Mettre en déroute l’islam politique et l’impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

Publié le par Mahi Ahmed

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

par Samir Amin

Président du Forum du Tiers Monde.

Première partie

Après avoir caractérisé l'islam politique dans ses variantes « radicales » ou « modérées », l'auteur insiste sur leur convergence de fond avec l'impérialisme qui n'a pas hésité à intervenir chaque fois que cette mouvance politique était menacée par les avancées révolutionnaires dont les échecs doivent également aux faiblesses des forces progressistes - gauche nationaliste, démocrates, communistes. L'auteur revient longuement sur quatre expériences : Afghanistan, Irak, Soudan, Yémen du Sud. Washington ne craint pas l'arrivée au pouvoir de forces « islamistes modérées » dont il sait fort bien s'accommoder. Une alternative démocratique dans la région moyen-orientale exige tout à la fois la mise en déroute du projet de contrôle militaire de l'impérialisme et du projet théocratique réactionnaire de l'islam politique.

Cet article a été d'abord publié dans la revue Recherches Internationales (n°83, juillet-septembre 2008)

La scène politique moyen-orientale est entièrement occupée par le déploiement du projet militaire des États-Unis d´une part et le discours de l'islam politique d'autre part. S´agit-il d'adversaires véritables ? Je donnerai les raisons pour lesquelles il n'en est rien [1Dans un article publié dans La Pensée (n) 351, 2007) je proposais une analyse du défi de la modernité auquel les sociétés musulmanes sont confrontées (« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social »), dont les arguments sont développés dans mon ouvrage Modernisation, religion, démocratie (Parangon, 2008), Dans un second article, publié dans Monthly Review new yorkaise (« Political Islam in the service of imperialism », décembre 2007), je plaçais l´accent sur la complicité politique de fait qui associe l'islam politique et le projet de Washington de contrôle militaire de la région. Cet article reprend celui de la Monthly Review , mis à jour.].

Le projet des États-Unis, soutenu par leurs alliés subalternes européens (et israéliens pour la région concernée), est d'établir leur contrôle militaire sur l'ensemble de la planète. Le « Moyen Orient/ Caucase/Asie centrale » a été choisi, dans cette perspective, comme région de « première frappe », pour quatre raisons : (i) elle recèle les ressources pétrolières les plus abondantes de la planète et son contrôle direct par les forces armées des États-Unis donnerait à Washington une position privilégiée plaçant leurs alliés - l'Europe et le Japon - et leurs rivaux éventuels (la Chine) dans une position inconfortable de dépendance pour leur approvisionnement énergétique ; (ii) elle est située au cœur de l'ancien monde et facilite l'exercice de la menace militaire permanente contre la Chine et la Russie ; (iii) la région traverse un moment d'affaiblissement et de confusion qui permet à l'agresseur de s'assurer d'une victoire facile, au moins dans l'immédiat ; (iv) les États-Unis disposent dans la région d'un allié inconditionnel, Israël, qui dispose d'armes nucléaires.

Le déploiement de l'agression a placé les pays et nations situés sur la ligne de front (l'Afghanistan, l'Irak, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Iran) dans la situation particulière de pays détruits (les quatre premiers) ou menacés de l'être (la Syrie et l'Iran).

La question est alors de savoir quel type de régime politique doit être mis en place, capable de soutenir le projet. Les discours d'emballage de la propagande de Washington parlent de « démocratie ». En fait Washington ne s'emploie à rien d'autre qu'à substituer aux autocraties usées du populisme dépassé des autocraties obscurantistes prétendues « islamiques » (respect de la spécificité culturelle des « communautés » oblige). L'alliance renouvelée avec un Islam politique dit « modéré » (c'est-à-dire capable de maîtriser la situation avec suffisamment d'effcacité pour interdire les dérives « terroristes » - celles dirigées contre les États-Unis et elles seules bien entendu) constitue l'axe de l'option politique de Washington. L'alliance privilégiée entre Washington et l'autocratie archaïque du système saoudien de l'islam wahabite se situe dans ce cadre.

Face au déploiement du projet des États-Unis, les Européens inventaient leur propre projet, baptisé « partenariat euro méditerranéen ». Un projet fort peu hardi, encombré de bavardages sans suite, mais qui, lui également, se proposait de « réconcilier les pays arabes avec Israël », tandis qu'en excluant les pays du Golfe du « dialogue euro méditerranéen » ces mêmes Européens reconnaissaient par là même que la gestion de ces derniers pays relevait de la responsabilité exclusive de Washington.

Les peuples concernés d'autre part paraissent suivre massivement les partis de l'islam politique, dits modérés ou extrémistes et « terroristes ».

Islam « radical » et islam « modéré » ne diffèrent que par la tactique pour atteindre leur objectif commun

Le projet de l'islam politique n'a pas la dimension sociale nécessaire pour donner leur légitimité aux transformations nécessaires en réponse aux défis du capitalisme [2Je renvoie ici le lecteur à mon article de La Pensée .]. C'est un projet conservateur, tout à fait acceptable par l'ordre mondial du capitalisme, un projet de dictature politique des hommes de religion qui n'exclut pas, mais intègre, les autres composantes du bloc hégémonique réactionnaire : l'armée et la bourgeoisie compradore anti-démocratique.

L'islam, comme toute autre religion, a su parfois s´adapter à des sociétés qui sont différentes de celle dont il est issu. Mais au troisième siècle de l'hégire Ibn Hanbal formule un Credo qui sera officialisé par le pouvoir et imposé comme seule forme d'interprétation des textes de base, à l'exclusion de tout autre. De ce fait, l'islam invoqué (dit celui des « ancêtres » - Islam Salaf ) n'est rien de plus que celui qui allait devenir, à partir du cinquième siècle de l'hégire, l'interprétation religieuse d'un monde désormais bloqué dans son évolution, entré en décadence.

