Double perfide Par Arezki Metref

Publié le par Mahi Ahmed

Double perfide Par Arezki Metref

 

Bon, je vais te le dire tout de suite, comme ça ce sera fait. Expédié. Clos. Après, et seulement après, tu peux décliner tous les arguments que tu veux, éventuellement les invectives qui t'en tiennent parfois lieu, je resterai placide. Je m'éjecte de la doxa ! Je ne veux plus faire partie de la même pensée que toi, de ce consensus mou qui, à mon humble avis, se goure gentiment d'enjeux, d'ennemis, d'analyse même. Humble avis ! Je me trompe ? Tu as raison. Mais c'est comme ça...

D’abord toi, oui, toi à qui je m’adresse aussi cavalièrement, qui es-tu et pour qui te prends-tu ?

Tu es, tout le monde le sait, le double perfide, l’ennemi intime logé dans le recoin obscur… Et pour qui te prends-tu donc ? Pour moi, pardi !

Maintenant, tu pourras dire ce que tu veux, j'assume. Je suis minoritaire, soit. Je suis tordu aussi, c’est vrai. Je suis contradictoire au-delà de ce qui est permis. Mais peut-être que je m'en tirerai un jour ? Oui, monsieur, je me soigne. Et je m’interroge.

Je ne veux plus bouffer tes recettes précuites qui donnent réponse à tout, ta pensée auto-suffisante, et

arrogante !

Pourquoi te dis-je tout ça ? Parce que… Ras-le-bol. Chaque fois que je cogite, tu es de l’exact avis contraire. C’en est maladif ! A croire que ça t’amuse. Mais, comme dirait l’autre, que vont penser nos ennemis vigilants de cette diffraction, hein ? Ils vont dire, ça manque d’unité tout ça.

Tu me sors tous les clichés possibles pour me reprocher de ne pas penser comme toi. Et pire encore, si je ne pense pas comme toi, c'est parce que je suis un vendu, un traître. Un bourgeois au sens à la fois marxiste et brélien du terme.

Tiens, par exemple, prenons la semaine dernière. Eh bien, je me suis permis de me démarquer de toi. Et pour le sens à comprendre de la mort de Fidel Castro. Et pour celui à donner à la disparition d’Amar Ezzahi.

Tu m'as envoyé des tas de messages qui me rendent au bout du compte justiciable d'excommunication. Allez ouste, dehors, on n’appartient pas à la même entité ! C’est triste mais ce n’est pas la fin du monde.

Pour Fidel, c’est vite vu : je suis un stalinien d’époque tardive, un soutien patenté de dictateur. Pourquoi ? Juste parce que je n'ai pas pris pour argent comptant les clichés de la presse occidentale sur Cuba et Fidel. Parce qu’ils viennent de toi, je ne peux même pas t'épargner tous les aimables qualificatifs que me vaut cette position très simple pourtant, basée sur une question facile. Et s'il y avait une autre logique que celle de l'Occident capitaliste dans l'appréhension d'un mouvement révolutionnaire ! Ringard, va ! C'est Trump et Hollande qui ont raison, sur Cuba comme sur le reste !

Je n’avais pourtant pas encore lu l’article de Noam Chomski(1) «Ce qu’on a omis de dire sur la mort de Fidel Castro» dans le quotidien communiste français l’Humanité. (2)

Pour Ezzahi, alors là, c'est presque pire, si c'est possible ! De m'être simplement interrogé sur une possible immersion de Amimar dans la religiosité ambiante – mystique, pour sa part, j'en conviens – de la rampe Valée des années de l'islamisme triomphant m'a valu l'infamante étiquette de petit bourgeois coupé du peuple. L'équation est limpide. Le peuple ayant plébiscité Ezzahi en l'accompagnant massivement à sa dernière demeure, il était donc rédhibitoire d’insinuer quelque interrogation que ce soit.

Pourtant, je continue à penser qu'Ezzahi était un grand artiste, et un grand homme, et en tant qu'homme, il peut quand même avoir charrié dans sa vie quelques contradictions. Je ne réponds pas là aux très nombreuses critiques, venant d'amis et d'autres de trolls, que j'entends bien, certaines sans toujours les approuver.

