistan, Irak, Soudan, Yémen du Sud)

Les exemples d'avancées suivies de reculs dramatiques ont rempli l'histoire des XIXe et XXe siècles. Ils constituent la trame de l'histoire des trois grandes révolutions du monde moderne (la française, la russe, la chinoise). Des avancées moins spectaculaires mais néanmoins importantes ont tissé l'histoire des peuples asiatiques et africains à l'époque de Bandoung (1955-1980). Partout elles ont été suivies de reculs allant jusqu'au rétablissement de pouvoirs compradore soumis à la dictature impérialiste [4Cf. Samir Amin, L´éveil du Sud, Le Temps des cerises, 2008. Je propose dans cet ouvrage une analyse des avancées de la période de Bandoung (1955-1980) en Asie et en Afrique, des raisons de leur érosion puis effondrement sous les coups du libéralisme impérialiste passé à l´offensive.].

Dans quatre pays de la région concernée (l'Afghanistan, l'Irak, le Soudan, le Yémen du Sud) des avancées révolutionnaires remarquables ont été gommées par des reculs dramatiques.

Les quatre cas sont ceux de sociétés musulmanes. Mais ce caractère commun ne fournit pas un élément d'explication important. Les quatre expériences en question partagent un caractère commun d'une tout autre importance : elles ont été le produit de « situations révolutionnaires ». J'entends par là la conjonction de facteurs objectifs et subjectifs qui ont conduit en théorie et en pratique au choix de la solution révolutionnaire. Facteurs objectifs : des pays où la structure sociale et l'organisation des pouvoirs étaient traversées de contradictions plus explosives qu'ailleurs. Facteurs subjectifs : la présence de partis communistes puissants décidés à tenter la solution révolutionnaire, « armés de la pensée marxiste ».

Les quatre sociétés en question sont, comparativement à d'autres, moins homogènes du point de vue confessionnel ou ethnique. Mais il ne s'agit là que d'une réalité fréquente dans l'histoire, l'homogénéisation étant souvent un produit de la modernisation. Une réalité qui n'implique pas, loin de là, « l'hostilité naturelle » des composantes du pays. Qu'il s'agisse de chiites ou de sunnites, d'Arabes ou de Kurdes (Irak), de peuples de langue persane ou turque (Afghanistan), de musulmans et de non-musulmans (Soudan) ou de sujets d'un émiettement « féodal » (Yémen du Sud). Cette hétérogénéité a été un facteur favorable à la réponse révolutionnaire, parce qu'elle s'est traduite surtout par la faiblesse relative des pouvoirs locaux, anciens « indépendants », ou soumis - avec la modernisation - à la protection des puissances impérialistes. Une faiblesse de ce pouvoir qui se transforme - dans les moments de crise - par son éclatement selon les lignes qui définissent l'hétérogénéité en question ; tandis que les forces révolutionnaires sont en position de tirer prof de l'aspiration générale à l'unité du peuple en lutte contre les pouvoirs en place.

Dans les quatre pays, la société « moderne » minoritaire face à une masse d'apparence « traditionnelle » a été de ce fait particulièrement attirée par les solutions radicales, par un projet de « modernisation par en haut, soutenu par en bas », inscrivant celle-ci dans la perspective socialiste. Le succès des partis communistes dans la « minorité » modernisée de la société a été ici remarquable. Ces partis communistes sont parvenus à ouvrir des avancées révolutionnaires remarquables : en Afghanistan et au Yémen ils ont conquis le pouvoir d'État, en Irak et au Soudan ils n'ont pas été loin d'y parvenir.

Les causes de l'échec des quatre avancées révolutionnaires en question sont diverses.