L'islam politique contemporain ne propose rien d'autre qu'une version conventionnelle et sociale de la religion, réduite au respect formel et intégral de la pratique rituelle. L'islam en question définirait une « communauté » à laquelle on appartient par héritage, comme l'ethnicité, et non une conviction personnelle intime et forte. Il s'agit seulement d'affrmer une « identité collective », rien de plus.

L'islam politique contemporain n'est pas le produit d'une réaction aux abus prétendus de la laïcité. Car aucune société musulmane des temps modernes - sauf dans la défunte Union soviétique - n'a jamais été véritablement laïque. L'État semi-moderne de la Turquie kémaliste, de l'Égypte nassérienne, de la Syrie et de l'Irak baathistes, s'était contenté de domestiquer les hommes de religion pour leur imposer un discours destiné exclusivement à légitimer ses options politiques. L'amorce d'une idée laïque n'avait pas de prise sur l'État ; et celui-ci, emporté par son projet nationaliste, a parfois reculé sur ce plan. L'explication de cette dérive est peut-être évidente : refusant la démocratie ces régimes leur substituaient « l'homogénéité de la communauté », dont on voit le danger grandir jusque dans la démocratie en régression dans l'Occident contemporain lui-même.

Sans doute l'émergence des mouvements qui se réclament de l'islam est l'expression d'une révolte parfaitement légitime contre un système qui n'a rien à offrir aux peuples en question. Plus important est de remarquer que le statut de périphérie dans le système capitaliste mondial s'est traduit par l'impotence de la bourgeoisie nationale, incapable de conduire une révolution démocratique bourgeoise, puis abandonnant, par crainte de l'émergence des revendications populaires, la cause de la modernité démocratique. Simultanément ce statut et l'exercice de l'autocratie qui l'accompagnait constituaient un handicap supplémentaire à l'organisation des classes ouvrière et paysanne. Cette double impotence des classes modernes fondamentales à régler par leurs luttes et/ou leurs compromis la question du pouvoir a ouvert la voie aux coups d'État et au nationalisme populiste, lequel a rapidement épuisé son potentiel de transformation de la société dans le sens exigé par l'affrmation de son indépendance vis-à-vis du système mondial dominant. Le nassérisme et le baasisme suppriment par la violence les deux pôles autour desquels s'organisait la vie politique : le pôle libéral bourgeois, au mieux modérément démocratique, et le pôle populaire communiste. La dépolitisation que cette double suppression représentait a créé un vide que l'islam politique a rempli, préparé par l'amorce d'islamisation de l'État et de la société entreprise par les populismes nationaux pour faire barrage au communisme.

L'islam politique moderne avait été inventé par les orientalistes au service du pouvoir britannique en Inde, avant d'être repris tel quel par le Pakistanais Mawdudi. Il s'agissait de « prouver » que les musulmans croyants ne sont pas autorisés à vivre dans un État qui ne serait pas lui-même islamique - anticipant sur la partition de l'Inde parce que l'islam ignorerait la possibilité d'une séparation entre l'État et la religion. Les orientalistes en question ont omis d'observer que les Anglais du x i ii e siècle n'auraient pas d'avantage conçu leur survivance hors de la chrétienté !

Abul Ala Al Mawdudi reprend donc le thème selon lequel le pouvoir émane de Dieu et de lui seul, refusant le concept de citoyens ayant le droit de légiférer, l'État n'ayant que la charge d'appliquer la loi définie une fois pour toute (la « charia »). Joseph de Maistre avait déjà écrit des choses analogues, accusant la Révolution du crime d'avoir inventé la démocratie moderne et l'émancipation de l'individu. L'islam politique refuse le principe même de la démocratie - le droit pour la société de construire son avenir par la liberté qu'elle se donne de légiférer. Le principe de la Shura que l'islam politique prétend être la forme islamique de la démocratie ne l'est pas, étant prisonnier de l'interdit de l'innovation ( ibda). La Shura n'est que l'une des multiples formes de la consultation qu'on trouve dans toutes les sociétés pré modernes, pré démocratiques. En Égypte, Sayed Qotb, l'idéologue à l'époque des Frères Musulmans, adopte intégralement ces thèses qui le seront du Maroc à l'Indonésie. Qui dit mieux ! Un projet qui donne crédibilité au discours de l'orientaliste réactionnaire et islamophobe Bernard Lewis, selon lequel les croyants étaient inéluctablement condamnés à se rallier à la formule, parce qu'elle constitue « l'islam vrai » !

Il n'y a, de ce point de vue fondamental, guère de différence entre les courants dits « radicaux » de l'islam politique et ceux qui voudraient se donner un visage « modéré ». Le projet des uns et des autres est identique. Leurs propres textes, publiés, et qu'il faut lire avant d'en parler, l'attestent. Ces projets se donnent tous pour objectif la mise en place d'une théocratie au sens plein du terme. Ils récusent tous la démocratie, Allah seul étant autorisé à légiférer. Qui donc interprétera cette loi divine (la charia) qui établit le « règne » de Dieu (hakimiya lillah) ? Seuls les hommes de religion sont équipés pour le faire (wilaya al faqih), et c'est donc à eux seuls que doit revenir l'exercice de la totalité des pouvoirs, confondus. On a du mal à imaginer une société sans quelque forme de régulation juridique des pratiques que la vie impose. Si, comme l'islam politique le propose, on récuse le législateur élu pour le faire, ce pouvoir ne peut être exercé que par des « juges » qui, par les pratiques du raisonnement par analogie, peuvent étendre la charia à des domaines nouveaux. Gouvernement des seuls « juges » comme le pratique en Somalie celui des « tribunaux islamiques », la forme véritablement suprême de l'islam politique.

