Les relations indécises de la Tunisie avec les pays du Golfe

Publié le par Mahi Ahmed

Les relations indécises de la Tunisie avec les pays du Golfe

ENTRE LE QATAR ET LES ÉMIRATS ARABES UNIS

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > YOUSSEF CHÉRIF > 17 AVRIL 2017

Les tensions persistent entre la Tunisie et son ex-allié les Émirats arabes unis, mais la Tunisie espère renouer les liens pour rééquilibrer sa dépendance actuelle envers le Qatar.

 

Tunisia 2020, cérémonie d’ouverture. Sur l’écran géant, avec le président tunisien, l’émir du Qatar Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani.

Tunisia 2020, 29 novembre 2016.

La faiblesse de la présence émiratie à Tunisia 2020, la conférence des investisseurs de la Tunisie, entre les 29 et 30 novembre 2016 a mis en lumière le déséquilibre des relations de la Tunisie avec les États du Golfe. Les seuls représentants des Émirats arabes unis (EAU) étaient deux cadres de la Dubaï Holding, une compagnie appartenant à l’émir de Dubaï Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum. Ils ont été reçus par le premier ministre Youssef Chahed avec la déférence réservée aux chefs d’État. Pourtant, alors que plus de 14 millions de dollars en prêts, subventions et investissement ont été promis pendant la conférence, et que plusieurs projets d’envergure ont été annoncés, la seule annonce des EAU a concerné un retrait : Emirates International Telecommunications (EIT), qui fait partie de Dubai Holding vend les 35 % qu’elle possède dans l’opérateur téléphonique tunisien Tunisie Télécom.

 

En revanche, l’émir du Qatar Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani, le seul chef d’État étranger présent a annoncé un package financier de 1,25 milliard de dollars. L’ambassadeur du Qatar en Tunisie a signé en outre un chèque de 2,4 millions de dollars pour couvrir les coûts de la conférence. Tout compte fait, Tunisia 2020 est apparue comme la réponse du Qatar à la Conférence sur le développement économique en Égypte (CDEE) organisée par les EAU en mars 2015, et qui leur a permis d’étendre leur influence dans ce pays.

 

LUNE DE MIEL AVEC DOHA

 

La Tunisie et le Qatar se sont rapprochés après la révolution de 2011, en partie grâce à l’attitude critique d’Al-Jazira vis-à-vis de la politique de Zine El-Abidine Ben Ali les années précédentes. Sous la coalition conduite par Ennahda entre 2011 et 2013, la coopération entre les deux pays a augmenté dans plusieurs secteurs : économie, développement social et politique, militaire, sécurité. Par exemple, en 2012 l’émir précédent Hamad Ben Khalifa Al-Thani a signé dix accords avec le gouvernement tunisien, y compris des accords d’investissement et de construction, ainsi que dans le domaine des services humanitaires et de la formation professionnelle. Plus tard dans l’année, le ministère de la défense tunisien a annoncé la participation des forces armées tunisiennes à des manœuvres au Qatar, accompagnée d’une fourniture de véhicules. Les opposants à Ennahda ont affirmé que le Qatar faisait pleuvoir l’argent sur des organisations islamistes comme Ennahda et, dans une moindre mesure, sur des partis politiques comme le Congrès pour la République (CPR)1. À l’époque la Tunisie était considérée par le Qatar comme un allié de premier rang, tout comme la Turquie, l’Égypte, la Libye et des acteurs non étatiques y compris le Hamas et certains segments des oppositions syrienne et yéménite.

 

Après la démission du gouvernement en janvier 2014 sortant le pays d’une longue impasse politique dans une atmosphère de plus en plus tendue, la position du Qatar en Tunisie est devenue moins assurée. Toutefois il pouvait toujours présenter La Tunisie comme un succès de sa politique étrangère, ayant soutenu un pays dont la transition démocratique semblait fonctionner. Le Qatar continue à aider la Tunisie par des prêts et des donations, et ses médias, comme Al-Jazira et Al-Arabi Al-Jadid lui réservent toujours une couverture favorable.

 

LES AMBITIONS DÉÇUES DES ÉMIRATS

 

En contraste, les liens bilatéraux avec les EAU se sont détériorés. Avant 2011, les Émirats étaient le deuxième partenaire de la Tunisie dans le monde arabe (après la Libye), mais après la révolution la tension a augmenté. Sous prétexte que l’avenir de la politique et de la sécurité tunisienne était trop incertain, les Émirats ont gelé leurs investissements dans le pays et ont graduellement pris leurs distances sur le plan diplomatique, jusqu’au retrait de l’ambassadeur émirati à Tunis en septembre 2013. Les EAU considéraient que leurs intérêts stratégiques étaient en contradiction avec l’inclusion d’islamistes dans le champ politique tunisien, ainsi qu’avec la neutralité tunisienne en Libye et les alliances nouées par le pays.

 

Toutefois, au moment où les favoris du Qatar en Tunisie — Ennahda et le CPR — s’affaiblissaient, les EAU ont ouvert des canaux de communication avec l’opposition, en particulier avec Nidaa Tounès2. Quand [ce parti est arrivé au pouvoir début 20156>919], les EAU ont envoyé leur ministre des affaires étrangères Abdullah Ben Zayed Al-Nahyane à Tunis, sa première visite depuis mai 2011. Il a rencontré le président Béji Caïd Essebssi, fondateur de Nidaa Tounès, l’invitant à visiter Abou Dhabi, comme l’ont fait plusieurs officiels tunisiens plus tard cette année-là. Essebsi a aussi rendu visite à Abdel Fattah Al-Sissi, un client des EAU, et l’a invité à faire une visite en Tunisie. Les dirigeants émiratis cherchaient à attirer la Tunisie dans leur camp et à l’éloigner du Qatar. En soutenant Nidaa Tounès, ils espéraient exclure les islamistes de la scène politique et conduire la Tunisie à reconnaître leur allié en Libye, le gouvernement de l’Est et son homme fort sur le plan militaire, [Khalifa Haftar6>1478]. Aucune de ces deux ambitions ne s’est réalisée. Et le gouvernement formé par Nidaa Tounès a gardé d’excellentes relations avec le Qatar.

