Syndicalisme algérien :le troisième souffle !

Publié le par Mahi Ahmed

CONTRIBUTION

 

« Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas. C'est parce que nous n'osons pas que le choses sont difficiles. »

Syndicalisme algérien :le troisième souffle !

 

 

Une conférence débat sur le syndicalisme, déserté par les syndicats autonomes : cela s'est passé le 14 décembre 2006, à la Fondation Friedrich Ebert.

Ahmed Badaoui les avait pourtant invité à assister à ce qui était conçu comme un moment de réflexion et de construction solidaires. Il n'a  peu-être pas été entendu, ni compris ; ce qui nous mène tout naturellement à penser que le manque de solidarité commence par cette forme de surdité sociale ou politique, seule explication du déficit de communication que l'on enregistre aujourd'hui dans notre pays.

Une sorte de stérilité communicative, sur l'essentiel - et par la même, notre manière de vivre ensemble et de nous accommoder, ou pas, des formes de gouvernement qui nous sont faites.

Que les gouvernants ne trouvent pas la bonne longueur d'onde pour communiquer avec leur peuple, l' antienne est tellement connue qu'elle n'étonne plus personne ; mais que des gens du même bord, accrochés à la même galère, et estimés « ramer », dans le même sens, ne puissent trouver le temps de se rencontrer et de se parler des problèmes qui les préoccupent, est intriguant, pour ne pas dire choquant, à plus d'un titre.

 

Caporalisation de la société

 

On pourrait penser qu'il y a là une culture de l'autisme frisant l'irresponsabilité, tant elle joue en faveur du système au pouvoir, sans que celui ci ait déployé d'autre arsenal que ses sempiternels jouets favoris : division et redressement, carotte et bâton, bâillon et violon.

Les instruments de caporalisation de la société civile, médiatique, politique et syndicale étant connus et éprouvés par ceux qui ont encore la velléité d'opposer quelque résistance aux ukases des maitres en poste, il convient surtout de s'interroger sur les couacs récurrents de ce qu'il est convenu d'appeler la mouvance démo-républicaine.

 

Les couacs récurrents de la mouvance républicaine

 

Pour fixer les idées, disons que celle-ci est composée des partis et/ou mouvements politiques dits démocratiques, des syndicats dits autonomes, la mouvance UGTA ouverte au changement, du mouvement associatif d'essence républicaine et progressiste, et de la presse libre continuant à se battre malgré les entraves rencontrées.

Au regard de deux décennies de tentatives infructueuses, cette mouvance ne semble pas voir tiré toutes les leçons de ses rares et stériles essais. Et si, nouvelles rencontres il devait y avoir, c'est autour de cet échec, pas définitivement consommé, nous l'espérons, que la réflexion de toutes les composantes devra se focaliser. Car la faiblesse de nos analyses, due à une sorte de paresse intellectuelle ou, à l'incapacité de nous remettre en cause, et d'avoir sur nous mêmes un regard autocritique sans complaisance, peut expliquer le manque de progrès dans la voie de l'unification des forces.

 

De l'infantilisme politique

 

Au cours de la rencontre de jeudi 14 décembre 2006 des exposés forts intéressants sur l'histoire du syndicalisme algérien, ses forces et ses faiblesses, répertoriées dans le temps et cerné en ses étapes les plus apparentes et les plus significatives, et son état actuel, avec l'émergence des syndicats autonomes et de la lutte qu'ils mènent, mais en ordre dispersé ou pas suffisamment appuyé au plan des solidarités.

Et ce, du fait, que les idéologies partisanes sous jacentes, qui en inspirent l'organisation et l'action, ligotent toutes les initiatives syndicales de rassemblement et de convergence.

 

Le grand paradoxe est que tout le monde est conscient que seule l'union des forces démocratiques peut nous faire sortir de l'ornière et de l'enlisement actuel, mais que rares sont ceux qui tentent quelques propositions constructives, pour passer le gué. Et, lorsque ils le font, l'entreprise  est vite court circuitée par ceux là mêmes qui devraient la conforter, surtout s'ils n'ont pas eu le privilège de la présenter les premiers. C'est un aspect de l'infantilisme politique que nous vivons depuis très longtemps, sous les formes multiples mais concordantes, de « zaimisme »aigu qui fera incontestablement avorter toutes les tentatives de rassemblement, aussi louables fussent-elles.

 

Tout le monde parle également de nécessaires et indispensables convergences ; mais rares sont ceux qui sacrifient une partie de leur ego pour parvenir à tisser le lien politique dont a besoin toute entreprise de rassemblement des forces démocratiques.

 

Face à l'opacité que certains ont reproché, à juste titre, au pouvoir en place depuis l'indépendance, de quelle transparence pouvons nous nous enorgueillir, et quels chemins de lumière avons nous proposés, pour y faire échec ?

 

 
 
Délégitimer Octobre 88

 

Seul le peuple, sous la forme de révoltes et d'émeutes sporadiques, a su investir l'espace politique et social, et affirmer avec force, comme en octobre 88, son refus d'un système qui lui tournait le dos, en lui refusant l'accès aux droits et libertés les plus élémentaires, constitutionnellement reconnus.

Octobre 88 dont le pouvoir veut étouffer l'écho démocratique, en continuant à servir la daube « ali'amaresque » du « chahut de gamins » pour déconsidérer et délégitimer une révolte dont l'exigence fondamentale était de se faire entendre, par le seul moyen que le pouvoir était contraint d'entendre : investir la rue par la violence.

Aujourd'hui, comme l'a affirmé récemment Mohamed Benchicou, le pouvoir veut liquider ses comptes avec octobre 88, et en finir avec ses conquêtes :le pluralisme partisan, la presse libre, les syndicats autonomes qu'il a tenté de délégitimer et  de dévoyer par tous les moyens ; la carotte de la rente, ou la division par les voies ténébreuses de sulfureux redressements.

Lui faire entendre qu'il fallait compter avec l'expression du peuple et de ses revendications, comme il ne l'a pas fait avec le mouvement citoyen de Kabylie en 2001, accusé de séparatisme et d'obéissance à cette occulte « main de l'étranger » que des gouvernants désemparés appellent toujours à la rescousse, lorsqu'ils sont à court d'idées et n'ont plus aucun argument crédible à servir, pour expliquer leur incurie, et les explosions de justes et légitimes colères, qu'elle provoque, surtout, parmi les jeunes.

 

Avancées et reculs

 

Fait remarquable : dans le même temps où la société réelle avance, la société politique stagne et, par conséquent, recule, faisant ainsi le jeu du pouvoir ; ce qui a fait dire à certains, au cours du débat, que nous avons l'impression que le pouvoir et sa soi disant opposition font partie du même système, qu'ils sont l'envers et l'endroit d'une même réalité, vivant en marge du peuple et de ses problèmes. Les uns donnant ainsi le change aux autres ; les récriminations des uns confortant les effets de manche des autres ; mais que, finalement, tout le monde tourne en rond ; et que le peuple est tourné en bourrique, sans qu'il soit dupe de cette comédie de la rente et du pouvoir, qu'on lui joue depuis des lustres.

Cela nous donne, de manière très globale, tout autant que superficielle, il faut en convenir, l'état de la société algérienne, du peuple et de la société politique.

Mais pour mieux comprendre ce qui nous arrive, il est sûr que consulter l'histoire nous aidera grandement. Il faut aussi savoir croiser ce regard historique avec ce qui se passe partout dans le monde.

 

ETAT DU MONDE

 

Une nouvelle forme de domination du monde :
l'impérial colonialisme.

 

Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc socialiste, un ordre nouveau émerge : celui dominé, de façon outrancière, arrogante et brutale par les Etats Unis.

Un nouveau type de colonisation, de la planète entière, est en marche. Une sorte d'impérial colonialisme est en train de dominer le monde par la force. L'Irak est envahi à deux reprises aboutissant à une destruction inimaginable d'un peuple, d'un Etat, d'un culture et d'une civilisation millénaire. Le même processus destructeur, le même rouleau compresseur fut mis en œuvre pour assujettir l'Afghanistan. Tout cela sous le fallacieux prétexte de guerre au terrorisme, alors que les buts réels, bien antérieurs au 11 septembre 2001, ne visaient rien moins que les ressources énergétiques et géostratégiques de ces deux pays. Le tout enveloppé dans des discours, ne faisant plus de gogos, sur la liberté, la justice et la démocratie ; comme hier le colonialisme justifiait l'occupation et le vol de terres ne lui appartenant pas, leur exploitation et celle des hommes qui y vivaient, par des discours sur les bienfaits de la civilisation que des députés français ont eu l'outrecuidance de reprendre en chœur, au 21°siècle, pour magnifier la barbarie et l'imposture.

 

Ce nouvel ordre mondial réunissant les grandes nations de la planète au sein d'un G8 triomphant, puis celles de la triade, regroupant, toujours autour des Etats Unis, l'Europe et l'Asie orientale, impose au reste de la planète l'inexorable corset de sa puissance militaire sans égale. Car c'est d'abord sur la force que se construit cette hégémonie ; le droit ne venant qu'après coup, pour justifier l'injustifiable ; d'ailleurs toujours conforté,  par des campagnes médiatiques d'une ampleur inégalée, puisque menant des journalistes aux ordres, jusqu'au cœur de la bataille et du désastre.

 

Le rouleau compresseur de la mondialisation néo libérale n'a qu'un seul objectif, celui de faire le maximum de profit sans tenir compte des effets destructeurs d'un politique qui se moque de l'être humain comme d' une guigne ; puisque tel est le diktat des multinationales, incontestables détentrices du pouvoir réel qui échappe inexorablement aux Etats.

Les Etats du tiers monde, construisent routes et aéroports, facilitent les transports, privatisent, déréglementent et dérégulent, à satiété, pour faciliter les nouvelles formes d'exploitation de leurs richesses, sous prétexte de favoriser l'arrivée des IDE, et en récolter, en retour, quelques miettes qui ne servent pas le peuple, mais la bourgeoisie compradore qui gravite à la périphérie de ce système et le conforte.

Nos Etats s'ingénient à former des cerveaux ; mais ceux ci, au lieu de servir leur pays, et devant les conditions de vie et de travail qui leur sont faites, vont nourrir une immigration sélective à la Sarkozy, et faire le bonheur des sociétés multinationales, de leurs laboratoires et de leurs réseaux.

Si, dans nos analyses, nous occultons cet arrière plan mondial, plus que jamais présent dans nos vies, nous ne parviendrons pas à comprendre que l'Etat est devenu le premier serviteur de ce système planétaire d'exploitation néo libérale, et que tous ses dirigeants, cadres et agents en sont les vicaires attentionnés.

 

Emergence de l'Altermondialisme :

mondialiser la résistance.

 

Face à ce système d'économie néo libérale, prédateur et producteur de pratiques et dérives qui mènent à l'exploitation en coupe réglée du monde et sa corruption généralisée, un autre système émerge, dans la douleur et la confusion des premiers tâtonnements, pour se constituer à son tour, en tant que système, et construire les alternatives rendant possible la naissance d'un monde plus juste, plus démocratique et plus solidaire. Il s'agit du système « alter mondialiste » en voie de construction sur l'ensemble de la planète.

 

A l'issue de son cinquième sommet à Porto Alegre, il vient d'analyser et d'évaluer son action et de définir dans un Manifeste, « douze propositions pour changer le monde ». Une sorte de synthèse en douze socles, des centaines de propositions faites depuis le début du mouvement.

 

Dans ce système, la lutte contre l'exploitation, le déni des droits et libertés élémentaires, et la corruption tiennent une place importante, le tout étant de définir les voies et moyens de mondialiser la résistance à ce système qui porte atteinte à la démocratie, à la justice et au développement économique et social de la planète, équilibré et solidaire, et entrave la marche de l'humanité vers un nouveau contrat social planétaire.

