«Démographie et développement» en débat à l’initiative de l’association les amis de Abdelhamid Benzine

Publié le par Mahi Ahmed

«Démographie et développement» en débat à l’initiative de l’association les amis de Abdelhamid Benzine

Une formidable «progression féconde» post-décennie noire

le 06.03.17 |

Si un homme ne peut nourrir ses enfants, il faut donc qu’ils meurent de faim.

Et s’il se marie malgré la perspective de ne pas pouvoir nourrir les fruits de son union, il est coupable des maux que sa conduite attire sur lui, sur sa femme et sur ses enfants.» Ces mots terribles sont de Thomas Robert Malthus (1766-1834), pasteur anglican doublé d’un économiste ombrageux. Ils sont tirés de son fameux Essai sur le principe de population, annonciateur du «malthusianisme», doctrine pessimiste qui préconise la «restriction démographique» comme on parlerait de «restriction budgétaire».

Par-delà son impact sur le confort des ménages, une natalité dynamique représente-t-elle réellement une «menace» pour la prospérité de la nation et le progrès social ? C’est précisément le sujet d’une journée d’étude intitulée «Démographie et développement» qui s’est tenue ce samedi au palais de la culture à l’initiative de l’Association Les amis de Abdelhamid Benzine, et sous la direction scientifique de la sociologue Fatma Oussedik.

Ce colloque a réuni plusieurs chercheurs qui se sont attelés à disséquer cette thématique à tiroirs. Ainsi, Ahmed Mokaddem, ancien directeur général de l’ONS, Nasreddine Hammouda, statisticien, ou encore le socio-démographe Mustapha Omrane, ont fourni à cette occasion un précieux matériau qui renseigne sur l’évolution de la natalité en Algérie et la «transition démographique» qu’a connue notre pays depuis l’indépendance, tout en confrontant ces données au récit imposé par le discours économique et autres impératifs de «développement humain».

Et pour se faire une idée de l’approche adoptée par nos voisins du continent africain et du monde arabe, deux interventions de qualité étaient également au programme : celle de Felwine Sarr, économiste et écrivain sénégalais, auteur de l’excellent Afrotopia (éd. Philippe Rey, 2016), qui s’est attaché à déconstruire la notion de développement comme «mot-valise». Le Libanais Youssef Courbage, auteur de Le Rendez-vous des civilisations avec Emmanuel Todd, devait être, lui aussi, de la partie pour évoquer la relation entre «transition démographique et transition démocratique dans le monde arabe». Curieusement, on lui a refusé le visa alors que Youssef Courbage est connu pour être un défenseur acharné de la cause palestinienne. Mais, fort heureusement, les idées n’ont pas besoin de visa, et son texte était bien là. Fatma Oussedik s’est d’ailleurs chargé généreusement de le présenter au public. Nous y reviendrons dans un papier à part.

 

Baby-boom VS gérontocratie

Belkacem Mostefaoui, sociologue des médias et président de l’Association Les Amis de Abdelhamid Benzine, a eu des mots très inspirés en introduisant ce colloque, lorsqu’il a relevé ce paradoxe sidérant entre fécondité galopante et gérontocratie entêtante.

Clin d’œil à ces «gérontocrates (qui! nous gouvernent, et dont certains fêtent, eux, 80 ans», lâche-t-il, allusion, évidemment, au président Bouteflika qui a fêté son 80e anniversaire le 2 mars dernier sur fond de rumeurs funestes. Cette gérontocratie qui s’obstine à ne pas lâcher le pouvoir, «c’est une camorra», martèle-t-il. «La natalité, ça lui plaît beaucoup (…) parce que Ubu Roi, il lui faut des masses de population» pour appuyer son règne. Belkacem Mostefaoui est remonté également à la période coloniale où les Algériens devaient s’accrocher pour ne pas disparaître purement et simplement. «La colonisation a failli éradiquer la population algérienne, c’était l’extermination», assène-t-il, avant d’ajouter : «A partir de l’indépendance, il y a eu cette régénérescence qui se développe.» Et de résumer les termes de l’équation qui sera le fil rouge de ce débat en énonçant : «Quel type de natalité pour quel type de développement de l’algérianité ? Il est bon qu’il y ait de la natalité sans que cela obère le développement de l’Algérie.»