 

Résultat, les relations entre les EAU et la Tunisie sont restées tendues. À la mi-2015, de nombreux hommes d’affaires tunisiens se sont plaints du refus de leurs demandes de visas pour les EAU, sans explication claire, et les expatriés tunisiens avaient des difficultés à renouveler leur permis de travail. L’ambassadeur émirati à Tunis a expliqué ces inconvénients par les nouvelles mesures contre les extrémistes islamistes violents, dues au grand nombre de jeunes Tunisiens qui partaient se battre en Syrie. Mais nombre de ceux qui voyaient leur demande refusée n’avaient aucun lien connu avec les mouvements radicaux, ni avec l’islamisme politique. La réponse émiratie est apparue en fait comme un moyen de pression sur le gouvernement tunisien.

 

BLOCAGE DE LA COOPÉRATION ÉCONOMIQUE

 

Le président Essebsi a tenté d’améliorer la situation en septembre en s’envolant vers Dubaï pour les funérailles de Cheikh Rachid Ben Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, le fils de l’émir de Dubaï, mais il n’a pu obtenir de rencontrer Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dhabi et dirigeant de facto du pays. Essebsi devait ensuite effectuer une visite à Abou Dhabi en octobre 2015, mais les Émiratis auraient reporté ce meeting.

 

En septembre 2015, tentant peut-être une réplique, le premier ministre Habib Essid a brusquement convoqué une réunion ministérielle pour examiner plusieurs mégaprojets émiratis, annoncés avant 2011, mais jamais réalisés à cause des enquêtes pour corruption impliquant la famille de Ben Ali. Malgré ces enquêtes, les Émiratis ne voulaient pas de ces projets, espérant s’en servir comme de leviers de marchandage pour influencer la politique partisane tunisienne. Ils promettaient qu’une fois la crise politique résolue — c’est-à-dire une fois leurs alliés tunisiens fermement installés au pouvoir — ils investiraient à nouveau dans ces projets, faisant ainsi courir leurs partenaires tunisiens derrière un mirage. Le président tunisien a menacé d’annuler tout simplement les accords, et de trouver d’autres investisseurs si les Émiratis ne souhaitaient pas avancer.

 

Les tensions persistent et les médias et centres de recherche émiratis restent critiques de la transition en Tunisie, encourageant également un certain nombre de journalistes, de figures en vue et d’intellectuels tunisiens à partager ces critiques. Par exemple, les articles et les opinions d’abord exprimées sur les canaux émiratis sont fréquemment repris par certains médias tunisiens. Pendant ce temps, le blocage de la coopération économique coûte à la Tunisie des milliards de dollars en investissements gelés, et les visas restent un problème. Comme le montre la maigre participation des EAU à Tunisia 2020, il n’y a pas de signes d’amélioration. Pourtant la Tunisie espère se dégager de sa dépendance unique envers le Qatar, et elle courtise les EAU pour rééquilibrer cette relation.

 

Consciente de l’incertitude du soutien américain et européen, la Tunisie cherche à fortifier ses liens dans le Golfe, espérant qu’en réduisant le niveau de ses liens avec le Qatar, elle calmera aussi ses tensions politiques internes. Le gouvernement calcule peut-être qu’un soutien émirati plus important aux principaux partis politiques séculiers contrebalancerait le soutien qatari à Ennahda.

 

UNE NOUVELLE DONNE AVEC L’ARABIE SAOUDITE ?

 

Jusqu’ici les Émiratis ont choisi un jeu à somme nulle : ou le gouvernement tunisien accepte leurs conditions — laisser les islamistes en dehors du gouvernement et nouer des relations plus fortes avec le gouvernement pro-Haftar à l’est de la Libye — ou il ne reçoit rien. Mais l’Arabie saoudite, le principal allié des EAU pourrait peser sur la politique tunisienne des Émirats. Riyad a déjà promis 850 millions de dollars pendant Tunisia 2020, après des années de froid entre les deux pays. Toutefois la tension est en train de monter entre l’Arabie saoudite et les EAU, à cause d’un ensemble de facteurs : le réchauffement entre Riyad, le Qatar et la Turquie ; le fossé qui s’élargit avec l’Égypte, régime client des EAU ; et d’autres désaccords en politique étrangère sur la Libye, la Syrie et le Yémen. Mais si les Saoudiens ont perdu de leur influence sur les EAU, ils pourraient tout de même se recentrer sur leur rôle de partenaire commercial majeur de la Tunisie, du moins tant que les problèmes financiers de l’Arabie lui permettront d’investir des montants significatifs à l’étranger.

 

YOUSSEF CHÉRIF

1Kristina Kauch, ‟Foreign Funding” in Post-Revolution Tunisia, AFA/Fride/Hivos, 2013.

2Youssef Chérif, « Tunisia’s Elections Amid a Middle East Cold War », Atlantico, 22 octobre 2014.

Publié dans TUNISIE Spécial

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