Simultanément tous ces programmes interdisent à l'État d'intervenir dans la vie économique, qui doit être intégralement soumise aux seules règles des rapports marchands, licites dans la charia. Le programme laisse donc intact le pouvoir réel des classes possédantes, interdit de s'attaquer à la propriété, qui est sacrée, aux fortunes, quelque importantes et inégalement réparties soient-elles. Les pratiques du capitalisme sont toutes considérées comme licites, à l'exception du prêt à intérêt (un interdit que les banques islamiques ont contourné sans difficulté). Par contre le socialisme, même réformiste modéré, est toujours impie. Le président Bush n'aurait pas dit mieux. On comprend que l'islam politique prétendu modéré soit traité en allié par Washington. Seuls Hamas en Palestine et Hezbollah au Liban sont condamnés par les États-Unis et leurs alliés européens. Sans doute parce que ces partis sont contraints par la géographie de résister aux agressions du sionisme.

Unis dans leur objectif final, les partis religieux en question ne diffèrent que sur la question de la tactique pour y parvenir. Les « modérés » comme les Frères Musulmans préconisent l'infltration des appareils d'État en place. Ils n'ont pas tord. Car un programme comme le leur, qui ne conçoit pas d'autre forme du pouvoir que violemment autocratique, ne gêne en rien les dictatures en place et les bourgeoisies compradore ! En fait ce sont les régimes en place qui préparent la dictature théocratique. Car si les islamistes sont parvenus à contrôler la société civile, c'est grâce à la complicité active des gouvernements. Simultanément l'État autocratique intervient avec la dernière violence contre les mouvements sociaux populaires, interdit aux forces progressistes toute forme d'action (qualifiée immédiatement d'« agitation communiste »), interdit l'organisation indépendante de syndicats et de coopératives

Face à des mouvements puissants de revendication sociale (comme en Égypte les grèves ouvrières du printemps 2008 ou la résistance des paysans à la restitution des terres de la réforme agraire à leurs anciens propriétaires) les Frères Musulmans ont pris une position claire et hostile, en défendant les « droits sacrés de la propriété », la réforme agraire et les droits du travail étant dans leur interprétation de l'islam le produit du « satan communiste ».

La dérive du monde musulman contemporain en direction d'un projet d'islam politique proposé en alternative refusant les termes du choix entre capitalisme et socialisme - tous deux qualifiés d'options strictement « occidentales » et partant étrangères à la culture des peuples concernés - et leur substituant la proclamation que « l'islam est la solution », ne doit pas être traitée avec légèreté. Les réponses données au défi du type « s'allier à l'islam politique » contre les régimes autocratiques, ou l'inverse, commandées par des considérations de stricte tactique politique à court terme ne prennent pas la mesure véritable du danger, qui est gigantesque.

Accepter, dans ces conditions, la « venue au pouvoir » des islamistes dits « modérés » par la voie électorale, comme le suggèrent certains démocrates occidentaux, c'est tomber dans le piège. La seule revendication démocratique qu'il faut défendre, c'est d'exiger la reconnaissance des droits des classes populaires et des forces progressistes à l'organisation et à l'action. Elles seules peuvent faire barrage au fascisme déguisé en islamisme.

Un triptyque modernité-démocratie-laïcité partout en débat

L'image que la région arabe et islamique donne d'elle-même aujourd'hui est celle de sociétés dans lesquelles la religion (l'islam) occupe le devant de la scène dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Au point qu'il paraît incongru d'imaginer qu'il puisse en être autrement. La majorité des « observateurs » étrangers (responsables politiques et médias) en concluent qu'il faudra bien que la modernité, voire la démocratie, s'accommodent de cette présence lourde de l'islam, interdisant de facto la laïcité.

La modernité constitue une rupture dans l'histoire universelle, amorcée en Europe à partir du xvie siècle. La modernité proclame l'être humain responsable de son histoire, individuellement et collectivement, et par là même rompt avec les idéologies dominantes prémodernes. La modernité permet alors la démocratie, comme elle exige la laïcité, au sens de séparation du religieux et du politique. Formulée par les Lumières du xviiie siècle, mise en œuvre par la Révolution française, l'association complexe modernité/ démocratie/laïcité, ses avancées et ses reculs sont depuis au cœur du façonnement du monde contemporain. Mais la modernité par elle-même n'est pas seulement une révolution culturelle, elle ne prend son sens que par le rapport étroit qu'elle entretient avec la naissance puis l'essor du capitalisme. Ce rapport a conditionné les limites historiques de la modernité « réellement existante ». Les formes concrètes de la démocratie et de la laïcité qu'on trouve ici et là doivent alors être considérées comme les produits de l'histoire concrète de l'essor du capitalisme, c'est-à-dire qu'elles ont été façonnées par les conditions concrètes dans lesquelles la domination du capital s'est exprimée - les compromis historiques qui définissent les contenus sociaux des blocs hégémoniques (ce que j'appelle les « parcours historiques des cultures politiques ») [3Dans mon article de La Pensée j'insiste sur la question de la laïcité, composant incontournable de la modernité et de la démocratie. Je proposais une explication des raisons pour lesquelles la Nahda (Renaissance) arabe du xixe siècle a achoppé sur cette question et de ce fait ne constitue pas une première étape de la modernisation des régions concernées, mais l'avortement de celle-ci.].

Où se situent de ce point de vue les peuples de la région « Moyen-Orient » concernée ? L'image de foules de barbus prosternés et de cohortes de femmes voilées inspire des conclusions un peu trop rapides concernant l'intensité de l'adhésion religieuse des individus. On mentionne rarement les pressions sociales exercées pour obtenir le résultat ; les femmes n'ont pas choisi le voile, on le leur impose avec la dernière violence ; se faire remarquer par son absence à la prière coûte presque toujours le travail, parfois la vie. Les amis occidentaux « culturalistes » qui appellent au respect de la diversité des convictions se renseignent rarement sur les procédés mis en œuvre par les pouvoirs pour donner l'image qui leur convient. Il y a certes des « fous de Dieu ». Sont-ils en proportion plus nombreuse que les Catholiques d'Espagne qui défilent à Pâques ? Ou que les foules innombrables qui aux États-Unis écoutent les téléprédicateurs ?