La première procède de la volonté délibérée des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés subalternes européens de détruire ces avancées par la violence la plus extrême, y compris l'intervention militaire, mise en œuvre (Afghanistan, Irak plus tard), ou la menace sérieuse d'y recourir. Car les quatre pays considérés sont importants du point de vue des intérêts globaux de l'impérialisme, qui peut difficilement renoncer à les contrôler. Dans leur stratégie les impérialistes ont mobilisé toutes les forces obscurantistes possibles et imaginables, les ont fiancées et équipées (militairement). Les Frères Musulmans et les Wahabites archaïques d´Arabie les ont aidés à le faire. Mais il faut tout également signaler au moins la neutralité bienveillante (et parfois la complicité établie) des régimes du nationalisme populiste : Égypte, Libye.

La seconde procède des difficultés réelles à intégrer dans le bloc démocratique soutenant les avancées révolutionnaires certains segments des « classes moyennes ». Tous les efforts ont été déployés d'une manière tout à fait systématique, entre autre par les Frères Musulmans, soutenus par des interventions brutales du pouvoir (interdiction d'organisations, arrestations en masse et torture), pour fermer les voies d'accès des partis communistes auprès des masses populaires.

La troisième procède des faiblesses « théoriques » des partis en question, de leur analyse d'un marxisme « sommaire » [5Il existe une bonne documentation sur l´histoire des partis communistes arabes, en arabe évidemment.]. Produits de l'écho puissant de la révolution russe en Orient, les partis communistes se sont rangés sans hésitation dans le camp du « marxisme-léninisme » auquel ils sont restés verbalement fidèles jusqu'à l'effondrement de 1990 qui les a surpris, ne s'étant jamais véritablement posé de questions sur la nature du système et ses problèmes. La perestroïka leur est apparue comme une nouvelle étape bienvenue du développement du socialisme triomphant. Ils ignoraient la crise profonde de la société soviétique qui en était à l'origine. Par la suite ils ont considéré les options malheureuses de Gorbatchev comme simplement des erreurs, voire une trahison. Convaincus du caractère « marxiste-léniniste » du Parti communiste soviétique, les partis communistes en question ont toujours verbalement rallié les positions défendues par la diplomatie soviétique, elle-même très attentive aux développements dans ces pays stratégiques. Je dis verbalement car en fait les partis concernés - beaucoup de leurs cadres et dirigeants - ont conservé malgré tout leur propre jugement et ont contourné les interventions insistantes de Moscou. Il en a été ainsi lorsque Moscou insistait pour que ces partis se dissolvent pour adhérer aux partis nationalistes au pouvoir (nassériens et baasistes) qualifiés d'engagés dans la « voie non capitaliste ».

La combinaison de ces éléments explique les échecs.

La réflexion sur la question « démocratique » devrait être au centre des conclusions qu'on peut tirer de ces histoires tragiques. Non pas que les partis communistes en question aient été « anti­démocratiques » par nature (« totalitaires » répètent les propagandes occidentales). Ils ont constitué au contraire les forces les plus démocratiques des sociétés concernées, en dépit des limites de leurs pratiques (dites de « centralisme démocratique », etc.).

L'exemple du Soudan illustre tragiquement la contradiction entre la pratique de la démocratie électorale multiparti représentative d'une part et les besoins urgents d'une démocratie authentique au service du progrès social d'autre part. Plusieurs fois dans l'histoire contemporaine du Soudan (avant la mise en place de la dictature militaro/islamique) - pays attaché aux élections libres - la révolution en marche (appuyée par le peuple) a été remise en question par un Parlement élu (correctement) dominé par les partis traditionnels ennemis à la fois de la démocratie (quand nécessaire) et du progrès social (toujours).

L'alternative ? Le « despotisme éclairé » du Parti comme en Afghanistan ? Oxymore diront certains : le despotisme est toujours antidémocratique, les Lumières sont toujours démocratiques. Simplification dogmatique qui ne tient pas compte des exigences du « temps long d'apprentissage et d'approfondissement de la démocratie », de l'invention nécessaire et permanente de formes (y compris institutionnelles) nouvelles, allant bien au-delà de la formule occidentale de la démocratie électorale représentative.

