Partage de la rente pétrolière et Etat de droit : quels processus ? (pari II)

Publié le par Mahi Ahmed

Dans le fonctionnement d’un état de droit, la mesure de la présidence, devrait respecter certaines procédures et une éthique, c’est-à-dire respecter une culture de la République : une communication objective, clarificatrice, qui assure le consensus républicain, des rapports d’expertise ou des réunions d’évaluation. Les instituions habilitées n’ont pas donné leurs avis et arguments. Le premier ministre Tebboune n’a pas eu ni le temps, ni la possibilité de s’exprimer, pour réunir son gouvernement ou s’expliquer. On est loin d’une communication institutionnelle qui respecte le citoyen. Après le limogeage imprévisible de Tebboune et le retour d'Ouyahia, l’enfant du système, Tebboune a été censuré autant par la télévision officielle que par la controversée télévision Ennahar (de statut privé, mais assurant, de fait, un appui médiatique, au pouvoir ou à certains de ses appareils). Par quels processus institutionnels s’est prise cette importante décision ? Sachant pertinemment que le programme de Tebboune a été adopté par l’Assemblée Populaire Nationale, avant qu’il n’engage sa réalisation. Quand Ouyahya procèdera de la même manière, une simple procédure de forme dirons-nous, le pouvoir nous montrera que ce sont des institutions formelles, avec des prérogatives, une mission, mais sans pouvoir réel de décision. Est-ce qu’on peut tirer la conclusion que le principal centre de décision de l’état n’a pas de vision stratégique et qu’il risque, en l’absence d’un président qui ne possède pas toutes ses fonctionnalités, de perdre la centralité de l’Etat, si ce n’est les luttes stériles de clans, avec toutes leurs conséquences pour la viabilité des projets économiques, et surtout la marginalisation de capitaines d’industrie ou le limogeage de cadres compétents qui ont fait leurs preuves sur le terrain, à l’exemple de l’ex PDG du groupe pharmaceutique Saidal ? 

 

 

 

"Choisir entre le pouvoir ou l’argent" : quelle signification ?

Le mot d’ordre lancé par Tebboune qui affirmait qu’il fallait « Choisir entre le pouvoir ou l’argent » a pris corps dans les espaces médiatiques, la jeunesse, les cadres de l’état etc. Les réseaux sociaux ont cristallisé ce mot d’ordre, juste et patriotique, dans un large mouvement d’opinion, comme un contre-pouvoir.  Par le passé, certains cadres de l’état, des enquêtes de la presse ou conclusions de la cour des comptes et même des ministres ont déjà dénoncé des pratiques contraires aux intérêts de l’économie nationale. On se rappelle des propos de l’ex ministre du commerce, Bakhti Belaib dénonçant les lobbies, dans l’importation des voitures. La mesure de changement brutal de Tebboune est très significative et explique, outre l’instabilité dans les hauts centres décisionnels du pouvoir, la nature du pouvoir, dominée par les couches parasitaires et le poids des importateurs. Malgré le peu de visibilité, la leçon à tirer est qu'il existe aussi d'autres forces et personnalités, qui expriment un potentiel patriotique, toujours prêtes à agir, ou à s’allier, dans des processus de changement, et donc d'autres options sur la solution de la crise politique avec ses différents scénarios.

