Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ? (partie I)

Publié le par Mahi Ahmed

          Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ?

Notre société est marquée, dans son imaginaire, par la grandeur de la guerre de libération nationale (qui a enfanté l’actuel Etat) et vit, à la limite, dans une crise existentielle et une perte de ses points de repère. La société scrute à l’horizon, un probable changement radical, consciente que ce « système », qui porte tous les signes d’un corps véritablement malade, ne peut encore perdurer, arrivé à ses limites. Paradoxe du Rêve d’une société et principe de réalité d’un système despotique. Un blocage qui continue d’alimenter toutes sortes de projections, de spéculations et d’initiatives. L’importante diminution de la rente pétrolière, les problèmes de son partage ainsi que les mesures d’austérité (mal ciblées) vont accélérer les évènements, redéfinir les termes de la paix sociale et peut-être, aboutir, espérons-le, à un nouveau contrat social. Retour sur un évènement, sa signification dans le paysage politique et les leçons à tirer de cette dynamique qui reporte, encore une fois, des mesures de rupture, arrivées à maturité. Cette contribution ne répond pas, de manière académique, à cette interrogation centrale, soulevée dans le titre, mais propose des matériaux, une réflexion politique, des pistes de solutions, aptes à nous amener, en définissant les étapes intermédiaires, vers la démarche collective de réalisation du projet historique, inscrit dans les gènes de la révolution de Novembre : la République Démocratique et Sociale.

L’option gouvernementale de l’équipe de Tebboune qui visait, symboliquement, à séparer le politique, c’est à dire les institutions de l'Etat, de la pression des cercles de l’argent, comme une probable issue à la crise politique (ou l’amorce d’une transition) a échouée, bloquée brutalement par d’autres forces, liées aux lobbies des affaires mais aussi aux enjeux des présidentielles ainsi que par la peur d’un « basculement » immaitrisable ou d’une fracture politique. Cette initiative, a surgie des principaux cercles du système, et même si elle s’est inscrite dans une perspective tactique, elle a généré une forte opinion exigeante, visant la réhabilitation des institutions de l’Etat, considéré comme le principal artisan des réformes institutionnelles, économiques et politiques. Ce brouillement d’une société vivante, à la recherche de cadres intègres dans des institutions transparentes, d’une meilleure utilisation des moyens de l’état et surtout d’une lutte résolue contre le bien mal acquis, le blanchiment de l’argent sale, la fuite des capitaux qui ont fait la « une » de tous les journaux, s’est pleinement retrouvé dans ces orientations. C’est la principale leçon tirée de ces évènements, au-delà des objectifs tactiques ou conjoncturels de ces cercles qui s’inscrivent toujours, dans le consensus présidentiel, mais avec des réserves et des contradictions.

Ces évènements racontent et font dérouler toute l’histoire de la société algérienne. Toutes ses accumulations, ses contradictions et la formation de ses classes sociales. C’est le résultat de tout un processus historique et principalement, de l’accumulation des « richesses », nées de la prédation, du détournement des crédits des banques, de la fuite des capitaux, du blanchiment d’argent, et des réseaux financiers dans l’informel que les services de l’état évaluent à 40 milliards de dollars. C’est l’émergence de couches parasitaires et de la bourgeoisie compradore et, il faut le préciser, la constitution et la prise de conscience de son « poids » politique, à la différence des étapes précédentes. Les chiffres disponibles affirment l’existence de plus de 80.000 importateurs et d’une oligarchie de 500 personnes, au maximum (M. Belhoucine, El Watan). Selon l’expert et économiste pétrolier, Rabah Reghis, l’Algérie pourrait compter près de 4500 milliardaires qui disposent d’une fortune de plus d’un million de dollars (près de 11 milliards de centimes). Parmi eux, il y a 170 multimillionnaires avec des biens financiers excédant les 10 millions de dollars. Leur fortune cumulée est estimée à 119 milliards de dollars (Matin.dz). La structure du système d’état bureaucratique, verrouillant les libertés des citoyens et limitant (ou manipulant) les organisations professionnelles et politiques, a permis et facilité la constitution de réseaux de captation de la rente pétrolière, en utilisant différents procédés et artifices et principalement, des complicités dans les centres nerveux de l’Etat ainsi que leurs connexions avec les réseaux de la finance internationale. Faute d’une présence effective de forces politiques (patriotiques, de gauche etc.) en mesure d’affronter le système despotique, en tant que tel, et d’assurer une transition ou une révolution. La pression de la société, sous toutes ses formes (militantisme, citoyenneté, médias et opinion publique etc.) assurant, une sorte de dialectique alimentant et participant à la maturation de toutes ces initiatives des cercles de l’état. L’inverse est aussi vrai.