L'alternative ? Parti « unique » ou front de forces diverses authentiquement autonomes (non « courroies de transmission ») mais soucieuses de convergence réelle dans la stratégie de la longue transition ? Les partis des quatre pays considérés n'ont jamais tranché la question, ni dans le sens bureaucratique banalisé ailleurs (et c'est à porter à leur crédit), ni dans le sens d'une formulation cohérente de l'alternative. Cette faiblesse traduit l'un des aspects de l'interprétation sommaire du marxisme qui les a caractérisés.

L'Afghanistan

En Afghanistan une monarchie, qu'on peut qualifier si l'on veut de « féodale », gouvernait (à peine) un ensemble de régions aux frontières floues, elles-mêmes en fait directement gérées par leurs maîtres locaux. Sa longue tentative de résistance à l'agression de la Grande-Bretagne - soucieuse de couper la route de l'océan Indien aux Russes puis aux Soviétiques établis au Turkestan - ne lui avait néanmoins pas permis de donner au pays l'homogénéité et la force capables de répondre au défi de la transformation sociale. On ne s'étonnera pas alors que les élites sociales et intellectuelles capables de prendre la mesure de cet échec aient été naturellement convaincues - à l'unanimité ou presque - que le modèle du socialisme (soviétique) étant seul capable d'y répondre.

Le parti communiste d'Afghanistan en fait deux partis en un (Parcham - le Drapeau, Khalq - le Peuple) n'est pas parvenu au pouvoir par un coup d'État militaire fabriqué par Moscou (sur le modèle des coups de la CIA) comme on le croit, hélas, dans l'opinion occidentale. Il s'est emparé du pouvoir déliquescent de la monarchie ; les quelques officiers communistes qui ont « envahi » le Palais n'ont pas mis en place leur dictature, mais ouvert la voie au pouvoir exercé par le Parti. Moscou n'y était pas pour grand-chose au départ ; Moscou se satisfait parfaitement de la monarchie « neutraliste » en politique internationale. Mais l'un des segments du PC estimait que, face à l'agression (militaire) des États-Unis, prévisible et inévitable (ce qui était indiscutablement un jugement correct), le soutien soviétique s'imposait. L'autre segment du Parti estimait que ce soutien ne renforcerait pas la capacité du pays à résister victorieusement à l'impérialisme, mais au contraire risquait de compliquer la tâche.

L'Afghanistan a connu le meilleur moment de son histoire moderne à l'époque de la République dite « communiste ». Un régime de despotisme éclairé moderniste, ouvrant largement l'éducation aux enfants des deux sexes, adversaire de l'obscurantisme et de ce fait bénéficiant de soutiens décisifs à l'intérieur de la société. La « réforme agraire » qu'il avait entreprise était pour l'essentiel un ensemble de mesures destinées à réduire les pouvoirs tyranniques des chefs de tribus. Le soutien - au moins tacite - des majorités paysannes garantissait le succès probable de cette évolution bien amorcée. La propagande véhiculée tant par les médias occidentaux que ceux de l'islam politique a présenté cette expérience comme celle d'un « totalitarisme communiste et athée » rejeté par le peuple afghan. En réalité le régime, comme celui d'Ataturk en son temps, était loin d'être « impopulaire ».

Le fait que ses promoteurs se soient autoqualifiés de communistes dans leurs deux fractions majeures (Khalq et Parcham) n'est en rien surprenant. Le modèle des progrès accomplis par les peuples voisins d'Asie centrale soviétique (en dépit de tout ce qu'on a pu raconter à ce sujet et en dépit des pratiques autocratiques du système), par comparaison avec les désastres sociaux permanents de la gestion impérialiste britannique dans les pays voisins (l'Inde et le Pakistan), avait eu pour effet, ici comme dans beaucoup d'autres pays de la région, d'encourager les patriotes à prendre la mesure de l'obstacle que l'impérialisme constituait pour toute tentative de modernisation. L'invitation à l'intervention que certaines fractions ont adressé aux Soviétiques pour se débarrasser des autres a certainement pesé négativement et hypothéqué les possibilités du projet national-populiste-moderniste.