 

Face à la montée en puissance du système planétaire d'impérial colonialisme - car tout le monde est soit colonisé soit en voie de colonisation avancée, jusque et y compris, les parties Sud, du Nord - ce sont les syndicats et les travailleurs qui ont très vite compris et pris conscience de la nécessité de s'unir pour modifier le rapport de force à l'échelle de la planète. C'est ainsi qu'est née un nouveau mastodonte syndical, la Confédération Syndicale internationale. Issue de la fusion de deux des plus grandes centrales syndicales de la planète elle regroupe aujourd'hui plus de trois cents syndicats. Seule la FSM d'obédience communiste, en net recul, ne s'est pas jointe au mouvement. Cette fusion, amorcée depuis 2000, juste après les manifestations de Seattle en 1999, au sein d'un forum préparatoire, est parvenue à son terme après 87 ans de dissensions. Aujourd'hui, l'existence de la CSI va donner au mouvement altermondialiste la densité, la systémacité et la profondeur de champ qui lui manquait. Elle va servir d'exemple à tous les syndicats qui, face au capital uni lors de la grand messe qu'il célèbre chaque année à Davos, vont serrer les rangs, du fait que leur avenir est en jeu en même temps que celui de tous les damnés de la terre.

 

 

ETAT DE LA SOCIETE ALGERIENNE

 

 

Les jeunes fuient leur pays même s'ils savent, qu'au fond, leur aventure peut virer au suicide. Leur « hargua » désespérée ne veut rien dire d'autre : qu'après tout, le risque que je pends, vaut mieux que ce que je vis, aujourd'hui, dans mon pays. Les cerveaux fuient là où ils sont reconnus pour ce qu'ils sont : une incontestable valeur ajoutée au savoir, à la gestion et à l'économie.

Nos villes sont certes sales, et l'on voudrait que les citoyens se comportent de manière plus responsable ; mais à qui la faute ? Depuis quand les a-t-on considéré comme des citoyens à part entière, eux que l'on a spolié de toute souveraineté depuis l'indépendance, pour lesquels sont organisées farces électorales et référendaires de complaisance, forçant, sans vergogne, les mains et les consciences. Cela ressemble à l'anecdote russe du temps du socialisme réellement existant, où les travailleurs, parlant de leurs patrons, ironisent : « ils font semblant de nous payer, alors nous faisons semblant de travailler ».

 

La société évolue ainsi dans un monde de faux semblants et de faux calculs, chacun essayant de tromper l'autre, car le fondement de tout lien solide entre les hommes n'existe plus : la confiance, a déserté les rangs, les cœurs et les esprits.

Que reste-t-il donc lorsque le contrat fondamental qui lie toutes les couches d'un peuple, est sans cesse bafoué ; et que les lois qui découlent de la Constitution sont, à leur tour, foulées au pied ?

Lorsque le peuple n'a plus confiance ni en ses gouvernants, ni en ses représentants, au sein de pseudo assemblées populaires (quelle dérision) communale, wilayale ou nationale, puisque désormais au service de ceux qui les ont adoubé, et non plus de ceux qui les ont élus, que reste-t-il du lien électoral et social ? Lorsqu'il sent qu'il n'est plus protégé par la loi, ni défendu par ses représentants, le peuple rue alors dans les brancards, avec l'énergie du dernier espoir. Il investit la rue, seul espace d'expression libre lui restant accessible - et encore ! en ces temps de réconciliation nationale où l'état d'urgence est toujours en vigueur ; mais nous n'en sommes pas à une contradiction prés - la rue, avec tous les risques que cela comporte : brimades, bastonnades et embastillements.

 

Les raisons de ce mal être et de ce mal vivre, sont multiples et bien connues des gouvernants. Mais rien n'y fait, puisqu' aucune leçon n'est tirée des dérives et dépassements en tout genre, commis ici ou là : le chômage et la misère, les passe droits et la hogra, la justice à deux vitesses et la corruption généralisée s'étendant comme un chancre à toutes les couches de la société ; la perte du lien social,  le recul des valeurs au fondement de la personnalité algérienne au bénéfice de l'émergence de nouvelles valeurs bâties sur le profit, la rapine, l'argent facile et la consommation effrénée. Et, dans cet effroyable processus de délabrement social avancé, l'exemple vient, malheureusement, toujours d'en haut.

Nous pourrions continuer à recenser à l'envi tous les maux affectant le société algérienne - entre autres, la drogue qui vient de faire son apparition au sein de l'école primaire - nous ne ferions que forcer le trait, et mettre en évidence les carences fortes d'une gouvernance en déficit de confiance, de légitimité et de cohérence, ballotée qu'elle est par les intérêts contradictoires, de clans multiples, dont le seul souci est d'accéder aux mangeoires de la rente et d'y demeurer le plus longtemps possible.

 

Face aux prédations répétées d'un Etat rentier, allié objectif à la classe nouvelle en voie de constitution de la bourgeoisie nationale compradore constituée sur le trabendo et la corruption élargie, que vont peser, aujourd'hui, les classes moyennes, en totale déliquescence, alors que durant le règne de l'Etat providence, elles avaient représentées l'épine dorsale d'un régime que se disait socialiste, entièrement voué à la satisfaction des besoins du peuple, en terme d'emploi, d'éducation et de santé publique.

Il nous faut réapprendre à analyser notre société en termes de classes sociales, pour mieux comprendre ce qui se passe réellement dans ses tréfonds, saisir les motivations et les objectifs, déclarés ou souterrains des uns et des autres, ainsi que les raisons d' alliances que l'on voit s'édifier pour prendre d'assaut toutes niches de l'Etat rentier; et éviter de laisser pour compte la paysannerie qui, durant la révolution, a payé le tribut le plus lourd, pour la libération du pays.

 

En un mot comme en mille, il est évident que sans visibilité d'un projet de société clair, sans respect des droits et libertés constitutionnellement établis, sans démocratie et sans justice, sans représentation honnête et sans participation organisée des citoyens à la vie de la cité, il ne peut y avoir de développement économique et social solidaire, juste, équilibré et durable, prenant en compte, au delà du verbe et du discours de circonstance, le sort des futures générations.

 

Voilà donc, rappelé à grands traits, les contours de  l'arrière plan qui encadre les luttes syndicales et peut expliquer le manque de combattivité ou, plus simplement d'adhésion, aux luttes sociales, de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile.

 

 

ETAT DU MOUVEMENT SYNDICAL

 

Les exposés faits, tour à tour, par Osmane Redouane, Ahmed Badaoui et Khaled Benmoufok permirent de cerner les étapes importantes de l'histoire mouvement syndical depuis la création de l'UGTA au cours de la lutte de libération nationale; puis les tumultes qui suivirent l'indépendance, son parcours d'organisation de masse du parti unique, en passant par toutes les tentatives d'autonomisation qui ne firent pas long feu.

 

La transition

 

L'histoire du mouvement syndical algérien post indépendance s'articule autour d'octobre 88, représentant le point de rupture d'un système et l'émergence d'un autre tendant à s'y substituer.

 

La transition est surtout perceptible au niveau du développement national, où le pays passe insensiblement, d'un système économique administré à celui d'une économie de marché débridée, dont la mondialisation va exacerber les contradictions. Epoque où l'Algérie bascule de l'Etat Providence, bureaucratique et rentier, vers un Etat qui se désengage, dans de nombreux secteurs, en jetant des milliers de travailleurs à la rue, et en impulsant, avec frilosité, des réformes jamais abouties et toujours en laborieuse gestation. Preuve s'il en est, que l'Etat ne veut pas lâcher la proie de la rente assurée, pour l'ombre de réformes qui le priverait de la maitrise des principaux leviers de commande de l'économie et du pays.

 

C'est aussi au cours de cette période l'on va assister, sous l'œil du FMI et de la Banque Mondiale, au passage d'une économie qui, même bâtie sur le concept du « clé en mains » ou « produit en main », avait vu monter en cadence une classe ouvrière de plus en plus nombreuse et des classes moyennes au pouvoir d'achat conséquent ; pour céder place à un classe ouvrière et à des classes moyennes, en voie d'effritement et d'affaiblissement avancés.

Ce processus de dévitalisation du monde du travail va avoir pour conséquence un reflux de la syndicalisation, accentué par la main mise hégémonique du pouvoir sur l'UGTA et sa quasi domestication, organique et politique, par les voies de la rente.

Nous sommes ainsi, bien loin des trois objectifs stratégiques que se proposait l'UGTA en 1956, lors de sa création.

 

Avant octobre 88,à savoir, l'ère de l'UGTA dépendant du parti unique. Le rapport de la CEN de mai 1966, faisait déjà, à l'époque, le constat suivant :

 

« Aujourd'hui, chose paradoxale, notre organisation se voit reprocher par les travailleurs son manque de combativité dans la satisfaction de revendications qu'ils estiment légitimes ; les responsables du pays l'accusent de poser des problèmes, de créer de l'agitation, voire même da faire de l'opposition. Cette situation qui place l'organisation syndicale entre le marteau et l'enclume, ne peut se prolonger plus longtemps sans conséquence grave pour les travailleurs et pour le pays. »

 

Ce rapport, édifiant à plus d'un titre, établi quatre ans après l'indépendance du pays, est d'une lucidité et d'une actualité politiques déconcertantes, surtout lorsque, examinant les rapports entre la Centrale Syndicale et le Parti Unique, on y lit :

 

« Ce n'est pas par des méthodes autoritaires et arbitraires que l'on parviendra à mettre sur pied cet instrument incomparable que peut-être le Parti Révolutionnaire. Seules les méthodes démocratiques garantiront, d'une part, la liberté de discussion et de critique au sein des Organisations et, d'autre part, un dialogue permanent avec les masses... » et, plus loin, « Parce qu'elle n'a été qu'un appendice du Parti, notre Centrale n'a fait que subir les contradictions qui ont déchiré l'Organisation Politique. »

 

En écho à ce constat, dans un article de la revue Partisans ( juillet-septembre 1966), Gérard Challiand, présentant ce rapport de la CEN de l'UGTA, écrivait :

 

« Depuis un an, sur le plan politique, le régime du Colonel Boumediene demeure caractérisé par l'ambigüité et des espoirs contradictoires. Au sein du même appareil s'affronte les partisans d'un rapprochement avec l'impérialisme américain - dont Bouteflika semble bien être le chef de file - les tenants, d'une façon générale, d'un libéralisme économique largement ouvert aux investissements étrangers et les partisans d'une voie plus nationale, sinon révolutionnaire que le Colonel Boumediene a semblé encourager en mars, par sa tournée et ses discours dans le Constantinois puis dans l'Oranais. » - Partisans n°31- 1966.

 

 

Puis, il y eut l'après Octobre 88, essentiellement marqué par le pluri syndicalisme et le pluripartisme. Le FLN continua à être le parti du Pouvoir et, au pouvoir, en alliance, avec le RND, parti de l'administration, des cadres et des technocrates; tout comme l'UGTA poursuivit son œuvre « d'appendice » de moins en moins critique du pouvoir, avec les hauts et les bas, dus à l'action concurrentielle des syndicats autonomes, particulièrement actifs dans les services publics, notamment, l'éducation nationale.

 

Parmi les problèmes mis en évidence par les conférenciers, on peut retenir pour l'essentiel :

  • q La nécessaire et indispensable réforme de l'UGTA.
  • q La reconnaissance des syndicats autonomes.
  • q Le positionnement défensif du mouvement syndical,
  • q Le manque de visibilité de certaines de ses actions.
  • q La faiblesse du processus de convergence des initiatives syndicales.

