Le marxisme analytique américain, un oxymore ?

Publié le par Mahi Ahmed


Le marxisme analytique américain, un oxymore ?
Coup de sonde dans l'intelligentsia américaine

par Fabien Tarrit

Fabien Tarrit est membre du laboratoire d'Analyse des mouvements économiques (CERAS-OMI) à l'Université de Reims II.

Le constat selon lequel le marxisme marque la vie intellectuelle américaine par sa quasi-absence n'est pas nouveau.

« S'il existe un seul professeur aux États-Unis qui enseigne l'économie politique et se dise socialiste, ce professeur est une aiguille que je n'ai pu trouver dans notre botte de foin universitaire » (Sinclair, 1923, p. 436). Ces quelques mots prononcés par un universitaire américain dans les années 20 paraissaient encore d'actualité dans les années 70, au cours desquelles Perry Anderson soulevait le paradoxe selon lequel le marxisme « n'[a] pas atteint les États-Unis et l'Angleterre - respectivement le pays le plus riche de la classe impérialiste et celui de la classe ouvrière la plus ancienne du monde » (1977, p. 142). Deux ans plus tard, Jon Elster « constate... un fait curieux, l'absence d'un marxisme anglais » (1981, p. 745). Bien que l'intérêt pour la théorie marxiste se soit relativement déplacé des pays continentaux aux pays anglo-saxons, il serait erroné de parler d'une forte présence du marxisme outre-Atlantique.

Les traditions universitaires anglo-saxonnes semblent avoir longtemps éloigné les intellectuels américains et britanniques du marxisme. La philosophie analytique, associée au positivisme logique, a traditionnellement été hostile au marxisme, comme à la philosophie continentale en général, notamment pour son manque de rigueur : « Les paradigmes existants de la philosophie marxiste continentale sont affaiblis par une absence de définition attentive, d'argumentation claire et précise » (Ruben, 1980, p. 227) [1]. Réciproquement, les philosophes continentaux, notamment les marxistes, critiquent la philosophie analytique pour sembler indifférente à des thèmes qui leur sont essentiels, en privilégiant la résolution des problèmes spécifiques à la réalisation de synthèses théoriques. Marcuse accusait notamment l'œuvre de Wittgenstein de « sadomasochisme académique, d'autohumiliation et d'autodénonciation des intellectuels dont le travail ne débouche pas sur des réalisations scientifiques, techniques » (Marcuse, 1968, p. 196).

Avec la publication de Karl Marx's Theory of History :A Defence en 1978, Gerald A. Cohen franchit explicitement la barrière historique entre marxisme et philosophie analytique : « La présentation respecte deux contraintes : d'une part, ce qu'a écrit Marx, et, d'autre part ces critères de clarté et de rigueur qui distinguent la philosophie analytique du vingtième siècle » (Cohen, 2000). Une telle approche semble s'opposer à la thèse traditionnelle selon laquelle les sources théoriques du marxisme sont la philosophie allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme utopique français [2]. En l'occurrence, la polémique porte sur la relation du marxisme à la philosophie hégélienne, à laquelle Marx reconnaît explicitement un héritage :

« Mes rapports avec Hegel sont très simples. Je suis un disciple de Hegel et le bavardage présomptueux des épigones qui croient avoir enterré ce penseur éminent me paraît franchement ridicule. Toutefois, j'ai pris la liberté d'adopter envers mon maître une attitude critique, de débarrasser sa dialectique de son mysticisme et de lui faire subir ici un changement profond » (1968, p. 528).

Pour Hegel comme pour Marx, le progrès suit un processus dialectique selon lequel l'état donné d'un système social contient et présuppose les états ultérieurs, alors que le rejet de tout raisonnement dialectique est un des éléments fondateurs de la philosophie analytique.

Le marxisme analytique n'utilise pas le marxisme comme un outil d'analyse du capitalisme, mais comme un cadre théorique à soumettre à des tests. C'est la raison pour laquelle nous associons partiellement cette école à la théorie radicale, au sens où elle se situe dans le cadre de l'œuvre de Marx, mais avec une logique différente : analyser la théorie de Marx elle-même. Cet article se concentre sur le marxisme analytique pour ces raisons épistémologiques, et car ses travaux, qui recouvrent le champ de la connaissance en sciences humaines - économie, sociologie, histoire, philosophie, sciences politiques -, ont été massivement diffusés et ont fait l'objet de débats et polémiques relativement importants. Un fait remarquable est que cette école est née à l'aube d'une période marquée par un net regain de la pensée conservatrice, particulièrement aux États-Unis et en Grande-Bretagne à travers les gouvernements Reagan et Thatcher, et par un essoufflement du marxisme en tant qu'outil de transformation sociale.

Cette école est née à l'aube d'une période marquée par un net regain de la pensée conservatrice.

Cet article a pour objet de tracer le contour et de dégager les fondements du marxisme analytique, de le situer par rapport à son objectif de reconstruire, recycler, reconsidérer, reconceptualiser, rajeunir, restreindre, réinterpréter, révolutionner, repenser, interpréter [3] le marxisme. L'objet du marxisme analytique est de délimiter le noyau et la périphérie du programme de recherche marxiste. Nous constaterons que le contenu scientifique du marxisme analytique est caractérisé par une forte diversité, et il puise son unité non seulement dans son objet de recherche - l'œuvre théorique de Marx -mais aussi dans l'utilisation de méthodes universitaires traditionnelles, c'est-à-dire non marxistes. Il s'agit d'un marxisme exclusivement cognitif, un programme de recherche à entrées multiples sans base méthodologique précise, ce qui a donné lieu à de nombreux débats internes. Nous nous interrogerons sur les résultats théoriques auxquels permet d'aboutir l'utilisation sur les travaux théoriques de Marx d'instruments épistémologiques traditionnellement considérés comme contradictoires avec cette œuvre.

Nous allons donc présenter les fondements de la construction du marxisme analytique comme école de pensée, déterminerons son étendue, ses contours, sa spécificité, puis nous étudierons les auteurs qui en constituent indéniablement le noyau dur. Nous allons nous interroger, à partir de Cohen, sur la possibilité d'une interprétation de l'œuvre de Marx sur les fondements de la philosophie analytique, ce qui apparaît contradictoire, d'où le titre de l'article. Nous dégagerons en quoi la relecture du matérialisme historique proposée par Cohen s'inscrit dans le cadre de la philosophie analytique et du positivisme logique. Nous constaterons ensuite en quoi son œuvre est à l'origine de la constitution du marxisme analytique, qui tend à reconstruire l'ensemble de l'œuvre de Marx sur des fondements analytiques. Nous dégagerons la reconstruction par John Roemer de l'économie marxienne sur les fondements épistémologiques proposés par Cohen puis la reformulation de la théorie des classes sociales telle qu'opérée par Wright à partir de Roemer. Nous présenterons l'approche d'Elster, qui teste l'ensemble de l'œuvre de Marx à partir des postulats de l'individualisme méthodologique, ce qui nous conduira au marxisme de choix rationnel.

Une relecture non dialectique du matérialisme historique par Cohen. La parution de Karl Marx's Theory of History, où Cohen propose une défense non dialectique du matérialisme historique, a marqué une rupture, au sens où la méthode dialectique était jusqu'alors considérée comme indispensable à l'œuvre de Marx. Nous constaterons comment Cohen rejette tout héritage hégélien et reconnaît en ce sens une inspiration althussérienne, qu'il dépasse, puis nous dégagerons comment il articule les concepts du matérialisme historique, de manière positiviste, autour de thèses explicatives. Nous présenterons les enjeux du débat sur la question du déterminisme technologique, puis de l'explication fonctionnelle.

Une interprétation antihégélienne et postalthussérienne. Cohen fait partie de la vague de philosophes radicaux anglo-saxons ayant subi l'influence d'Althusser, et celle-ci s'est exercée sur lui comme un repoussoir contre l'hégélianisme, auquel il a opposé les méthodes philosophiques et scientifiques alors dominantes outre-Manche : philosophie analytique et positivisme logique.

Contre Hegel : au-delà de la coupure épistémologique « La principale partie du livre (...) est précédée d'une esquisse d'"Images d'Histoire chez Hegel et Marx", ainsi nommée car elle concerne des idées n'ayant pas le degré d'articulation suggéré par le terme "théorie" » (Cohen, 2000).

Marx a conservé la structure de la théorie de l'histoire de Hegel, en a transformé le contenu, et a substitué une structure matérialiste dialectique à la structure idéaliste hégélienne. Pour Hegel, l'histoire se développe dialectiquement, de la conscience sensitive -unité indifférenciée - à la raison - unité différenciée -en passant par la compréhension - différenciation. Pour Marx, cette structure se dote d'un contenu matérialiste : du communisme primitif au communisme moderne, en passant par la société divisée en classes. La dialectique est ainsi débarrassée de sa forme mystifiée, transformée en une dialectique réelle. Marx aurait, selon Cohen, remplacé l'esprit universel de Hegel par l'industrie humaine, mais n'aurait pas supprimé son aspect métaphysique, les sociétés étant décrites comme les incarnations des étapes d'un processus unique de développement productif :

« Il reste dans les œuvres matures de Marx des éléments de l'origine hégélienne de la théorie (...) Mon but est de présenter le matérialisme historique aussi scientifiquement que possible, et par conséquent, j'ai légitimement ignoré le résidu hégélien » (1980, p. 44).

