La Coupe du monde et «les damnés de la mer»

Publié le par Mahi Ahmed

 

La Coupe du monde et «les damnés de la mer»

 

Par Arezki Metref

 

Foot encore ? Fatalement… Mea-culpa : pas assez volontaire pour te soustraire à l’addiction de masse, tu sombres dans la totemisation grave. Le sport codifié par les British au XIXe siècle te sert un peu de religion de rechange : ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi. Le rite en est facile. Un match, c’est plutôt commode. Tu t’affales dans ton fauteuil et tu fais s’entrechoquer mine de rien tes sentiments contradictoires :

- Bon sang, pourquoi il ne tire pas lui, là-bas à gauche ?

- Et l’autre, là, sur l’aile droite, qu’est-ce qu’il fout ?

- Ç’aurait été moi, ça ferait longtemps que ce fichu cuir rond aurait été au fond des filets.

And soon… Tu parles !

Ce qui est sûr, c’est que, toutes affaires cessantes, te voilà à heure fixe face à ce satané écran plat 88 pouces qui te bouffe une partie du mur du salon et la totalité de tes neurones.

Et quelles idoles tu adores, incrédule créature ?

Tu ne le sais même pas. Les desseins de Dieu sont aussi impénétrables que les buts d’un bon gardien. Formellement, tu perçois des mecs-sandwichs super-entraînés qui arborent sur leur maillot des sigles de multinationales, en courant après un ballon avec la ferme intention de mettre des buts à l’adversaire. C’est à peu près tout !

Pour quoi ?

Pour la nation, l’honneur, le fric, la célébrité. Pour…

Et toi, citoyen apatride d’une équipe nationale, toi, croyant dupe de tes fausses divinités, tu gagnes quoi dans l’histoire ?

Que dalle ! Peut-être un peu de plaisir, et  factice ? Plutôt une illusion de plaisir. Difficile d’en disconvenir, ça peut être superbement beau, un match de foot. Il y a des joueurs qui sont, à leur manière, des danseurs étoile. Et des équipes qui sont des dance-band. Oui, parfois, il y a une sorte de plaisir jubilatoire à suivre un match.

Mais orphelin d’équipe, tu supportes quoi ? Tu supportes qui ?

Ça dépend. Quand les tiens, ceux qui peuvent titiller l’orgueil de ton héroïque appartenance nationale, ne sont pas de la partie,  peut-on reporter son ardeur de supporteur sur une autre équipe ? Faire en quelque sorte du chauvinisme par procuration.

Et il est vrai que, pendant qu’on est magnétisé par l’incapacité de Messi à trouer  les filets croates, en essayant de trouver une explication métaphysique à cette déveine, on s’aperçoit soudain que le monde, toujours aussi moche, continue son petit bonhomme de mauvais chemin.

Le foot te détourne forcément de ce Donald Trump qui use de son hyperpuissance pour prendre en otage les enfants des immigrés latinos. Une affaire bien plus grave qu’il n’y paraît comme on peut en juger par les infos rapportées dans le dernier numéro de Courrier international citant le New-York Daily News qui traite le Président américain d’«insensible. Cruel. Lâche». Ces enfants ont été séparés de leurs parents arrêtés pour être entrés illégalement sur le territoire US. 2 300 mineurs depuis la mi-avril. Le New-York Post aggrave le cas de Trump en expliquant que les enfants sont détenus dans des cages. Pas comme celles des gardiens de but. Non. De vraies cages à fauves.

Pendant ce temps, en Europe, tout un tintouin est fait autour du fantasme de l’invasion migratoire alors que les statistiques de l’Union européenne montrent un net recul du nombre de réfugiés. Ce nombre est descendu cette année en-deçà de ce qu’il était en 2015. Ça n’empêche nullement la haine anti-étranger, déjà pas mal vivace dans une extrême-droite de plus en plus florissante, de gagner les gouvernements qui l’expriment par des petits mots des responsables politiques, ou par des mesures telles que le recensement des Roms en Italie. Pour rester équitable, la fièvre du foot nous masque aussi le sort dramatique réservé aux réfugiés subsahariens dans notre pays. Pas de quoi pavoiser non plus.

Heureusement, la réalité est plus fraternelle. Devant un match de foot, on peut vibrer de la même manière que l’on soit réfugié ou pas, que l’on possède ou pas des papiers et que l’on ait été un galérien de l’Aquarius ou pas. Tiens, à propos de l’Aquarius, j’ai lu quelque part que parmi les 629 quasi-naufragés d’une vingtaine de nationalités, recueillis par le bateau humanitaire Aquarius, il y aurait près d’une quarantaine de nos harragas algériens. A défaut de voir nos jeunes présents à la Coupe du monde, on les retrouve au sein de cette nouvelle classe sociale que l’on appelle les «damnés de la mer». Wallach ?

Foot donc ! Forcément…

Est-ce une consolation de constater dans la composition des équipes des grands pays européens, y compris ceux qui ont des lois anti-immigration les plus drastiques et où règnent le racisme et la xénophobie, autant de joueurs blacks et rebeus. Quand tu as de l’or dans les crampons, qu’importe ta race, ta religion, ta couleur de peau. Tu es avant tout le porte-emblème du pays pour lequel tu marques des buts. Là, on ne fait pas de différence. La difficulté à suivre la Coupe du monde de foot, ce sont les noms à coucher dehors de certains joueurs, ou qui ne collent pas avec les patronymes du pays. Sami Khedira ? Il est quoi, lui ! Heu… Allemand ! Des joueurs suisses, allemands, britanniques, danois, espagnols, français, suédois, et j’en passe, portent des noms ou ont le faciès semblable à  ceux de ces réfugiés qu’on accueille dans des camps avant de les virer dare-dare.

Non, ce n’est pas le pied. Tu as beau essayer de tenir la politique à distance du foot, tu te retrouves hors-jeu !

A. M.

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