Tebboune, il faut le souligner, est devenu, au-delà de sa personne, presque populaire et a créé de l'Espoir parce que, tout simplement, il s'est attaqué à ce que Boudiaf appelait la mafia politico-financière. Ce que retient la société, c’est que Tebboune a osé prendre le risque de s’attaquer, frontalement, aux symboles représentatifs du système. Ce sont donc, en dernière analyse, les orientations politiques qui déclarent restaurer la moralité de l’Etat républicain, comme inscrit dans la constitution algérienne, qui ont déclenché ce déclic et adhésion populaire. Il faut, à mon sens, retenir de ce cours passage de Tebboune (moins de 03 mois), comme chef du gouvernement, que dans la société (comme représentation), le principal danger pour l'Etat algérien (et la cause de tous ses malheurs), ce sont les couches parasitaires, les affairistes et ces milliers d'importateurs improductifs, proches des centres des décisions et représentants de l’aile néolibérale. La mesure, donc, de remplacement de Tebboune, ne peut-être perçue, que comme impopulaire, puisqu'elle s'est attaquée à l'Espoir généré par Tebboune. Ces évènements et leur impact dans la société, rappellent, deux faits antérieurs, contradictoires, concernant la dynamique de changement dans la société : la tentative de contre-révolution du FIS, populiste et aventurière (« c’est la seule force, qui a osé s’attaquer au pouvoir », disaient les gens dépourvus de conscience critique) et Boudiaf, le révolutionnaire assassiné, qui a su, en quelques mois, raviver la flamme de l’espoir et crée la mobilisation, dans la société et la jeunesse. Si on aborde la courte expérience de Tebboune, il y a un point commun avec Boudiaf (au-delà de la différence de parcours) et certaines interrogations : est-ce un problème de sous-estimation des forces adverses dans l’état ? Peut-être qu’il n’a pas su utiliser une tactique appropriée ? Ou que ce sont des incohérences dans la « direction politique » de l’état actuel. Puisqu’on peut même émettre l’hypothèse de l’existence d’une équipe informelle, de fait, qui gère l’institution présidentielle, étant donné l’impossibilité d’assumer un suivi permanent de l’importante charge présidentielle par Bouteflika, du fait de son AVC, et qui fonctionne aussi avec des contradictions.

2019 en perspective 

L'axe de toutes ces évolutions et luttes entre les différents centres de décisions, il faut le souligner, s'articule sur une toile de fond, la principale des urgences : les prochaines présidentielles. Entre ceux qui espèrent un changement et des mesures de rupture (même intermédiaires), dans la perspective d'un Etat de droit et les autres forces du front néolibéral qui résistent, préparent des coups, attaquent par étape, préparent l’opinion publique, par médias interposés, à des mesures libérales et anti-sociales, pour préserver leurs intérêts et privilèges (j'allais dire de classe) et positions dans les différentes structures du pouvoir (l'Etat républicain reste à construire) et projettent, même, du fait de la perception du poids (économique et politique) qu’ils représentent, de reconfigurer le système d'état (une nouvelle classe politique et des institutions) par rapport à leurs intérêts. Enfin, si Ouyahya a été placé dans la position de premier ministre, c'est, certainement, pour le mettre au service du prochain mandat stratégique pour le clan présidentiel, pour le "ligoter" aussi et qu'il ne soit pas un éventuel candidat potentiel. Sa désignation s’inscrit donc dans les luttes de clans et compromis pour la préparation des prochaines et stressantes élections présidentielles. Dans le même ordre d’idées, on ne peut omettre de souligner, la liquidation de l’ex ministre des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, une grande personnalité patriotique, parce que potentiellement présidentiable. Dans la première partie de ce scénario machiavélique, dans un drôle de remaniement ministériel où le gouvernement, pour la première fois de son histoire, s’est retrouvé avec deux ministères des affaires étrangères, on l’a opposé à un autre patriote, Abdelkader Messahel, l’actuel ministre des affaires étrangères. 

Sans entrer dans le détail des chiffres qui sont vérifiables, on peut considérer que la sociologie de la société algérienne a beaucoup changé, dans une tendance générale, relativement positive, et c’est ce qui explique, à mon avis, cette exigence à une forte démocratisation de la société et à une transformation moderne (dans le sens universel) des principales institutions de l’état. Ainsi, les principaux paramètres de la société ont évolué positivement : avec une population de 41,3 millions d’habitants, l’espérance vie à la naissance est de 77 ans auprès des hommes et de 78 ans pour les femmes, le nombre d’étudiants universitaires dépasse 1,5 million (même si c’est quantitatif), le développement des infrastructures, le recul de l’analphabétisme (qui reste relativement important et tourne autour de 15 %), l’introduction relativement importante des nouvelles technologies etc. Malgré cette évolution relativement, positive, et au-delà des conséquences négatives de la crise économique, le fonctionnement bureaucratique des institutions de l’état (des partis-Etat, FLN-RND), des élections pas crédibles du tout, les espaces démocratiques limités, les milliers d’infrastructures culturelles, construites par l’argent public, faiblement mise à la disposition des citoyens, pour l’animation, la sensibilisation ou la formation, etc., représentent le principal blocage. Toutes les exigences d’une amélioration significative du secteur public industriel ou de service (santé, justice ou éducation), les indicateurs sont là pour le démontrer, restent vaines, malgré certaines mesures ou dispositions (en général, bureaucratiques).