 

Réforme de l'UGTA

 

Une étude réalisée par Khaled Benmoufok en 2005, à l'occasion du 50°anniversaire la création de la centrale syndicale, ainsi que l'aperçu livré par la communication de Ahmed Badaoui sur l'UGTA, dans les perspectives qu'elles suggèrent, peuvent servir à dessiner les contours d'une UGTA libérée de l'hégémonie qu'exerce sur elle le pouvoir et retrouvant sa vocation d'organisation libre, de travailleurs consciemment mobilisés pour défendre, par leur action propre, et non par le truchement d'apparatchiks caporalisés, leurs « intérêts matériels et moraux ».

Comme l'a si bien indiqué Badaoui « c'est une obligation historique que de construire une alternative  de rénovation de l'UGTA. » Comment rénover s'est-il interrogé ? « c'est là, la responsabilité de tout le mouvement syndical. »

La rénovation ou la réforme de l'UGTA est non seulement une obligation historique, mais une nécessité politique pour l'ensemble du monde du travail, dans un univers dominé par l'impérial colonialisme et la globalisation qui lui sert de cheval de bataille. La flexibilité du travail, credo des chefs d'entreprises, ainsi que le rythme des privatisations appelé à s'accélérer, sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale, vont réduire le champ de l'emploi, augmenter les espaces de précarité et fragiliser encore plus, une société totalement déstructurée.

 

L'axe stratégique est clair, lorsque l'on veut bien regarder les choses dans le bon sens - c'est-à-dire dans l'intérêt de la classe ouvrière et des classes moyennes précarisées - et non dans le sens du regard du pouvoir, vicaire des multinationales et des Etats Colons qui, plus que jamais sont les véritables Etats Voyous de la planète ; en tout cas, plus que ceux auxquels ils avaient infligé cet infamant vocable.

 

C'est sur cette base que doit se construire la résistance du monde du travail dont l'objectif stratégique est de se libérer de toutes les entraves qui l'empêchaient de défendre, pleinement, les droits économiques et sociaux des travailleurs et de leurs familles. Aussi convient-il d'éviter le piège des mots, et parvenir à déceler quel message politique se love sous l'emballage sémantique.

 

C'est le terme adaptation[1], un maître mot dans le vocabulaire du secrétaire général actuel de l'UGTA, parfaite traduction de l'impulsion politique qu'il veut donner à la Centrale, qui a fait débat pendant un bon moment.

Le terme est repris dans le plaidoyer de Khaled Benmoufok, en faveur d'une adaptation à la mondialisation, dont le sens n'est pas pleinement précisé. S'il s'agit de s'adapter à la mondialisation au service de l'homme et des travailleurs, il ne peut y avoir de contresens politique. Mais s'il s'agit de la mondialisation, comme processus inéluctable contre lequel personne ne peut rien, qui ne vit que pour le profit maximum, au détriment du sort des travailleurs, et à laquelle les Etats servent de plus en plus de marche pied, plus de contre sens possible.

Nous sommes bien dans le procès d'exploitation coloniale, contre lequel il faudra organiser, au plan national et international, la plus grande des résistances. C'est l'une des raisons fondamentales de la création de la CSI.

L'adaptation, dans ce contexte, se fait dans un seul sens : celui du maitre, les esclaves étant considérés comme du menu fretin, taillable et corvéable à merci. La relation ainsi conçue, foncièrement inégalitaire, fait du travail , la source de toutes les formes d'exploitation par le capital qui va toutes les utiliser : flexibilité, employabilité, salaires à la baisse, etc.

En y regardant d'un peu plus prés, et en convoquant l'histoire, n'y a-t-il pas dans cette adaptation ou, adaptabilité, une certaine forme de « colonisabilité » à la Malek Bennabi. L'état de colonisabilité étant celui la même où toutes les conditions de sujétion sont réunies dans la conscience du colonisé qui ne parvient même plus à se poser la question, selon Bennabi, « pourquoi suis-je colonisé ? »

 

Pour aller à l'essentiel, il est évident que la question de la réforme de l'UGTA, loin d'être conçu en termes d'organisation horizontale, verticale ou en réseau est, avant tout, un problème politique.

Les travailleurs doivent se réapproprier leur organisation, et en faire un instrument autonome d'action et de revendication, par rapport au pouvoir et aux partis politiques. Personne ne peut leur « restituer » quoi que ce soit s'ils n'engagent, d'eux mêmes, les luttes devant leur permettre de se réapproprier ce qui est devenu un appareil assurant la promotion d'apparatchiks, soumis à la volonté des maitres, loin des préoccupations et revendications des travailleurs. C'est là une question centrale, puisque posant fondamentalement celle des rapports entre le monde du travail et la société politique, et que toute modification, à ce niveau, ne manquera d'entrainer des répercussions sur l'ensemble du système. La mondialisation menée à pas forcés à travers le monde nécessite une reconversion rapide des mentalités, des consciences, de l'organisation et des formes d'action si les travailleurs ne veulent pas être débordés par les avancées impérialo colonialistes déjà à l'œuvre sur l'ensemble de la planète.

 

La reconnaissance des syndicats autonomes

 

Il est donc clair que le pouvoir n' acceptera pas de gaité de cœur la modification du rapport de force au sein du monde du travail, puisqu'il s'est déjà opposé à la création d'une Coordination intersyndicale par travailleurs interposés. Des travailleurs ont accepté de jouer le rôle de « jaunes » pour détruire ceux là même qui luttaient pour leur émancipation par rapport au pouvoir.

Tout comme il traîne les pieds pour reconnaître des syndicats autonomes que l'adhésion de plus en plus large de travailleurs a déjà légitimé.

Là aussi, il s'agit d'une lutte politique aigue. Ce que la Constitution et les lois de la République ont octroyé, le pouvoir veut le reprendre dans les faits.

La lutte pour la reconnaissance des syndicats autonomes constitue un axe central sur le front des luttes sociales et de l'émancipation de la société.

 

Sans évoquer la Constitution et des dispositions pertinentes de ses articles 56 et 57, sans avoir à rappeler l'article 11, de cette même Constitution, qui dispose que « l'Etat est au service exclusif du peuple », alors que dans la réalité, c'est l'inverse qui est vrai, il nous faut prendre conscience du fait qu' en deux articles, 2 et 3,la loi 90.14, relative aux modalités d'exercice du droit syndical, a tranché le problème politique de l'autonomie. Le gouvernement de cette époque, constitué de réformateurs sincères, faisait du respect des droits et libertés son credo. C'est ce qui explique que cette équipe ait été rapidement remercié et que, par la suite, le pouvoir s'est ingénié à reprendre ce qui avait été si justement reconnu :le droit pour « les travailleurs salariés d'une part et les employeurs d'autre part...de fonder ...des organisations syndicales ou d'adhérer de manière libre et volontaire à des organisations syndicales existantes à la seule condition de se conformer à la législation en vigueur et aux statuts de ces organisations syndicales. » article 3 de la loi 90.14.

La nature profonde de cet article est de consacrer l'acte volontaire et responsable d'adhésion et sa visée émancipatrice ; alors que les gouvernements post-Octobre, à l'exception de celui de Hamrouche, n'ont eu de cesse d'en annihiler les effets et, à tout le moins, de les limiter. Les réformateurs visaient l'émancipation du monde du travail et de la société de manière générale, tandis que les conservateurs continuent à se complaire dans la régression.

Voilà encore l'un des acquis ou, plus justement, l'une des conquêtes d'Octobre 88, que l'on veut liquider dans les faits, à défaut de pouvoir le faire en droit. Le combat pour la liberté des syndicats autonomes et leur reconnaissance en tant que tels, est celui de toute la classe ouvrière, UGTA y compris.

Au cours du débat, il fut beaucoup question de convergences ; notre point de vue est que les convergences ne se fondent pas sur du théorique mais sur des luttes concrètes. La lutte pour la reconnaissance des syndicats autonomes fait partie des combats majeurs à mener, ensemble, en 2007.

Et, comme l' a si bien souligné Osmane Redouane, il ne faut pas continuer à « voir chaque syndicat rechercher sa propre reconnaissance», mais, bien mieux, parvenir à organiser des convergences autour de cet objectif stratégique.

 

Organiser les convergences

 

La création de la nouvelle centrale syndicale mondiale est l'expression, au niveau de la planète, de la nécessité d'unir les forces des damnés de la terre, face aux méga multinationales qui émergent chaque jour, en procédant à des fusions de plus en plus élargies, du capital. Elle vient conforter et prolonger, dans le réel des luttes et mouvements sociaux, la vague de fond planétaire de l'Altermondialisme.

 

Construire avec opiniâtreté et organiser les convergences, devrait être le mot d'ordre central de l'année 2007, pour toutes les forces de progrès dans notre pays.

 

Il ne s'agit pas d'organiser des convergences, seulement au plan syndical mais, à partir de cette sphère, atteindre la société politique, le monde associatif, scientifique et culturel, afin de créer les conditions objectives et subjectives de la résistance à l'ordre inégalitaire, injuste et antidémocratique qui prévaut actuellement dans notre pays.

 

Les convergences représentent le processus de mise en commun des forces, énergies, compétences et moyens de toute nature, et d'organisation des actions de résistance permettant de parvenir à l'atteinte d'objectifs définis ensemble.

Au cours du débat quelques projets d'action commune sont apparus :

  • q Elaboration d'une Charte syndicale définissant les objectifs stratégiques du mouvement syndical et la démarche pour les atteindre.
  • q Développement de l'autonomie syndicale de l'UGTA
  • q Reconnaissance des syndicats autonomes et, dans ce but, réactivation de la Coordinations nationale des Syndicats Libres.
  • q Organisation de campagnes nationales pour la défense de tous les syndicalistes faisant l'objet de poursuites judicaires et de harcèlement de la part des autorités.
  • q Organisation d'une campagne nationale en faveur du maintien de l'enseignement technique et soutien multiforme en faveur de la Coordination nationale des Lycées techniques.
  • q Création d'un Fonds de Solidarité syndicales.
  • q Organisation d'une campagne nationale contre le nouveau Code du travail qui ne vise rien moins que la destruction ou la remise en cause des lois de 1990, c'est-à-dire des acquis d'octobre 88.

 

Il ne s'agit là que de quelques actions que le débat a permis d'évoquer. Toutefois, le travail de réflexion devra se poursuivre pour cerner les causes du manque de convergence des actions pluri syndicales, d'initiative et de visibilité du mouvement syndical, en une période où tous les signes sont présents pour démontrer que nous sommes face à une large offensive du pouvoir pour casser toutes les résistances du front des forces démocratiques.

 

 

 

 


 

2 Faut-il rappeler que le rapport de l'UGTA présenté à la CEN des 21 et 22 mai 1966 rappelait que : « Le 24 février 1966, l'UGTA posait les problèmes en ses termes :

1 - Donner à la lutte ouvrière de notre pays une orientation conformes à ses profondes aspirations, c'est-à-dire, une révolution dans les domaines politique, économique et social ;

2 - Forger aux travailleurs une conscience ouvrière qui les rende aptes à lutter contre les exploiteurs sans distinction aucune ;

3 -Instaurer une véritable démocratie dans le syndicat. »

[1] Lalande dans son Dictionnaire philosophique définit l'adaptation comme la « modification d'une fonction ou d'un organe ayant pour résultat de les mettre en accord avec tout ou partie de leur milieu, soit interne, soit externe. »

CONTRIBUTION

 

« Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas. C'est parce que nous n'osons pas que le choses sont difficiles. »

Syndicalisme algérien :le troisième souffle !

 

 

Une conférence débat sur le syndicalisme, déserté par les syndicats autonomes : cela s'est passé le 14 décembre 2006, à la Fondation Friedrich Ebert.