Les États-Unis en particulier et leurs alliés de la triade en général ont toujours été les adversaires tenaces des modernisateurs afghans, communistes ou pas. Ce sont eux qui ont mobilisé les forces obscurantistes de l'islam politique à la pakistanaise (les Talibans) et les seigneurs de la guerre (les chefs de tribus neutralisés avec succès par le régime dit « communiste »), les ont entraînés et armés. Même après le retrait soviétique la résistance dont le gouvernement de Najibullah démontrait la capacité l'eût probablement emporté sans l'offensive militaire pakistanaise venue soutenir les Talibans puis, accélérant le chaos, celle des forces reconstituées des seigneurs de la guerre.

L'Afghanistan a été dévasté par l'intervention des États-Unis et de leurs alliés et agents, islamistes en particulier. L'Afghanistan ne peut pas se reconstruire sous la houlette de leur pouvoir, à peine déguisé par celui d'un pitre sans racines dans le pays, parachuté par la transnationale texane dont il était l'employé. La prétendue « démocratie » au nom de laquelle Washington, l'Otan et l'ONU appelée à la rescousse prétendent justifier la poursuite de leur « présence » (en fait occupation), mensonge dès l'origine, est devenue une farce grossière.

Il n'y a qu'une solution au « problème » afghan : que toutes les forces étrangères quittent le pays et que toutes les puissances soient contraintes de s'abstenir de financer et d'armer leurs « alliés ». Aux bonnes consciences qui expriment leur crainte que le peuple afghan tolérera alors la dictature des Talibans (ou des chefs de guerre) je répondrai que la présence étrangère a été jusqu'ici et reste le meilleur soutien à cette dictature ! Et que le peuple afghan s'était engagé dans une autre direction - porteuse potentiellement du meilleur possible - à l'époque où « l'Occident » était contraint de s'occuper moins de ses affaires. Au despotisme éclairé des « communistes » l'Occident civilisé a toujours préféré le despotisme obscurantiste, infiniment moins dangereux pour ses intérêts !

L'Irak

En Irak la monarchie « sunnite » d'importation britannique ne pouvait se maintenir qu'en renonçant à son indépendance réelle. Le Parti communiste irakien était alors en mesure de gagner les cœurs des masses chez les Kurdes et les Arabes chiites, de gagner les esprits de toute la classe éduquée, en particulier évidemment chez les étudiants mais aussi dans de larges segments des classes moyennes urbaines nouvelles (professions, officiers de l'armée). À l'ordre de la monarchie au service des Britanniques il pouvait opposer la réalité forte de l'unité millénaire de la Mésopotamie - les pays du Tigre et de l'Euphrate -, en dépit de sa diversité.

En Irak la chute de la monarchie en 1958 n'a pas davantage était le produit d'un « coup d'État militaire ». L'intervention d'un groupe d'offciers (dont des communistes, mais aussi des nationalistes progressistes) ne venait que couronner des luttes de masses imposantes, dans lesquelles le Parti communiste jouait un rôle décisif (en coopération avec d'autres organisations arabes et kurdes, progressistes à des degrés divers). Le Baas et les Frères Musulmans ont été remarquablement absents dans ces luttes. Le régime, présidé par Abdel Karim Kassem, était de ce fait assis sur une alliance politique qui rassemblait le Parti communiste, les mouvements progressistes kurdes et les nationalistes (indépendants du Baas). La concurrence entre ces derniers et le Parti communiste a été permanente, vive. Au point qu'à un moment donné, s'appuyant sur la fraction des officiers communistes ou proches, le Parti communiste a pensé être en mesure de faire pencher la balance en sa faveur. L'échec est dû à la conjonction des interventions des forces réactionnaires locales (soutenues de l'extérieur), des nassériens et des baasistes alliés. En Irak le rapport des forces n'a pu être inversé que par les dictatures sanglantes de Abdelsalam Aref, puis du Baas, avec le soutien inconditionnel des Frères Musulmans, des régimes autocratiques pro-impérialistes du Golfe, et même de l'Égypte nassérienne. Nasser n'est-il pas le « père de l'indépendance du Koweït », fabriquée par les Britanniques en 1961 et soutenue par l'Égypte d'alors ? La voie était ouverte au régime de Saddam Hussein.