En particulier, Cohen critique le raisonnement dialectique comme une approche obstétrique, selon laquelle toute solution à un problème est découverte à partir du moment où le problème est pleinement développé. Il considère comme erronée l'approche selon laquelle le capitalisme aurait produit les agents de son renversement et donc du progrès de l'histoire vers une forme sociale supérieure, mais également comme dangereuse en ce qu'elle nierait le besoin d'activité humaine. Il tire la conclusion suivante :

« Au lieu de le renverser, Marx aurait mieux fait, après avoir désavoué Hegel, de le laisser là où il était » (1988, p. 172).

C'est notamment dans la remise en cause de l'origine hégélienne de l'œuvre de Marx que Cohen se positionne dans le prolongement intellectuel d'Althusser, pour qui « cette philosophie de Hegel, même "renversée", ne "collait pas", ne marchait pas (...) Ce renversement ne fait que reproduire les structures de ladite philosophie hégélienne (...) surtout dans la philosophie de l'histoire de Marx » (1996, p. 88). Cohen s'associe à la coupure épistémologique et s'intéresse essentiellement aux œuvres « matures » : « Pour Marx d'Althusser m'a persuadé que ce qui ce qui est réellement important chez Marx se trouve dans Le Capital et ses écrits préparatoires » (Cohen, 2000).

Pour la philosophie analytique et le positivisme logique. Althusser se fixait pour objectif de « rechercher quel type de philosophie correspond le mieux à ce que Marx a écrit dans Le Capital (...) ce ne sera pas une philosophie marxiste : ce sera une philosophie pour le marxisme » (1994, pp. 37-38). Pour Cohen, il s'agit de la philosophie analytique. Constituée en opposition à l'hégélianisme, elle peut être résumée en trois points : l'étude d'une réalité indépendante, l'accent mis sur la logique et la linguistique comme concepts centraux, et l'autonomie de l'investigation philosophique par rapport au contenu qu'elle étudie [4]. Cohen se fixe pour objectif de substituer la philosophie analytique à la logique hégélienne dans l'œuvre théorique de Marx, dont il sépare le contenu de la méthode d'exposition. Il définit sa méthode comme un ensemble de théorèmes suivant un ensemble de postulats dont il teste la validité. Il est possible d'affirmer que l'apport de Cohen est de caractériser la théorie de l'histoire de Marx comme une articulation entre les éléments qui la composent (positivisme logique), dont chacun est analysé indépendamment au préalable (philosophie analytique). Positivisme logique et philosophie analytique peuvent ainsi être considérés comme deux aspects d'une même conception du monde.

Cohen a été critiquée pour déterminisme technologique et une approche téléologique.

Niant au marxisme toute spécificité méthodologique, et maintenant qu'il puise sa singularité dans ses positions sur le fonctionnement du monde, il affirme que toute méthode peut être mise au service du marxisme, à partir du moment où elle permet une expression rigoureuse. Pour Cohen, la philosophie est une activité scientifique, pas une prise de parti. Il ne cherche pas à défendre le marxisme comme un ensemble théorique constitué et homogène - « le marxisme n'est pas une théorie mais un ensemble de théories plus ou moins reliées » (1985, p. 53). En outre, il ne défend pas la théorie de la valeur travail : « La théorie de la valeur travail n'est pas adaptée à l'accusation d'exploitation que les marxistes adressent au capitalisme » (1979, p. 339).

Le matérialisme historique comme objet d'étude. Du corpus théorique marxiste, Cohen extrait la conception matérialiste de l'histoire, à partir de la Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique [5], sur laquelle il produit un travail analytique. Il ne juge pas le matérialisme historique au regard de l'histoire réelle, mais de sa cohérence conceptuelle. Dans la tradition analytique, il définit au préalable les éléments constitutifs de l'ensemble théorique, en l'occurrence les forces productives et les rapports de production, et les articule par des thèses explicatives, la Thèse du Développement et la Thèse de la Primauté.

Une fragmentation des concepts, marque de la philosophie analytique. Avant d'énoncer l'articulation de la théorie, Cohen s'attache à extraire les concepts énoncés dans la Préface. Il propose une définition stricte des forces productives en énonçant que « seul ce qui contribue matériellement à l'activité productive au sens de Marx est une force productive » (2000, p. 34). En leur sein, il distingue une dimension objective - les moyens de production, c'est-à-dire les instruments de production et les matières premières - et une dimension subjective - la force de travail. Le développement des forces productives est la croissance de la productivité, c'est-à-dire le quotient « Taille du produit/Quantité de travail direct nécessaire à sa production » (Idem, p. 56) : le niveau de ce développement correspond à la puissance physique des producteurs, mais aussi au niveau de technologie et au niveau de qualification. Pour Cohen, c'est avant tout une question de développement de la force de travail : la « dimension subjective des forces productives est plus importante que la dimension objective ; et dans la dimension la plus importante, la partie la plus apte au développement est le savoir » (1982, p. 29). Les rapports de production sont définis comme des « rapports de pouvoir effectif sur les personnes et les forces productives, pas des rapports de propriété légale » (2000, p. 63) et Cohen délimite strictement forces productives et rapports de production : « la structure ou base économique se compose (...) uniquement des rapports de production : elle n'inclut pas les forces productives » (1982, p. 29). Il propose une analyse de la société comme une articulation des éléments qui la composent, dont chacun est analysé indépendamment au préalable, et il procède ainsi avec les forces productives et les rapports de production. Les rapports sociaux de production constituent le cadre social dans lequel a lieu un certain développement des forces productives matérielles. Ces rapports constituent le fondement de la société, sur lequel s'élève une superstructure.

Les concepts articulés par des thèses : la marque du positivisme logique. Il articule le matérialisme historique par deux thèses, la Thèse du Développement - « les forces productives tendent à se développer à travers l'histoire » (2000, p. 134) - et la Thèse de la Primauté - « la nature des rapports de production d'une société s'explique par le niveau de développement de ses forces productives » (Idem). La première reposerait sur trois hypothèses : la rareté matérielle rendant nécessaire le développement des forces productives, l'intelligence et la rationalité humaines le rendant possible. La Thèse du Développement constitue le fondement de la Thèse de la Primauté. Les forces productives matérielles constituent la force motrice de l'histoire, et un ensemble donné de rapports de production correspond à un certain niveau de développement des forces productives. À un moment donné, le développement des forces productives entre en contradiction avec les rapports de productions existants. Alors, les rapports de production se transforment afin de correspondre de nouveau au niveau de développement des forces productives, et les rapports de production nouveaux permettent un niveau de développement supérieur des forces productives. De même, la base économique possède la primauté explicative sur la superstructure. En d'autres termes, le niveau de développement des forces productives explique la nature de la structure économique qui, à son tour, explique la nature de la superstructure, ce que Marx et Engels exprimaient de la manière suivante : « La quantité de forces productives accessibles aux hommes détermine l'ordre social » (1982, p. 1069).

Un déterminisme technologique ? L'analyse de Cohen a été critiquée pour déterminisme technologique. Il présenterait une approche téléologique selon laquelle l'histoire tendrait vers une fin irrémédiable. Il a notamment été accusé d'opposer l'activité scientifique objective à l'activité politique subjective - la lutte de classes - et de privilégier la première. Pour Cohen, la science est non seulement considérée comme une force productive, mais elle est la principale force productive. En d'autres termes, il ne s'interroge pas sur les possibilités de transformation de la rationalité en action et, bien qu'il ait cherché à se détacher du structuralisme althussérien [6] son interprétation reste marquée par cet héritage, notamment en considération de la place relativement faible laissée à l'action humaine. Sa théorie a été caractérisée comme un déterminisme de type structuraliste, même si elle contient une composante humaniste, avec des hypothèses sur la nature humaine (rationalité et intelligence). Il a été accusé de ne pas suffisamment interroger l'existence de capacités de classe aptes à transformer la structure sociale lorsqu'elle entrave le développement des forces productives. Il semble supposer une croissance simultanée de l'intérêt pour le changement social et de la capacité de classe pour ce changement. Pour Levine et Wright, « Cohen ne parvient pas à la compréhension de la spécificité du rôle des contraintes structurelles dans la formation des capacités de classe » (1980, p. 68). Il semble défendre une « théorie de l'inévitabilité historique » (Wright, 1992, p. 53) et pourrait être accusé de téléologie pour cette raison. Il prétend éviter cet écueil à l'aide de l'explication fonctionnelle, selon laquelle la présence d'un élément dans un ensemble s'explique par les fonctions qu'il remplit dans cet ensemble.

Un recours original à l'explication fonctionnelle. Pour Cohen « les explications marxiennes centrales sont fonctionnelles [donc] les énoncés centraux du matérialisme historique sont des explications fonctionnelles » (1982, p. 27), ce qui signifie que « la structure économique a pour fonction de développer les forces productives et la superstructure a pour fonction de stabiliser la structure économique » (1980, p. 129). Les rapports de production affectant le développement des forces productives, leur existence serait fonctionnelle pour ce développement. Ce mode d'explication est nécessaire à Cohen pour articuler la Thèse du Développement et la Thèse de la Primauté. Il n'est pas fonctionnaliste, en ce qu'il ne défend pas l'explication fonctionnelle en général, mais comme mode d'explication particulier pour le matérialisme historique.

« Je n'associe pas le matérialisme historique et l'explication fonctionnelle parce que je soutiens l'explication fonctionnelle et par conséquent elle serait nécessaire au marxisme. J'ai commencé par un engagement pour le marxisme, et mon attachement à l'explication fonctionnelle résulte d'une analyse conceptuelle du matérialisme historique » (1982, p. 33).

