Refuser la morale pour mettre à nu les sens de la «harga»

Publié le par Mahi Ahmed

Refuser la morale pour mettre à nu les sens de la «harga»

elwatan.com/edition/contributions/refuser-la-morale-pour-mettre-a-nu-les-sens-de-la-harga-05-02-2019

 

Mohamed Mebtoul

05 février 2019

La morale, la répression, la sensibilisation unilatérale et le recours au registre religieux représentent des alternatives bien fragiles peu sous-tendues par une compréhension des harraga dans leur diversité sociale et culturelle, en partant de leurs points de vue.

 

Il semble en effet difficile d’occulter de façon cavalière les sens qu’ils donnent à leurs activités sociales. On rappellera ici que «la mise en ordre du monde social par les acteurs, précède immanquablement celle que peut en produire la sociologie» (Smith, 2018). Avons-nous donc le droit le parler en leur nom ou d’opérer à des interprétations très factuelles peu à même, reconnaissons-le, de comprendre de l’intérieur ce que signifie pour les personnes la fuite vers l’ailleurs ?

 

«Il est aisé de se positionner en surplomb pour inculquer des leçons de morale, oubliant de mettre l’accent sur ce cri de rage des harraga, mais aussi d’autres personnes, centré sur le désir profond d’exister, de vivre, d’être reconnus comme des personnes et donc des citoyens que nous ne sommes pas (Mebtoul», 2018).

 

Pour le philosophe Paul Ricoeur (2004), «le mot reconnaissance signifie deux choses : être reconnu pour qui on est, reconnu dans son identité, mais aussi éprouver de la gratitude à l’égard de l’Autre.» Il montre que l’absence de reconnaissance à l’égard de l’Autre aboutit à faire valoir la contre-violence dans la lutte pour la reconnaissance. Précisément parce que la violence politique va profondément structurer le fonctionnement du système social.

 

Nous refusons explicitement de nous habiller du statut de technocrate froid et distant qui se limiterait à faire de la comptabilité entre le nombre de morts, de rescapés ou de ceux qui ont pu franchir la mer, ou encore d’opérer des interprétations trop générales et abstraites qui occultent l’expérience sociale des sujets qui sont loin d’être des «idiots culturels», pour reprendre l’expression du sociologue américain Garfinkel.

 

Le sens profondément négatif attribué à leur vie quotidienne dans la société algérienne, n’étant pas propre à une catégorie sociale donnée, même si les chemins et les stratégies diffèrent, semble être l’élément important qui déclenche cette volonté de tout quitter pour tenter l’aventure.

 

«Ce phénomène social et politique n’est pas exceptionnel ou d’actualité, parce qu’il est resté pendant longtemps dans l’invisibilité» (Mebtoul, 2005). La fuite vers l’ailleurs est donc loin d’être un phénomène marginal, résiduel, réduit à un simple dysfonctionnement socio-organisationnel. Il concerne une frange importante de l’élite, les jeunes, et d’autres personnes, qui affirment de façon claire ne pas supporter la vie sociale, professionnelle et culturelle instituée en grande partie par le politique depuis de longues années.

 

Un patriarcat politique mortifère

 

«La dimension politique rigide, encastrée dans un patriarcat mortifère socialement méprisant, sans écoute des Autres, sans aucune possibilité de nouer des liens sociaux et politiques de façon égalitaire et démocratique avec les jeunes de conditions sociales diversifiées, nourrit et renforce la ‘‘harga’’, mais aussi la ‘‘hogra’’» (Mebtoul, 1997).

 

Dans leur vie sans attrait, ils évoquent avec leurs propres mots un malaise profond partagé par beaucoup d’entre eux. «Leur seule ressource est de fonctionner dans une logique de réseaux qui leur permet rapidement de s’informer sur les possibilités de ‘‘brûler’’, au sens de contourner la norme dominante. Le contournement des frontières et des règles leur apparaît comme la seule réponse possible pour tenter de mettre fin à la ‘‘non-vie’’» (Farès, 2018).

 

Celle-ci est identifiée par l’impossibilité de donner un sens à leur vie sociale profondément bloquée. «Elle se traduit par de multiples rêves avortés, de projets souvent morts-nés, objet de blocages, de refus ou de distance sociale, pour celles ou ceux orphelins de tout capital relationnel. Un exemple : des jeunes travaillant dans le secteur informel ont été sommés d’arrêter leurs activités par la police sur ordre du wali, leur enlevant tous les produits achetés souvent par leurs parents» (Mebtoul, 2005).