Ahmed Badaoui les avait pourtant invité à assister à ce qui était conçu comme un moment de réflexion et de construction solidaires. Il n'a  peu-être pas été entendu, ni compris ; ce qui nous mène tout naturellement à penser que le manque de solidarité commence par cette forme de surdité sociale ou politique, seule explication du déficit de communication que l'on enregistre aujourd'hui dans notre pays.

Une sorte de stérilité communicative, sur l'essentiel - et par la même, notre manière de vivre ensemble et de nous accommoder, ou pas, des formes de gouvernement qui nous sont faites.

Que les gouvernants ne trouvent pas la bonne longueur d'onde pour communiquer avec leur peuple, l' antienne est tellement connue qu'elle n'étonne plus personne ; mais que des gens du même bord, accrochés à la même galère, et estimés « ramer », dans le même sens, ne puissent trouver le temps de se rencontrer et de se parler des problèmes qui les préoccupent, est intriguant, pour ne pas dire choquant, à plus d'un titre.

 

Caporalisation de la société

 

On pourrait penser qu'il y a là une culture de l'autisme frisant l'irresponsabilité, tant elle joue en faveur du système au pouvoir, sans que celui ci ait déployé d'autre arsenal que ses sempiternels jouets favoris : division et redressement, carotte et bâton, bâillon et violon.

Les instruments de caporalisation de la société civile, médiatique, politique et syndicale étant connus et éprouvés par ceux qui ont encore la velléité d'opposer quelque résistance aux ukases des maitres en poste, il convient surtout de s'interroger sur les couacs récurrents de ce qu'il est convenu d'appeler la mouvance démo-républicaine.

 

Les couacs récurrents de la mouvance républicaine

 

Pour fixer les idées, disons que celle-ci est composée des partis et/ou mouvements politiques dits démocratiques, des syndicats dits autonomes, la mouvance UGTA ouverte au changement, du mouvement associatif d'essence républicaine et progressiste, et de la presse libre continuant à se battre malgré les entraves rencontrées.

Au regard de deux décennies de tentatives infructueuses, cette mouvance ne semble pas voir tiré toutes les leçons de ses rares et stériles essais. Et si, nouvelles rencontres il devait y avoir, c'est autour de cet échec, pas définitivement consommé, nous l'espérons, que la réflexion de toutes les composantes devra se focaliser. Car la faiblesse de nos analyses, due à une sorte de paresse intellectuelle ou, à l'incapacité de nous remettre en cause, et d'avoir sur nous mêmes un regard autocritique sans complaisance, peut expliquer le manque de progrès dans la voie de l'unification des forces.

 

De l'infantilisme politique

 

Au cours de la rencontre de jeudi 14 décembre 2006 des exposés forts intéressants sur l'histoire du syndicalisme algérien, ses forces et ses faiblesses, répertoriées dans le temps et cerné en ses étapes les plus apparentes et les plus significatives, et son état actuel, avec l'émergence des syndicats autonomes et de la lutte qu'ils mènent, mais en ordre dispersé ou pas suffisamment appuyé au plan des solidarités.

Et ce, du fait, que les idéologies partisanes sous jacentes, qui en inspirent l'organisation et l'action, ligotent toutes les initiatives syndicales de rassemblement et de convergence.

 

Le grand paradoxe est que tout le monde est conscient que seule l'union des forces démocratiques peut nous faire sortir de l'ornière et de l'enlisement actuel, mais que rares sont ceux qui tentent quelques propositions constructives, pour passer le gué. Et, lorsque ils le font, l'entreprise  est vite court circuitée par ceux là mêmes qui devraient la conforter, surtout s'ils n'ont pas eu le privilège de la présenter les premiers. C'est un aspect de l'infantilisme politique que nous vivons depuis très longtemps, sous les formes multiples mais concordantes, de « zaimisme »aigu qui fera incontestablement avorter toutes les tentatives de rassemblement, aussi louables fussent-elles.

 

Tout le monde parle également de nécessaires et indispensables convergences ; mais rares sont ceux qui sacrifient une partie de leur ego pour parvenir à tisser le lien politique dont a besoin toute entreprise de rassemblement des forces démocratiques.

 

Face à l'opacité que certains ont reproché, à juste titre, au pouvoir en place depuis l'indépendance, de quelle transparence pouvons nous nous enorgueillir, et quels chemins de lumière avons nous proposés, pour y faire échec ?

 

 
 
Délégitimer Octobre 88

 

Seul le peuple, sous la forme de révoltes et d'émeutes sporadiques, a su investir l'espace politique et social, et affirmer avec force, comme en octobre 88, son refus d'un système qui lui tournait le dos, en lui refusant l'accès aux droits et libertés les plus élémentaires, constitutionnellement reconnus.

Octobre 88 dont le pouvoir veut étouffer l'écho démocratique, en continuant à servir la daube « ali'amaresque » du « chahut de gamins » pour déconsidérer et délégitimer une révolte dont l'exigence fondamentale était de se faire entendre, par le seul moyen que le pouvoir était contraint d'entendre : investir la rue par la violence.

Aujourd'hui, comme l'a affirmé récemment Mohamed Benchicou, le pouvoir veut liquider ses comptes avec octobre 88, et en finir avec ses conquêtes :le pluralisme partisan, la presse libre, les syndicats autonomes qu'il a tenté de délégitimer et  de dévoyer par tous les moyens ; la carotte de la rente, ou la division par les voies ténébreuses de sulfureux redressements.

Lui faire entendre qu'il fallait compter avec l'expression du peuple et de ses revendications, comme il ne l'a pas fait avec le mouvement citoyen de Kabylie en 2001, accusé de séparatisme et d'obéissance à cette occulte « main de l'étranger » que des gouvernants désemparés appellent toujours à la rescousse, lorsqu'ils sont à court d'idées et n'ont plus aucun argument crédible à servir, pour expliquer leur incurie, et les explosions de justes et légitimes colères, qu'elle provoque, surtout, parmi les jeunes.

 

Avancées et reculs

 

Fait remarquable : dans le même temps où la société réelle avance, la société politique stagne et, par conséquent, recule, faisant ainsi le jeu du pouvoir ; ce qui a fait dire à certains, au cours du débat, que nous avons l'impression que le pouvoir et sa soi disant opposition font partie du même système, qu'ils sont l'envers et l'endroit d'une même réalité, vivant en marge du peuple et de ses problèmes. Les uns donnant ainsi le change aux autres ; les récriminations des uns confortant les effets de manche des autres ; mais que, finalement, tout le monde tourne en rond ; et que le peuple est tourné en bourrique, sans qu'il soit dupe de cette comédie de la rente et du pouvoir, qu'on lui joue depuis des lustres.

Cela nous donne, de manière très globale, tout autant que superficielle, il faut en convenir, l'état de la société algérienne, du peuple et de la société politique.

Mais pour mieux comprendre ce qui nous arrive, il est sûr que consulter l'histoire nous aidera grandement. Il faut aussi savoir croiser ce regard historique avec ce qui se passe partout dans le monde.

 

ETAT DU MONDE

 

Une nouvelle forme de domination du monde :
l'impérial colonialisme.

 

Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc socialiste, un ordre nouveau émerge : celui dominé, de façon outrancière, arrogante et brutale par les Etats Unis.

Un nouveau type de colonisation, de la planète entière, est en marche. Une sorte d'impérial colonialisme est en train de dominer le monde par la force. L'Irak est envahi à deux reprises aboutissant à une destruction inimaginable d'un peuple, d'un Etat, d'un culture et d'une civilisation millénaire. Le même processus destructeur, le même rouleau compresseur fut mis en œuvre pour assujettir l'Afghanistan. Tout cela sous le fallacieux prétexte de guerre au terrorisme, alors que les buts réels, bien antérieurs au 11 septembre 2001, ne visaient rien moins que les ressources énergétiques et géostratégiques de ces deux pays. Le tout enveloppé dans des discours, ne faisant plus de gogos, sur la liberté, la justice et la démocratie ; comme hier le colonialisme justifiait l'occupation et le vol de terres ne lui appartenant pas, leur exploitation et celle des hommes qui y vivaient, par des discours sur les bienfaits de la civilisation que des députés français ont eu l'outrecuidance de reprendre en chœur, au 21°siècle, pour magnifier la barbarie et l'imposture.

 

Ce nouvel ordre mondial réunissant les grandes nations de la planète au sein d'un G8 triomphant, puis celles de la triade, regroupant, toujours autour des Etats Unis, l'Europe et l'Asie orientale, impose au reste de la planète l'inexorable corset de sa puissance militaire sans égale. Car c'est d'abord sur la force que se construit cette hégémonie ; le droit ne venant qu'après coup, pour justifier l'injustifiable ; d'ailleurs toujours conforté,  par des campagnes médiatiques d'une ampleur inégalée, puisque menant des journalistes aux ordres, jusqu'au cœur de la bataille et du désastre.

 

Le rouleau compresseur de la mondialisation néo libérale n'a qu'un seul objectif, celui de faire le maximum de profit sans tenir compte des effets destructeurs d'un politique qui se moque de l'être humain comme d' une guigne ; puisque tel est le diktat des multinationales, incontestables détentrices du pouvoir réel qui échappe inexorablement aux Etats.

Les Etats du tiers monde, construisent routes et aéroports, facilitent les transports, privatisent, déréglementent et dérégulent, à satiété, pour faciliter les nouvelles formes d'exploitation de leurs richesses, sous prétexte de favoriser l'arrivée des IDE, et en récolter, en retour, quelques miettes qui ne servent pas le peuple, mais la bourgeoisie compradore qui gravite à la périphérie de ce système et le conforte.

Nos Etats s'ingénient à former des cerveaux ; mais ceux ci, au lieu de servir leur pays, et devant les conditions de vie et de travail qui leur sont faites, vont nourrir une immigration sélective à la Sarkozy, et faire le bonheur des sociétés multinationales, de leurs laboratoires et de leurs réseaux.

Si, dans nos analyses, nous occultons cet arrière plan mondial, plus que jamais présent dans nos vies, nous ne parviendrons pas à comprendre que l'Etat est devenu le premier serviteur de ce système planétaire d'exploitation néo libérale, et que tous ses dirigeants, cadres et agents en sont les vicaires attentionnés.

 

Emergence de l'Altermondialisme :

mondialiser la résistance.

 

Face à ce système d'économie néo libérale, prédateur et producteur de pratiques et dérives qui mènent à l'exploitation en coupe réglée du monde et sa corruption généralisée, un autre système émerge, dans la douleur et la confusion des premiers tâtonnements, pour se constituer à son tour, en tant que système, et construire les alternatives rendant possible la naissance d'un monde plus juste, plus démocratique et plus solidaire. Il s'agit du système « alter mondialiste » en voie de construction sur l'ensemble de la planète.

 

A l'issue de son cinquième sommet à Porto Alegre, il vient d'analyser et d'évaluer son action et de définir dans un Manifeste, « douze propositions pour changer le monde ». Une sorte de synthèse en douze socles, des centaines de propositions faites depuis le début du mouvement.

 

Dans ce système, la lutte contre l'exploitation, le déni des droits et libertés élémentaires, et la corruption tiennent une place importante, le tout étant de définir les voies et moyens de mondialiser la résistance à ce système qui porte atteinte à la démocratie, à la justice et au développement économique et social de la planète, équilibré et solidaire, et entrave la marche de l'humanité vers un nouveau contrat social planétaire.