L’affaiblissement de la classe ouvrière a été la conséquence, tout d’abord, des contre-coups, du recul du secteur industriel (de 25% des années 1970 à 6,3% en 2014 (hors hydrocarbures), de la bureaucratisation de l’UGTA, des entreprises sans soutien de l’état ou des programmes de relance non exécutés (SNVI, Sider El Hadjar etc.), des unités sans matières premières etc. En général, ce ne sont pas des contraintes économiques mais les retombées d’une stratégie réfléchie, visant la privatisation du secteur public industriel, dans une perspective, néolibérale. Le débat sur la prise de conscience de la classe ouvrière et de la construction de son parti historique, méritent une réflexion à part. L’expérience du PAGS, son apport reconnu et le rôle joué dans la mobilisation de la société et dans l’édification du pays ainsi que sa démarche d’« unité dans l’action », restent un repère pour tous les patriotes et militants de gauche. Si sa reproduction mécanique, dans le contexte d’aujourd’hui, parait difficile, il reste qu’il y a une place nécessaire, irremplaçable, dans le monde du travail et la société, d’un grand parti des travailleurs qui regrouperait tous les militants et intellectuels de gauche, en définissant une stratégie politique, impliquant les militants et militantes dans les luttes sociales et politiques.

Les « institutions » en place, leur fonctionnement, le style de management et de prise de décision, le rapport avec les compétences et le mode d’évaluation réel instauré, restent dominés par les valeurs de « l’état despotique » qui a atteint toutes ses limites, en fonctionnant, en dehors des règles et valeurs de l’Etat de droit. C’est un fonctionnement despotique, à l’oriental avec, souvent, des valeurs de la féodalité. La preuve, on le constate, chez les cadres, à différents niveaux de l’Etat, du fait qu’ils ne sont ni encouragés ni aidés dans leur activité professionnelle…Il y a plus de 100.000 cadres diplômés au Canada et encore en France, en Europe, aux USA, dans les pays pétroliers arabes etc. C’est précisément, ce « système d’état » qui dévalorise ces cadres, ces managers qui ne permet pas de valoriser tout le travail qui est réalisé par ces milliers de cadres anonymes qui travaillent, quotidiennement, dans l’enseignent, la recherche, les entreprises, les urgences hospitalières, dans le sud du pays, dans l’armée et les services de sécurité etc. Alors que cette armée de cadres et ces réseaux de compétences, constituent le principal atout de l’Algérie. C’est donc tout le problème du facteur politique dans la solution de la crise et la refondation de l’Etat dans un caractère républicain, pas en théorie ou dans les discours, mais en pratique.

Sous l’angle de cette approche, la signification des résultats des dernières élections législatives du 04 mai 2017, est un signal d’alerte : une configuration artificielle et un net rétrécissement de la base sociale du pouvoir, alors que le pays, son économie, en crise, et ses institutions ont besoin d’une grande bouffée d’oxygène de vie démocratique et d’élargissement de la base sociale de l’état ainsi qu’une mobilisation effective de la société, avec ses compétences, ses énergies et tout son potentiel scientifique et citoyen, au profit d’une économie productive et d’une réhabilitation des institutions de l’état.

C’est ce qui explique et justifie que la démocratisation de la société passe, inévitablement, par une reconversion de l’organisation du DRS (dans la cadre d’un Etat civil et de droit), une redéfinition de ses missions et la dissolution de la police politique. Les récents réaménagements opérés, dans un grand retentissement médiatique, n’ont guère servi qu’à mettre le DRS au service du clan présidentiel. Dans la même logique, si l’Algérie veut s’inscrire dans un régime démocratique, elle devrait revoir la loi sur les associations et opter pour le système déclaratif. Ces nouvelles dispositions ne peuvent que redéployer et renforcer la mobilisation de la société, des cadres, de la jeunesse et édifier, démocratiquement, le Front interne, dont on parle tant (si on se réfère aussi à l’appel de l’ANP sur la mise en place d’un front intérieur), qui soutient et renforce la lutte anti-terroriste et contre le crime organisé, et participe, dans l’enthousiasme, à la réalisation des différents chantiers du pays. Dans un récent sondage, assez significatif, réalisé par l’association RAJ (juin 2017), il ressort que « La dépolitisation de la société s’accentue. Les jeunes, plus importante frange de la population, restent en marge de la vie politique du pays ». Et que «Seulement 1% des jeunes disent être adhérents d’un parti politique et 3% affirment avoir participé à une activité d’un parti». 

