OTAN : Une légitimité en question

Publié le par Mahi Ahmed

OTAN : Une légitimité en question

Colloque organisé par la Fondation Gabriel Péri, en partenariat avec l'Institut de documentation et de recherches sur la paix (IDRP) et la revue Recherches Internationales.

Vendredi 6 juin 2008, 9h-18h, Hôtel Campanile, 62-64, avenue Jean Lolive - Pantin (93)


Le futur d'une organisation comme l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique-Nord) suscite naturellement questionnements et controverses. Créée en 1949, dans des conditions internationales bien spécifiques, l'Alliance a tendu depuis la fin de la guerre froide, à s'adapter aux nouvelles réalités du monde. En 1991, puis en 1999, de nouveaux concepts stratégiques ont été élaborés, l'Organisation s'est élargie à de nouveaux Etats pour compter 28 membres à l'issue du sommet de Bucarest qui s'est tenu du 2 au 4 avril 2008.

Pour la première fois, l'Otan s'est impliquée dans des opérations militaires, dans les Balkans, et hors zone initiale de « compétences », en Afghanistan. Pour autant, de cette nouvelle dynamique, heurtée et contradictoire, ne se dégage pas une vision claire et précise du rôle que l'Alliance serait en mesure de jouer ces prochaines années.

Répondra-t-elle demain aux enjeux du monde contemporain ? Tributaire des oscillations de la politique américaine, est-elle susceptible de devenir un opérateur stratégique central et pertinent de gestion des crises ? On sait les Européens divisés sur la question. On sait également qu'une telle ambition suscite de sérieuses oppositions dans le monde.

Au regard du partenariat euro-américain, quels types de relations l'Union européenne peut-elle nouer avec l'Otan ? Complémentarité ou autonomie ?

Ces questions, opportunes, se posent à la veille du sommet du "soixantième" de l'Organisation qui aura lieu en 2009 et où devrait s'élaborer un nouveau concept stratégique, déterminant la finalité de l'Otan.

L'évolution et le devenir de l'Otan fournissent ainsi matières à de larges débats auquel se propose de contribuer ce colloque.

 

 

 

 

Allocution d'ouverture au colloque

par Robert Hue

Président de la fondation Gabriel Péri, sénateur-Maire du Val d'Oise, vice-président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, ancien secrétaire national du Parti communiste français.

 

 

L'Organisation du traité de l'atlantique nord a été créée dans le contexte de la guerre froide par les Etats-Unis qui voulaient se donner les moyens d'endiguer la puissance soviétique. Depuis l'effondrement de l'URSS et la dissolution du pacte de Varsovie, sa justification historique n'est plus ; elle est mise en question, dans sa légitimité et en tant que réponse pertinente aux enjeux de sécurité contemporains, dans un monde qui répond à une nouvelle configuration géopolitique, la multipolarité, et qui fait face à de nouveaux types de conflits ou de menaces.

L'Otan, puissance militaire incontestable car s'articulant sur le complexe militaro-industriel des Etats-Unis, est présentée depuis la guerre dans les Balkans, où l'ONU en a fait une force d'intervention, comme incontournable. Cependant, elle sert d'abord les objectifs stratégiques et militaires des Etats-Unis et pose d'importantes limites au développement d'une autre vision du monde et des relations internationales où domineraient la force de la diplomatie, de l'action civile, humanitaire et de développement - tel que tendent à le faire prévaloir des Etats-membres de l'Union européenne comme la France, l'Allemagne, le Luxembourg, la Belgique. L'Otan est en difficulté, car l'intervention militaire ne constitue pas une politique de gestion des crises et de leur résolution. Le cas afghan en est l'expression directe. Les forces américaines peinent à contrôler les activités militaires des insurgés sur plus de 1000 kilomètres de frontières avec le Pakistan, pays qui n'a par ailleurs fait l'objet d'aucune discussion lors du dernier sommet de Bucarest alors qu'il est la clé de voûte de la pacification de la zone.

Les Etats-Unis font face au sein de l'alliance, à une implication à géométrie variable des Etats membres, qui redoutent le bourbier afghan. La situation en dit long sur la crise que traverse l'Otan. Les moyens manquent. Les pays limitent l'engagement géographique de leurs troupes parce qu'ils redoutent la réaction de leur opinion, l'on ne voit plus très bien ce qui fait la cohésion de l'alliance militaire. Sur le champ de bataille, cela complique à l'extrême la conduite des opérations.