Par ailleurs l'explication fonctionnelle n'est pas spécifique aux sciences sociales, puisque nombre d'explications biologiques sont fonctionnelles. Se référant à Lamarck, Cohen l'envisage comme une loi de conséquence pour laquelle les conséquences sont explicatives par leur caractère favorable à l'organisme spécifié. C'est donc d'un point de vue méthodologique que Cohen a innové, en faisant ce qui n'avait jamais été fait, du moins explicitement : une utilisation de l'explication fonctionnelle pour défendre le matérialisme historique. Il estime que, dans le cadre de la philosophie analytique, seule l'explication fonctionnelle peut sauver le matérialisme historique de son absorption dans le courant dominant, marqué par l'hégémonie de l'individualisme méthodologique.

« Il n'existe pas de construction alternative tenable des énoncés du matérialisme historique (...) si ma défense échoue, alors le matérialisme historique échoue. Par conséquent si j'ai tort, le coût sera considérable pour le marxisme » (1980, p. 129).

Jusqu'au milieu des années 90, Cohen ne s'est pas revendiqué du marxisme analytique, dans la mesure où le but de son livre n'était vraisemblablement pas de former une école de pensée, mais avant tout de proposer une interprétation du matérialisme historique. Avant cette période, une des rares occasions où il a employé le terme marxisme analytique est la suivante : « J'appartiens à une école de pensée qui a été nommée marxisme analytique » (1990, p. 363).

Un accueil favorable dans les universités anglo-saxonnes. Avec sa défense analytique, Karl Marx's Theory of History a ouvert au marxisme les portes du monde universitaire anglo-saxon, atténuant les réticences de plusieurs universitaires radicaux qui s'en étaient écartés en raison du manque de rigueur attribué à la dialectique marxienne. Il a servi d'impulsion et de point de convergence pour la constitution du marxisme analytique, et c'est sur un consensus plus que sur une évidence scientifique qu'il en est considéré comme le document fondateur. En revanche, il reste à ce jour relativement méconnu en Europe occidentale - aucune traduction n'existe en français et en allemand. Nous avons constaté que l'importance qui lui est accordée tient moins à ses propositions théoriques qu'au mode d'exposition et de défense utilisé par l'auteur : il n'utilise pas de vocabulaire spécifique, porte une attention particulière à la formulation des phrases et se fixe pour objectif d'écrire avec simplicité et clarté. Ainsi, l'élaboration du matérialisme historique proposée par Cohen préserve le cadre conceptuel d'origine, mais lui attribue une forme d'exposition nouvelle. Contrairement à Hegel et à Marx, pour qui les éléments se définissent par les rapports qui existent entre eux, Cohen définit préalablement les concepts élémentaires et reproduit ainsi les fondements de la philosophie analytique dans la théorie marxiste de l'histoire.

Le marxisme analytique, un marxisme « sans foutaise ». L'affirmation d'un monisme méthodologique marxien fut bouleversée par la parution en 1978 de l'ouvrage de Cohen, à laquelle est associée l'émergence du marxisme analytique. Nous constaterons dans un premier temps que cette école de pensée se singularise par un manque d'unité théorique, et elle ne se définit pas tant par l'acceptation de principes communs que par un ensemble de critiques. Nous remarquerons ensuite qu'elle se fonde sur les canons traditionnels du positivisme logique. Enfin, nous apporterons des éléments de réponse à l'affirmation selon laquelle le marxisme analytique vise à dépasser le marxisme.

Un corpus théorique hétérogène. À partir de 1979, des rencontres annuelles eurent lieu chaque mois de septembre, sur l'initiative d'Elster, Cohen et Roemer, avec pour objet l'étude de la théorie marxiste. Le groupe prit le nom de Groupe de Septembre, et parfois Groupe du marxisme sans foutaise (Non-Bullshit Marxism Group) [7], en référence à un rejet unanime de la dialectique. Ces rencontres se poursuivirent sur un rythme annuel jusqu'en 2000. Elles furent annulées en 2001 à cause des événements du 11-Septembre, puis prirent à partir de 2002 un rythme biannuel - voir Wright, 2004. Outre Cohen, Elster et Roemer, les auteurs ayant participé au Groupe de Septembre sont Pranab Bardhan, Sam Bowles, Robert Brenner, Alan Carling, Joshua Cohen, Andrew Levine, Adam Prze-worski, Elliott Sober, Philippe Van Parijs, Erik Olin Wright. Bien que n'ayant pas participé à ces réunions, les préoccupations des auteurs suivants rejoignent celles du Groupe de Septembre : Michael Albert, Robert Hahnel, Stephen Marglin, David Miller, Richard Miller, GEM de Ste-Croix, Hillel Steiner, Michael Wallerstein, Allen Wood.

La nouveauté apportée par les marxistes analytiques est essentiellement d'ordre méthodologique.

Le terme « marxisme analytique », utilisé en séminaire par Elster dès 1980, a été publié pour la première fois en 1986 par Roemer avec Analytical Marxism. Toutefois ce n'est pas la première utilisation de ce terme ; l'école du marxisme analytico-linguistique s'est constituée en Pologne dans les années 50 - voir Skolimowski, 1967, Nowak, 1998. Le marxisme analytique ne s'y rattache pas directement mais ils ont en commun une séparation entre scientificité et éthique. Il existe également une école japonaise portant le nom de marxisme analytique, articulée autour de la formalisation mathématique des œuvres de Marx - voir Takamasu, 1999.

La philosophie analytique peut se définir comme « une révolte atomiste contre le holisme hégélien » (Engel, 1997, p. 250). D'après Carnap, membre du Premier cercle de Vienne, le but assigné à la science par le positivisme logique est de reconstruire tous les concepts servant à décrire le monde à partir de liens logiques simples. Pour Wright, l'objectif du marxisme analytique est de « définir une série de concepts abstraits (...) puis de spécifier la façon par laquelle ces concepts peuvent être combinés pour générer des catégories plus concrètes de formes sociales » (1994, p. 112), ce qui correspond aux rôles respectifs de la philosophie analytique et du positivisme logique. À son origine, le marxisme analytique se définit par ce à quoi il s'oppose, d'où une certaine diversité. Il n'est pas évident de distinguer des théories positives ou des principes méthodologiques acceptés par tous les marxistes analytiques, d'autant que certains, comme Van Parijs ou Bowles, se présentent comme non marxistes - « je ne me suis jamais défini comme marxiste » (Van Parijs, 1997, p. 17). Toutefois, ils s'accordent sur les points suivants. Ils attribuent à Marx un manque de clarté et de rigueur ; ils privilégient la logique formelle sur la logique dialectique, unanimement rejetée en ce qu'elle réduirait l'intelligibilité du marxisme ;ils rejettent l'hypothèse de l'existence d'une méthodologie spécifique au marxisme, dont la singularité résiderait dans ses énoncés sur le fonctionnement du monde ; enfin, ils sont critiques à l'égard de la théorie de la valeur travail et de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

Un marxisme positiviste. La nouveauté apportée par les marxistes analytiques est essentiellement d'ordre méthodologique, et les modifications apportées au contenu théorique en sont la conséquence. Dans le but, explicite ou implicite, de reconstruire le marxisme, chaque aspect de la théorie est minutieusement analysé. Il s'agit de décomposer le corpus marxiste en divers champs disciplinaires, de les tester indépendamment les uns des autres et d'étudier leur relation logique. Ainsi, « il devenait plus ouvert au jugement de décider quelles parties du corpus marxiste se tenaient et lesquelles tombaient ensemble » (Carling, 1986, p. 25). Le marxisme est étudié comme un « programme de recherche socio-scientifique » (Shaw, 1986, p. 209), doté d'un noyau dur et d'une ceinture protectrice, au sens de Lakatos. Quatre éléments sont avancés par Wright pour caractériser « ce qui est analytique à propos du marxisme analytique » (1994, p. 40) :

« Des normes scientifiques conventionnelles » (Idem) : Le marxisme est considéré comme une science sociale positiviste. Les marxistes analytiques rejettent la distinction traditionnelle entre marxisme et science sociale « bourgeoise ».

« Une conceptualisation systématique » (Ibid.)  : Le marxisme analytique se caractérise par une définition rigoureuse des concepts et par l'analyse de leurs interactions.

« Une spécification précise de la construction des arguments théoriques entre concepts » (Ibid.)  : Des modèles abstraits sont utilisés. La simplification est utilisée pour identifier le mécanisme central d'un problème, expliciter un certain nombre d'hypothèses.

« Une importance accordée aux actions intentionnelles des individus » (Ibid., p. 41) : Cette caractéristique est plus normative que méthodologique, et moins consensuelle, au sens où il est inexact d'associer strictement le marxisme analytique à la théorie du choix rationnel.