 

Mais il est possible de vivre dans sa chair l’humiliation et la non-reconnaissance sociale, tout en étant détenteur d’un statut élevé dans la société. La «hogra» a aussi concerné de façon explicite les résidents en médecine soumis au matraquage par les forces de l’ordre, parce qu’ils ont eu l’audace de remettre en question le mode de fonctionnement du système de soins.

 

L’indissociabilité de la «harga» et de la «hogra»

 

La «harga» et la «hogra» sont deux faits sociaux indissociables. Ils remettent en question la stigmatisation trop facile et paresseuse produite par les pouvoirs publics, centrée sur «l’immaturité» des jeunes qui ne «veulent» pas travailler. Il importe de chasser les mythes, les étiquettes et les mensonges socio-politiques.

 

Ils consistent à infantiliser en permanence les personnes qui se retrouvent dans l’enfermement social et culturel. La seule issue est de tenter de fuir des mondes sociaux et professionnels dominés par l’indifférence, le désengagement, l’hypocrisie sociale, le conformisme ravageur, ne leur permettant pas de se déployer activement pour donner du sens à leur vie.

 

A leurs yeux, partir, c’est aussi rompre avec les multiples injustices sociales, le refus de toute reconnaissance sociale des jeunes de conditions sociales diversifiées, prêts à s’investir activement dans le champ politique, et ce, dans l’hypothèse où la confiance à leur égard est instituée. Force est de reconnaître que tout semble fait pour les marginaliser dans des espaces sociaux (rue, stades, cafés), ne pouvant exprimer entre eux que leur désarroi et leur désespérance analogues, tout en produisant un imaginaire centré sur la possibilité de construire, selon eux, une autre vie plus digne ailleurs.

 

«La vie, ce n’est pas uniquement la société du ventre ou le statut d’une personne qui permet d’accéder à la ‘‘bonne vie’’» (Hartmut, 2018). C’est être reconnu dignement comme une personne, dans ses confrontations aux différentes institutions. Avoir la possibilité de donner la pleine mesure de ses capacités, sans interventions de x ou de y dans ses différentes activités quotidiennes. La vie, c’est pouvoir investir librement et de façon sereine des pôles culturels et politiques autonomes, si rares qu’il est possible de les compter sur le bout des doigts (cinéma, librairie, théâtre, etc.).

 

Pouvoir dire «J’existe»

 

La sociologie, du point de vue des jeunes harraga, montre bien qu’ils sont prêts à risquer leur vie en renouvelant à maintes reprises le départ vers l’ailleurs, («Je suis prêt à recommencer»), à s’endetter, à rompre avec leurs proches parents, mobiliser leurs réseaux, oubliant, pour certains, que nous sommes dans une société de réseaux, pour tenter de revivre et de pouvoir dire : «J’existe».

 

«Dans cette vie sans attrait, ils souffrent de n’être ‘‘rien’’ selon leurs propres termes, de se morfondre à longueur de journée dans un café, dans la rue, dans un espace professionnel peu stimulant, sans aucune perspective. Ils évoquent une temporalité vide de sens» (Mebtoul, 2005). Partir leur apparaît comme la seule alternative pour tenter de redonner sens à une vie profondément rigide, floue et routinière, qui laisse peu de place aux rêves impossibles à concrétiser dans un système qui refuse de les prendre en compte.

 

L’interdiction de rêver, de s’éclater, de dire explicitement sa rage d’être, au sens philosophique du terme, considérant la liberté comme une façon d’exister, représente une dimension centrale productrice de frustrations, de non-dits, de repli sur soi, qui conduit nécessairement au scepticisme, au refus de croire aux discours sociaux et politiques paternalistes.

 

Le droit d’exister – pour ces jeunes stigmatisés dans tous les espaces sociaux et politiques – se traduit par leur refus explicite d’être à l’étroit dans la société. Leur parole devient dérisoire et sans importance. «Exister aujourd’hui, c’est au contraire pouvoir aisément ‘‘jouer’’ de leurs ‘‘larges épaules’’ (piston) et de leur argent, seules modalités sociales pour fabriquer de la notoriété et du respect dans la société» (Mebtoul, 2018).

 

Ne pouvant les acquérir, il ne leur reste plus que la colère et l’indignation pour exprimer leurs fortes désapprobations du politique. A contrario de l’argument du ministre de l’Intérieur, centré sur la «quête du gain facile» à l’origine des départs des personnes vers l’ailleurs, il faut rappeler «que la réussite sociale éteint la colère comme les bons repas assouvissent les appétits. Il faut de la vertu pour cultiver de la colère» (Garrigou, 2005).

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article