Dans cette perspective, le statut de la femme mérite une attention particulière, en général, vivant socialement, dans une position inconciliable, entre un statut constitutionnel citoyen (au travail, dans ses relations avec l’administration), et une marginalisation dans l’espace public. Le code de la famille, maintient une conception inégalitaire et des valeurs sociales et idéologiques (reproduites négativement dans la société) qui relèvent de la société féodale. Dans ce cadre, le principe universel de promotion de la femme repose sur la participation citoyenne et une prise de conscience, forgée à l’école (initiation), dans le milieu associatif, la pratique sportive et culturelle et le travail militant. Dans l’Algérie du despotisme, la promotion de la femme, par exemple, dans les assembles élues, se réalise par la voie bureaucratique, à coup de décret !

L’enjeu central : c’est le caractère social, historique et constitutionnel de l’Etat algérien !

Devant les chantiers prioritaires et urgents que la nouvelle équipe gouvernementale devrait affronter, les fausses-vraies rumeurs et les intrigues dans la vie de la présidence et de ses personnages s’effacent rapidement. Le premier chantier, à notre avis, concerne le modèle économique alternatif élaboré par l’économiste Raouf Boucekkine et son équipe, qui soulignait dans une interview d’El Watan au mois de juillet dernier que « l’Algérie ne doit pas rougir d’être un Etat social. Les grandes démocraties scandinaves, la Belgique et la France (le pays avec les transferts sociaux les plus imposants du monde, plus de 30 % du PIB) le sont bien plus que nous ». L’enjeu central, il faut le souligner, c’est le caractère social, historique et constitutionnel de l’Etat algérien ! C’est le fondement du projet moderne de la société algérienne. C’est le type de partage des richesses que produit la société. Que faire des libertés, quand les inégalités et les injustices sont les caractéristiques dominantes d’une société ? C’est le combat commun de tous les peuples, la raison d’être des millions de femmes et d’hommes libres, affranchit, économiquement et idéologiquement, des chaines de l’esclavagisme, quel que soit ses formes et ses masques !  

Le deuxième chantier, toujours prioritaire, est la préparation de la Tripartite (Représentant de l’Etat, organisations patronales et représentant des travailleurs (lire UGTA, l’organisation la moins représentative !). Quelle raison d’être d’une Tripartite et d’un dialogue social, pouvant participer à la cohésion et à la stabilité politique du pays, quand l’essentiel des organisations syndicales, légales et des plus représentatives, est marginalisé, voire interdit de participation ? On peut même considérer, que la classe ouvrière n’est pas du tout représentée dans cette fausse Tripartite où participent les organisations patronales, l’Etat et l’UGTA, agissant comme un appareil bureaucratique, subordonnant les intérêts des travailleurs aux intérêts du système (et de son maintien). A ce titre, il faut préciser, que de nombreux projets dont celui du code du travail et d’autres (énergie, justice etc.) visent, dans une projection étudiée, à reconfigurer l’état national né de la Révolution de Novembre, dans une perspective néolibérale.   

