L’Observatoire citoyen de l’énergie : pourquoi ?

Publié le par Mahi Ahmed

L’Observatoire citoyen de l’énergie : pourquoi ?

 

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Abdelatif Rebah

26 août 2018 à 23 h 35 min

 

Pétrole et politique, on le sait, ont toujours entretenu des liens de porosité, le phénomène est notoirement connu dans le monde.

 

En Algérie, cette relation, de connivence stratégique dans le contexte historique de l’accession à l’indépendance, était inscrite au cœur même de la genèse de l’Etat indépendant.

 

Lieu de création de richesses — le lieu essentiel, dans le contexte de l’économie algérienne — immergé par nature dans la géopolitique internationale, placé au cœur d’un système monopoliste qu’il irrigue par les canaux vitaux, mais dont il tire, sous le même rapport, sa substance naturelle, le n° 1 des entreprises publiques Sonatrach, la machine à fabriquer de l’argent, est une institution lovée, à sa naissance même, à l’interconnexion du politique et de l’économique.

 

L’énergie est le cœur battant d’une vaste entreprise de construction nationale où se conjuguent de manière centralisée et concentrée, State building, entrepreneurship national et édification de la base matérielle de l’économie.

 

Les questions énergétiques sont considérées exclusivement comme des domaines de spécialistes, d’experts et comme l’affaire de l’Etat et de lui seul. Pouvoir énergétique, pouvoir économique-financier et pouvoir politique sont concentrés au sommet de la pyramide de l’Etat.

 

Ainsi vont se former progressivement les conditions structurelles de l’émergence d’un rapport de subalternité intrinsèque, d’assujettissement essentiel Etat-société, consubstantiel au double caractère pétrocentré-statocentré du modèle, deux caractéristiques essentielles dont l’intime imbrication actuelle est la résultante d’un long processus d’ordre à la fois politique et économique.

 

Ce modèle qui consacre l’énergie comme facteur de développement, d’émancipation sociale et de prospérité partagée a été mis à l’honneur par les nationalisations du 24 février 1971 et a connu son apogée au cours des décennies de développement national 1960-1970 et partiellement 1980.

 

Depuis, ce mécanisme unique de nature à la fois politique, économique et sociale, désormais amputé, avec le virage libéral des années 1980, de la cohérence des choix stratégiques qui en constituaient le fondement et qui lui conféraient sa légitimité nationale, est entré dans une phase de dysfonctionnements structurels chroniques visibles et ne se signale plus que par ses effets pervers et ses trends régressifs.

 

Déclin des réserves prouvées récupérables des hydrocarbures conventionnels, fléchissement durable des performances productives et des exportations, explosion de la consommation interne, émergence de la préoccupation environnementale, rupture de la relation hydrocarbures-développement et, singulièrement, du lien vertueux recettes devises pétrolières (et gazières)-investissement productif, crise de la capacité compétitive à l’extérieur et perte d’hégémonie économique et sociale à l’intérieur du secteur-clé des hydrocarbures…

 

L’argument des bénéfices économiques et sociaux que les choix officiels entraînent pour la société ne fait plus l’unanimité. La question centrale de la politique de redistribution du revenu national et son pendant, celle des usages sociaux des revenus générés par la valorisation des ressources hydrocarbures, divise.

 

Désormais, facteur de régression et d’inégalités sociales, l’énergie est devenue l’objet de contestations sociales et politiques. A travers les choix énergétiques s’affirment implicitement des choix fondamentaux de société qui ne représentent plus une vision partagée par toute la société.

 

La question de la légitimité des choix énergétiques est posée et celle de l’acceptabilité sociale des décisions énergétiques fait son entrée dans le débat public. Les postulats du bien-fondé de principe de la politique des dirigeants et de l’incontestabilité des décisions des chefs, mis à l’honneur par les décennies des nationalisations et du développement, ne font plus recette.

 

Outre qu’il nourrit une dimension prédatrice et parasitaire grandissante dans l’économie, ce modèle énergétique marginalise les compétences intellectuelles.

 

Fort de l’autonomie que lui procurent des revenus hydrocarbures croissants, le pouvoir politique ne considère pas, en effet, les élites scientifiques et techniques comme source de puissance et de prestige.

