Donald Trump, idole de la droite coloniale israélienne

Publié le par Mahi Ahmed

Donald Trump, idole de la droite coloniale israélienne

VERS L’INSTALLATION DE L’AMBASSADE DES ÉTATS-UNIS À JÉRUSALEM ?

 

ORIENT XXI > MAGAZINE > SYLVAIN CYPEL > 25 NOVEMBRE 2016

 

L’élection de Donald Trump a été largement célébrée en Israël, l’un des seuls pays où l’opinion lui était largement favorable. La droite américaine espère qu’il mettra un terme à la critique — purement formelle — de la colonisation, voire qu’il acceptera de transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem.

 

Dans aucun autre pays au monde la détestation de Barack Obama par une majorité de l’opinion et l’espoir de voir élu Donald Trump n’auront été aussi manifestes qu’en Israël. Pour beaucoup d’Israéliens, la victoire inattendue du Donald, « The Donald », comme disent les Américains, a fait figure de divine surprise. Ministre de l’intérieur et dirigeant du parti sioniste religieux séfarade Shas, Aryeh Deri, a ainsi déclaré : « Nous devons réellement être entrés dans des temps messianiques pour que tout tourne aussi favorablement pour le peuple d’Israël. »1. Plus prosaïquement, le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, chef du Foyer juif, un parti religieux ultranationaliste fer-de-lance de la colonisation des territoires palestiniens a déclaré que « l’ère de l’État palestinien est terminée »2.

 

« CHANGEMENT D’ATMOSPHÈRE »

 

Ce que la droite coloniale, majoritaire au Parlement israélien, attend prioritairement de cette élection, c’est d’abord un « changement d’atmosphère ». Jusqu’ici, sous Obama, et parfois même sous George W. Bush ou Bill Clinton auparavant, Israël se heurtait à un refus américain public lorsqu’il entreprenait un nouveau projet colonial d’envergure. Même si Washington opposait son veto à toute résolution contraignante au Conseil de sécurité des Nations unies, son opposition formelle bridait la marge de manœuvre du gouvernement israélien. L’espoir, exprimé par nombre d’élus de la droite, est que désormais les États-Unis regarderont systématiquement ailleurs sur l’enjeu de la colonisation. Ou, mieux, qu’ils cesseront officiellement d’y voir « un obstacle à la paix » – ce que Jason Greenblatt, un proche conseiller du « Donald », a laissé entendre deux jours après son élection3.

 

La victoire de Trump a donc été instantanément « perçue par la droite israélienne comme l’occasion d’augmenter la construction de colonies »4. Ses membres espèrent que ce nouveau président facilitera aussi l’extension de la politique de démolition des maisons palestiniennes, en particulier à Jérusalem-Est. Leur priorité va au lancement de chantiers coloniaux auxquels l’administration Obama s’était fraîchement opposée, en particulier dans trois secteurs nommés E1, Givat Eitam et Givat Hamatos. Leur construction créerait une continuité territoriale isolant définitivement Jérusalem-Est de son environnement palestinien. Les plans israéliens sont prêts depuis longtemps, mais jusqu’ici Benyamin Nétanyahou n’a pas autorisé les mises en chantier. « Tout progrès de ces plans dans les mois à venir indiquerait un changement d’atmosphère entre Jérusalem et Washington »5.

 

D’autres plans d’extension des colonies attendent un aval officiel. De même, dès le 9 novembre, lendemain de la victoire de Trump, les députés de la droite coloniale, majoritaires, approuvaient en lecture préliminaire une loi légalisant les colonies israéliennes dites « illégales » en Cisjordanie et empêchant leur démolition6. Nétanyahou, attendant de voir les premières mesures de Trump, s’y opposait. Mais, après une semaine de négociations pour préserver sa coalition, il finissait par s’y rallier.

 

DES DÉCLARATIONS CONTRADICTOIRES

 

Emplie d’un sentiment euphorique, la droite coloniale israélienne attend d’autres décisions de la nouvelle administration américaine. La plus symbolique touche au déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. La seconde à l’abandon de la perspective consacrant l’établissement futur côte à côte de deux États, Israël et un État palestinien, vivant « en paix et en sécurité ». Au coin des rues Hebron et Yanovski, à Jérusalem-Ouest, existe un lot que les Américains ont acquis en 1982 pour y ériger leur future ambassade. Depuis, aucune construction n’y a été lancée. De fait, tous les présidents américains, depuis Ronald Reagan, ont promis un jour à l’American Israel Public Affairs Committe (Aipac), le lobby pro-israélien de Washington, d’installer leur ambassade à Jérusalem. Mais aucun n’a donné la moindre suite à cette promesse.