Au-delà de Marx. L'œuvre de Marx est systématiquement testée : « Il n'est probablement pas un seul dogme du marxisme classique qui n'ait fait l'objet d'une critique insistante lors de ces débats » (Elster, 1989, p. 12). Les travaux sont de plusieurs ordres : il peut s'agir de développements particuliers dans la théorie marxiste (Cohen, 2000 ; Roemer, 1982a), d'applications empiriques de concepts marxiens (Wright, 1985a ; Przeworski, 1985), de reconstructions de l'œuvre théorique de Marx (Elster, 1989 ; Wright, 1992), mais jamais d'exposés canoniques du marxisme. La logique est d'examiner la théorie de Marx avec des outils non marxistes, et l'œuvre de Marx n'est pas envisagée comme une théorie générale. Ceci a donné lieu à des débats et des reconstructions, principalement articulés autour des travaux du Marx dit de la maturité. Le marxisme analytique peut être synthétisé comme « une tentative de préserver le programme de recherche classique (a) en reconstruisant la théorie de l'histoire sur des fondements non hégéliens et (b) en remplaçant la théorie classique de la valeur travail par la théorie contemporaine de l'équilibre général » (Carling, 1997, p. 770). Une telle définition correspond respectivement aux travaux de Cohen et de Roemer.

La démarche initiale du marxisme analytique consiste à réorienter non pas le contenu théorique du marxisme, mais son corpus méthodologique, afin de le rendre opérationnel, ce qui lui serait rendu impossible par son héritage hégélien. En d'autres termes, il est question d'unir les méthodes de la science sociale contemporaine et les concepts centraux de la pensée marxiste classique, tout en faisant l'hypothèse qu'une telle combinaison est réalisable sans dénaturer le contenu des propositions théoriques émises par le marxisme.

« Les livres de cette série ont pour objectif d'illustrer un nouveau paradigme pour l'étude de la science sociale marxiste. Leur approche ne sera ni dogmatique ni purement exégétique. Leur objet sera plutôt l'examen et le développement de la théorie initiée par Marx à la lumière de l'histoire en cours, et à l'aide d'outils de la science sociale et de la philosophie non marxistes. Notre perspective est de libérer la pensée marxiste de méthodes de plus en plus discréditées et de présupposés lui étant largement attribués comme essentiels, et d'établir plus fermement ce qui est vrai et important dans le marxisme » (Présentation de « Studies in Marxism and Social Theory [8] »)

En raison de son rejet de la logique dialectique, le marxisme analytique a parfois été considéré comme un marxisme posthégélien. Toutefois, alors que Marx a conservé une structure dialectique et a rejeté le contenu idéaliste attribué par Hegel, les marxistes analytiques rejettent à la fois le contenu et la structure de la pensée hégélienne. Il s'agirait plutôt, à cette étape, d'un marxisme antihégélien et postalthussérien, dans la mesure où plutôt que de rechercher la spécificité de la philosophie marxiste, les marxistes analytiques la resituent dans un courant traditionnel. Le marxisme est considéré comme une science sociale neutre, il peut être reconstruit à l'aide des outils de la philosophie analytique, du positivisme logique, de l'économie néoclassique. Il s'oppose alors au marxisme orthodoxe : face à Lukács - « L'orthodoxie en matière de marxisme se réfère exclusivement à la méthode » (1960, p. 257) - la réponse est hétérodoxe : « Le marxisme ne devrait pas se distinguer des autres pensées sociales par ses outils mais par les questions qu'il pose » (Roemer, 1988, p. 76).

Il s'agirait plutôt à cette étape, d'un marxisme antihégélien et postalthussérien.

Alors que Cohen présente une défense de la théorie de l'histoire de Marx, Roemer cherche à reconstruire la théorie économique de Marx et vise explicitement à l'adapter aux outils contemporains en utilisant la méthodologie néoclassique (équilibre général, théorie des jeux). Il a influencé la théorie des classes sociales présentée par Wright. Elster est l'auteur le plus abouti de ce tournant méthodologique. Ses travaux portent sur les techniques de représentation des choix, des actions et des stratégies des acteurs. Plus généralement, il critique tous les aspects de Marx et tente une reconstruction via la Théorie du Choix Rationnel, et il recommande l'adoption de l'individualisme méthodologique. D'autres auteurs, comme Brenner et son analyse de la transition historique, comme Przeworski et son étude de la lutte des classes en démocratie, occupent une place également importante, mais leurs travaux nous semblent avant tout s'appuyer sur ceux de Cohen, Elster, Roemer et, dans une moindre mesure, Wright.

Roemer : la théorie économique marxienne revisitée. À partir de la possibilité analytique, ouverte par Cohen, d'une dissociation entre le contenu théorique de l'œuvre de Marx et la méthode de son exposition, Roemer cherche explicitement à adapter l'économie marxienne à la théorie néoclassique. « Il est évident que nous adoptons les méthodes inaugurées par les théoriciens antimarxistes, et alors, pourquoi donner au diable les meilleures armes ? » (Roemer, 1986, pp. 192-193) Il convient de noter que son analyse n'est pas historique, que les concepts qu'il utilise ne sont pas de Marx, et qu'aucune référence n'est faite aux textes de Marx en soutien à son argumentation.

Il a utilisé sur la théorie économique marxienne des outils épistémologiques similaires à ceux utilisés par Cohen sur le matérialisme historique. Après avoir initié l'utilisation de la théorie néoclassique par des économistes radicaux (1979), il a écrit trois ouvrages majeurs, sur les fondements de la théorie économique marxienne (1981), sur l'exploitation et le matérialisme historique (1982a), sur l'articulation entre les deux premiers et la philosophie politique normative (1988). Il a procédé à un examen critique de la théorie de la valeur travail, de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, sur lequel il s'est appuyé pour redéfinir la théorie de l'exploitation à l'aide de la théorie des jeux. Il a remplacé la nature du processus de travail par la propriété différentielle des ressources productives, il a établi un rapport analytique et non nécessaire entre classe et exploitation, ainsi qu'une équivalence entre marché du travail et marché du crédit, il a exploré les formes d'exploitation pouvant exister dans l'ex-URSS.

Une prise de distance supplémentaire. Il estime que dans la mesure où les outils marxistes sont vieux d'un siècle, ils ne peuvent être compatibles avec la science sociale contemporaine. De même que la science physique a oublié Galilée, que la microéconomie contemporaine n'est pas smithienne, toute science qui hésite à oublier ses fondateurs serait dégénérescente et le marxisme devrait oublier Marx. Il est en rupture explicite avec l'hypothèse d'une spécificité méthodologique pour le marxisme.

« Je reformulerai le défi en un langage pouvant être facilement compris par les étudiants contemporains dans ces domaines, de manière à ce qu'ils n'aient pas à batailler avec les singularités linguistiques et logiques du discours marxiste. Il me paraît dommageable que ces singularités apparaissent dans une bonne partie du débat marxiste moderne, puisqu'elles dissuadent inutilement ceux qui ne partagent pas ces idées d'en prendre connaissance » (1988, p. 7).

Pour Roemer, le marxisme est une question de langage et la formalisation néoclassique est le langage adéquat. Se référant à Paul Lafargue - « une science n'est développée que lorsqu'elle a atteint la capacité d'utiliser les mathématiques » (1891, p. 13) - et surtout s'appuyant sur les travaux de Michio Morishima - « Je crois que nous devons reconnaître en Marx un économiste mathématicien » (1975, p. 694) - il s'est fixé pour objectif de donner au marxisme le statut de science à l'aide des mathématiques. Il définit le marxisme comme un modèle hypothético-déductif, c'est-à-dire un ensemble de postulats et de théorèmes soumis à examen. Estimant que les marxistes ont souvent été victimes d'erreurs fonctionnalistes, Roemer a cherché à établir que des fondements microéconomiques sont compatibles avec le marxisme.

« L'absence d'une analyse microéconomique peut conduire au fonctionnalisme. Sans rechercher le mécanisme par lequel sont prises les décisions et mises en œuvre les actions, il est facile de commettre l'erreur d'affirmer que ce qui est bon ou nécessaire pour la préservation de l'ordre économique prévaut » (1981, p. 114).

Une déconstruction de la théorie de la valeur travail. Il interprète la théorie de la valeur travail d'un point de vue microéconomique et, s'appuyant notamment sur les travaux de Morishima (1973) et de Steedman (1977), il considère que l'absence d'homogénéité de la force de travail conduit à son incommensurabilité, d'où l'impossibilité d'utiliser le travail comme référence de valeur. Généralisant le théorème marxien fondamental énoncé par Morishima - une exploitation positive est une condition nécessaire et suffisante pour que le système ait une capacité de croissance positive aussi bien que pour garantir des profits positifs aux capitalistes -il défend l'affirmation selon laquelle n'importe quelle marchandise peut être exploitée, et donc jouer le rôle de la force de travail.

À cette fin, il formule un théorème généralisé d'exploitation des marchandises : il existe un profit si et seulement si chaque marchandise produite possède une propriété d'exploitabilité lorsqu'elle est utilisée comme numéraire pour le calcul de la valeur incorporée. Il a pour objectif de reconstruire les conclusions de la théorie marxienne de la valeur indépendamment de cette théorie, ce qui le conduit à affirmer que la théorie de l'exploitation doit être construite indépendamment du concept microéconomique des valeurs travail individuelles : « La théorie néoclassique de l'équilibre a été utilisée afin de reconstruire les concepts marxistes de façon à les débarrasser de ce qui est à mes yeux la principale faiblesse de l'analyse marxiste, à savoir la théorie de la valeur travail » (1988, p. 172). Estimant impossible de déterminer la valeur de façon objective, contrairement à Sraffa (1970), Roemer inverse la causalité entre valeur et prix : « La valeur ne peut pas être définie avant l'opération du marché » (1981, p. 203). Là encore il reprend les conclusions de Morishima, selon lesquelles Marx aurait confondu le système des prix établi par la concurrence et le système des valeurs correspondant aux quantités de travail nécessaires à la production. Il estime également que l'hypothèse du salaire de subsistance, indispensable selon lui à la théorie de la valeur travail [9], est tautologique, et remplace une théorie spéciale du salaire de subsistance par une théorie générale du salaire lutte de classes : « Une fois ce remplacement effectué, la motivation implicite de Marx d'utiliser la théorie de la valeur travail comme théorie de l'échange, à un certain niveau d'abstraction, est abandonnée » (Idem, p. 114). Sans cette hypothèse de subsistance, Roemer estime nécessaire d'apporter une justification normative au concept d'exploitation.