A l’ordre du jour, également, les projets de montage de l’industrie automobile, critiqués par les experts de Tebboune, la situation catastrophique du complexe sidérurgique Sider El Hadjar dont le plan de redressement n’est pas mis en exécution, faute, à notre avis, d’une volonté politique (après avoir libéré l’ex propriétaire ArcelorMittal, à hauteur de 70 %, dans des conditions confuses et sans transparence), le dossier des milliers d’hectares agricoles (ou agro-pastorales) distribués dans des conditions qui restent à clarifier (remis en cause par l’équipe de Tebboune). Que devient l’important avant-projet de loi sanitaire proposé depuis 2003 (voilà bientôt 15 années), mais jamais adopté (encore le poids des importateurs) ? En précisant que tout le secteur de la santé, public et privé, fonctionne sur une loi dépassée, de l’époque du parti unique, celle de février 1985. Le fil directeur de toute cette démarche stratégique, repose sur l’absence de volonté politique de libérer le champ économique (entreprise, marché) des ingérences du pouvoir politique. Il reste à souligner que la décision politique, positive et patriotique, de ne pas accepter l’endettement de l’Algérie, auprès des institutions financières internationales, comme le FMI, n’est pas une simple décision de l’état. Car l’état algérien ne peut maintenir, durablement, ni la part importante des transferts sociaux (plus de 25 % du PIB), aussi utiles qu’ils soient à la population et à la stabilité politique du pays, ni le refus d’un endettement extérieur. Cette décision qui défend la souveraineté de l’Algérie à ses conditions, ses risques et ses défis. Fondamentalement, elle exige un plan stratégique audacieux, de reconversion totale (même si c’est graduel) du secteur économique vers le productif. Dans la réalité, ce sont, en général, des solutions de facilité (prélèvement d’impôts divers auprès de la population, limitation des importations etc.). On a l’impression qu’on est face à une attitude défensive du gouvernement, voire la recherche d’un compromis tactique (et illusoire) entre les deux options (maintien des transferts sociaux et application progressive des mesures libérales), c’est-à-dire, au fond, si on fait une lecture politique, c’est préparer ou imposer, en douceur, la voie libérale, comme une fatalité historique.

Si on approfondi l’analyse des processus de changement en cours, on peut, à la limite, parier que la configuration actuelle des institutions de l’état, en charge du contrôle de la société, imprégnées d’un despotisme moyenâgeux (élections, activité citoyenne et militante), le type de gouvernance pratiquée, le rapport entre l’état et le marché et le peu d’encouragement aux institutions du contrôle légal des finances publiques, ne permettent pas de réussir un tel défi, de relance effective et stratégique, d’une économie productive, et dialectiquement, une participation de l’économie algérienne dans l’économie mondiale (suivant l’expérience réussie de certains pays émergents). Dans la réalité, les différentes alternatives existent potentiellement. Le projet ou l’alternative de soumission aux directives du FMI, existe déjà, disponible, en cas de basculement du rapport des forces, d’échec du plan de relance économique, ou l’aboutissement à de sérieuses contraintes financières. La loi des finances de 2016 a déjà préparé et légalisé la privatisation des entreprises publiques (y compris, Sonatrach, Sonelgaz etc.) par l’ouverture de leur capital social au privé national (Art.62 LDF 2016), dans une première étape. La deuxième étape, dans la logique des choses, consiste à faire appel au capital étranger. Par le passé, différentes tentatives ont été faites pour restructurer certaines entreprises visées par la privatisation (Air Algérie, le CPA etc.) ou en affaiblissant leur management par de fréquents changements des PDG (Ministère des Postes et des Télécommunications). Sur cet enjeu essentiel (la privatisation), il faut rappeler que l’ex Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, avait annoncé qu’« officiellement, il n’a jamais été question et il ne sera jamais question de privatiser le secteur public », lors d’un point de presse animé à l’issue de l’adoption, du plan d'action du gouvernement par l’Assemblée populaire nationale (APN), ajoutant que les groupes publics « resteront et seront renforcés », en dépit de leur « faible » contribution à l'activité économique du pays » (MaghrebEmergent).