Ainsi, l'OTAN, elle seule, ne peut constituer le moyen d'assurer la sécurité du monde. Face à elle, les Nations unies ont une légitimité plus forte. Mais elles sont aussi sévèrement critiquées (absence de réforme rééquilibrant les rapports de force dans le monde multipolaire, manque cruel de moyens, problème de définition des mandats, crimes et délits commis par des casques bleus). Les efforts devraient ainsi se concentrer sur l'ONU.

L'émergence de l'Union européenne, comme puissance économique, et acteur politique sur la scène internationale, pourrait s'accompagner d'une relance de la défense européenne pour le moment encore embryonnaire - la présidence française européenne à partir de juillet, pourraient engager une dynamique en ce sens. Mais celle-ci ne peut se faire ni en soumission à l'Otan (la défense européenne ne peut assurer des tâches de sous-traitance de l'alliance), ni en confrontation avec elle, sinon elle est vouée à l'échec. Les pays de l'Europe centrale et orientale veulent adhérer à l'organisation de l'Alliance car cela leur apparaît comme une garantie d'appartenir au monde développé, au monde des puissants et de s'émanciper de l'attraction de la Russie.

Les contradictions au sein de l'Europe sont un défi à surmonter qui implique de penser la relation de l'Europe au monde comme force tranquille, ayant pour atout la diplomatie, la gestion politique des crises, et une politique extérieure favorisant le développement et la paix.

Maintenant, la question est la suivante : l'UE peut-elle prétendre à de telles ambitions d'acteur global sans industrie militaire, sans armée, sans complexe militaro-industriel... L'UE peut-elle être un acteur politique crédible sans défense communautaire ? On ne peut encourager la militarisation des relations internationales qui déboucherait sur une course aux dépenses militaires alors que d'autres secteurs manquent cruellement de moyens. Par ailleurs, le potentiel militaire des Etats-membres existent en France, en Grande Bretagne, notamment. La PESD accomplit déjà en l'état un certain nombre de missions de gestion des conflits et du post-conflit (au Liban, en RDC, au Tchad), elle a d'ailleurs un véritable savoir-faire, contrairement à l'Otan, dans les actions civilo-militaires (aspect humanitaire, formation de la police, etc.). Le nouveau partenariat Union européenne / Union africaine à travers l'EUFOR atteste de ce que peut mettre en œuvre l'UE en tant qu'acteur global. Bien sûr la coopération militaire n'est pas la panacée. La priorité devant toujours être le développement socio-économique, l'amélioration des conditions de vie des populations.

La stratégie européenne de sécurité définie en décembre 2003 par Javier Solana affirme ses principes : l'UE ne reconnaît pas la force pré-emptive et soumet tout recours à la force à l'autorisation des Nations unies. Son attention au multilatéralisme, aux solutions civiles et politiques est également très éloignée de la conception américaine. Pourtant, dans les faits, les interactions grandissantes entre les missions européennes et de l'Otan (inscrites à l'article 43 du traité de Lisbonne), le rapprochement de l'Alliance avec les pays arabes alliés des Etats-Unis, l'ouverture d'une base militaire française aux Emirats arabes unis pourraient nous engager vers une nouvelle doctrine de l'Otan, où la menace principale serait l'Iran. De telles évolutions présentent de nombreux dangers.

Mais, si des choix cruciaux ont été faits, d'autres options sont toujours possibles. Le Président Sarkozy a décidé d'engager la France et l'Union européenne sur la voix d'un rapprochement avec les Etats-Unis, voire d'un alignement sur la politique otanienne : la décision d'envoyer quelques 700 soldats supplémentaires en Afghanistan contre l'avis majoritaire des français et en organisant un débat sans vote, à la volée, afin d'y voir un semblant de démocratie, va en ce sens. Mais il ne faut pas oublier que les Etats-Unis ont dilapidé 127 milliards de dollars en 7 ans pour le résultat que l'on connaît en Afghanistan. Cette opération engagerait pour la France un surcoût estimé à 150 millions d'euros. La participation à l'Otan a donc un coût financier, en sus du coût humain, des soldats français des forces spéciales sous commandement américain sont morts, sans compter les victimes civiles des frappes de l'Otan effectuées en violation du droit international humanitaire (appelé aussi « lois de la guerre »), en raison de l'incapacité des parties impliquées dans le conflit à prendre les précautions nécessaires pour protéger la population civile.