Une réfutation de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Contre la tendance fonctionnaliste selon laquelle tout ce qui est bon ou tout ce qui est nécessaire à la mort d'un système prévaut - comme ce serait le cas pour les contradictions structurelles du capitalisme - Roemer soutient l'énoncé selon lequel Marx formule sa position, en particulier dans le tome 3 du Capital, en termes microéconomiques. Cela signifie qu'il est nécessaire de rechercher le mécanisme de prise de décision ou de mise en œuvre des actions. « L'exploration des "fondements micro" du comportement économique semblant être, aux yeux de nombreux marxistes, une méthodologie néoclassique (et donc interdite), il doit être précisé que ce n'est pas le cas » (Ibid).

En particulier, Roemer affirme que Marx explique la baisse du taux de profit comme un phénomène macroéconomique résultant du comportement concurrentiel d'unités économiques atomisées : afin de maximiser leur profit individuel, les capitalistes substituent du capital constant au capital variable, ce qui conduit à une augmentation de la composition organique du capital, et donc à une chute du taux de profit. Roemer considère que cette théorie est un déterminisme technologique. Selon lui, le « dogmatisme » de la hausse de la composition organique du capital et de la baisse du taux de profit aurait empêché un développement créatif du marxisme. Reprenant les résultats d'Okishio (1961), il estime qu'en permettant une hausse du taux d'exploitation, le progrès technique parvient à surcompenser la hausse de la composition organique du capital et donc à contrecarrer la baisse du taux de profit. Par conséquent il serait impossible de considérer la baisse du taux de profit comme une caractéristique structurelle du capitalisme. L'approche microéconomique de Roemer semble ne pas considérer l'effet de la concurrence entre les entreprises sur le niveau du taux de profit, et à envisager que le taux d'exploitation peut augmenter à l'infini. Contrairement à Marx. Il affirme avoir « démontré ici que si le taux de profit diminue dans le cadre du capitalisme concurrentiel, ce doit être dû à une augmentation du salaire réel » (1981, p. 108). Il apparaît que cet aspect est l'un des rares éléments théoriques sur lequel tous les marxistes analytiques s'accordent globalement.

Une transformation de la théorie de l'exploitation. À partir de cette réfutation des fondements scientifiques de la théorie, Roemer privilégie les questions normatives. « J'ai choisi de me concentrer sur la question de l'équité, aux détriments d'une analyse de l'efficacité, parce que je crois que ce sont les perceptions et les idées sur la justice qui sont au cœur du soutien ou de l'opposition de la population envers un système économique » (1988, p. 3).

Ainsi, il s'est rapproché des théories radicales contemporaines en philosophie politique, tout en évacuant l'aspect scientifique et objectif de l'exploitation, qui chez Marx repose sur la théorie de la valeur travail. Ayant réfuté la théorie de la valeur travail il se trouve contraint de trouver un nouveau fondement à la théorie de la valeur travail, ce que nous constaterons dans un premier temps. Dans un deuxième, nous dégagerons la continuité de Cohen revendiquée par Roemer à travers le lien qu'il construit entre le matérialisme historique et sa théorie de l'exploitation.

L'exploitation sans travail. Roemer a élaboré une théorie générale de l'exploitation, dans laquelle la théorie de l'exploitation capitaliste constitue un cas particulier. En distinguant échange de travail coercitif (esclavagisme, féodalisme) et échange de travail non coercitif (capitalisme, socialisme), il a étudié comment un processus d'exploitation est possible dans les deux cas. Sa théorie a notamment pour objectif d'expliquer ce qu'il considère comme un rapport d'exploitation dans les États dits socialistes - l'URSS et sa zone d'influence -, ce qui lui apparaît comme une anomalie dans la théorie marxiste. Ceci l'a conduit à énoncer que, pour obtenir une théorie de l'exploitation valide, il est nécessaire de relâcher l'hypothèse de propriété privée des moyens de production.

Ainsi, les causes institutionnelles de l'exploitation marxienne seraient l'existence de marchés concurrentiels et la propriété différentielle des moyens de production, plutôt que l'expropriation directe du travail. Dans ce cadre, un régime de marchés concurrentiels suffirait à produire exploitation et classes, sans nécessité d'un échange de travail. Sur les traces de Morishima, il a donc cherché à construire une théorie de l'exploitation indépendamment de la théorie de la valeur travail et a envisagé l'exploitation comme un processus d'optimisation. Dans une économie de subsistance, un agent est exploité s'il travaille plus de temps qu'il ne lui est socialement nécessaire pour produire un panier de subsistance, il est exploiteur s'il travaille moins de temps qu'il ne lui est socialement nécessaire pour le produire. Il démontre par la suite que l'exploitation existe dans le capitalisme, non pas structurellement, mais parce que les capitalistes travaillent moins que le temps de travail socialement nécessaire, alors que les ouvriers et les paysans travaillent plus que le temps de travail socialement nécessaire. Il peut alors exister une exploitation sans échange de travail, ni accumulation de richesses, ni production de surplus, ni transfert de plus-value, ni rapport de classe.

Une mention spéciale doit être accordée à l'énoncé et la défense du matérialisme historique.

Pour Roemer, la question de l'exploitation repose sur un processus d'optimisation, de façon à ce qu'elle soit déterminée de façon endogène. Les agents étant dotés de façon différentielle en force de travail, il serait possible d'une part que des producteurs matériellement aisés soient exploités, si par exemple leur force de travail est relativement riche et bien rémunérée mais pas à hauteur de la valeur des marchandises incorporées dans leur travail, d'autre part que des producteurs matériellement peu aisés soient exploiteurs pour la raison inverse. L'existence d'une telle possibilité réfuterait la corrélation entre exploitation et richesse et, au lieu d'un rapport immanent entre classe et exploitation, il s'agit d'un théorème devant être prouvé, le « Principe de Correspondance Classe - Exploitation » : ceux qui optimisent en vendant leur force de travail sont exploités, ceux qui optimisent en embauchant de la force de travail sont exploiteurs.

« Notre formulation de l'exploitation capitaliste en termes de théorie des jeux est incontestablement supérieure à la formulation marxienne en termes de plus-value : elle est indépendante de la théorie de la valeur travail » (1982a, p. 20) [10].

L'exploitation est donc conditionnée par la dotation initiale en rapports de propriété. Cette approche lui permet de déboucher sur le théorème de l'isomorphisme, où le marché du capital (« île du marché du crédit ») possède les mêmes fonctions que le marché du travail (« île du marché du travail »). Le créancier est assimilé au capitaliste et le débiteur au prolétaire et les rapports d'exploitation sont équivalents entre les deux marchés. Ils peuvent exister par l'intermédiaire de l'échange de marchandises, et des classes peuvent aussi bien exister sur un marché du crédit que sur un marché du travail. Il suffit que la coercition se situe au niveau des rapports de propriété plutôt qu'au niveau des rapports de production, qui seraient d'une importance secondaire.

Exploitation et matérialisme historique. Roemer revendique explicitement la continuité de Cohen et il a cherché à établir une correspondance entre le matérialisme historique et la théorie de l'exploitation qu'il défend : « Par chance, la période récente a connu une renaissance du travail analytique sur le matérialisme historique ; une mention spéciale doit être accordée à l'énoncé et la défense du matérialisme historique d'une incroyable clarté par Cohen » (Idem, p. 54).

Acceptant l'hypothèse selon laquelle le développement économique est lié à la nature des rapports de production, il associe une forme spécifique d'exploitation à chaque mode de production. Il conceptualise la notion d'exploitation socialement nécessaire et applique son modèle à différentes formes d'exploitation, à savoir l'exploitation féodale, l'exploitation capitaliste et l'exploitation socialiste, et il énonce plusieurs spécifications des règles de retrait, correspondant à chaque forme d'exploitation. « Toute transition révolutionnaire remplit la tâche historique d'éliminer la forme associée d'exploitation » (Ibid.,-p. 21) et l'élimination du capitalisme est une condition nécessaire mais non suffisante au « libre développement de chacun (...) condition du libre développement de tous » (Marx, 1986, p. 88). L'établissement du communisme éliminera l'exploitation socialiste vers l'établissement de la règle « à chacun selon ses besoins » (Marx, 1972, p. 32). De la sorte, aucune raison objective ne pousse à privilégier le travail comme numéraire, et la raison immédiate est le lien avec le matérialisme historique, qui énonce que l'histoire est une succession de luttes de classes.

« Il est certain que le matérialisme historique nous pousse à construire une théorie qui considère que les peuples sont exploités, et non le maïs, comme programme de recherche plus efficace » (Roemer, 1982a, p. 284).