Loin de souscrire aux sombres préceptes malthusiens, Fatma Oussedik rappelle cependant que «les liens entre démographie et développement» constituent une «question lancinante qui n’est pas nouvelle». Dans les années 1970 et 1980, il y avait eu, dit-elle, de grands débats à ce sujet. La reprise de la natalité «pénalise-t-elle réellement le développement ?» interroge-t-elle tout en faisant observer : «Cette question me paraît culpabilisante». L’universitaire cite une réflexion de l’économiste Nicholas Eberstadt qui écrit : «Ce ne sont pas les chiffres de la population qui causent la pauvreté, mais les mauvaises politiques économiques, les mauvaises lois et les mauvaises institutions».

La sociologue note dans la foulée que «ce débat resurgit au moment de la baisse des revenus pétroliers». Et de souligner : «Il faut se souvenir que la démographie, comme discipline, a pris place, en Europe, dans un contexte où le souci du capitalisme des débuts était d’organiser son élargissement de façon programmée. Aussi, les enjeux de la démographie ont toujours été associés à ceux du ‘‘développement’’. Dans les débats en cours, les potentialités des pays sont lues en référence à des notions comme l’accès au logement, au travail, aux soins, à l’éducation. Aucune réflexion ne porte sur les visions qu’elles contiennent. C’est pourquoi il nous semble nécessaire d’engager une réflexion fondée sur l’analyse, voire la déconstruction de ces deux termes : la démographie et le développement. Ces deux éléments ne peuvent être dissociés car l’analyse quantitative, par la démographie, de données telles que la mortalité, la natalité, la fécondité, la nuptialité ou la migration varie, selon les milieux socioéconomiques et culturels.»

Plus de 22% de retraités en 2050

Analysant la «transition démographique» de la population algérienne, Ahmed Mokaddem explique que cette notion très «à la mode» réfère à des «cycles d’évolution de la population». Après une phase marquée par un recul de la mortalité grâce aux progrès de la médecine, il y a un «changement de comportement des familles avec, notamment, l’espacement des naissances». «Historiquement, on s’aperçoit que dans cette phase de la transition il y a une baisse du taux de croissance de la population». On arrive in fine «à de faibles taux de natalité et de faibles taux de mortalité». Etudiant l’évolution de la population algérienne depuis l’année 1901 jusqu’en 2015, l’expert indique que c’est surtout à partir des années 1950, et davantage encore après l’indépendance, que la population algérienne a connu un accroissement démographique soutenu, et ce, jusqu’au milieu des années 1980.

«En 1985, on a eu un pic au niveau des naissances». S’ensuivit une deuxième phase «caractérisée par des baisses continues du taux d’accroissement, et qui s’est prolongée jusqu’à la fin des années 1990 ». La population algérienne était de 22,8 millions d’âmes en 1985, elle est passée à 26,2 millions en 1990, 29,3 millions en 1995, puis 31,7 millions en 2000 pour arriver à 41,6 millions en 2016. «A partir du début des années 2000, on note un renversement de la situation où la population se remet à croître jusqu’à nos jours», relève Ahmed Mokaddem. Il attribue cette reprise de la natalité à trois facteurs-clés. Le premier est la «forte nuptialité, constatée depuis 2001-2002. Les mariages sont passés de 177 540 en 2000 à 369 074 unions en 2015».

Deuxième facteur : les failles dans les méthodes contraceptives utilisées, tout en assurant qu’il «y a eu des progrès dans la contraception depuis les années 1970». Troisième facteur : le nombre croissant de «femmes en âge de procréer issues de la croissance démographique des vingt années précédentes.»

S’inspirant des travaux d’Alfred Sauvy, le spécialiste plaide pour un «optimum de population» qui «permet d’avoir une population idéale qui pourrait être un moteur de la croissance économique». «Une population de petite taille peut constituer un handicap à l’essor économique, à l’inverse, une population trop forte peut également être un handicap dans la mesure où on ne peut pas faire face à tous les besoins sociaux», dissèque-t-il. Fournissant quelques projections faites par l’ONS à l’horizon 2050, la population algérienne atteindra, selon lui, entre 59 et 64 millions d’habitants. Il estime que dans tous les cas de figure «il va y avoir une augmentation de la population avec des besoins sociaux très importants».