Cette décision de la présidence française, qui va à l'encontre des objectifs affichés, ne permettra pas de trouver une solution politique et économique à la crise que connaît ce pays. Elle aura, au contraire, pour effet d'aggraver les tensions dans la région et de placer notre pays dans un guêpier militaire aux très lourdes conséquences. C'est un risque évident d'enlisement et d'engrenage dans une guerre aux objectifs flous, dans une région du monde terriblement sensible.

La France - et par extension, l'UE- ne saurait mettre en péril à travers ces stratégies hasardeuses, son savoir-faire en matière de diplomatie et les bonnes relations qu'elle a su tisser avec les pays du Proche et Moyen-Orient. Celles-ci sont un atout pour la diplomatie et l'action extérieure de l'Union européenne. Il est à craindre que la réintégration annoncée de notre pays dans les structures de commandement militaire d'une Alliance atlantique largement soumise aux Etats-Unis d'Amérique, réduise notre influence notamment dans la médiation avec les pays arabes.

Le résultat de l'élection présidentielle américaine en novembre prochain sera déterminant pour la politique étrangère américaine et donc les missions de l'Otan. Barak Obama a déclaré que s'il était élu, il s'engerait à restaurer l'image des Etats-Unis dans le monde et à redéfinir les priorités de leur engagement extérieur. Le sénateur de l'Illinois juge nécessaire de dialoguer avec les dirigeants iraniens, nord-coréens, ou cubains, et fait de cette approche le meilleur moyen d'influencer leurs politiques. Des méthodes qui ont les faveurs des élites diplomatiques et militaires en Europe. La crise iranienne et les risques réels de prolifération relancent en effet l'urgence d'une reprise des discussions sur le désarmement nucléaire.

La nouvelle présidence américaine en concertation avec l'UE, les pays émergents et le reste du monde pourraient donc être à l'initiative d'une refondation de la sécurité commune redonnant les moyens nécessaires aux Nations unis. Si McCain est élu, les Etats-Unis poursuivront-ils au contraire dans une politique de continuité avec celle des néoconservateurs et de G. W. Bush ? Par ailleurs, Obama a d'ores-et-déjà annoncé que la situation économique intérieure marquée par la crise financière impliquera de réduire drastiquement les dépenses militaires afin de réorienter les budgets vers l'éducation, la santé, notamment. Les incertitudes sont donc nombreuses.

Ces choix atlantistes peu justifiés soulèvent également des inquiétudes dans la mesure où ils fragilisent nos rapports stratégiques et nécessaires -notamment sur le dossier iranien-, avec des pays comme la Russie, particulièrement inquiet de la volonté américaine d'intégrer dans l'OTAN, l'Ukraine et la Géorgie et l'engagement unilatérale des Etats-Unis d'implanter des radars et un dispositif anti-missiles en Pologne et en Tchéquie. V. Poutine déclarait dans un entretien au monde lundi 2 juin : « Elargir l'OTAN, c'est ériger de nouvelles frontières en Europe, de nouveaux murs de Berlin, invisibles cette fois mais pas moins dangereux. La défiance mutuelle s'installe, c'est néfaste. » La « logique des blocs militaro-politiques », comme il dit, alimente les tensions.

La situation internationale est extrêmement difficile. Les tensions dans les régions du monde en conflit, s'amplifient et la politique étrangère de l'Union européenne, et donc de la France, a besoin de plus de cohérence, de plus de réalisme dans le monde tel qu'il est. Cette politique ne peut être à la remorque d'une vision occidentale et unilatérale atlantiste d'une autre époque. L'heure est de moins en moins -notamment avec les pays émergeants et l'Afrique- d'épouser des stratégies de rapport des forces ou de choc de civilisation mais plutôt de contribuer, de façon modeste, mais déterminante et utile à un monde multipolaire et multilatérale sans nostalgie ni prétention chimérique. Il nous faut discuter des moyens, des institutions, des stratégies et des politiques nécessaires pour atteindre cette ambition d'une paix globale.

 

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