L'œuvre de Roemer permet de dégager l'existence d'une profonde divergence entre le marxisme analytique et la théorie économique radicale, dans la mesure où il utilise massivement la théorie économique néoclassique, comme un instrument neutre, alors que les radicaux s'opposent à cette théorie, considérée comme idéologique. Compte tenu de la critique à laquelle a été soumise, au cours des années 60 et 70, la théorie néoclassique, présentée comme un outil obsolète, il nous semble surprenant que Roemer l'envisage comme un instrument puissant, en particulier pour une présentation du marxisme. Son faible contenu explicatif, l'incohérence conceptuelle de la théorie de l'équilibre général, l'existence de choix intransitifs, le caractère spécialisé de l'économie contemporaine empêchent la théorie néoclassique, en particulier la théorie de l'équilibre général, de fournir des fondements microéconomiques solides à la macroéconomie, et rendent problématique son utilisation par Roemer. Ce dernier semble ne pas avoir connaissance de ce débat, qui a pourtant précédé la naissance du marxisme analytique. Il est vrai qu'il a ouvert la voie à l'utilisation de la théorie néoclassique par des auteurs radicaux - voir Lee et Keen, 2004 -mais il ne s'agit pas d'un phénomène général. Nombreux radicaux, comme ceux regroupés au sein de la Structure sociale d'accumulation, s'y opposent.

Les classes de Wright : sous l'influence de Roemer. Wright s'appuie explicitement sur les travaux de Roemer, principalement A General Theory of'Exploitation and Class, et il reformule la théorie marxienne des classes sociales sur des fondements similaires. Nous constaterons dans un premier temps comment Wright adapte la théorie à l'évolution contemporaine du capitalisme à travers les positions de classe contradictoires. Dans un deuxième temps, nous dégagerons l'énoncé selon lequel la théorie proposée par Wright emprunte à d'autres paradigmes.

Théorisation des positions de classe contradictoires. La mutation de la structure de classe au cours des années 80 a été théorisée par Wright (1985a) comme l'apparition de positions de classe contradictoires. Pour cet auteur, qui caractérise son approche de « néomarxiste » (1985b, p. 231), l'existence de positions de classe contradictoires obscurcit les rapports de classe et d'exploitation, et dégage la possibilité d'existence de formes d'exploitation non capitalistes. Son objectif est de spécifier et rendre opérationnel le concept de classe dans la théorie marxiste. Il tente de se situer entre d'une part l'économisme et l'essentialisme de la soi-disant orthodoxie marxienne, et d'autre part le relativisme et le subjectivisme de nombreux critiques du marxisme. Il considère que la conception essentialiste d'un prolétariat authentiquement révolutionnaire socialiste, déterminé par des positions économiques de classe, se heurte au constat que la majorité de la classe ouvrière dévie de ce schéma. Il estime que la définition des classes sur la base exclusive des rapports sociaux de production ne fournit pas une base adéquate à la définition de classes spécifiques dans telle ou telle organisation sociale de la production, dans la mesure où elle tendrait vers un économisme et un réductionnisme de classe.

Roemer et Elster sont deux des auteurs les plus influents du marxisme analytique.

Wright ne prétend pas présenter l'énoncé marxiste mais juste un énoncé possible dans la tradition marxiste. Il conserve le critère fondamental selon lequel la différence entre les structures de classe se fonde sur les mécanismes d'appropriation du surplus. Le critère de détermination de la structure sociale prend la forme des rapports d'exploitation qui par nature génèrent un ensemble d'intérêts contradictoires. Afin de spécifier la façon par laquelle les rapports constituent le mécanisme d'exploitation, il dégage trois dimensions essentielles et interdépendantes des rapports de production : le contrôle sur le capital monétaire (l'investissement), le contrôle sur le capital physique (les moyens de production) et le contrôle sur le travail (le processus de production). Il affirme que le mécanisme capitaliste d'exploitation repose sur l'exclusion des travailleurs de ces trois rapports et leur monopolisation par les capitalistes. Les positions de classe sont fondées sur des critères empiriques et l'exploitation capitaliste est la combinaison de ces trois dimensions. À un niveau plus concret, le mode de production capitaliste pur étant une abstraction non immédiatement opérationnelle, les trois dimensions précédemment énoncées ne coïncidant pas nécessairement, il existerait des « positions de classe contradictoires entre la bourgeoisie et le prolétariat » (Wright, 1985a, p. 97) dont les principales sont les suivantes :

  • Les cadres se situent entre la classe ouvrière et la classe capitaliste ; ils contrôlent les travailleurs et une partie des moyens de production, mais ne contrôlent pas le processus d'accumulation.
  • Les employeurs de petites et moyennes entreprises se situent entre la petite bourgeoisie et la classe capitaliste ; ils contrôlent le processus de production et possèdent les moyens de production, mais ne contrôlent pas le processus d'accumulation.
  • Les salariés semi-autonomes, comme les ingénieurs, se situent entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie ; ils contrôlent seulement certains aspects du processus de production.

Toutes les fonctions du capital ne sont pas réalisées par les capitalistes et les classes précédemment décrites sont contradictoires plutôt qu'intermédiaires car elles sont situées dans deux classes à la fois et partagent les intérêts de chacune, d'où leur rôle ambigu dans la lutte des classes.

Classes et professions : entre Marx et Weber. Wright distingue les professions, définies comme des positions au sein des rapports techniques de production, des classes, définies comme des positions au sein des rapports sociaux de production, et les organisations capitalistes sont structurées par des rapports sociaux et des rapports techniques. Classes et professions occupent des espaces théoriques fondamentalement distincts. L'objet de sa recherche est d'étudier le rapport empirique entre ces deux éléments en vue d'élaborer un rapport conceptuel entre classe et profession, et de tenter de dégager ce lien à travers le concept d'organisation. Les catégories socioprofessionnelles les plus larges comportent des éléments de classe hétérogènes, et les distributions professionnelles sont variées selon les classes. Les classes et les professions sont donc des aspects qualitativement différents dans la structure sociale.

Wright prétend présenter un modèle dialectique, et non seulement structuraliste, dans la mesure où la lutte des classes peut transformer les conditions de sa propre détermination. Il semble plutôt s'agir d'un marxisme sociologisé, et il est possible de parler d'une logique néowébérienne de stratification sociale. Il partage avec Weber la notion des « "chances de vie" de l'individu, trajectoire globale des possibilités rencontrées par les individus tout au long du cycle de vie » (Wright, 1985a, p. 144). Une telle approche s'inspire également de celle de Nicos Poulantzas, pour qui les classes désignent exclusivement des rapports d'exploitation et de domination, la classe ouvrière étant restreinte au travail productif manuel sans responsabilité. Pour Poulantzas (1974), comme pour Nicolaus (1967) ou pour Urry (1973), la détermination des classes est structurelle et les intérêts de classe sont objectivés. La forme de la lutte de classes est déterminée par des rapports économiques, idéologiques et politiques d'une situation historique particulière. Une différenciation des niveaux économique, idéologique et politique le conduit à établir des catégories taxonomiques permettant d'élaborer une terminologie, afin de distinguer des positions de classes dans leur rapport au pouvoir.

Elster : une interprétation de Marx en termes d'individualisme méthodologique. Roemer et Elster sont deux des auteurs les plus influents du marxisme analytique, à l'origine des principales innovations théoriques. Tous deux inspirés par l'œuvre de Cohen, ils ont cherché à adapter le marxisme aux outils dominants, respectivement en science économique (théorie néoclassique) et en sciences sociales (individualisme méthodologique). Il serait abusif de réduire le marxisme analytique à ces deux auteurs, mais ils représentent le tournant le plus abouti de cette réorientation du corpus méthodologique marxien. Elster peut être considéré comme le troisième initiateur du marxisme analytique. Alors que Cohen présente une défense du matérialisme historique, qu'il critique - nous le verrons dans un premier temps -, que Roemer élabore une reconstruction de la théorie de l'exploitation, Elster propose une interprétation et une critique sans concession de chacun des aspects de l'œuvre de Marx - ce que nous verrons dans un deuxième temps.

Une critique particulière de l'explication fonctionnelle au sein du marxisme analytique. Des divergences ont opposé Elster et Cohen sur des questions méthodologiques, notamment un débat entre individualisme méthodologique et explication fonctionnelle, mais elles se situent dans le cadre délimité de la philosophie analytique. C'est dans ce contexte que s'est engagée une riche discussion entre ces deux auteurs, entre une défense par Cohen de l'explication fonctionnelle pour le matérialisme historique (Cohen, 1980, 1982) et un plaidoyer par Elster en faveur de l'individualisme méthodologique en général et de son application au marxisme en particulier (Elster, 1980,1982).

La problématique de ce débat peut être formulée de la manière suivante : pour articuler le marxisme, et le matérialisme historique en particulier, dans le cadre de la philosophie analytique et du positivisme logique, quelle est la méthode appropriée ? Se fixant pour objectif de se situer dans un cadre marxiste, Cohen s'approprie l'explication fonctionnelle et l'utilise pour défendre la théorie de l'histoire de Marx. À l'inverse, Elster présente sa critique de l'explication fonctionnelle comme une critique du marxisme. Il condamne le fonctionnalisme comme étant une caractéristique de « l'ineptie des choix méthodologiques de Marx et du marxisme » (1985, p. 627), et le matérialisme historique est qualifié de conception technologique de l'histoire, de théorie désincarnée. Il lui reproche « de n'avoir pas intégré la lutte des classes et le développement des forces productives (...) On ne trouve pas trace d'un mécanisme par lequel la lutte des classes encourage l'essor des forces productives » (1989, p. 429). Il envisage la contradiction entre forces productives et rapports de production comme une contradiction parmi d'autres ; le danger d'une interprétation superficielle du matérialisme historique serait de penser que les rapports de production disparaissent automatiquement à partir du moment où ils sont obsolètes et sont remplacés par de nouveaux rapports sans lutte sociale ou politique.