 

Face à la montée en puissance du système planétaire d'impérial colonialisme - car tout le monde est soit colonisé soit en voie de colonisation avancée, jusque et y compris, les parties Sud, du Nord - ce sont les syndicats et les travailleurs qui ont très vite compris et pris conscience de la nécessité de s'unir pour modifier le rapport de force à l'échelle de la planète. C'est ainsi qu'est née un nouveau mastodonte syndical, la Confédération Syndicale internationale. Issue de la fusion de deux des plus grandes centrales syndicales de la planète elle regroupe aujourd'hui plus de trois cents syndicats. Seule la FSM d'obédience communiste, en net recul, ne s'est pas jointe au mouvement. Cette fusion, amorcée depuis 2000, juste après les manifestations de Seattle en 1999, au sein d'un forum préparatoire, est parvenue à son terme après 87 ans de dissensions. Aujourd'hui, l'existence de la CSI va donner au mouvement altermondialiste la densité, la systémacité et la profondeur de champ qui lui manquait. Elle va servir d'exemple à tous les syndicats qui, face au capital uni lors de la grand messe qu'il célèbre chaque année à Davos, vont serrer les rangs, du fait que leur avenir est en jeu en même temps que celui de tous les damnés de la terre.

 

 

ETAT DE LA SOCIETE ALGERIENNE

 

 

Les jeunes fuient leur pays même s'ils savent, qu'au fond, leur aventure peut virer au suicide. Leur « hargua » désespérée ne veut rien dire d'autre : qu'après tout, le risque que je pends, vaut mieux que ce que je vis, aujourd'hui, dans mon pays. Les cerveaux fuient là où ils sont reconnus pour ce qu'ils sont : une incontestable valeur ajoutée au savoir, à la gestion et à l'économie.

Nos villes sont certes sales, et l'on voudrait que les citoyens se comportent de manière plus responsable ; mais à qui la faute ? Depuis quand les a-t-on considéré comme des citoyens à part entière, eux que l'on a spolié de toute souveraineté depuis l'indépendance, pour lesquels sont organisées farces électorales et référendaires de complaisance, forçant, sans vergogne, les mains et les consciences. Cela ressemble à l'anecdote russe du temps du socialisme réellement existant, où les travailleurs, parlant de leurs patrons, ironisent : « ils font semblant de nous payer, alors nous faisons semblant de travailler ».

 

La société évolue ainsi dans un monde de faux semblants et de faux calculs, chacun essayant de tromper l'autre, car le fondement de tout lien solide entre les hommes n'existe plus : la confiance, a déserté les rangs, les cœurs et les esprits.

Que reste-t-il donc lorsque le contrat fondamental qui lie toutes les couches d'un peuple, est sans cesse bafoué ; et que les lois qui découlent de la Constitution sont, à leur tour, foulées au pied ?

Lorsque le peuple n'a plus confiance ni en ses gouvernants, ni en ses représentants, au sein de pseudo assemblées populaires (quelle dérision) communale, wilayale ou nationale, puisque désormais au service de ceux qui les ont adoubé, et non plus de ceux qui les ont élus, que reste-t-il du lien électoral et social ? Lorsqu'il sent qu'il n'est plus protégé par la loi, ni défendu par ses représentants, le peuple rue alors dans les brancards, avec l'énergie du dernier espoir. Il investit la rue, seul espace d'expression libre lui restant accessible - et encore ! en ces temps de réconciliation nationale où l'état d'urgence est toujours en vigueur ; mais nous n'en sommes pas à une contradiction prés - la rue, avec tous les risques que cela comporte : brimades, bastonnades et embastillements.

 

Les raisons de ce mal être et de ce mal vivre, sont multiples et bien connues des gouvernants. Mais rien n'y fait, puisqu' aucune leçon n'est tirée des dérives et dépassements en tout genre, commis ici ou là : le chômage et la misère, les passe droits et la hogra, la justice à deux vitesses et la corruption généralisée s'étendant comme un chancre à toutes les couches de la société ; la perte du lien social,  le recul des valeurs au fondement de la personnalité algérienne au bénéfice de l'émergence de nouvelles valeurs bâties sur le profit, la rapine, l'argent facile et la consommation effrénée. Et, dans cet effroyable processus de délabrement social avancé, l'exemple vient, malheureusement, toujours d'en haut.

Nous pourrions continuer à recenser à l'envi tous les maux affectant le société algérienne - entre autres, la drogue qui vient de faire son apparition au sein de l'école primaire - nous ne ferions que forcer le trait, et mettre en évidence les carences fortes d'une gouvernance en déficit de confiance, de légitimité et de cohérence, ballotée qu'elle est par les intérêts contradictoires, de clans multiples, dont le seul souci est d'accéder aux mangeoires de la rente et d'y demeurer le plus longtemps possible.

 

Face aux prédations répétées d'un Etat rentier, allié objectif à la classe nouvelle en voie de constitution de la bourgeoisie nationale compradore constituée sur le trabendo et la corruption élargie, que vont peser, aujourd'hui, les classes moyennes, en totale déliquescence, alors que durant le règne de l'Etat providence, elles avaient représentées l'épine dorsale d'un régime que se disait socialiste, entièrement voué à la satisfaction des besoins du peuple, en terme d'emploi, d'éducation et de santé publique.

Il nous faut réapprendre à analyser notre société en termes de classes sociales, pour mieux comprendre ce qui se passe réellement dans ses tréfonds, saisir les motivations et les objectifs, déclarés ou souterrains des uns et des autres, ainsi que les raisons d' alliances que l'on voit s'édifier pour prendre d'assaut toutes niches de l'Etat rentier; et éviter de laisser pour compte la paysannerie qui, durant la révolution, a payé le tribut le plus lourd, pour la libération du pays.

 

En un mot comme en mille, il est évident que sans visibilité d'un projet de société clair, sans respect des droits et libertés constitutionnellement établis, sans démocratie et sans justice, sans représentation honnête et sans participation organisée des citoyens à la vie de la cité, il ne peut y avoir de développement économique et social solidaire, juste, équilibré et durable, prenant en compte, au delà du verbe et du discours de circonstance, le sort des futures générations.

 

Voilà donc, rappelé à grands traits, les contours de  l'arrière plan qui encadre les luttes syndicales et peut expliquer le manque de combattivité ou, plus simplement d'adhésion, aux luttes sociales, de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile.

 

 

ETAT DU MOUVEMENT SYNDICAL

 

Les exposés faits, tour à tour, par Osmane Redouane, Ahmed Badaoui et Khaled Benmoufok permirent de cerner les étapes importantes de l'histoire mouvement syndical depuis la création de l'UGTA au cours de la lutte de libération nationale; puis les tumultes qui suivirent l'indépendance, son parcours d'organisation de masse du parti unique, en passant par toutes les tentatives d'autonomisation qui ne firent pas long feu.

 

La transition

 

L'histoire du mouvement syndical algérien post indépendance s'articule autour d'octobre 88, représentant le point de rupture d'un système et l'émergence d'un autre tendant à s'y substituer.

 

La transition est surtout perceptible au niveau du développement national, où le pays passe insensiblement, d'un système économique administré à celui d'une économie de marché débridée, dont la mondialisation va exacerber les contradictions. Epoque où l'Algérie bascule de l'Etat Providence, bureaucratique et rentier, vers un Etat qui se désengage, dans de nombreux secteurs, en jetant des milliers de travailleurs à la rue, et en impulsant, avec frilosité, des réformes jamais abouties et toujours en laborieuse gestation. Preuve s'il en est, que l'Etat ne veut pas lâcher la proie de la rente assurée, pour l'ombre de réformes qui le priverait de la maitrise des principaux leviers de commande de l'économie et du pays.

 

C'est aussi au cours de cette période l'on va assister, sous l'œil du FMI et de la Banque Mondiale, au passage d'une économie qui, même bâtie sur le concept du « clé en mains » ou « produit en main », avait vu monter en cadence une classe ouvrière de plus en plus nombreuse et des classes moyennes au pouvoir d'achat conséquent ; pour céder place à un classe ouvrière et à des classes moyennes, en voie d'effritement et d'affaiblissement avancés.

Ce processus de dévitalisation du monde du travail va avoir pour conséquence un reflux de la syndicalisation, accentué par la main mise hégémonique du pouvoir sur l'UGTA et sa quasi domestication, organique et politique, par les voies de la rente.

Nous sommes ainsi, bien loin des trois objectifs stratégiques que se proposait l'UGTA en 1956, lors de sa création.

 

Avant octobre 88,à savoir, l'ère de l'UGTA dépendant du parti unique. Le rapport de la CEN de mai 1966, faisait déjà, à l'époque, le constat suivant :

 

« Aujourd'hui, chose paradoxale, notre organisation se voit reprocher par les travailleurs son manque de combativité dans la satisfaction de revendications qu'ils estiment légitimes ; les responsables du pays l'accusent de poser des problèmes, de créer de l'agitation, voire même da faire de l'opposition. Cette situation qui place l'organisation syndicale entre le marteau et l'enclume, ne peut se prolonger plus longtemps sans conséquence grave pour les travailleurs et pour le pays. »

 

Ce rapport, édifiant à plus d'un titre, établi quatre ans après l'indépendance du pays, est d'une lucidité et d'une actualité politiques déconcertantes, surtout lorsque, examinant les rapports entre la Centrale Syndicale et le Parti Unique, on y lit :

 

« Ce n'est pas par des méthodes autoritaires et arbitraires que l'on parviendra à mettre sur pied cet instrument incomparable que peut-être le Parti Révolutionnaire. Seules les méthodes démocratiques garantiront, d'une part, la liberté de discussion et de critique au sein des Organisations et, d'autre part, un dialogue permanent avec les masses... » et, plus loin, « Parce qu'elle n'a été qu'un appendice du Parti, notre Centrale n'a fait que subir les contradictions qui ont déchiré l'Organisation Politique. »

 

En écho à ce constat, dans un article de la revue Partisans ( juillet-septembre 1966), Gérard Challiand, présentant ce rapport de la CEN de l'UGTA, écrivait :

 

« Depuis un an, sur le plan politique, le régime du Colonel Boumediene demeure caractérisé par l'ambigüité et des espoirs contradictoires. Au sein du même appareil s'affronte les partisans d'un rapprochement avec l'impérialisme américain - dont Bouteflika semble bien être le chef de file - les tenants, d'une façon générale, d'un libéralisme économique largement ouvert aux investissements étrangers et les partisans d'une voie plus nationale, sinon révolutionnaire que le Colonel Boumediene a semblé encourager en mars, par sa tournée et ses discours dans le Constantinois puis dans l'Oranais. » - Partisans n°31- 1966.

 

 

Puis, il y eut l'après Octobre 88, essentiellement marqué par le pluri syndicalisme et le pluripartisme. Le FLN continua à être le parti du Pouvoir et, au pouvoir, en alliance, avec le RND, parti de l'administration, des cadres et des technocrates; tout comme l'UGTA poursuivit son œuvre « d'appendice » de moins en moins critique du pouvoir, avec les hauts et les bas, dus à l'action concurrentielle des syndicats autonomes, particulièrement actifs dans les services publics, notamment, l'éducation nationale.

 

Parmi les problèmes mis en évidence par les conférenciers, on peut retenir pour l'essentiel :

  • q La nécessaire et indispensable réforme de l'UGTA.
  • q La reconnaissance des syndicats autonomes.
  • q Le positionnement défensif du mouvement syndical,
  • q Le manque de visibilité de certaines de ses actions.
  • q La faiblesse du processus de convergence des initiatives syndicales.

 

Réforme de l'UGTA

 

Une étude réalisée par Khaled Benmoufok en 2005, à l'occasion du 50°anniversaire la création de la centrale syndicale, ainsi que l'aperçu livré par la communication de Ahmed Badaoui sur l'UGTA, dans les perspectives qu'elles suggèrent, peuvent servir à dessiner les contours d'une UGTA libérée de l'hégémonie qu'exerce sur elle le pouvoir et retrouvant sa vocation d'organisation libre, de travailleurs consciemment mobilisés pour défendre, par leur action propre, et non par le truchement d'apparatchiks caporalisés, leurs « intérêts matériels et moraux ».