Ces secousses internes, si on veut tirer une deuxième leçon, sont symptomatiques de fissures (ou de décantations politiques) qui vont donc se renouveler, sans aucun doute, dans les prochaines périodes, autour des présidentielles et d’autres réformes, institutionnelles, économiques et sociales. Il faut mettre les choses dans leurs proportionnalités et leurs perspectives historiques. Ce sont, fondamentalement, comme on les appelle, des luttes de palais. Mais avec cette différence, que les groupes de ce « palais » fermé, sont connectés à la dynamique de la société. A ce titre, l’expérience de transition démocratique des ex pays de l’est mérite d’être mise à profit. La principale contradiction, de notre point de vue, qui bloque le développement, la modernisation et la démocratisation de la société algérienne, est « le système d’Etat », obsolète, avec sa culture, ses valeurs et la nécessité d’un développement, en grand, d’un système national productif (les forces productives), avec aussi sa culture et ses valeurs du mérite, du partage, de solidarité et de justice sociale, dans le cadre d’un Etat civil et de droit. Le défi du changement, dans les prochaines élections présidentielles, est inscrit dans cette perspective stratégique.

C’est l’histoire mouvementée de la société algérienne  

C’est toute l’histoire mouvementée de la société algérienne, de la construction de son appareil d’état, sur la base des détachements de l’ALN et de ses cadres, dans les centres du pouvoir, qui ne formaient plus une homogénéité politique à l’indépendance, qui est résumée, racontée et dont on fait, nécessairement référence, indirectement, à travers cette analyse. En sachant que le noyau de ces personnalités de nationalistes (de différents horizons), de syndicalistes et de militants de gauche dont les conceptions ont évolués, par la suite, (et d’autres courants et dirigeants), a été, pour différents facteurs, tout au long de ce cheminement historique, affaiblit : le coup d’état de 1965 et l’arrêt brutal, d’une voie démocratique (Ben Bella a, dès l’indépendance, interdit le multipartisme et imposé le FLN, comme parti unique). On note aussi l’assassinat du colonel Abid, une personnalité progressiste, après le coup d’état raté de 1967, la dissolution de l’organisation des étudiants, l’UNEA et la caporalisation de l’UGTA par l’aile droitière du FLN, dans les années 1970, etc. Le pré-plan ou le premier plan triennal n’est mis sur rail qu’en 1967-1969. C’est avec le plan quadriennal (1970-1973) que la politique économique de l’Algérie indépendante est lancée…Les luttes pour un développement économique indépendant et pour le pouvoir, ont continués, en se croisant, fortement, à chaque étape de l’histoire post-indépendance de l’Algérie. Après la mort de Houari Boumedienne, pour résumer, c’est le tournant, à droite, vers l’infitah et une pseudo économie de marché, sans règles établies et, enfin, la grande désillusion, à partir d’octobre 1988, pour les libertés, la démocratie et surtout, pour un multipartisme, finalement, de façade. Et un affaiblissement et des divisions du camp républicain…Dans les 02 tomes de témoignages sur le parcours de Abdesselam Belaid, « Le hasard et l’histoire (1990) », interviewé par deux grands chercheurs, Mahfoud Bennoune et Ali El Kenz, il relate et décrit cette période d’édification d’une économie nationale et les difficultés de pilotage dues aux incohérences, conflits et contradictions de la «direction politique » de l’époque.