La région en tout cas n'a pas toujours donné cette image d'elle-même. Au-delà des différences de pays à pays, on peut identifier une grande région qui va du Maroc à l'Afghanistan, intègre tous les peuples arabes (à l'exception de ceux de la péninsule arabique), les Turcs, les Iraniens, les Afghans et les peuples d'Asie centrale ex­soviétique, dans laquelle les potentiels de développement de la laïcité sont loin d'être négligeables. La situation est différente chez d'autres peuples voisins, les Arabes de la péninsule ou les Pakistanais.

Dans la région concernée les traditions politiques ont été fortement marquées par les courants radicaux de la modernité : les Lumières, la révolution française, la révolution russe, le communisme de la IIIe internationale ont été présents dans tous les esprits et y ont occupé beaucoup plus de place que le parlementarisme de Westminster par exemple. Ces courants dominants ont inspiré les modèles majeurs de la transformation politique que les classes dirigeantes ont mis en œuvre, qu'on pourrait qualifier par certains de leurs aspects de formes de « despotisme éclairé ».

C'était certainement le cas dans l'Égypte de Mohamed Ali ou du khédive Ismaïl. Le kémalisme en Turquie et la modernisation en Iran ont opéré avec des méthodes qui s'en rapprochent. Le national-populisme propre aux étapes plus récentes de l'histoire appartient à la même famille de projets politiques « modernistes ». Les variantes du modèle ont été nombreuses (FLN algérien et bourguibisme tunisien, nassérisme égyptien, baasisme de Syrie et d'Irak), mais la direction du mouvement analogue. Les expériences d'apparence extrême - les régimes dits « communistes » en Afghanistan et au Yémen du Sud - n'étaient en réalité guère différents. Tous ces régimes ont beaucoup réalisé, et, pour cette raison, bénéficié d'un soutien populaire très large. C'est pourquoi, quand bien même n'ont-ils pas été véritablement démocratiques, ils ouvraient la voie à une évolution possible dans cette direction. Dans certaines circonstances - comme celles de l'Égypte de 1920 à 1950 -, l'expérience de démocratie électorale a été tentée, soutenue par le centre anti-impérialiste modéré (le Wafd), combattue par la puissance impérialiste dominante (la Grande-Bretagne) et ses alliés locaux (la monarchie). La laïcité - mise en œuvre dans des versions modérées à vrai dire - n'était pas « refusée » par les peuples ; c'était au contraire les hommes de religion qui passaient auprès de l'opinion générale pour des obscurantistes - ce qu'ils étaient dans leur grande majorité.

Les expériences modernistes - du despotisme éclairé au national populisme radical - n'ont pas été le produit du hasard. Elles ont été imposées par des mouvements politiques puissants, dominants dans les classes moyennes, qui exprimaient par ce moyen leur volonté de s'imposer dans la mondialisation moderne comme partenaires à part entière, de plein droit. Ces projets qu'on peut qualifier de « bourgeois nationaux » étaient modernistes, laïcisants et potentiellement porteurs d'évolutions démocratiques. Mais précisément parce que ces projets entraient en confit avec les intérêts de l'impérialisme dominant, celui-ci les a combattus sans relâche et mobilisé systématiquement à cet effet les forces obscurantistes en déclin.

On connaît l'histoire des Frères Musulmans, littéralement créés dans les années 1920 en Égypte par les Britanniques et la monarchie pour barrer la route au Wafd démocrate et laïc. On connaît l'histoire de leur retour en masse de leurs asiles séoudiens après la mort de Nasser, organisé par la CIA et Sadate. On connaît l'histoire des Talibans formés par la CIA au Pakistan pour combattre les « communistes » qui avaient ouvert les écoles à tous, garçons et filles. On sait même que les Israéliens ont soutenu le Hamas à ses débuts pour affaiblir les courants laïcs et démocratiques de la résistance palestinienne.

L'islam politique aurait eu beaucoup de difficultés à franchir les frontières de l'Arabie saoudite et du Pakistan sans le soutien résolu permanent et puissant des États-Unis. Sans doute la société de l'Arabie Saoudite n'avait-elle jamais amorcé sa sortie de la tradition lorsque fut découvert l'océan de pétrole qui gisait sous son sol. L'alliance entre l'impérialisme et la classe dirigeante « traditionnelle », scellée immédiatement, faisait l'affaire des deux partenaires et donnait un souffle nouveau à l'Islam politique réactionnaire wihabite. De leur côté, les Britanniques étaient parvenus à briser l'unité indienne en convainquant les leaders musulmans de créer leur État propre, enfermé par son acte de naissance même dans l'islam politique. On observera que la « théorie » par laquelle cette curiosité a été légitimée - attribuée à Mawdudi - avait été préalablement intégralement rédigée par les orientalistes anglais au service de Sa Majesté.

On comprend alors que l'initiative prise par les États-Unis pour casser le front uni des États d'Asie et d'Afrique mis en place à Bandoung (1955) ait consisté à créer une « Conférence islamique » immédiatement promue (dès 1957) par l'Arabie Saoudite et le Pakistan. L'islam politique a pénétré dans la région par ce moyen.

La moindre des conclusions qu'on doive tirer des observations rappelées ici c'est bien que l'islam politique n'est pas le produit spontané de l'affrmation par les peuples concernés de la force authentique de leur conviction religieuse. L'islam politique a été construit par l'action systématique de l'impérialisme soutenu bien entendu par les forces réactionnaires obscurantistes et les classes compradore inféodées. Cela étant la responsabilité des gauches qui n'ont ni vu ni su comment faire face au défi reste indiscutable.