Comme l'a si bien indiqué Badaoui « c'est une obligation historique que de construire une alternative  de rénovation de l'UGTA. » Comment rénover s'est-il interrogé ? « c'est là, la responsabilité de tout le mouvement syndical. »

La rénovation ou la réforme de l'UGTA est non seulement une obligation historique, mais une nécessité politique pour l'ensemble du monde du travail, dans un univers dominé par l'impérial colonialisme et la globalisation qui lui sert de cheval de bataille. La flexibilité du travail, credo des chefs d'entreprises, ainsi que le rythme des privatisations appelé à s'accélérer, sous la pression du FMI et de la Banque Mondiale, vont réduire le champ de l'emploi, augmenter les espaces de précarité et fragiliser encore plus, une société totalement déstructurée.

 

L'axe stratégique est clair, lorsque l'on veut bien regarder les choses dans le bon sens - c'est-à-dire dans l'intérêt de la classe ouvrière et des classes moyennes précarisées - et non dans le sens du regard du pouvoir, vicaire des multinationales et des Etats Colons qui, plus que jamais sont les véritables Etats Voyous de la planète ; en tout cas, plus que ceux auxquels ils avaient infligé cet infamant vocable.

 

C'est sur cette base que doit se construire la résistance du monde du travail dont l'objectif stratégique est de se libérer de toutes les entraves qui l'empêchaient de défendre, pleinement, les droits économiques et sociaux des travailleurs et de leurs familles. Aussi convient-il d'éviter le piège des mots, et parvenir à déceler quel message politique se love sous l'emballage sémantique.

 

C'est le terme adaptation[1], un maître mot dans le vocabulaire du secrétaire général actuel de l'UGTA, parfaite traduction de l'impulsion politique qu'il veut donner à la Centrale, qui a fait débat pendant un bon moment.

Le terme est repris dans le plaidoyer de Khaled Benmoufok, en faveur d'une adaptation à la mondialisation, dont le sens n'est pas pleinement précisé. S'il s'agit de s'adapter à la mondialisation au service de l'homme et des travailleurs, il ne peut y avoir de contresens politique. Mais s'il s'agit de la mondialisation, comme processus inéluctable contre lequel personne ne peut rien, qui ne vit que pour le profit maximum, au détriment du sort des travailleurs, et à laquelle les Etats servent de plus en plus de marche pied, plus de contre sens possible.

Nous sommes bien dans le procès d'exploitation coloniale, contre lequel il faudra organiser, au plan national et international, la plus grande des résistances. C'est l'une des raisons fondamentales de la création de la CSI.

L'adaptation, dans ce contexte, se fait dans un seul sens : celui du maitre, les esclaves étant considérés comme du menu fretin, taillable et corvéable à merci. La relation ainsi conçue, foncièrement inégalitaire, fait du travail , la source de toutes les formes d'exploitation par le capital qui va toutes les utiliser : flexibilité, employabilité, salaires à la baisse, etc.

En y regardant d'un peu plus prés, et en convoquant l'histoire, n'y a-t-il pas dans cette adaptation ou, adaptabilité, une certaine forme de « colonisabilité » à la Malek Bennabi. L'état de colonisabilité étant celui la même où toutes les conditions de sujétion sont réunies dans la conscience du colonisé qui ne parvient même plus à se poser la question, selon Bennabi, « pourquoi suis-je colonisé ? »

 

Pour aller à l'essentiel, il est évident que la question de la réforme de l'UGTA, loin d'être conçu en termes d'organisation horizontale, verticale ou en réseau est, avant tout, un problème politique.

Les travailleurs doivent se réapproprier leur organisation, et en faire un instrument autonome d'action et de revendication, par rapport au pouvoir et aux partis politiques. Personne ne peut leur « restituer » quoi que ce soit s'ils n'engagent, d'eux mêmes, les luttes devant leur permettre de se réapproprier ce qui est devenu un appareil assurant la promotion d'apparatchiks, soumis à la volonté des maitres, loin des préoccupations et revendications des travailleurs. C'est là une question centrale, puisque posant fondamentalement celle des rapports entre le monde du travail et la société politique, et que toute modification, à ce niveau, ne manquera d'entrainer des répercussions sur l'ensemble du système. La mondialisation menée à pas forcés à travers le monde nécessite une reconversion rapide des mentalités, des consciences, de l'organisation et des formes d'action si les travailleurs ne veulent pas être débordés par les avancées impérialo colonialistes déjà à l'œuvre sur l'ensemble de la planète.

 

La reconnaissance des syndicats autonomes

 

Il est donc clair que le pouvoir n' acceptera pas de gaité de cœur la modification du rapport de force au sein du monde du travail, puisqu'il s'est déjà opposé à la création d'une Coordination intersyndicale par travailleurs interposés. Des travailleurs ont accepté de jouer le rôle de « jaunes » pour détruire ceux là même qui luttaient pour leur émancipation par rapport au pouvoir.

Tout comme il traîne les pieds pour reconnaître des syndicats autonomes que l'adhésion de plus en plus large de travailleurs a déjà légitimé.

Là aussi, il s'agit d'une lutte politique aigue. Ce que la Constitution et les lois de la République ont octroyé, le pouvoir veut le reprendre dans les faits.

La lutte pour la reconnaissance des syndicats autonomes constitue un axe central sur le front des luttes sociales et de l'émancipation de la société.

 

Sans évoquer la Constitution et des dispositions pertinentes de ses articles 56 et 57, sans avoir à rappeler l'article 11, de cette même Constitution, qui dispose que « l'Etat est au service exclusif du peuple », alors que dans la réalité, c'est l'inverse qui est vrai, il nous faut prendre conscience du fait qu' en deux articles, 2 et 3,la loi 90.14, relative aux modalités d'exercice du droit syndical, a tranché le problème politique de l'autonomie. Le gouvernement de cette époque, constitué de réformateurs sincères, faisait du respect des droits et libertés son credo. C'est ce qui explique que cette équipe ait été rapidement remercié et que, par la suite, le pouvoir s'est ingénié à reprendre ce qui avait été si justement reconnu :le droit pour « les travailleurs salariés d'une part et les employeurs d'autre part...de fonder ...des organisations syndicales ou d'adhérer de manière libre et volontaire à des organisations syndicales existantes à la seule condition de se conformer à la législation en vigueur et aux statuts de ces organisations syndicales. » article 3 de la loi 90.14.

La nature profonde de cet article est de consacrer l'acte volontaire et responsable d'adhésion et sa visée émancipatrice ; alors que les gouvernements post-Octobre, à l'exception de celui de Hamrouche, n'ont eu de cesse d'en annihiler les effets et, à tout le moins, de les limiter. Les réformateurs visaient l'émancipation du monde du travail et de la société de manière générale, tandis que les conservateurs continuent à se complaire dans la régression.

Voilà encore l'un des acquis ou, plus justement, l'une des conquêtes d'Octobre 88, que l'on veut liquider dans les faits, à défaut de pouvoir le faire en droit. Le combat pour la liberté des syndicats autonomes et leur reconnaissance en tant que tels, est celui de toute la classe ouvrière, UGTA y compris.

Au cours du débat, il fut beaucoup question de convergences ; notre point de vue est que les convergences ne se fondent pas sur du théorique mais sur des luttes concrètes. La lutte pour la reconnaissance des syndicats autonomes fait partie des combats majeurs à mener, ensemble, en 2007.

Et, comme l' a si bien souligné Osmane Redouane, il ne faut pas continuer à « voir chaque syndicat rechercher sa propre reconnaissance», mais, bien mieux, parvenir à organiser des convergences autour de cet objectif stratégique.

 

Organiser les convergences

 

La création de la nouvelle centrale syndicale mondiale est l'expression, au niveau de la planète, de la nécessité d'unir les forces des damnés de la terre, face aux méga multinationales qui émergent chaque jour, en procédant à des fusions de plus en plus élargies, du capital. Elle vient conforter et prolonger, dans le réel des luttes et mouvements sociaux, la vague de fond planétaire de l'Altermondialisme.

 

Construire avec opiniâtreté et organiser les convergences, devrait être le mot d'ordre central de l'année 2007, pour toutes les forces de progrès dans notre pays.

 

Il ne s'agit pas d'organiser des convergences, seulement au plan syndical mais, à partir de cette sphère, atteindre la société politique, le monde associatif, scientifique et culturel, afin de créer les conditions objectives et subjectives de la résistance à l'ordre inégalitaire, injuste et antidémocratique qui prévaut actuellement dans notre pays.

 

Les convergences représentent le processus de mise en commun des forces, énergies, compétences et moyens de toute nature, et d'organisation des actions de résistance permettant de parvenir à l'atteinte d'objectifs définis ensemble.

Au cours du débat quelques projets d'action commune sont apparus :

  • q Elaboration d'une Charte syndicale définissant les objectifs stratégiques du mouvement syndical et la démarche pour les atteindre.
  • q Développement de l'autonomie syndicale de l'UGTA
  • q Reconnaissance des syndicats autonomes et, dans ce but, réactivation de la Coordinations nationale des Syndicats Libres.
  • q Organisation de campagnes nationales pour la défense de tous les syndicalistes faisant l'objet de poursuites judicaires et de harcèlement de la part des autorités.
  • q Organisation d'une campagne nationale en faveur du maintien de l'enseignement technique et soutien multiforme en faveur de la Coordination nationale des Lycées techniques.
  • q Création d'un Fonds de Solidarité syndicales.
  • q Organisation d'une campagne nationale contre le nouveau Code du travail qui ne vise rien moins que la destruction ou la remise en cause des lois de 1990, c'est-à-dire des acquis d'octobre 88.

 

Il ne s'agit là que de quelques actions que le débat a permis d'évoquer. Toutefois, le travail de réflexion devra se poursuivre pour cerner les causes du manque de convergence des actions pluri syndicales, d'initiative et de visibilité du mouvement syndical, en une période où tous les signes sont présents pour démontrer que nous sommes face à une large offensive du pouvoir pour casser toutes les résistances du front des forces démocratiques.

 

 

 

 


 

2 Faut-il rappeler que le rapport de l'UGTA présenté à la CEN des 21 et 22 mai 1966 rappelait que : « Le 24 février 1966, l'UGTA posait les problèmes en ses termes :

1 - Donner à la lutte ouvrière de notre pays une orientation conformes à ses profondes aspirations, c'est-à-dire, une révolution dans les domaines politique, économique et social ;

2 - Forger aux travailleurs une conscience ouvrière qui les rende aptes à lutter contre les exploiteurs sans distinction aucune ;

3 -Instaurer une véritable démocratie dans le syndicat. »

[1] Lalande dans son Dictionnaire philosophique définit l'adaptation comme la « modification d'une fonction ou d'un organe ayant pour résultat de les mettre en accord avec tout ou partie de leur milieu, soit interne, soit externe. »

CONTRIBUTION

 

« Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas. C'est parce que nous n'osons pas que le choses sont difficiles. »

Syndicalisme algérien :le troisième souffle !

 

 

Une conférence débat sur le syndicalisme, déserté par les syndicats autonomes : cela s'est passé le 14 décembre 2006, à la Fondation Friedrich Ebert.

Ahmed Badaoui les avait pourtant invité à assister à ce qui était conçu comme un moment de réflexion et de construction solidaires. Il n'a  peu-être pas été entendu, ni compris ; ce qui nous mène tout naturellement à penser que le manque de solidarité commence par cette forme de surdité sociale ou politique, seule explication du déficit de communication que l'on enregistre aujourd'hui dans notre pays.