Par contre, la première sortie publique du nouveau premier ministre Ouyahya, exprime sa posture autoritaire, à l’issue de la rencontre avec l’UGTA et le patronat. Ouyahya tranche dans le débat en cours : « L’Algérie avait clos depuis 30 ans déjà le débat idéologique, une économie de marche, a dimension sociale ». Il faut vraiment, lire entre les lignes, son discours. C’est-à-dire qu’il n’exige à la société qu’une seule attitude : accepter le néolibéralisme et le système despotique. C’est un pouvoir de fait. Ses premières mesures étaient prévisibles, supprimer les deux décrets qui visaient à restaurer le rôle de l’Etat régulateur. Celui relatif à l’inspection générale au niveau du premier ministère et le deuxième ayant trait aux modalités d’application des régimes de licence d’importation ou d’exportation des produits et marchandises et qui exigeait, pour plus de contrôle, de soumettre la décision finale d’attribution d’une licence d’importation à l’accord du premier ministre. Dans cette perspective, on est loin de l’exigence d’un ministère du plan. Le journal MaghrebEmergent (23.08.2017), s’interroge si « Ahmed Ouyahia qui a affiché son penchant pour la privatisation va-t-il la relancer dans la loi de finances 2018 ? Ou carrément la remettre à sa «place » dans le code des investissements ? En expliquant que « L’ouverture du capital des entreprises publiques est de nouveau à l’ordre du jour. Elle a été relancée par Ahmed Ouyahia, plusieurs semaines avant sa désignation comme Premier Ministre. Ouyahia qui s’exprimait en tant que patron du RND y a appelé sans nuances ». Sur cette question fondamentale qui va configurer l’architecture de la nouvelle économie et du nouvel Etat, Ouyahya s’exprime pour les intérêts de la bourgeoisie bureaucratique, et il y a une cohérence politique dans le clan présidentiel et c’est ce qui les lie aux mêmes alliés internationaux. Les contradictions ne sont pas de fond, elles restent secondaires et entrent en contradiction avec les intérêts nationaux et de l’écrasante majorité de la société. Cette question est aussi un débat de fond et mérite réflexion. 

Pourquoi avons-nous fait une guerre de libération nationale contre le système colonial ? 

Désabusés, les algériens affirment, blessés dans leur dignité, mais regardant l’espoir en face, que : « Nous avons tous les moyens pour être un pays moderne, un grand pays». En avançant l’argument suivant : « Pourquoi avons-nous fait une guerre de libération nationale contre le système colonial ? ». Et, enfin, de s’interroger : « Quelle est la meilleure solution moderniste et républicaine à la sortie de crise ? ». Car dans tout ce cheminement de la crise, il doit bien y avoir une issue. Ce duel continuera tant que la crise qui est à mon avis, dans sa dernière phase, durera. Dans tous les cas de figure, la mobilisation de la société, de ses cadres et de sa jeunesse est une condition sine qua non pour la réussite des mesures visant la relance du secteur productif et la souveraineté nationale ainsi que la participation active, du Front républicain, à préparer son Alternative, avec une plate-forme d’union patriotique et un leader patriote rassembleur, aux prochaines et décisives élections présidentielles. 

Revenons au débat d’actualité, sur la moralisation des institutions de l’état. En matière de protection de la crédibilité des fonctionnaires de l’état des risques éventuels, de corruption et des autres fléaux connexes, des risques qui naissent du fait même de la proximité des hauts fonctionnaires avec les multiples centres de décision, il y a nécessité d’une loi cadre qui règlemente le statut des hauts fonctionnaires de l’état, civils et militaires, travaillant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. La référence au scandale de l’affaire Khalifa est une parfaite illustration. De nombreuses affaires de ce genre, traitées par la justice, ont montré à l’opinion publique, la fragilité des institutions de la république, l’absence de culture d’état dans les décisions et un gaspillage énorme des finances publiques.

Je pense qu'on devrait suivre, de manière active, ces événements qui vont structurer l'avenir de l'Algérie et l'architecture du futur Etat algérien et agir, sous quelle forme que ce soit et selon nos possibilités, dans la continuité de l'Idéal de Novembre. C’est la seule et unique solution aux espoirs de la société algérienne et la meilleure réponse à ses sacrifices et à son long parcours de résistance. Quand on fait la synthèse de toutes ces évolutions, ces incohérences dans le développement économique et social, le retard pris dans l’édification d’un véritable Etat de droit ainsi que les dangers qui guettent l’Algérie (les permanentes tensions et pressions aux frontières), l’état des forces en présence, on est traversé, presque, instinctivement, par le projet du Rassemblement de toutes les forces patriotiques et modernistes dans un Front qui ne met pas en opposition « Etat » et « Société », mais plutôt intègre tous les patriotes, qu’ils se trouvent dans l’Etat, l’économie ou dans la société. Ce sont, peut-être, les ressorts profonds de l’anthropologie du corps social algérien et de la structure de ses classes sociales. Un rassemblement, comme à l‘époque de la guerre de libération nationale, pour vaincre, dans une seconde étape de développement, le nouveau « colonisateur » qui veut privatiser le résultat de la guerre de libération nationale : le projet, en formation, d’un Etat démocratique et social.

Mustapha GHOBRINI, Universitaire     émail   ghob.mosta@live.fr

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