La diplomatie armée des États-Unis s'était donné l'objectif de détruire littéralement l'Irak bien avant que le prétexte ne le lui en ait été donné par deux fois, à l'occasion de l'invasion du Koweït en 1990, puis après le 11 Septembre exploité à cette fin par Bush junior avec cynisme et mensonge à la Goebbels à la clé (« répétez un mensonge mille fois, il devient vérité »). La raison en est simple et n'a rien à voir avec le discours appelant à la « libération » du peuple irakien de la dictature sanglante (réelle) de Saddam Hussein. L'Irak possède dans son sous-sol une bonne part des meilleures ressources pétrolières de la planète ; mais de surcroît l'Irak était parvenu à former des cadres scientifiques et techniques capables, par leur masse critique, de soutenir un projet national consistant. Ce « danger » devait être éliminé par une « guerre préventive » que les États-Unis se sont donné le droit de faire quand et où ils le décident, sans le moindre respect pour le « droit » international.

Au-delà de ce constat d'évidence banale, plusieurs séries de questions sérieuses restent à examiner : (i) pourquoi le plan de Washington a pu donner les apparences d'un succès fulgurant aussi aisément ? (ii) quelle situation nouvelle il a créée à laquelle la nation irakienne est confrontée aujourd'hui ? (iii) quelles réponses les différentes composantes du peuple irakien donnent à ce défi ? (iv) quelles solutions les forces démocratiques et progressistes irakiennes, arabes et internationales peuvent-elles promouvoir ?

La défaite de Saddam Hussein était prévisible. Face à un ennemi dont l'avantage principal réside dans la capacité d'exercice du génocide par bombardements aériens impunis (en attendant l'usage du nucléaire), les peuples n'ont qu'une seule réponse possible efficace : déployer leur résistance sur leur sol envahi, comme le peuple libanais l'a démontré. Or le régime de Saddam s'était employé à annihiler tous les moyens de défense à la portée de son peuple, par la destruction systématique de toute organisation, de tous les partis politiques (à commencer par le parti communiste) qui ont fait l'histoire de l'Irak moderne, y compris du Baas lui-même qui avait été l'un des acteurs majeurs de cette histoire. Ce qui devrait surprendre dans ces conditions ce n'est pas que le « peuple irakien » ait laissé envahir son pays sans combat, ni même que certains comportements (comme sa participation apparente aux élections organisées par l'envahisseur ou l'explosion de luttes fratricides opposant Kurdes, Arabes sunnistes et Arabes chiites) semblent constituer des indices d'une défaite acceptée possible (celle sur laquelle Washington avait fondé ses calculs), mais au contraire que les résistances sur le terrain se renforcent chaque jour (en dépit de toutes les faiblesses graves dont ces résistances font preuve), qu'elles aient déjà rendu impossible la mise en place d'un régime de laquais capable d'assurer les apparences « d'ordre », en quelque sorte qu'elles aient déjà démontré l'échec du projet de Washington. La reconnaissance internationale de ce gouvernement fantoche par les Nations Unies domestiquées ne change rien à la réalité ; elle n'est ni légitime ni acceptable.