 

Leur développement et leur libre expression ne sont pas un enjeu de pouvoir puisque la propre sanction des gouvernants dépend essentiellement de la conjoncture du marché international des hydrocarbures et de la capacité de leurs appareils de spécialistes d’en tirer le meilleur profit.

 

Le baril de brut leur permet même, sans risque majeur, en recourant aux services de l’assistance étrangère, de se passer de leur apport professionnel et social. En fournissant les conditions matérielles de l’autonomisation du pouvoir d’Etat par rapport à la société, ce modèle engendre, in fine, des formes de gouvernement autoritaristes voire despotiques.

 

Parce que l’argent abondant des hydrocarbures procure au pouvoir politique le privilège exclusif de n’être ni captif, ni serviteur obligé de la société ou plus exactement de telle ou telle couche sociale voire de tel ou tel groupe d’intérêts, ces décisions sont perçues d’abord comme un levier de renforcement du monopole politique du pouvoir d’Etat..

 

Le lien s’établit désormais entre les questions énergétiques et celles du changement social et politique. Il met en exergue le rôle d’acteur politique unique et exclusif que les revenus pétroliers confèrent au pouvoir d’Etat et les formes de gouvernement autoritaire voire despotique qui en découlent.

 

Est posée, en filigrane, la question de la «responsabilité» du modèle énergétique dans la «fabrication» (un peu au sens de formatage) du modèle politique et du modèle économique et social régnant en Algérie.

 

Au total, un ordre qui secrète logiques de concentration, de centralisation, de verticalité des pouvoirs qui se révèle fondamentalement inadapté voire incompatible avec la nature décentralisée, horizontale, concertée, participative, des mécanismes institutionnels, politiques, économiques et sociaux, requis par la transition énergétique. Un nouvel ordre qui appelle une nouvelle alliance énergie-développement-démocratie

 

Aujourd’hui, nous le savons, la transition énergétique frappe à nos portes. Elle nous offre l’opportunité historique d’opérer une transformation qualitative globale de notre système non seulement énergétique mais dans le même temps politico-économique et social. Il ne s’agit, ni plus ni moins, in fine, que de restituer à la société les leviers de l’orientation et de la maîtrise de son propre développement

 

C’est, en effet, un effort qualitatif national inédit inscrit dans la durée, qui implique une pluralité d’acteurs, de modes d’intervention, de cultures. Parce qu’elle relève, par nature, de l’effort endogène d’innovation sur tous les plans, technique, économique, managériale, institutionnelle, sociale, la transition énergétique est impensable sans une implication citoyenne, large, forte et démocratique. Il importe, donc, au préalable, d’œuvrer à faciliter à l’opinion publique l’appropriation des enjeux énergétiques, économiques et sociaux liés à la question du changement de modèle. En résumé, faire de l’énergie une affaire citoyenne.

 

Dans une analyse — parue en 2006 dans le quotidien El Watan — des enjeux et des retombées de la loi sur les hydrocarbures et des amendements apportés à celle-ci par le conseil des ministres, Maamar Benguerba, ancien expert de l’OPEP et ancien ministre du Travail, soulignait la nécessité d’imaginer et de définir des instruments efficaces de contrôle de la gestion de toutes les ressources naturelles et en particulier des hydrocarbures.

 

«On doit retenir, écrivait-il, le principe d’un contrôle populaire direct imposant aux prétendants à la présidence de la République de s’engager dans leurs programmes sur un niveau d’exploitation des hydrocarbures sur la période qui couvrirait leur mandat».

 

Cette nécessité de faire des destinées du secteur énergétique l’affaire, non seulement de l’Etat mais de l’ensemble des citoyens est une exigence qui va dans le sens de l’évolution moderne car, transparence, impartialité et contrôle ne sont plus des modalités d’un système mais son fondement. C’est le lieu de rappeler ici, dans cet ordre d’idées, ce que stipule notre Constitution dans son préambule :

 

«Ayant toujours milité pour la liberté et la démocratie, et attaché à sa souveraineté et à son indépendance nationales, le peuple entend, par cette Constitution, se doter d’institutions fondées sur la participation des citoyens à la gestion des affaires publiques et qui réalisent la justice sociale, l’égalité et la liberté de chacun et de tous, dans le cadre d’un Etat démocratique et républicain». Dans son article 15, elle énonce que l’Etat encourage la démocratie participative au niveau des collectivités locales.

 

 

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