Enfin, avec la récente disparition de Redha Malek, ce grand intellectuel et patriote, il faut rappeler dans cette sommaire contribution, l’échec du projet d’union qui devait se réaliser, dans le feu de l’action et la lutte contre le terrorisme, entre les forces démocratiques et républicaines qui constituèrent l’ANR (en 1995) et les forces de gauche et modernistes qui se sont constituées dans ETTAHADI-TAFAT (1994), qui s’est redéployé, en 1998, dans le MDS. On évalue, maintenant, la dynamique que pouvait déclencher une telle union de ces forces dans un seul parti (même pluriel), mais aussi les préjugés, l’exagération des contradictions secondaires, les erreurs d’évaluation politique des patriotes algériens et le rôle négatif (évident) de certaines forces du pouvoir pour décourager un tel projet.   

Avec le recul, on peut l’affirmer, la décennie noire du terrorisme islamiste, avec ses assassinats et destruction des infrastructures, entreprises publiques et privées, de toutes sortes (estimées à 24 milliards de dollars), n’a servi qu’à marginaliser l’élite républicaine et préparer, la voie maudite du néolibéralisme. La période de chasse aux cadres des entreprises du secteur public, pour « faute de gestion », il faut le souligner, est aussi un autre maillon, dans la destruction de notre économie nationale et de son potentiel managérial et s’inscrit, à mon avis, dans le même projet, la même perspective. Il faut, un jour, pour le devoir de mémoire, car les archives existent, s’organiser légalement pour publier, pour les générations à venir et les autres sociétés, le livre noir sur les assassinats et la destruction du bien public et le bilan de la chasse aux gestionnaires et compétences nationales.     

Ce qui rend difficile l'analyse politique, l’abstraction ou l’accès au réel, comme on l’affirme dans l’approche académique, c’est l’absence d’une visibilité, encore moins de la transparence, dans le fonctionnement institutionnel et ses contradictions. C’est un fonctionnement obscur, opaque, presque informel d'une institution fondamentale, comme la Présidence de la République. Mais, il faut reconnaitre aussi, qu’en plus de ces difficultés, les universitaires et intellectuels progressistes ne fournissent pas, comme il se doit, l’éclairage intellectuel et politique suffisant qui permet de visualiser les acteurs politiques en scène, leurs idées essentielles et leurs positions respectives. La société apprend à analyser, à partir des faits, des résultats, des décisions concrètes prises et avec ses propres réseaux, au-delà des forces organisées.

L’utilisation des outils des sciences sociales et des résultats de la recherche, ainsi que l’esprit critique chez la jeunesse, sont de moins en moins des « compétences » utilisées, dans les argumentaires, en particulier, dans la confrontation avec les courants hostiles à la démocratie, la tolérance, à l’égalité entre la femme et l’homme et aux valeurs humanistes, cela malgré la forte implantation de l’université (au moins, du point de vue quantitatif), avec déjà un faible rayonnement sur les villes où elles sont implantées, il faut le noter, et des progrès dans le système éducatif (qu’on ne peut nier). Ce qui favorise même le développement de la nébuleuse Daesch et de ses idées meurtrières. Ajoutez à cela, que l’utilisation abusive par les divers services de l’état du religieux, la manipulation des nouvelles technologies (ou la faiblesse de leur contrôle), la mise en place de médias de déstabilisation, comme la chaine Ennahar qui participe directement dans les luttes de clans au pouvoir, le peu de librairies qui survivent etc. ne participent pas à l’éveil de la société ou à sa mobilisation. Tout au contraire. Comme paramètre, il faut, tout simplement rappeler, que les premières mesures d’austérité ont concernés les théâtres nationaux, les festivals culturels, le cinéma etc. Alors que c’est sur ce terrain où le citoyen s’éduque, échange avec ses amis, s’ouvre aux autres cultures, apprend la solidarité et prend conscience des réalités nationales et internationales.    

L’handicap du président Bouteflika est vécu comme un handicap dans le fonctionnement de toutes les institutions et particulièrement de la présidence. On se rappelle de la délégation des 19 personnalités qui voulaient vérifier, de visu, si les décisions prises étaient de la volonté de Bouteflika. C’est une évidence de fait, surtout dans un contexte international menaçant et des plus contradictoire, que le sommet de l’état manque d’un leader affirmé qui cristallise la symbolique de la puissance de l’Etat et de toutes les obligations et devoirs constitutionnels qui fondent le droit et la République.   

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article