Je comprends que des admirateurs d'Ezzahi et a fortiori des amis de ce dernier aient pu être froissés qu'il y ait des réserves dans une nécrologie. Je répète encore une fois que j'aime la musique d'Ezzahi, j'admire sa solitude volontaire teintée de mysticisme, mais en quoi est-il hérétique d'aborder à travers lui les questions de notre époque qui nous interpellent et nous impliquent tous, surtout ceux parmi nous qui, comme Amimar, finissent par incarner un emblème ?

Donc, je sors de ton consensus. Et si je le déclare, c'est que je suis conscient que si je ne le fais pas de mon propre gré, ce n’est que partie remise. Tu te feras un malin plaisir de me clouer au pilori quand j'aurais dit ce que je pense de cette histoire pitoyable pour l'Etat algérien d'expulsion forcée de migrants africains.

Je suis scandalisé non seulement par ce que Ksentini a déclaré, mais aussi par le fait qu'on ait expulsé avec cette brutalité des migrants africains...

Dois-je rappeler ce que Farouk Ksentini, avocat et président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’Homme (CNCPPDH), a dit ?

Les Algériens sont «exposés au risque de la propagation du sida ainsi que d’autres maladies sexuellement transmissibles à cause de la présence de ces migrants».

Encore cette couche : «La présence des migrants et des réfugiés africains dans plusieurs régions du pays peut causer plusieurs problèmes aux Algériens.»

Et le bouquet : «Je ne suis pas Marine Le Pen, je ne suis pas raciste, je n’appelle pas à la ségrégation ; bien au contraire, j’ai beaucoup de respect envers mes compatriotes africains, mais des solutions doivent être dégagées tout en préservant leur dignité.»

Rien à redire. C'est tellement clair. Pas besoin d'argumenter. Le plus attristant, c'est qu'il se trouve des types pour lui donner raison. Toute critique, si j'ai bien compris, de ces déclarations et d'un point de vue plus général de la façon inhumaine dont a été traitée et commentée la question des migrants africains, devient ipso facto un jet de venin de forces anti-gouvernementales connues. Que la déclaration africophobe d’un haut responsable de l’Etat te hérisse à raison, c’est de la subversion.

Tu vois comme tu parles ! Eh bien, comme beaucoup ! J’ai cherché partout un peu de réconfort. Je ne l’ai trouvé que dans cette déclaration, à laquelle j’aurais aimé voir se joindre les femmes et les hommes de cœur de ce pays, de l’Association Tharwa n’Fadhma n’Soumer. Voilà ce qui s’appelle nommer les choses par leu nom(3). Donc, tiens-le-toi pour dit, double perfide ! Je ne suis pas le perroquet qui répète après toi. Ok ?

A. M.

 

1) Linguiste et philosophe américain. Professeur émérite de linguistique au Massachusetts Institute of Technology .

2) On peut encore consulter ce texte sur le Web : http://www.investigation.net/ce-qui-a-ete-omis-a-la-mort-de-fidel-castro-par-noam-chomsky/

3) Quelques extraits du communiqué de cette association : Luttons ensemble contre le racisme institutionnel !

«Plus de 1400 migrants venus de différents pays du continent africain ont été arrêtés avec une violence sans précédent à l’encontre de migrants. A l’heure actuelle, trois morts et plusieurs blessés sont à déplorer. (…) Nous appelons l’Etat algérien à stopper immédiatement cette chasse au faciès engagée contre les migrants du Continent. (…)

- L’Etat algérien doit garantir les droits fondamentaux de tous les migrants.

- Contre l’amalgame entre crise nationale et immigration, contre le rejet des étrangers, contre le racisme d’Etat.

- Pour la liberté, l’égalité, la fraternité entre les peuples, entre les Algériens et les peuples venus d’ailleurs : disons non au racisme d’Etat.

Tharwa n’Fadhma n’Soumer.»

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/12/11/article.php?sid=206019&cid=8

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