D'une part, Cohen a effectué une analyse interne du matérialisme historique, en recherchant un mode explicatif pouvant lui correspondre. Hors matérialisme dialectique, il a eu besoin de l'explication fonctionnelle pour éviter l'incohérence. D'autre part, Elster a élaboré une critique externe, semblant assimiler explication fonctionnelle et matérialisme dialectique - on trouve cet amalgame chez Lange (1962) -, fonctionnalisme et hégélianisme, auxquels il oppose individualisme méthodologique, explication intentionnelle et théorie des jeux. Il considère que l'explication fonctionnelle est arbitraire, n'importe quoi pouvant être invoqué pour justifier le capitalisme ou l'existence d'un avenir communiste, ambiguë sur la distinction entre court terme et long terme, et surtout incohérente en l'absence d'un acteur intentionnel pouvant justifier les effets positifs à long terme.

Il prête à Cohen une vision téléologique de l'histoire, lui reproche son manque de clarté - notamment une confusion entre forces productives et rapports de production. Il évoque un « embrouillamini conceptuel » (1989, p. 404), en ce que le matérialisme historique présente à la fois une explication téléologique (les rapports de production non productifs disparaissent) et une explication causale (les forces productives sont la cause des rapports de production). Par exemple, Marx célébrait le capitalisme comme agent inconscient du progrès historique et suggérait un mécanisme à ce progrès - la poursuite des intérêts particuliers - mais serait incapable d'expliquer les raisons de la coïncidence entre intérêt individuel et progrès historique. Il n'aurait fait que remplacer le Dieu de Leibniz et l'Esprit de Hegel par l'Humanité. C'est pourquoi Elster évoque « des intentions désincarnées, des actions en quête d'acteur, des verbes sans sujet » (Idem, p. 157). Il reproche à Marx de ne pas avoir expliqué le rôle médiateur de la lutte de classes dans la contradiction entre forces productives et rapports de production et, pour cette raison, estime nécessaire une réflexion sur les fondements micro de l'action collective.

C'est dans ce contexte que Cohen soutient qu'il « n'est pas impossible de suggérer que le matérialisme historique est à son étape lamarckienne » (1980, p. 134), et Elster de commenter : « Si Marx fut le Buffon du marxisme, Cohen est son Lamarck ; attendons le Darwin » (1981, p. 754). Il accuse la position de Cohen d'être primitive en termes de philosophie des sciences, la qualifie de vérificationnisme naïf, à l'image du Cercle de Vienne, alors que lui-même serait plus proche d'une position poppérienne consistant à rechercher des infirmations. De fait, il conclut que le marxisme n'est pas scientifique car non réfutable. On peut ainsi dégager, parmi les marxistes analytiques, une approche postpositiviste autour d'Elster, et une approche postalthussérienne autour de Cohen.

Au terme de ce débat, Cohen articulait le matérialisme historique par une explication causale fonctionnelle non intentionnelle, et Elster admettait que l'individualisme méthodologique et l'explication fonctionnelle ne sont pas nécessairement incompatibles, à condition d'attribuer des mécanismes implicites à celle-ci afin d'expliquer pourquoi des événements particuliers ont lieu. Ainsi disparaît l'opposition entre explication causale et explication fonctionnelle, la seconde étant un sous-ensemble de la première. Il est donc possible d'affirmer qu'Elster et Cohen adoptent la même approche, mais avec une différente forme de spécification.

Une critique générale de l'œuvre de Marx. Dans son ouvrage majeur, Karl Marx, une interprétation analytique, publié pour la première fois sous le titre de Making Sense of Marx, Elster fait une analyse critique, qui se veut exhaustive, de l'œuvre de Marx. Sa lecture présente l'originalité de tester cette œuvre avec les outils de la théorie du choix rationnel. L'individu est au cœur de l'analyse. Il est troublant de constater qu'Elster ne procède pas à une lecture de Marx mais à une interprétation ; il procède surtout par allusions : Marx « voulait dire », « on peut déduire cette idée », « Marx songe de toute évidence », « ce que Marx avait à l'esprit »... (Elster, 1989, respectivement pp. 338, 352, 353, 364). Ainsi, sur des fondements méthodologiques similaires à ceux utilisés par Roemer, et en revendiquant explicitement la continuité de Cohen - « maintes idées que je crois de mon cru sont en réalité nées en sa compagnie » (Idem, p. 14) -, Elster a réalisé une critique systématique de l'ensemble de l'œuvre de Marx, à la lumière des principes de l'individualisme méthodologique. Il décompose la théorie de Marx en une théorie économique et une théorie de l'histoire, elle-même dissociée en une théorie de l'histoire économique (relation entre forces productives et rapports de production) et une théorie de la lutte de classes. Il critique la théorie économique de Marx, pour des raisons similaires à celles de Roemer - « j'en conclus que la présence de travail véritablement et irréductiblement hétérogène constitue une pierre d'achoppement de taille pour l'économie marxienne » (Elster, 1989, p. 186) - et rejette le matérialisme historique comme holiste - « le progrès en sciences sociales ne passe pas par la construction de théories générales telles que le matérialisme historique » (1990, p. 2).

Elster a réalisé une critique systématique de l'ensemble de l'œuvre de Marx.

Quant à la lutte des classes, il considère que seule la théorie des jeux est en mesure d'en expliquer les mouvements. Elster semble avoir poussé la logique de reconstruction analytique de l'œuvre de Marx jusqu'au point où l'ensemble des éléments théoriques marxiens sont transformés en leur contraire.

Il prête au marxisme « un hégélianisme superficiel, un scientisme naïf, un manque de falsifiabilité et une forte préférence pour la supposition par rapport à l'argumentation » (1989, p. 14) et considère que la principale contribution de Marx à la méthodologie des sciences sociales est l'idée générale des conséquences non intentionnelles d'actes intentionnels, c'est-à-dire les effets émergents. « Il est de peu d'importance qu'on désigne cette méthode du nom de dialectique » (Idem, p. 78). Il refuse de considérer la méthodologie marxiste comme un ensemble homogène, il estime que Marx a utilisé plusieurs modes d'explication, et qu'une partie de ses travaux se fonde sur l'individualisme méthodologique, notamment la théorie des crises exposée dans le tome 3 du Capital. Il affirme que Marx était antitéléologique sur cet aspect, et il estime que Marx a également eu recours à l'explication fonctionnelle, en particulier dans sa philosophie de l'histoire, comme nous l'avons évoqué précédemment, et il aurait été téléologique sur ce point.

De toute évidence, Elster porte la conclusion suivante : « Il n'est plus possible aujourd'hui, moralement ou intellectuellement, d'être marxiste au sens traditionnel » (Ibid., p. 711). Il semble alors qu'il a réfuté sa propre interprétation de Marx et sa théorie présente des similitudes frappantes avec la théorie économique non radicale : il utilise les instruments de l'orthodoxie afin de produire une analyse dont le contenu pourrait correspondre à la théorie radicale, mais il est difficile d'affirmer qu'il y parvient. Son utilisation de la théorie du choix rationnel pour analyser l'œuvre de Marx est partie intégrante du marxisme de choix rationnel.

Le marxisme de choix rationnel : une rencontre improbable. Le marxisme de choix rationnel, avec notamment Roemer, Elster et Przeworski, se fixe pour objectif d'utiliser la théorie du choix rationnel, traditionnellement employée pour justifier le capitalisme, comme un outil de critique anticapitaliste. Une telle démarche a été comparée par Carling à celle adoptée par Marx : « N'est-ce pas ce qu'a fait Marx dans Le Capital en subvertissant l'économie politique classique de son époque pour en tirer des conclusions anticapitalistes ? » (1990, p. 107)

Cohen dépassé par la théorie des jeux. De nombreux critiques de Cohen parmi les marxistes analytiques ont rejeté le matérialisme historique comme théorie générale de l'histoire. Toutefois l'hypothèse de rationalité qu'il proposait est suffisamment générale pour avoir servi de justification au marxisme de choix rationnel. Ainsi, beaucoup se sont tournés vers une analyse du mode de production capitaliste, en particulier de la formation et de l'action des classes, ce terrain-là étant propice à l'utilisation de la théorie des jeux.

« Les questions-clés du matérialisme historique doivent faire référence aux formes spécifiques de la lutte de classes, et (...) une compréhension de telles luttes est apportée par la théorie des jeux » (Roemer, 1982b, p. 513).

Nous tenons à préciser que le marxisme de choix rationnel n'est pas équivalent au marxisme analytique [11], mais qu'il s'agit d'un sous-ensemble majeur du marxisme analytique. Cette confusion peut s'expliquer par le fait que le terme « marxisme analytique » n'est apparu qu'avec l'établissement des fondements du marxisme de choix rationnel. C'est notamment contre l'utopie et l'irresponsabilité attribuées par Elster et Roemer au marxisme orthodoxe des IIe et IIIe Internationales que fut élaboré le marxisme de choix rationnel. Ils lui reprochent sa méthode dialectique, et le collectivisme méthodologique et le fonctionnalisme qu'ils lui attribuent et qui seraient empruntés à Hegel. Le collectivisme méthodologique donnerait une indépendance ontologique aux sujets collectifs, des lois de développement ayant une importance explicative supérieure à celle des individus, ce qui correspondrait à une intentionnalité désincarnée, à une téléologie. Au-delà d'Althusser, ils condamnent farouchement le renversement hégélien et considèrent que la logique formelle est violée par la logique dialectique.