Une sorte de stérilité communicative, sur l'essentiel - et par la même, notre manière de vivre ensemble et de nous accommoder, ou pas, des formes de gouvernement qui nous sont faites.

Que les gouvernants ne trouvent pas la bonne longueur d'onde pour communiquer avec leur peuple, l' antienne est tellement connue qu'elle n'étonne plus personne ; mais que des gens du même bord, accrochés à la même galère, et estimés « ramer », dans le même sens, ne puissent trouver le temps de se rencontrer et de se parler des problèmes qui les préoccupent, est intriguant, pour ne pas dire choquant, à plus d'un titre.

 

Caporalisation de la société

 

On pourrait penser qu'il y a là une culture de l'autisme frisant l'irresponsabilité, tant elle joue en faveur du système au pouvoir, sans que celui ci ait déployé d'autre arsenal que ses sempiternels jouets favoris : division et redressement, carotte et bâton, bâillon et violon.

Les instruments de caporalisation de la société civile, médiatique, politique et syndicale étant connus et éprouvés par ceux qui ont encore la velléité d'opposer quelque résistance aux ukases des maitres en poste, il convient surtout de s'interroger sur les couacs récurrents de ce qu'il est convenu d'appeler la mouvance démo-républicaine.

 

Les couacs récurrents de la mouvance républicaine

 

Pour fixer les idées, disons que celle-ci est composée des partis et/ou mouvements politiques dits démocratiques, des syndicats dits autonomes, la mouvance UGTA ouverte au changement, du mouvement associatif d'essence républicaine et progressiste, et de la presse libre continuant à se battre malgré les entraves rencontrées.

Au regard de deux décennies de tentatives infructueuses, cette mouvance ne semble pas voir tiré toutes les leçons de ses rares et stériles essais. Et si, nouvelles rencontres il devait y avoir, c'est autour de cet échec, pas définitivement consommé, nous l'espérons, que la réflexion de toutes les composantes devra se focaliser. Car la faiblesse de nos analyses, due à une sorte de paresse intellectuelle ou, à l'incapacité de nous remettre en cause, et d'avoir sur nous mêmes un regard autocritique sans complaisance, peut expliquer le manque de progrès dans la voie de l'unification des forces.

 

De l'infantilisme politique

 

Au cours de la rencontre de jeudi 14 décembre 2006 des exposés forts intéressants sur l'histoire du syndicalisme algérien, ses forces et ses faiblesses, répertoriées dans le temps et cerné en ses étapes les plus apparentes et les plus significatives, et son état actuel, avec l'émergence des syndicats autonomes et de la lutte qu'ils mènent, mais en ordre dispersé ou pas suffisamment appuyé au plan des solidarités.

Et ce, du fait, que les idéologies partisanes sous jacentes, qui en inspirent l'organisation et l'action, ligotent toutes les initiatives syndicales de rassemblement et de convergence.

 

Le grand paradoxe est que tout le monde est conscient que seule l'union des forces démocratiques peut nous faire sortir de l'ornière et de l'enlisement actuel, mais que rares sont ceux qui tentent quelques propositions constructives, pour passer le gué. Et, lorsque ils le font, l'entreprise  est vite court circuitée par ceux là mêmes qui devraient la conforter, surtout s'ils n'ont pas eu le privilège de la présenter les premiers. C'est un aspect de l'infantilisme politique que nous vivons depuis très longtemps, sous les formes multiples mais concordantes, de « zaimisme »aigu qui fera incontestablement avorter toutes les tentatives de rassemblement, aussi louables fussent-elles.

 

Tout le monde parle également de nécessaires et indispensables convergences ; mais rares sont ceux qui sacrifient une partie de leur ego pour parvenir à tisser le lien politique dont a besoin toute entreprise de rassemblement des forces démocratiques.

 

Face à l'opacité que certains ont reproché, à juste titre, au pouvoir en place depuis l'indépendance, de quelle transparence pouvons nous nous enorgueillir, et quels chemins de lumière avons nous proposés, pour y faire échec ?

 

 
 
Délégitimer Octobre 88

 

Seul le peuple, sous la forme de révoltes et d'émeutes sporadiques, a su investir l'espace politique et social, et affirmer avec force, comme en octobre 88, son refus d'un système qui lui tournait le dos, en lui refusant l'accès aux droits et libertés les plus élémentaires, constitutionnellement reconnus.

Octobre 88 dont le pouvoir veut étouffer l'écho démocratique, en continuant à servir la daube « ali'amaresque » du « chahut de gamins » pour déconsidérer et délégitimer une révolte dont l'exigence fondamentale était de se faire entendre, par le seul moyen que le pouvoir était contraint d'entendre : investir la rue par la violence.

Aujourd'hui, comme l'a affirmé récemment Mohamed Benchicou, le pouvoir veut liquider ses comptes avec octobre 88, et en finir avec ses conquêtes :le pluralisme partisan, la presse libre, les syndicats autonomes qu'il a tenté de délégitimer et  de dévoyer par tous les moyens ; la carotte de la rente, ou la division par les voies ténébreuses de sulfureux redressements.

Lui faire entendre qu'il fallait compter avec l'expression du peuple et de ses revendications, comme il ne l'a pas fait avec le mouvement citoyen de Kabylie en 2001, accusé de séparatisme et d'obéissance à cette occulte « main de l'étranger » que des gouvernants désemparés appellent toujours à la rescousse, lorsqu'ils sont à court d'idées et n'ont plus aucun argument crédible à servir, pour expliquer leur incurie, et les explosions de justes et légitimes colères, qu'elle provoque, surtout, parmi les jeunes.

 

Avancées et reculs

 

Fait remarquable : dans le même temps où la société réelle avance, la société politique stagne et, par conséquent, recule, faisant ainsi le jeu du pouvoir ; ce qui a fait dire à certains, au cours du débat, que nous avons l'impression que le pouvoir et sa soi disant opposition font partie du même système, qu'ils sont l'envers et l'endroit d'une même réalité, vivant en marge du peuple et de ses problèmes. Les uns donnant ainsi le change aux autres ; les récriminations des uns confortant les effets de manche des autres ; mais que, finalement, tout le monde tourne en rond ; et que le peuple est tourné en bourrique, sans qu'il soit dupe de cette comédie de la rente et du pouvoir, qu'on lui joue depuis des lustres.

Cela nous donne, de manière très globale, tout autant que superficielle, il faut en convenir, l'état de la société algérienne, du peuple et de la société politique.

Mais pour mieux comprendre ce qui nous arrive, il est sûr que consulter l'histoire nous aidera grandement. Il faut aussi savoir croiser ce regard historique avec ce qui se passe partout dans le monde.

 

ETAT DU MONDE

 

Une nouvelle forme de domination du monde :
l'impérial colonialisme.

 

Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement du bloc socialiste, un ordre nouveau émerge : celui dominé, de façon outrancière, arrogante et brutale par les Etats Unis.

Un nouveau type de colonisation, de la planète entière, est en marche. Une sorte d'impérial colonialisme est en train de dominer le monde par la force. L'Irak est envahi à deux reprises aboutissant à une destruction inimaginable d'un peuple, d'un Etat, d'un culture et d'une civilisation millénaire. Le même processus destructeur, le même rouleau compresseur fut mis en œuvre pour assujettir l'Afghanistan. Tout cela sous le fallacieux prétexte de guerre au terrorisme, alors que les buts réels, bien antérieurs au 11 septembre 2001, ne visaient rien moins que les ressources énergétiques et géostratégiques de ces deux pays. Le tout enveloppé dans des discours, ne faisant plus de gogos, sur la liberté, la justice et la démocratie ; comme hier le colonialisme justifiait l'occupation et le vol de terres ne lui appartenant pas, leur exploitation et celle des hommes qui y vivaient, par des discours sur les bienfaits de la civilisation que des députés français ont eu l'outrecuidance de reprendre en chœur, au 21°siècle, pour magnifier la barbarie et l'imposture.

 

Ce nouvel ordre mondial réunissant les grandes nations de la planète au sein d'un G8 triomphant, puis celles de la triade, regroupant, toujours autour des Etats Unis, l'Europe et l'Asie orientale, impose au reste de la planète l'inexorable corset de sa puissance militaire sans égale. Car c'est d'abord sur la force que se construit cette hégémonie ; le droit ne venant qu'après coup, pour justifier l'injustifiable ; d'ailleurs toujours conforté,  par des campagnes médiatiques d'une ampleur inégalée, puisque menant des journalistes aux ordres, jusqu'au cœur de la bataille et du désastre.

 

Le rouleau compresseur de la mondialisation néo libérale n'a qu'un seul objectif, celui de faire le maximum de profit sans tenir compte des effets destructeurs d'un politique qui se moque de l'être humain comme d' une guigne ; puisque tel est le diktat des multinationales, incontestables détentrices du pouvoir réel qui échappe inexorablement aux Etats.

Les Etats du tiers monde, construisent routes et aéroports, facilitent les transports, privatisent, déréglementent et dérégulent, à satiété, pour faciliter les nouvelles formes d'exploitation de leurs richesses, sous prétexte de favoriser l'arrivée des IDE, et en récolter, en retour, quelques miettes qui ne servent pas le peuple, mais la bourgeoisie compradore qui gravite à la périphérie de ce système et le conforte.

Nos Etats s'ingénient à former des cerveaux ; mais ceux ci, au lieu de servir leur pays, et devant les conditions de vie et de travail qui leur sont faites, vont nourrir une immigration sélective à la Sarkozy, et faire le bonheur des sociétés multinationales, de leurs laboratoires et de leurs réseaux.

Si, dans nos analyses, nous occultons cet arrière plan mondial, plus que jamais présent dans nos vies, nous ne parviendrons pas à comprendre que l'Etat est devenu le premier serviteur de ce système planétaire d'exploitation néo libérale, et que tous ses dirigeants, cadres et agents en sont les vicaires attentionnés.

 

Emergence de l'Altermondialisme :

mondialiser la résistance.

 

Face à ce système d'économie néo libérale, prédateur et producteur de pratiques et dérives qui mènent à l'exploitation en coupe réglée du monde et sa corruption généralisée, un autre système émerge, dans la douleur et la confusion des premiers tâtonnements, pour se constituer à son tour, en tant que système, et construire les alternatives rendant possible la naissance d'un monde plus juste, plus démocratique et plus solidaire. Il s'agit du système « alter mondialiste » en voie de construction sur l'ensemble de la planète.

 

A l'issue de son cinquième sommet à Porto Alegre, il vient d'analyser et d'évaluer son action et de définir dans un Manifeste, « douze propositions pour changer le monde ». Une sorte de synthèse en douze socles, des centaines de propositions faites depuis le début du mouvement.

 

Dans ce système, la lutte contre l'exploitation, le déni des droits et libertés élémentaires, et la corruption tiennent une place importante, le tout étant de définir les voies et moyens de mondialiser la résistance à ce système qui porte atteinte à la démocratie, à la justice et au développement économique et social de la planète, équilibré et solidaire, et entrave la marche de l'humanité vers un nouveau contrat social planétaire.

 

Face à la montée en puissance du système planétaire d'impérial colonialisme - car tout le monde est soit colonisé soit en voie de colonisation avancée, jusque et y compris, les parties Sud, du Nord - ce sont les syndicats et les travailleurs qui ont très vite compris et pris conscience de la nécessité de s'unir pour modifier le rapport de force à l'échelle de la planète. C'est ainsi qu'est née un nouveau mastodonte syndical, la Confédération Syndicale internationale. Issue de la fusion de deux des plus grandes centrales syndicales de la planète elle regroupe aujourd'hui plus de trois cents syndicats. Seule la FSM d'obédience communiste, en net recul, ne s'est pas jointe au mouvement. Cette fusion, amorcée depuis 2000, juste après les manifestations de Seattle en 1999, au sein d'un forum préparatoire, est parvenue à son terme après 87 ans de dissensions. Aujourd'hui, l'existence de la CSI va donner au mouvement altermondialiste la densité, la systémacité et la profondeur de champ qui lui manquait. Elle va servir d'exemple à tous les syndicats qui, face au capital uni lors de la grand messe qu'il célèbre chaque année à Davos, vont serrer les rangs, du fait que leur avenir est en jeu en même temps que celui de tous les damnés de la terre.