Mettre en déroute l'islam politique et l'impérialisme, deux objectifs stratégiques indissociables

par Samir Amin

Président du Forum du Tiers Monde.

Première partie

Après avoir caractérisé l'islam politique dans ses variantes « radicales » ou « modérées », l'auteur insiste sur leur convergence de fond avec l'impérialisme qui n'a pas hésité à intervenir chaque fois que cette mouvance politique était menacée par les avancées révolutionnaires dont les échecs doivent également aux faiblesses des forces progressistes - gauche nationaliste, démocrates, communistes. L'auteur revient longuement sur quatre expériences : Afghanistan, Irak, Soudan, Yémen du Sud. Washington ne craint pas l'arrivée au pouvoir de forces « islamistes modérées » dont il sait fort bien s'accommoder. Une alternative démocratique dans la région moyen-orientale exige tout à la fois la mise en déroute du projet de contrôle militaire de l'impérialisme et du projet théocratique réactionnaire de l'islam politique.

Cet article a été d'abord publié dans la revue Recherches Internationales (n°83, juillet-septembre 2008)

La scène politique moyen-orientale est entièrement occupée par le déploiement du projet militaire des États-Unis d´une part et le discours de l'islam politique d'autre part. S´agit-il d'adversaires véritables ? Je donnerai les raisons pour lesquelles il n'en est rien [1Dans un article publié dans La Pensée (n) 351, 2007) je proposais une analyse du défi de la modernité auquel les sociétés musulmanes sont confrontées (« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social »), dont les arguments sont développés dans mon ouvrage Modernisation, religion, démocratie (Parangon, 2008), Dans un second article, publié dans Monthly Review new yorkaise (« Political Islam in the service of imperialism », décembre 2007), je plaçais l´accent sur la complicité politique de fait qui associe l'islam politique et le projet de Washington de contrôle militaire de la région. Cet article reprend celui de la Monthly Review , mis à jour.].

Le projet des États-Unis, soutenu par leurs alliés subalternes européens (et israéliens pour la région concernée), est d'établir leur contrôle militaire sur l'ensemble de la planète. Le « Moyen Orient/ Caucase/Asie centrale » a été choisi, dans cette perspective, comme région de « première frappe », pour quatre raisons : (i) elle recèle les ressources pétrolières les plus abondantes de la planète et son contrôle direct par les forces armées des États-Unis donnerait à Washington une position privilégiée plaçant leurs alliés - l'Europe et le Japon - et leurs rivaux éventuels (la Chine) dans une position inconfortable de dépendance pour leur approvisionnement énergétique ; (ii) elle est située au cœur de l'ancien monde et facilite l'exercice de la menace militaire permanente contre la Chine et la Russie ; (iii) la région traverse un moment d'affaiblissement et de confusion qui permet à l'agresseur de s'assurer d'une victoire facile, au moins dans l'immédiat ; (iv) les États-Unis disposent dans la région d'un allié inconditionnel, Israël, qui dispose d'armes nucléaires.

Le déploiement de l'agression a placé les pays et nations situés sur la ligne de front (l'Afghanistan, l'Irak, la Palestine, le Liban, la Syrie, l'Iran) dans la situation particulière de pays détruits (les quatre premiers) ou menacés de l'être (la Syrie et l'Iran).

La question est alors de savoir quel type de régime politique doit être mis en place, capable de soutenir le projet. Les discours d'emballage de la propagande de Washington parlent de « démocratie ». En fait Washington ne s'emploie à rien d'autre qu'à substituer aux autocraties usées du populisme dépassé des autocraties obscurantistes prétendues « islamiques » (respect de la spécificité culturelle des « communautés » oblige). L'alliance renouvelée avec un Islam politique dit « modéré » (c'est-à-dire capable de maîtriser la situation avec suffisamment d'effcacité pour interdire les dérives « terroristes » - celles dirigées contre les États-Unis et elles seules bien entendu) constitue l'axe de l'option politique de Washington. L'alliance privilégiée entre Washington et l'autocratie archaïque du système saoudien de l'islam wahabite se situe dans ce cadre.

Face au déploiement du projet des États-Unis, les Européens inventaient leur propre projet, baptisé « partenariat euro méditerranéen ». Un projet fort peu hardi, encombré de bavardages sans suite, mais qui, lui également, se proposait de « réconcilier les pays arabes avec Israël », tandis qu'en excluant les pays du Golfe du « dialogue euro méditerranéen » ces mêmes Européens reconnaissaient par là même que la gestion de ces derniers pays relevait de la responsabilité exclusive de Washington.

Les peuples concernés d'autre part paraissent suivre massivement les partis de l'islam politique, dits modérés ou extrémistes et « terroristes ».

Islam « radical » et islam « modéré » ne diffèrent que par la tactique pour atteindre leur objectif commun

Le projet de l'islam politique n'a pas la dimension sociale nécessaire pour donner leur légitimité aux transformations nécessaires en réponse aux défis du capitalisme [2Je renvoie ici le lecteur à mon article de La Pensée .]. C'est un projet conservateur, tout à fait acceptable par l'ordre mondial du capitalisme, un projet de dictature politique des hommes de religion qui n'exclut pas, mais intègre, les autres composantes du bloc hégémonique réactionnaire : l'armée et la bourgeoisie compradore anti-démocratique.

L'islam, comme toute autre religion, a su parfois s´adapter à des sociétés qui sont différentes de celle dont il est issu. Mais au troisième siècle de l'hégire Ibn Hanbal formule un Credo qui sera officialisé par le pouvoir et imposé comme seule forme d'interprétation des textes de base, à l'exclusion de tout autre. De ce fait, l'islam invoqué (dit celui des « ancêtres » - Islam Salaf ) n'est rien de plus que celui qui allait devenir, à partir du cinquième siècle de l'hégire, l'interprétation religieuse d'un monde désormais bloqué dans son évolution, entré en décadence.

