Panique au cœur de «l’establishment»

Publié le par Mahi Ahmed

Panique au cœur de «l’establishment»

 

Par Ammar Belhimer

L’élection de Donald Trump a sérieusement secoué les sphères dirigeantes du capital financier international. Contrairement à ses prédécesseurs, son nom est associé à un «capitalisme entrepreneurial» arrimé au sol américain qui s’est enrichi dans l'immobilier, le catch, les casinos et la télévision, des activités tournées vers le marché intérieur sans prolongements extérieurs majeurs.

Au-delà du formalisme qui sied à la circonstance, grave, de son élection, les réactions officielles témoignent d’une frilosité certaine de l’establishment.

Le Président américain Barack Obama était à Berlin «pour une visite d'adieu» mercredi dernier. Une semaine auparavant, la chancelière allemande Angela Merkel avait adressé ses félicitations au nouveau locataire de la Maison Blanche en rappelant l'adhésion des deux pays à un ensemble de valeurs partagées : «La démocratie, la liberté et le respect du droit, ainsi que la dignité de l'être humain, indépendamment de son origine, de sa couleur de peau, de sa religion, son sexe, son orientation sexuelle ou ses convictions politiques.» Les précisions n’avaient pas lieu d’être. Elles le sont. L’Allemagne vient de prendre sa revanche sur le sort que lui a maintes fois réservé l’Histoire : «Le chef d'un pays qui doit sa démocratie à l'intervention américaine a été contraint de rappeler à un président élu des principes fondamentaux du gouvernement libéral», relève Thorsten Benner, dans Foreign Affairs. L’étude qu’il publie sous le titre «Germany Can Protect the Liberal Order. Damage Control After Trump's Election»(*), suggère que l’establishment actuel compte bien placer Trump sous étroite surveillance, en confiant à l’Allemagne le pouvoir idéologique de veiller à l’intégrité de l’ordre libéral dominant. Une telle alternative paraît d’autant plus crédible que le citoyen lambda du monde occidental la partage, y compris en Allemagne. Selon un récent sondage réalisé par la chaîne de télévision ZDF, 82% des Allemands pensent que l'élection de Trump est «mauvaise» ou «très mauvaise». Aussi, pour beaucoup d'Allemands, les dirigeants de l'AFD (leur parti d’extrême droite) passent pour des intellectuels en comparaison de Trump. Pour couronner le tout, et exprimant certainement le sentiment général, le tabloïd B.Z de Berlin consacrait sa Une à la victoire de Trump avec ce gros titre : «La nuit où l'Occident est mort.»

«Certains commentateurs – qui lui paraissent “fantaisistes”, ndlr — ont déjà déclaré Merkel comme le nouveau “chef du monde libre”, à la lumière de la réticence apparente de Trump à remplir un rôle traditionnellement occupé par le Président des États-Unis», tempère Thorsten Benner.

La perspective lui paraît fantaisiste en raison du populisme qui menace en profondeur ce pays et le reste de l’Europe dans les années à venir. A ses yeux, le traitement de cette menace laissera à Berlin «peu de bande passante supplémentaire pour diriger l'ordre libéral international», même si tout la prédestine désormais à trôner sur «un système international ouvert, fondé sur des règles et doté d'institutions multilatérales solides. L’Allemagne veille également à préserver l'alliance transatlantique pour la sécurité, le libre-échange et la prospérité de tous».

On comprend mieux pourquoi Merkel a plus d’une fois fait sienne la réaction de son prédécesseur social-démocrate, Gerhard Schröder, à George W. Bush au sujet de l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis : «Ce n'est pas la loi du plus fort qui prime en Allemagne et en Europe, mais la force de la loi», rappelle gauchement l’auteur de la réflexion.

Afin de parer convenablement à une éventuelle mise en cause des alliances antérieures et accords multilatéraux conclus, l'Allemagne est invitée à «s'assurer que son engagement avec Washington est basé sur des principes clairs tout en renforçant sa capacité à s'occuper de sa propre sécurité».

Une telle perspective donne du temps à Merkel qui «ne devrait pas être pressée de visiter les États-Unis pour rencontrer Trump» ; elle gagnerait à «attendre que l’administration Trump prenne forme et décide de ses priorités en matière de politique étrangère». La prochaine réunion du G-20, qui aura lieu à Hambourg, sera alors une bonne occasion pour une première rencontre sur le sol allemand.

Entre-temps, l'Allemagne est appelée à faire le ménage au sein de l’Union européenne pour renforcer son unité s’agissant de la politique commerciale et d'autres questions clés, dans un contexte peu favorable marqué par la préparation au Brexit et la tentation de dirigeants populistes de l'UE, comme le Premier ministre hongrois Viktor Orban, de s’arrimer à un Président américain qu'ils considèrent comme apparenté.

Il ne s’agit pas moins que de «protéger la réputation de l'Occident en tant qu'acteur international crédible» en réfutant notamment «les abus des principes démocratiques libéraux, y compris ceux commis par les États-Unis».

La tâche s’annonce lourde. Elle incombe tant aux sphères officielles qu’aux «organisations non gouvernementales allemandes et européennes engagées dans les principes libéraux», invitées à « travailler en étroite collaboration avec leurs homologues des États-Unis pour défendre leurs valeurs partagées».

N’est également pas négligée «l'augmentation du volume et de la qualité des échanges interpersonnels», dans cet effort commun» pour «aider l'alliance transatlantique à surmonter la tempête que la présidence de Trump va probablement apporter».

«Une thérapie de choc» est ainsi prescrite pour des questions jusque-là taboues : «Pendant trop longtemps, les États européens se sont appuyés sur les garanties de sécurité américaines au lieu d'investir dans leur propre défense. La menace de Trump de s'éloigner de l'OTAN devrait inciter les Européens à se mettre sérieusement à l’œuvre pour assurer leur propre sécurité. Les Etats européens devraient investir massivement dans la cybersécurité, mettre davantage en commun leurs ressources militaires et politiques, mettre en place des achats militaires conjoints, et renforcer leurs agences de renseignement tout en améliorant la surveillance gouvernementale et le partage du renseignement.»

Là aussi, l’Allemagne est invitée à mener la barre : «Ce qui a manqué jusqu'ici, c'est la volonté politique d'aborder sérieusement ces questions. Ici, l'Allemagne peut montrer l'exemple. Merkel a déjà engagé l'Allemagne à dépenser 2% de son PIB pour la défense, une référence pour l'OTAN en 2006.»

De même que Berlin est invité à «envisager de développer un parapluie nucléaire européen fondé sur les capacités françaises et britanniques», à «accroître sa résilience face à l'influence d'États autoritaires comme la Chine et la Russie, à «améliorer ses capacités en matière de cybersécurité et être prête à affronter des campagnes de désinformation et de fuites (comme celle orchestrée par la Russie lors des élections américaines)», etc.

Au-delà du continent, il est carrément envisagé de «travailler avec les États démocratiques libéraux pour protéger autant que possible l'alliance occidentale et les institutions multilatérales des effets de l'élection de Trump». C’est particulièrement vrai pour un pays comme le Canada.

A. B.

 

(*) Thorsten Benner, «Germany can protect the liberal order. Damage Control After Trump's Election», Foreign Affairs, 16 novembre 2016.

https://www.foreignaffairs.com/articles/germany/2016-11-16/germany-can-protect-liberal-order`

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/11/22/article.php?sid=205131&cid=8

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