 

 

ETAT DE LA SOCIETE ALGERIENNE

 

 

Les jeunes fuient leur pays même s'ils savent, qu'au fond, leur aventure peut virer au suicide. Leur « hargua » désespérée ne veut rien dire d'autre : qu'après tout, le risque que je pends, vaut mieux que ce que je vis, aujourd'hui, dans mon pays. Les cerveaux fuient là où ils sont reconnus pour ce qu'ils sont : une incontestable valeur ajoutée au savoir, à la gestion et à l'économie.

Nos villes sont certes sales, et l'on voudrait que les citoyens se comportent de manière plus responsable ; mais à qui la faute ? Depuis quand les a-t-on considéré comme des citoyens à part entière, eux que l'on a spolié de toute souveraineté depuis l'indépendance, pour lesquels sont organisées farces électorales et référendaires de complaisance, forçant, sans vergogne, les mains et les consciences. Cela ressemble à l'anecdote russe du temps du socialisme réellement existant, où les travailleurs, parlant de leurs patrons, ironisent : « ils font semblant de nous payer, alors nous faisons semblant de travailler ».

 

La société évolue ainsi dans un monde de faux semblants et de faux calculs, chacun essayant de tromper l'autre, car le fondement de tout lien solide entre les hommes n'existe plus : la confiance, a déserté les rangs, les cœurs et les esprits.

Que reste-t-il donc lorsque le contrat fondamental qui lie toutes les couches d'un peuple, est sans cesse bafoué ; et que les lois qui découlent de la Constitution sont, à leur tour, foulées au pied ?

Lorsque le peuple n'a plus confiance ni en ses gouvernants, ni en ses représentants, au sein de pseudo assemblées populaires (quelle dérision) communale, wilayale ou nationale, puisque désormais au service de ceux qui les ont adoubé, et non plus de ceux qui les ont élus, que reste-t-il du lien électoral et social ? Lorsqu'il sent qu'il n'est plus protégé par la loi, ni défendu par ses représentants, le peuple rue alors dans les brancards, avec l'énergie du dernier espoir. Il investit la rue, seul espace d'expression libre lui restant accessible - et encore ! en ces temps de réconciliation nationale où l'état d'urgence est toujours en vigueur ; mais nous n'en sommes pas à une contradiction prés - la rue, avec tous les risques que cela comporte : brimades, bastonnades et embastillements.

 

Les raisons de ce mal être et de ce mal vivre, sont multiples et bien connues des gouvernants. Mais rien n'y fait, puisqu' aucune leçon n'est tirée des dérives et dépassements en tout genre, commis ici ou là : le chômage et la misère, les passe droits et la hogra, la justice à deux vitesses et la corruption généralisée s'étendant comme un chancre à toutes les couches de la société ; la perte du lien social,  le recul des valeurs au fondement de la personnalité algérienne au bénéfice de l'émergence de nouvelles valeurs bâties sur le profit, la rapine, l'argent facile et la consommation effrénée. Et, dans cet effroyable processus de délabrement social avancé, l'exemple vient, malheureusement, toujours d'en haut.

Nous pourrions continuer à recenser à l'envi tous les maux affectant le société algérienne - entre autres, la drogue qui vient de faire son apparition au sein de l'école primaire - nous ne ferions que forcer le trait, et mettre en évidence les carences fortes d'une gouvernance en déficit de confiance, de légitimité et de cohérence, ballotée qu'elle est par les intérêts contradictoires, de clans multiples, dont le seul souci est d'accéder aux mangeoires de la rente et d'y demeurer le plus longtemps possible.

 

Face aux prédations répétées d'un Etat rentier, allié objectif à la classe nouvelle en voie de constitution de la bourgeoisie nationale compradore constituée sur le trabendo et la corruption élargie, que vont peser, aujourd'hui, les classes moyennes, en totale déliquescence, alors que durant le règne de l'Etat providence, elles avaient représentées l'épine dorsale d'un régime que se disait socialiste, entièrement voué à la satisfaction des besoins du peuple, en terme d'emploi, d'éducation et de santé publique.

Il nous faut réapprendre à analyser notre société en termes de classes sociales, pour mieux comprendre ce qui se passe réellement dans ses tréfonds, saisir les motivations et les objectifs, déclarés ou souterrains des uns et des autres, ainsi que les raisons d' alliances que l'on voit s'édifier pour prendre d'assaut toutes niches de l'Etat rentier; et éviter de laisser pour compte la paysannerie qui, durant la révolution, a payé le tribut le plus lourd, pour la libération du pays.

 

En un mot comme en mille, il est évident que sans visibilité d'un projet de société clair, sans respect des droits et libertés constitutionnellement établis, sans démocratie et sans justice, sans représentation honnête et sans participation organisée des citoyens à la vie de la cité, il ne peut y avoir de développement économique et social solidaire, juste, équilibré et durable, prenant en compte, au delà du verbe et du discours de circonstance, le sort des futures générations.

 

Voilà donc, rappelé à grands traits, les contours de  l'arrière plan qui encadre les luttes syndicales et peut expliquer le manque de combattivité ou, plus simplement d'adhésion, aux luttes sociales, de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile.

 

 

ETAT DU MOUVEMENT SYNDICAL

 

Les exposés faits, tour à tour, par Osmane Redouane, Ahmed Badaoui et Khaled Benmoufok permirent de cerner les étapes importantes de l'histoire mouvement syndical depuis la création de l'UGTA au cours de la lutte de libération nationale; puis les tumultes qui suivirent l'indépendance, son parcours d'organisation de masse du parti unique, en passant par toutes les tentatives d'autonomisation qui ne firent pas long feu.

 

La transition

 

L'histoire du mouvement syndical algérien post indépendance s'articule autour d'octobre 88, représentant le point de rupture d'un système et l'émergence d'un autre tendant à s'y substituer.

 

La transition est surtout perceptible au niveau du développement national, où le pays passe insensiblement, d'un système économique administré à celui d'une économie de marché débridée, dont la mondialisation va exacerber les contradictions. Epoque où l'Algérie bascule de l'Etat Providence, bureaucratique et rentier, vers un Etat qui se désengage, dans de nombreux secteurs, en jetant des milliers de travailleurs à la rue, et en impulsant, avec frilosité, des réformes jamais abouties et toujours en laborieuse gestation. Preuve s'il en est, que l'Etat ne veut pas lâcher la proie de la rente assurée, pour l'ombre de réformes qui le priverait de la maitrise des principaux leviers de commande de l'économie et du pays.

 

C'est aussi au cours de cette période l'on va assister, sous l'œil du FMI et de la Banque Mondiale, au passage d'une économie qui, même bâtie sur le concept du « clé en mains » ou « produit en main », avait vu monter en cadence une classe ouvrière de plus en plus nombreuse et des classes moyennes au pouvoir d'achat conséquent ; pour céder place à un classe ouvrière et à des classes moyennes, en voie d'effritement et d'affaiblissement avancés.

Ce processus de dévitalisation du monde du travail va avoir pour conséquence un reflux de la syndicalisation, accentué par la main mise hégémonique du pouvoir sur l'UGTA et sa quasi domestication, organique et politique, par les voies de la rente.

Nous sommes ainsi, bien loin des trois objectifs stratégiques que se proposait l'UGTA en 1956, lors de sa création.

 

Avant octobre 88,à savoir, l'ère de l'UGTA dépendant du parti unique. Le rapport de la CEN de mai 1966, faisait déjà, à l'époque, le constat suivant :

 

« Aujourd'hui, chose paradoxale, notre organisation se voit reprocher par les travailleurs son manque de combativité dans la satisfaction de revendications qu'ils estiment légitimes ; les responsables du pays l'accusent de poser des problèmes, de créer de l'agitation, voire même da faire de l'opposition. Cette situation qui place l'organisation syndicale entre le marteau et l'enclume, ne peut se prolonger plus longtemps sans conséquence grave pour les travailleurs et pour le pays. »

 

Ce rapport, édifiant à plus d'un titre, établi quatre ans après l'indépendance du pays, est d'une lucidité et d'une actualité politiques déconcertantes, surtout lorsque, examinant les rapports entre la Centrale Syndicale et le Parti Unique, on y lit :

 

« Ce n'est pas par des méthodes autoritaires et arbitraires que l'on parviendra à mettre sur pied cet instrument incomparable que peut-être le Parti Révolutionnaire. Seules les méthodes démocratiques garantiront, d'une part, la liberté de discussion et de critique au sein des Organisations et, d'autre part, un dialogue permanent avec les masses... » et, plus loin, « Parce qu'elle n'a été qu'un appendice du Parti, notre Centrale n'a fait que subir les contradictions qui ont déchiré l'Organisation Politique. »

 

En écho à ce constat, dans un article de la revue Partisans ( juillet-septembre 1966), Gérard Challiand, présentant ce rapport de la CEN de l'UGTA, écrivait :

 

« Depuis un an, sur le plan politique, le régime du Colonel Boumediene demeure caractérisé par l'ambigüité et des espoirs contradictoires. Au sein du même appareil s'affronte les partisans d'un rapprochement avec l'impérialisme américain - dont Bouteflika semble bien être le chef de file - les tenants, d'une façon générale, d'un libéralisme économique largement ouvert aux investissements étrangers et les partisans d'une voie plus nationale, sinon révolutionnaire que le Colonel Boumediene a semblé encourager en mars, par sa tournée et ses discours dans le Constantinois puis dans l'Oranais. » - Partisans n°31- 1966.

 

 

Puis, il y eut l'après Octobre 88, essentiellement marqué par le pluri syndicalisme et le pluripartisme. Le FLN continua à être le parti du Pouvoir et, au pouvoir, en alliance, avec le RND, parti de l'administration, des cadres et des technocrates; tout comme l'UGTA poursuivit son œuvre « d'appendice » de moins en moins critique du pouvoir, avec les hauts et les bas, dus à l'action concurrentielle des syndicats autonomes, particulièrement actifs dans les services publics, notamment, l'éducation nationale.

 

Parmi les problèmes mis en évidence par les conférenciers, on peut retenir pour l'essentiel :

  • q La nécessaire et indispensable réforme de l'UGTA.
  • q La reconnaissance des syndicats autonomes.
  • q Le positionnement défensif du mouvement syndical,
  • q Le manque de visibilité de certaines de ses actions.
  • q La faiblesse du processus de convergence des initiatives syndicales.

 

 

 


 

2 Faut-il rappeler que le rapport de l'UGTA présenté à la CEN des 21 et 22 mai 1966 rappelait que : « Le 24 février 1966, l'UGTA posait les problèmes en ses termes :

1 - Donner à la lutte ouvrière de notre pays une orientation conformes à ses profondes aspirations, c'est-à-dire, une révolution dans les domaines politique, économique et social ;

2 - Forger aux travailleurs une conscience ouvrière qui les rende aptes à lutter contre les exploiteurs sans distinction aucune ;

3 -Instaurer une véritable démocratie dans le syndicat. »

[1] Lalande dans son Dictionnaire philosophique définit l'adaptation comme la « modification d'une fonction ou d'un organe ayant pour résultat de les mettre en accord avec tout ou partie de leur milieu, soit interne, soit externe. »

Publié dans Economie et société

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