L'islam politique contemporain ne propose rien d'autre qu'une version conventionnelle et sociale de la religion, réduite au respect formel et intégral de la pratique rituelle. L'islam en question définirait une « communauté » à laquelle on appartient par héritage, comme l'ethnicité, et non une conviction personnelle intime et forte. Il s'agit seulement d'affrmer une « identité collective », rien de plus.

L'islam politique contemporain n'est pas le produit d'une réaction aux abus prétendus de la laïcité. Car aucune société musulmane des temps modernes - sauf dans la défunte Union soviétique - n'a jamais été véritablement laïque. L'État semi-moderne de la Turquie kémaliste, de l'Égypte nassérienne, de la Syrie et de l'Irak baathistes, s'était contenté de domestiquer les hommes de religion pour leur imposer un discours destiné exclusivement à légitimer ses options politiques. L'amorce d'une idée laïque n'avait pas de prise sur l'État ; et celui-ci, emporté par son projet nationaliste, a parfois reculé sur ce plan. L'explication de cette dérive est peut-être évidente : refusant la démocratie ces régimes leur substituaient « l'homogénéité de la communauté », dont on voit le danger grandir jusque dans la démocratie en régression dans l'Occident contemporain lui-même.

Sans doute l'émergence des mouvements qui se réclament de l'islam est l'expression d'une révolte parfaitement légitime contre un système qui n'a rien à offrir aux peuples en question. Plus important est de remarquer que le statut de périphérie dans le système capitaliste mondial s'est traduit par l'impotence de la bourgeoisie nationale, incapable de conduire une révolution démocratique bourgeoise, puis abandonnant, par crainte de l'émergence des revendications populaires, la cause de la modernité démocratique. Simultanément ce statut et l'exercice de l'autocratie qui l'accompagnait constituaient un handicap supplémentaire à l'organisation des classes ouvrière et paysanne. Cette double impotence des classes modernes fondamentales à régler par leurs luttes et/ou leurs compromis la question du pouvoir a ouvert la voie aux coups d'État et au nationalisme populiste, lequel a rapidement épuisé son potentiel de transformation de la société dans le sens exigé par l'affrmation de son indépendance vis-à-vis du système mondial dominant. Le nassérisme et le baasisme suppriment par la violence les deux pôles autour desquels s'organisait la vie politique : le pôle libéral bourgeois, au mieux modérément démocratique, et le pôle populaire communiste. La dépolitisation que cette double suppression représentait a créé un vide que l'islam politique a rempli, préparé par l'amorce d'islamisation de l'État et de la société entreprise par les populismes nationaux pour faire barrage au communisme.

L'islam politique moderne avait été inventé par les orientalistes au service du pouvoir britannique en Inde, avant d'être repris tel quel par le Pakistanais Mawdudi. Il s'agissait de « prouver » que les musulmans croyants ne sont pas autorisés à vivre dans un État qui ne serait pas lui-même islamique - anticipant sur la partition de l'Inde parce que l'islam ignorerait la possibilité d'une séparation entre l'État et la religion. Les orientalistes en question ont omis d'observer que les Anglais du x i ii e siècle n'auraient pas d'avantage conçu leur survivance hors de la chrétienté !

Abul Ala Al Mawdudi reprend donc le thème selon lequel le pouvoir émane de Dieu et de lui seul, refusant le concept de citoyens ayant le droit de légiférer, l'État n'ayant que la charge d'appliquer la loi définie une fois pour toute (la « charia »). Joseph de Maistre avait déjà écrit des choses analogues, accusant la Révolution du crime d'avoir inventé la démocratie moderne et l'émancipation de l'individu. L'islam politique refuse le principe même de la démocratie - le droit pour la société de construire son avenir par la liberté qu'elle se donne de légiférer. Le principe de la Shura que l'islam politique prétend être la forme islamique de la démocratie ne l'est pas, étant prisonnier de l'interdit de l'innovation ( ibda). La Shura n'est que l'une des multiples formes de la consultation qu'on trouve dans toutes les sociétés pré modernes, pré démocratiques. En Égypte, Sayed Qotb, l'idéologue à l'époque des Frères Musulmans, adopte intégralement ces thèses qui le seront du Maroc à l'Indonésie. Qui dit mieux ! Un projet qui donne crédibilité au discours de l'orientaliste réactionnaire et islamophobe Bernard Lewis, selon lequel les croyants étaient inéluctablement condamnés à se rallier à la formule, parce qu'elle constitue « l'islam vrai » !

Il n'y a, de ce point de vue fondamental, guère de différence entre les courants dits « radicaux » de l'islam politique et ceux qui voudraient se donner un visage « modéré ». Le projet des uns et des autres est identique. Leurs propres textes, publiés, et qu'il faut lire avant d'en parler, l'attestent. Ces projets se donnent tous pour objectif la mise en place d'une théocratie au sens plein du terme. Ils récusent tous la démocratie, Allah seul étant autorisé à légiférer. Qui donc interprétera cette loi divine (la charia) qui établit le « règne » de Dieu (hakimiya lillah) ? Seuls les hommes de religion sont équipés pour le faire (wilaya al faqih), et c'est donc à eux seuls que doit revenir l'exercice de la totalité des pouvoirs, confondus. On a du mal à imaginer une société sans quelque forme de régulation juridique des pratiques que la vie impose. Si, comme l'islam politique le propose, on récuse le législateur élu pour le faire, ce pouvoir ne peut être exercé que par des « juges » qui, par les pratiques du raisonnement par analogie, peuvent étendre la charia à des domaines nouveaux. Gouvernement des seuls « juges » comme le pratique en Somalie celui des « tribunaux islamiques », la forme véritablement suprême de l'islam politique.