Une situation nouvelle est néanmoins créée par l'occupation militaire étrangère. La nation irakienne est réellement menacée, ne serait-ce que parce que le projet de Washington, incapable de maintenir son contrôle sur le pays (et piller ses ressources pétrolières, ce qui constitue son objectif numéro un) par l'intermédiaire d'un gouvernement d'apparence « national », ne peut être poursuivi qu'en cassant le pays. L'éclatement du pays en trois « États » au moins (kurde, arabe sunnite et arabe chiite) a peut être été dès l'origine l'objectif de Washington aligné sur Israël (les archives le révéleront dans l'avenir). Toujours est-il qu'aujourd'hui la « guerre civile » est la carte que Washington joue pour légitimer le maintien de son occupation. Car l'occupation permanente était - et demeure - l'objectif : c'est le seul moyen pour Washington de garantir son contrôle du pétrole. On ne peut certainement donner aucun crédit aux « déclarations » d'intention de Washington, du style « nous quitterons le pays dès que l'ordre sera revenu ». On se souvient que les Britanniques n'ont jamais dit de leur occupation de l'Égypte, à partir de 1882, qu'elle était autre chose que « provisoire » (elle a duré jusqu'en 1956 !). Entre temps bien entendu, chaque jour, les États-Unis détruisent un peu plus par tous les moyens, y compris les plus criminels, le pays, ses écoles, ses usines, ses capacités scientifiques.

Les réponses que le peuple irakien donne au défi ne paraissent pas - dans l'immédiat tout au moins - à la mesure de sa gravité extrême. C'est le moins qu'on puisse dire. Quelles en sont les raisons ?

Au lendemain de la Première Guerre mondiale la colonisation britannique a eu beaucoup de mal à vaincre la résistance du peuple irakien. En pleine consonance avec leur tradition impériale les Britanniques ont fabriqué pour soutenir leur pouvoir une monarchie importée et une classe de propriétaires latifundiaires, comme ils ont donné une position privilégiée à l'islam sunnite. Mais en dépit de leurs efforts systématiques les Britanniques ont échoué. Le Parti communiste et le parti baasiste ont constitué les forces politiques organisées principales qui ont précisément mis en déroute le pouvoir de la monarchie « sunnite » détestée par tous, peuple sunnite, chiite et kurde. La concurrence violente entre ces deux forces, qui a occupé le devant de la scène entre 1958 et 1963, s'est soldée par la victoire du Baas, saluée à l'époque par les puissances occidentales avec soulagement. Pourtant le projet communiste portait potentiellement en lui une évolution démocratique possible, celui du Baas pas du tout. Parti nationaliste pan arabe et unitaire en principe, admirateur du modèle prussien de construction de l'unité allemande, recrutant dans la petite bourgeoisie moderniste laïcisante, hostile aux expressions obscurantistes de la religion, le Baas au pouvoir a évolué, conformément à ce qui était parfaitement prévisible, en une dictature dont l'étatisme n'était qu'à moitié anti-impérialiste, dans ce sens que, selon les conjonctures et les circonstances, un compromis pouvait être accepté par les deux partenaires (le pouvoir baasiste en Irak, l'impérialisme américain dominant dans la région). Ce « deal » a encouragé les dérives mégalomaniaques du leader, qui a imaginé que Washington accepterait de faire de lui son principal allié dans la région. Le soutien de Washington à Bagdad (avec livraison d'armes chimiques à l'appui) dans la guerre absurde et criminelle conduite contre l'Iran de 1980 à 1989 semblait donner crédibilité au calcul. Saddam n'imaginait pas que Washington trichait, que la modernisation de l'Irak était inacceptable pour l'impérialisme et que la décision de détruire le pays était déjà prise. Tombé dans le piège tendu (le feu vert avait été donné à Saddam pour l'annexion du Koweït - en fait une province irakienne que les impérialistes britanniques avaient détachée pour en faire une de leurs colonies pétrolières), l'Irak a été soumis à dix ans de sanctions destinées à rendre le pays exsangue, de manière à faciliter la glorieuse conquête du vide par l'armée des États-Unis.