Ahmed Mokaddem insiste sur la question de la prise en charge des retraités. «Ils représenteront 22,80% en 2050 contre 8,72% en 2015», précise-t-il. L’expert recommande de «valoriser au maximum les dividendes démographiques», le tout «accompagné par des mesures de bonne gouvernance et une politique économique qui permettra de tirer profit de cet accroissement de la population».

«Dividendes démographiques»

Les dividendes démographiques, c’est justement l’objet de l’intervention de Mustapha Omrane. Brossant à son tour un tableau de la croissance démographique depuis 1962, il rapporte que dans les années 1970, sous Boumediène, en pleines querelles idéologiques entre le Nord et le Sud sur le «contrôle des naissances», l’Algérie brandissait lors d’une conférence internationale à Bucarest le slogan : «Le développement est le meilleur contraceptif». En 1974, dit-il, il y a eu des pics de «8 enfants par femme».

La position de l’Algérie va cependant connaître un changement doctrinal matérialisé par le lancement, en 1983, du planning familial. La natalité ira ensuite décrescendo jusqu’à la fin des années 1990. «C’est une baisse quand même rapide. Les pays européens ont mis entre 100 et 150 ans pour arriver au même niveau de baisse de la fécondité», affirme le chercheur. Une baisse qui s’explique dans une large mesure par l’impact dévastateur de la «décennie noire», selon l’intervenant. Aujourd’hui, «l’Algérie est en pleine transition démographique, mais la natalité a repris ces dernières années», appuie-t-il. L’ISF (l’Indice synthétique de fécondité) est passé, d’après ses chiffres, de 2,4 en 2000 à 3,1 en 2015. Mustapha Omrane attire l’attention au passage sur le «seuil de remplacement» en deçà duquel une population est menacée d’extinction. «Si l’ISF baisse en dessous de 2,1, il ne peut pas y avoir de remplacement de la population. C’est le cas de beaucoup de pays : la Russie, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, l’Europe du Nord où il y a un déclin démographique», soutient-il.

Pour revenir au cœur de son exposé qui est le «dividende démographique», il indique qu’il s’agit d’un «concept démographique qui exprime le rapport entre le nombre de personnes dépendantes et le nombre de personnes qui travaillent. Cela crée une opportunité démographique [qui] se manifeste par une population active importante». Cela s’exprime «à la lumière des transferts qui s’opèrent entre deux parties de la population : ceux qui travaillent et consomment moins, et ceux qui consomment et ne travaillent pas». Le «le taux de dépendance» en Algérie est passé de 92 dépendants pour 100 actifs en 1990 à 60,1 en 2015. Et de faire remarquer : «Quand les conditions de dividendes démographiques sont réunies, cela ne veut pas dire que le pays peut en profiter».

Le chercheur a mis l’accent sur la nécessité d’avoir de bonnes conditions de santé publique et une formation de qualité pour tirer profit de cette situation. «Quand on dit qu’on a un taux de scolarisation de 98%, ce n’est pas suffisant dans la problématique de dividende démographique. Il y a la dimension qualité de l’éducation, dans le circuit scolaire et dans la formation professionnelle, dont il faut tenir compte», argue-t-il. Le grand handicap des pays pétroliers comme c’est notre cas, c’est d’être dans «la distribution de

richesses» plus que dans la «création d’entreprises et d’emplois comme dans les pays émergents», analyse-t-il.

«En Algérie, nous avons de très bons indicateurs sur le plan sociodémographique (…) mais il reste beaucoup de choses à améliorer». Et de conclure : «Il est important de faire un plaidoyer pour des dividendes démographiques, essentiellement en direction des décideurs. Il faut que les décideurs prennent véritablement conscience de l’importance de la population parce que c’est la population qui est l’objet du développement.» _

 

texte

Mustapha Benfodil

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Publié dans Economie et société

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