Simultanément tous ces programmes interdisent à l'État d'intervenir dans la vie économique, qui doit être intégralement soumise aux seules règles des rapports marchands, licites dans la charia. Le programme laisse donc intact le pouvoir réel des classes possédantes, interdit de s'attaquer à la propriété, qui est sacrée, aux fortunes, quelque importantes et inégalement réparties soient-elles. Les pratiques du capitalisme sont toutes considérées comme licites, à l'exception du prêt à intérêt (un interdit que les banques islamiques ont contourné sans difficulté). Par contre le socialisme, même réformiste modéré, est toujours impie. Le président Bush n'aurait pas dit mieux. On comprend que l'islam politique prétendu modéré soit traité en allié par Washington. Seuls Hamas en Palestine et Hezbollah au Liban sont condamnés par les États-Unis et leurs alliés européens. Sans doute parce que ces partis sont contraints par la géographie de résister aux agressions du sionisme.

Unis dans leur objectif final, les partis religieux en question ne diffèrent que sur la question de la tactique pour y parvenir. Les « modérés » comme les Frères Musulmans préconisent l'infltration des appareils d'État en place. Ils n'ont pas tord. Car un programme comme le leur, qui ne conçoit pas d'autre forme du pouvoir que violemment autocratique, ne gêne en rien les dictatures en place et les bourgeoisies compradore ! En fait ce sont les régimes en place qui préparent la dictature théocratique. Car si les islamistes sont parvenus à contrôler la société civile, c'est grâce à la complicité active des gouvernements. Simultanément l'État autocratique intervient avec la dernière violence contre les mouvements sociaux populaires, interdit aux forces progressistes toute forme d'action (qualifiée immédiatement d'« agitation communiste »), interdit l'organisation indépendante de syndicats et de coopératives

Face à des mouvements puissants de revendication sociale (comme en Égypte les grèves ouvrières du printemps 2008 ou la résistance des paysans à la restitution des terres de la réforme agraire à leurs anciens propriétaires) les Frères Musulmans ont pris une position claire et hostile, en défendant les « droits sacrés de la propriété », la réforme agraire et les droits du travail étant dans leur interprétation de l'islam le produit du « satan communiste ».

La dérive du monde musulman contemporain en direction d'un projet d'islam politique proposé en alternative refusant les termes du choix entre capitalisme et socialisme - tous deux qualifiés d'options strictement « occidentales » et partant étrangères à la culture des peuples concernés - et leur substituant la proclamation que « l'islam est la solution », ne doit pas être traitée avec légèreté. Les réponses données au défi du type « s'allier à l'islam politique » contre les régimes autocratiques, ou l'inverse, commandées par des considérations de stricte tactique politique à court terme ne prennent pas la mesure véritable du danger, qui est gigantesque.

Accepter, dans ces conditions, la « venue au pouvoir » des islamistes dits « modérés » par la voie électorale, comme le suggèrent certains démocrates occidentaux, c'est tomber dans le piège. La seule revendication démocratique qu'il faut défendre, c'est d'exiger la reconnaissance des droits des classes populaires et des forces progressistes à l'organisation et à l'action. Elles seules peuvent faire barrage au fascisme déguisé en islamisme.

Un triptyque modernité-démocratie-laïcité partout en débat

L'image que la région arabe et islamique donne d'elle-même aujourd'hui est celle de sociétés dans lesquelles la religion (l'islam) occupe le devant de la scène dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Au point qu'il paraît incongru d'imaginer qu'il puisse en être autrement. La majorité des « observateurs » étrangers (responsables politiques et médias) en concluent qu'il faudra bien que la modernité, voire la démocratie, s'accommodent de cette présence lourde de l'islam, interdisant de facto la laïcité.

La modernité constitue une rupture dans l'histoire universelle, amorcée en Europe à partir du xvie siècle. La modernité proclame l'être humain responsable de son histoire, individuellement et collectivement, et par là même rompt avec les idéologies dominantes prémodernes. La modernité permet alors la démocratie, comme elle exige la laïcité, au sens de séparation du religieux et du politique. Formulée par les Lumières du xviiie siècle, mise en œuvre par la Révolution française, l'association complexe modernité/ démocratie/laïcité, ses avancées et ses reculs sont depuis au cœur du façonnement du monde contemporain. Mais la modernité par elle-même n'est pas seulement une révolution culturelle, elle ne prend son sens que par le rapport étroit qu'elle entretient avec la naissance puis l'essor du capitalisme. Ce rapport a conditionné les limites historiques de la modernité « réellement existante ». Les formes concrètes de la démocratie et de la laïcité qu'on trouve ici et là doivent alors être considérées comme les produits de l'histoire concrète de l'essor du capitalisme, c'est-à-dire qu'elles ont été façonnées par les conditions concrètes dans lesquelles la domination du capital s'est exprimée - les compromis historiques qui définissent les contenus sociaux des blocs hégémoniques (ce que j'appelle les « parcours historiques des cultures politiques ») [3Dans mon article de La Pensée j'insiste sur la question de la laïcité, composant incontournable de la modernité et de la démocratie. Je proposais une explication des raisons pour lesquelles la Nahda (Renaissance) arabe du xixe siècle a achoppé sur cette question et de ce fait ne constitue pas une première étape de la modernisation des régions concernées, mais l'avortement de celle-ci.].

Où se situent de ce point de vue les peuples de la région « Moyen-Orient » concernée ? L'image de foules de barbus prosternés et de cohortes de femmes voilées inspire des conclusions un peu trop rapides concernant l'intensité de l'adhésion religieuse des individus. On mentionne rarement les pressions sociales exercées pour obtenir le résultat ; les femmes n'ont pas choisi le voile, on le leur impose avec la dernière violence ; se faire remarquer par son absence à la prière coûte presque toujours le travail, parfois la vie. Les amis occidentaux « culturalistes » qui appellent au respect de la diversité des convictions se renseignent rarement sur les procédés mis en œuvre par les pouvoirs pour donner l'image qui leur convient. Il y a certes des « fous de Dieu ». Sont-ils en proportion plus nombreuse que les Catholiques d'Espagne qui défilent à Pâques ? Ou que les foules innombrables qui aux États-Unis écoutent les téléprédicateurs ?