On peut accuser de tout les régimes successifs du Baas, y compris celui de la dernière phase de sa déchéance sous la « direction » de Saddam, sauf d'avoir attisé le confit confessionnel entre sunnites et chiites. Qui donc est responsable des heurts sanglants qui opposent aujourd'hui les deux communautés ? On apprendra certainement un jour comment la CIA (et sans doute le Mossad) ont organisé beaucoup de ces massacres. Mais au-delà il est vrai que le désert politique créé par le régime de Saddam et l'exemple qu'il donnait de méthodes opportunistes sans principes a « encouragé » des candidats au pouvoir de toutes natures à s'engager dans cette voie, souvent protégés par l'occupant, parfois peut-être naïfs au point de croire qu'ils pourraient « se servir de lui ». Les candidats en question, qu'il s'agisse de chefs « religieux » (chiites ou sunnites), de prétendus « notabilités » (para-tribales) ou « d'hommes d'affaires » de corruption notoire exportés par les États-Unis, n'ont jamais eu d'ancrage politique réel dans le pays ; même ceux des chefs religieux que les croyants respectaient n'avaient aucune emprise politique qui eût paru acceptable au peuple irakien. Sans le vide créé par Saddam on n'aurait jamais entendu prononcer leurs noms. Face à ce nouveau « monde politique » fabriqué par l'impérialisme de la mondialisation libérale, d'autres forces politiques authentiquement populaires et nationales, éventuellement démocratiques, auront-elles les moyens de se reconstituer ?

Il fut un temps où le Parti communiste constituait le pôle de cristallisation du meilleur de ce que la société irakienne pouvait produire. Le Parti communiste était implanté dans toutes les régions du pays et dominait le monde des intellectuels souvent d'origine chiite (je dis que le chiisme produit surtout des révolutionnaires et des leaders religieux, rarement des bureaucrates ou des compradores !). Le Parti communiste était authentiquement populaire et anti-impérialiste, peu enclin à la démagogie, potentiellement démocratique. Est-il désormais appelé à disparaître définitivement de l'histoire, après le massacre de milliers de ses meilleurs militants par les dictatures baasistes, l'effondrement de l'Union soviétique (à laquelle il n'était pas préparé), et le comportement de ceux de ses intellectuels qui ont cru acceptable de revenir d'exil dans les fourgons de l'armée des États-Unis ? Ce n'est hélas pas impossible, mais pas davantage « inéluctable ». Loin de là.

La question « kurde » est une question réelle, en Irak comme en Iran et en Turquie. Mais sur ce sujet également on doit rappeler que les puissances occidentales ont toujours pratiqué avec le plus grand cynisme la règle du « deux poids, deux mesures ». La répression des revendications kurdes n'a jamais atteint en Irak et en Iran le degré de violence policière et militaire, politique et morale permanente qui est celle pratiquée par Ankara. Ni l'Iran, ni l'Irak n'ont jamais été jusqu'à nier l'existence même des Kurdes. On a néanmoins pardonné tout à la Turquie, membre de l'OTAN - une organisation de nations démocratiques nous rappellent les médias, dont l'éminent démocrate qu'était Salazar fut l'un des membres fondateurs comme les non moins inconditionnels de la démocratie que sont les colonels grecs et les généraux turcs !

Les fronts populaires irakiens constitués autour du Parti communiste et du Baas dans les meilleurs moments de son histoire mouvementée, chaque fois qu'ils ont exercé des responsabilités de pouvoir, ont toujours trouvé un terrain d'entente avec les partis kurdes principaux, qui ont d'ailleurs toujours été leurs alliés.

La dérive « antichiite » et « antikurde » du régime de Saddam est certes réelle : bombardements de la région de Bassorah par l'armée de Saddam après sa défaite au Koweït en 1990, usage de gaz contre les Kurdes. Cette dérive venait en « réponse » aux manœuvres de la diplomatie armée de Washington qui avait mobilisé des apprentis sorciers pressés de saisir l'occasion. Elle n'en demeure pas moins une dérive criminelle, de surcroît stupide, le succès des appels de Washington ayant été fort limité. Mais peut-on attendre autre chose des dictateurs façon Saddam ?