La combinaison de la neutralité méthodologique que revendique la philosophie analytique et des lacunes octroyées à l'explication fonctionnelle peut aboutir à la recherche de fondements microéconomiques pour le marxisme. Au lieu d'une interaction dialectique entre les individus et la société, le marxisme de choix rationnel accorde une primauté explicative aux individus. À travers le marxisme de choix rationnel, le marxisme est privé de son objectif, qui est de comprendre le fonctionnement social dans ses déterminants historiques. Toutefois, il peut être considéré comme un effet émergent de la défense analytique de Cohen. Dans ses premiers travaux, celui-ci est incontestablement un défenseur du matérialisme historique, un opposant à la théorie néoclassique, et il n'avait aucune intention de servir de modèle au marxisme de choix rationnel, mais les limites de son élaboration résident dans ses présupposés méthodologiques, dont il n'imagine vraisemblablement pas les conséquences. En laissant des brèches dans son explication, notamment en ne justifiant pas suffisamment la Thèse du Développement, il s'est exposé à l'accusation de déterminisme technologique et a permis à ses détracteurs d'assimiler ses manques à des lacunes propres au marxisme.

Une place centrale à l'acteur individuel. La théorie des jeux est pour Elster et les marxistes de choix rationnel nécessaire au marxisme en ce qu'elle seule serait en mesure d'expliquer les mouvements de la lutte de classes. Contrairement à Cohen qui envisage la lutte des classes comme l'expression de l'interaction entre forces productives et rapports de production, ils ne donnent de primauté explicative qu'aux actions des agents individuels. Une telle approche peut être considérée comme « une innovation révolutionnaire dans la méthode marxiste » (Przeworski, 1982, p. 306). « Ce » marxisme s'articule autour de l'hypothèse selon laquelle une partie des travaux de Marx, principalement celui de la « maturité », se fonde sur les principes de l'individualisme méthodologique. La théorie des jeux est utilisée pour analyser les processus d'interaction sociale : un état social donné dépend des choix individuels, les actions individuelles ne sont pas entièrement déterminées par une structure sociale, les individus choisissent les actions menant aux meilleurs résultats et les individus considèrent les autres individus comme des acteurs rationnels.

« Si Mrs Jones devient ouvrier, ce n'est pas parce qu'elle a été dirigée de la sorte par une norme internalisée ; elle devient ouvrier parce qu'elle a choisi de devenir ouvrier. Telle est la révolution apportée par Roemer dans le concept marxiste de classe » (Idem, pp. 309-310).

L'acteur rationnel constitue une structure incarnée, en ce qu'il représenterait les lois de l'histoire universelle, la logique transhistorique du développement. En termes de matérialisme historique, le féodalisme était une entrave au développement des forces productives en ce qu'il décourageait la prise d'initiative individuelle, alors que le capitalisme, dans une logique de concurrence, conduit à la spécialisation, l'innovation, l'accumulation.

Le marxisme est privé de son objectif, qui est de comprendre le fonctionnement social dans ses déterminants historiques.

Les résultats du marxisme de choix rationnel sont relativement importants : le matérialisme dialectique est remplacé par l'individualisme méthodologique et l'économie néoclassique, la théorie de la valeur travail est inadaptée à l'exploitation, les rapports de production sont inadaptés à la formation de classe et les intérêts des capitalistes peuvent être compatibles avec ceux de la classe ouvrière. Il nous semble qu'avec le marxisme de choix rationnel, les marxistes analytiques ont définitivement franchi la frontière entre la théorie radicale et la théorie non radicale en poussant Marx dans le champ non radical, et la théorie de Marx a largement perdu son caractère subversif.

Un marxisme réformiste. Dans ce contexte intellectuel marqué par la domination de la théorie du choix rationnel, nombre de marxistes analytiques en sont venus à envisager la question sous l'angle des perspectives politiques ouvertes par le marxisme. Le premier d'entre eux est Adam Przeworski, pour qui si la transition vers le socialisme conduit à un détérioration, y compris temporaire, des conditions matérielles des travailleurs, et si les travailleurs peuvent améliorer ces conditions en coopérant avec les capitalistes, la perspective socialiste ne peut pas résulter des intérêts matériels des travailleurs.

« Un capitalisme se développant de façon rigoureuse, et dans lequel les travailleurs peuvent raisonnablement espérer bénéficier de l'exploitation passée, est toujours un second best à la fois pour les travailleurs et pour les capitalistes. C'est précisément là que se situe la lutte pour l'amélioration des conditions matérielles sous le capitalisme. Ce n'est pas une lutte pour le socialisme » (Przeworski, 1980, p. 146).

De plus, les développements de Wright sur les positions de classe contradictoires conduisent à obscurcir la distinction entre exploiteurs et exploités, entre capitalisme et socialisme, ce qui le conduit à défendre la proposition d'une coopération entre classes sociales. « L'objectif pratique de la lutte de classes n'est pas de détruire la classe capitaliste, mais de créer un compromis durable avec le capital (...) Pour établir un compromis de classe, les travailleurs doivent être capables de fournir à la bourgeoisie une main-d'œuvre bien coordonnée et disciplinée » (Wright, 1997, p. 114-115).

Il serait alors possible d'abolir l'exploitation capitaliste au sein même d'une économie de marché, d'où le développement d'un intérêt certain des marxistes analytiques pour le socialisme de marché [12].

« Un socialisme entièrement dépourvu de marché n'est pas une forme d'économie stable et appropriée et, dans tous les cas, il est improbable qu'il soit compatible avec des institutions démocratiques » (Idem, p. 103).

Enfin, nous pouvons remarquer que, sur les fondements théoriques proposés Wright et Roemer, avec de nouvelles divisions de classe, Philippe Van Parijs (1987) a proposé l'hypothèse selon laquelle la lutte de classes s'est déplacée, et elle aurait dorénavant lieu entre d'une part les employés stables et d'autre part les chômeurs et les employés précaires.

Conclusion. Avec la parution de Karl Marx's Theory of History :A Defence, Cohen est à l'origine d'une innovation majeure dans le débat méthodologique autour de l'œuvre de Marx, au sens où il a proposé une lecture d'un aspect de cette œuvre à l'aide des outils de la philosophie analytique et du positivisme logique. En présentant une interprétation non dialectique du matérialisme historique, il a cherché à briser le lien unissant marxisme et hégélianisme. L'œuvre de Marx fragmentée, le matérialisme historique fut étudié indépendamment des autres éléments du corpus théorique. Cette œuvre a donné lieu, sur le même mode, à une série de débats portant sur d'autres aspects de l'œuvre de Marx, autour d'un ensemble d'auteurs regroupés dans l'école du marxisme analytique, unifiés non pas par un ensemble d'énoncés théoriques, mais par des principes épistémologiques non dialectiques. Ainsi, les deux auteurs les plus avancés de ce tournant méthodologique, Roemer et Elster, ont reconstruit le marxisme sur les fondements de l'individualisme méthodologique, et posé les fondements du marxisme de choix rationnel.

Par la suite, Cohen a été conduit à renoncer à la plupart de ses propositions théoriques : il a rejeté le matérialisme historique pour son incompatibilité, d'une part avec l'anthropologie philosophique marxienne, d'autre part avec la préservation de l'environnement ; il a abandonné le matérialisme pour lui préférer des préoccupations normatives ; il a estimé que la modification de la structure de classe empêche la classe ouvrière d'être porteuse du changement social ; il a jugé que la chute de l'URSS a constitué un échec pour la possibilité d'une alternative socialiste au capitalisme.

Les résultats auxquels est parvenue cette école à la fin des années 80 sont notamment l'établissement de l'incohérence conceptuelle du matérialisme historique, de l'échec de la théorie de la valeur travail et de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Le marxisme se trouve réduit à une théorie de la justice sociale : « Il n'est pas évident de trouver des différences entre les marxistes analytiques et des philosophes non marxistes tels que Dworkin, Rawls et Sen » (Roemer, 1986, p. 191). En complément à la théorie des jeux, les discussions s'articulèrent autour de questions normatives afin d'énoncer la supériorité du socialisme sur le capitalisme.

Ainsi, en partant d'une tentative de renouveler le marxisme, le marxisme analytique aboutit à une théorie de la justice sociale. La séparation entre scientifique et normatif déjà esquissée par Cohen dans son premier ouvrage et le contexte historique, se prêtant à une assimilation entre la disparition de l'Union soviétique et une mort du marxisme, ont ouvert la voie à des questions normatives. Cette irruption du normatif chez Cohen fut théorisée dans ses deux derniers ouvrages (1995 et 1999). Le marxisme analytique, une étude de l'œuvre de Marx avec des instruments méthodologiques non marxistes, est parvenu à la conclusion selon laquelle cette œuvre est scientifiquement déficiente. Faute d'interroger les outils qu'ils utilisent - philosophie analytique, positivisme logique, individualisme méthodologique, équilibre général -, les marxistes analytiques ont postulé qu'ils sont efficaces et que le marxisme doit être séparé de sa méthode, et la justification de telles prémices reste à fournir. Toutefois, il nous semble possible d'affirmer que l'œuvre de Marx ne peut pas survivre sans raisonnement dialectique.


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