La région en tout cas n'a pas toujours donné cette image d'elle-même. Au-delà des différences de pays à pays, on peut identifier une grande région qui va du Maroc à l'Afghanistan, intègre tous les peuples arabes (à l'exception de ceux de la péninsule arabique), les Turcs, les Iraniens, les Afghans et les peuples d'Asie centrale ex­soviétique, dans laquelle les potentiels de développement de la laïcité sont loin d'être négligeables. La situation est différente chez d'autres peuples voisins, les Arabes de la péninsule ou les Pakistanais.

Dans la région concernée les traditions politiques ont été fortement marquées par les courants radicaux de la modernité : les Lumières, la révolution française, la révolution russe, le communisme de la IIIe internationale ont été présents dans tous les esprits et y ont occupé beaucoup plus de place que le parlementarisme de Westminster par exemple. Ces courants dominants ont inspiré les modèles majeurs de la transformation politique que les classes dirigeantes ont mis en œuvre, qu'on pourrait qualifier par certains de leurs aspects de formes de « despotisme éclairé ».

C'était certainement le cas dans l'Égypte de Mohamed Ali ou du khédive Ismaïl. Le kémalisme en Turquie et la modernisation en Iran ont opéré avec des méthodes qui s'en rapprochent. Le national-populisme propre aux étapes plus récentes de l'histoire appartient à la même famille de projets politiques « modernistes ». Les variantes du modèle ont été nombreuses (FLN algérien et bourguibisme tunisien, nassérisme égyptien, baasisme de Syrie et d'Irak), mais la direction du mouvement analogue. Les expériences d'apparence extrême - les régimes dits « communistes » en Afghanistan et au Yémen du Sud - n'étaient en réalité guère différents. Tous ces régimes ont beaucoup réalisé, et, pour cette raison, bénéficié d'un soutien populaire très large. C'est pourquoi, quand bien même n'ont-ils pas été véritablement démocratiques, ils ouvraient la voie à une évolution possible dans cette direction. Dans certaines circonstances - comme celles de l'Égypte de 1920 à 1950 -, l'expérience de démocratie électorale a été tentée, soutenue par le centre anti-impérialiste modéré (le Wafd), combattue par la puissance impérialiste dominante (la Grande-Bretagne) et ses alliés locaux (la monarchie). La laïcité - mise en œuvre dans des versions modérées à vrai dire - n'était pas « refusée » par les peuples ; c'était au contraire les hommes de religion qui passaient auprès de l'opinion générale pour des obscurantistes - ce qu'ils étaient dans leur grande majorité.

Les expériences modernistes - du despotisme éclairé au national populisme radical - n'ont pas été le produit du hasard. Elles ont été imposées par des mouvements politiques puissants, dominants dans les classes moyennes, qui exprimaient par ce moyen leur volonté de s'imposer dans la mondialisation moderne comme partenaires à part entière, de plein droit. Ces projets qu'on peut qualifier de « bourgeois nationaux » étaient modernistes, laïcisants et potentiellement porteurs d'évolutions démocratiques. Mais précisément parce que ces projets entraient en confit avec les intérêts de l'impérialisme dominant, celui-ci les a combattus sans relâche et mobilisé systématiquement à cet effet les forces obscurantistes en déclin.

On connaît l'histoire des Frères Musulmans, littéralement créés dans les années 1920 en Égypte par les Britanniques et la monarchie pour barrer la route au Wafd démocrate et laïc. On connaît l'histoire de leur retour en masse de leurs asiles séoudiens après la mort de Nasser, organisé par la CIA et Sadate. On connaît l'histoire des Talibans formés par la CIA au Pakistan pour combattre les « communistes » qui avaient ouvert les écoles à tous, garçons et filles. On sait même que les Israéliens ont soutenu le Hamas à ses débuts pour affaiblir les courants laïcs et démocratiques de la résistance palestinienne.

L'islam politique aurait eu beaucoup de difficultés à franchir les frontières de l'Arabie saoudite et du Pakistan sans le soutien résolu permanent et puissant des États-Unis. Sans doute la société de l'Arabie Saoudite n'avait-elle jamais amorcé sa sortie de la tradition lorsque fut découvert l'océan de pétrole qui gisait sous son sol. L'alliance entre l'impérialisme et la classe dirigeante « traditionnelle », scellée immédiatement, faisait l'affaire des deux partenaires et donnait un souffle nouveau à l'Islam politique réactionnaire wihabite. De leur côté, les Britanniques étaient parvenus à briser l'unité indienne en convainquant les leaders musulmans de créer leur État propre, enfermé par son acte de naissance même dans l'islam politique. On observera que la « théorie » par laquelle cette curiosité a été légitimée - attribuée à Mawdudi - avait été préalablement intégralement rédigée par les orientalistes anglais au service de Sa Majesté.

On comprend alors que l'initiative prise par les États-Unis pour casser le front uni des États d'Asie et d'Afrique mis en place à Bandoung (1955) ait consisté à créer une « Conférence islamique » immédiatement promue (dès 1957) par l'Arabie Saoudite et le Pakistan. L'islam politique a pénétré dans la région par ce moyen.

La moindre des conclusions qu'on doive tirer des observations rappelées ici c'est bien que l'islam politique n'est pas le produit spontané de l'affrmation par les peuples concernés de la force authentique de leur conviction religieuse. L'islam politique a été construit par l'action systématique de l'impérialisme soutenu bien entendu par les forces réactionnaires obscurantistes et les classes compradore inféodées. Cela étant la responsabilité des gauches qui n'ont ni vu ni su comment faire face au défi reste indiscutable.

 

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