La puissance dont témoigne la résistance à l'occupation étrangère, « inattendue » dans ces conditions, semblerait « relever du miracle ». Ce n'est pas le cas, car la réalité élémentaire est simplement que le peuple irakien dans son ensemble (arabe et kurde, sunnite et chiite) déteste les occupants et connaît ses crimes quotidiens (assassinats, bombardements, massacres, tortures). On devrait alors imaginer un Front Uni de Résistance Nationale (appelez-le comme vous voudrez) se proclamant tel, affichant des noms, la liste des organisations et partis qui le constituent, leur programme commun. Ce n'est pas le cas jusqu'à ce jour, en particulier pour toutes les raisons procédant des destructions du tissu social et politique produites par la dictature de Saddam et celle des occupants. Mais quelles qu'en soient les raisons, cette faiblesse constitue néanmoins un handicap sérieux, qui facilite les manœuvres de division, encourage les opportunistes jusqu'à en faire des collaborateurs, jette la confusion sur les objectifs de la libération.

L'islam politique qui en Irak comme ailleurs s'est engouffré dans le vide produit par l'autocratie du régime nationaliste est largement responsable de cette dérive. Car un projet théocratique comme le sien appelle nécessairement à la guerre civile entre les confessions musulmanes, séparées par leurs lectures particulières de la loi religieuse, en l´occurrence wahhabite séoudie, sunnites traditionnelles, chiites. Les appels au meurtre proférés en particulier par les wahhabites (armés des dollars du pétrole) sont responsables de l'impasse tragique dans laquelle s'est enfermée la résistance irakienne. L'histoire démontre ici comme ailleurs que la laïcité est le seul moyen d'éviter les guerres de religion.

Qui parviendra à surmonter ces handicaps ? Les communistes devraient être bien placés pour le faire. Déjà les militants - présents sur le terrain - se démarquent de ceux des « leaders » (ceux que les médias dominants sont les seuls à connaître !) qui, ne sachant plus sur quel pied danser, tentent de donner un semblant de légitimité à leur « ralliement » au gouvernement de la collaboration en prétendant compléter par là même l'action de la résistance armée !! Mais beaucoup d'autres forces politiques, dans les circonstances, pourraient prendre des initiatives décisives en direction de la constitution de ce front.

Il reste qu'en dépit de ses « faiblesses » la résistance du peuple irakien a déjà mis en déroute (politique sinon encore militaire) le projet de Washington. C'est précisément ce qui inquiète les Atlantistes de l'Union européenne, ses alliés fidèles. Les associés subalternes des États-Unis craignent aujourd'hui la défaite des États-Unis, parce que celle-ci renforcerait la capacité des peuples du Sud à contraindre le capital transnational mondialisé de la triade impérialiste à respecter les intérêts des nations et des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine.

Certaines fractions de la résistance irakienne ont fait des propositions qui permettraient de sortir de l'impasse et d'aider les États-Unis à se retirer du guêpier : (i) la constitution d'une autorité administrative de transition mise en place avec le soutien du Conseil de Sécurité ; (ii) l'arrêt immédiat des actions de résistance et des interventions militaires et policières des armées d'occupation ; (iii) le départ de toutes les autorités militaires et civiles étrangères dans un délai de six mois. Les détails de ces propositions figurent dans la revue arabe prestigieuse Al Mustaqbal Al Arabi , publiée à Beyrouth (numéro de janvier 2006).

Le silence absolu que les médias européens opposent à la diffusion du message est, de ce point de vue, le témoignage de la solidarité des partenaires impérialistes. Les forces démocratiques et progressistes européennes ont le devoir de se désolidariser de cette politique de la triade impérialiste et de soutenir les propositions de la résistance irakienne. Laisser le peuple irakien affronter seul son adversaire n'est pas une option acceptable : elle conforte l'idée dangereuse qu'il n'y a rien à attendre de l'Occident et de ses peuples, elle encourage par là même des dérives inacceptables - voire criminelles - dans les pratiques de certains mouvements de résistance.

Plus vite les troupes d'occupation étrangères auront quitté le pays, plus fort aura été le soutien des forces démocratiques dans le monde et en Europe au peuple irakien, plus grandes seront les possibilités d'un avenir meilleur pour ce peuple martyr. Plus longtemps l'occupation durera, plus sombres seront les lendemains qui succéderont à son terme inévitable.

 

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