 

Trump la mettra-t-il en œuvre ? Avant son élection, son conseiller David Friedman a déclaré que si le département d’État jugeait que déplacer l’ambassade serait « contraire à la politique américaine » de tout temps, le nouveau président leur répondrait : « Vous êtes virés »7. Bref, il passerait outre. Mais son autre conseiller Walid Phares a déclaré à la BBC que l’ambassade ne serait pas déplacée à Jérusalem sans « consensus ». Autant dire que ce ne serait pas pour demain…

 

Qui croire ? Ce qui est certain, c’est que donner réalité à cette promesse serait un précédent politique à la portée considérable. Le statut de la ville, qui devait être « internationalisée » selon le plan onusien de partage de la Palestine du 29 novembre 1947, n’a plus été rediscuté depuis sa division en 1948 entre Israël et la Jordanie, puis la conquête de sa partie orientale en juin 1967 par Israël. De sorte qu’à ce jour, aucun pays n’a installé son ambassade à Jérusalem, les États-Unis pas plus qu’un autre. Israël considère que « Jérusalem unifiée » est sa « capitale éternelle et indivisible ». Mais cette « capitale » et l’annexion de sa partie orientale palestinienne ne sont reconnues par aucun autre pays. Déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem avant la signature d’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens serait perçu par les Israéliens, à juste titre, comme un soutien radical à leur refus de partager la Palestine historique entre les deux peuples. Et par le monde arabe et musulman (et le reste du monde) comme une provocation. Si cela advenait, estime Mahmoud Jaraba, du Carnegie Endowment for International Peace, un tel acte américain « pourrait déclencher un nouveau cycle de violences et d’instabilité » dans toute la région8.

 

DES CONSEILLERS TRÈS SPÉCIAUX

 

Quant à l’abandon officiel de la perspective d’un État palestinien, la droite coloniale israélienne se réjouit des premières nominations effectuées par Donald Trump. Au début de sa campagne électorale, « le Donald » avait lancé des signes contradictoires qui avaient inquiété en Israël. Il avait ainsi annoncé qu’il adopterait une position « en quelque sorte neutre » dans le conflit israélo-palestinien. Mais il s’est vite entouré d’un groupe de conseillers sur le Proche-Orient tous proches de l’extrême droite israélienne. Élu, il a fait de Steve Bannon son « conseiller stratégique » à la Maison Blanche, un homme connu pour son racisme avéré envers les Noirs, son machisme sidérant envers les femmes, sa xénophobie alimentée d’une islamophobie outrancière sur les enjeux migratoires, et même son antisémitisme, dénoncé par la Ligue anti-diffamation (LAD), le plus important organisme de lutte contre l’antisémitisme aux États-Unis. Un homme connu, aussi, pour son indéfectible soutien à la droite coloniale israélienne. Bannon devait être récemment l’invité d’honneur du diner annuel de la Zionist Organization of America, une formation sioniste d’extrême droite. Sur la pression de la LAD, il a renoncé à s’y rendre.

 

Pour le conseiller sur le conflit israélo-palestinien, Trump a fait appel à deux personnes très liées à cette droite coloniale israélienne. L’avocat d’affaires Jason Greenblatt a étudié dans une école rabbinique d’une colonie de Cisjordanie, et David Friedman, un ex-chroniqueur de la radio des colons en Israël, Aroutz Sheva, a présidé les Amis américains de Bet El, un fonds de soutien financier aux colons israéliens. Les deux hommes ont beaucoup œuvré à faire enlever toute référence à la « solution à deux États » de la plateforme du parti républicain pour cette élection, pour la première fois depuis trente ans. Parmi les autres conseillers proches de Trump, on trouve encore Walid Phares, un ex-responsable des Phalanges chrétiennes libanaises devenu aux États-Unis un membre actif du Centre pour la politique sécuritaire, un think tank (cercle de réflexion) qui a fait de l’islamophobie son fonds de commerce. Son fondateur, Frank Gaffney, est l’auteur de rapports conspirationnistes sur l’infiltration de la Maison Blanche par les Frères musulmans sous Obama.

 

Entourée de cette fière équipe, Trump a multiplié les déclarations de soutien à la politique de Nétanyahou. Mais, trois jours après son élection, il laissait entendre qu’il chercherait à amener Israéliens et Palestiniens à une « paix finale »… tout en réitérant que les colonies israéliennes ne sont « pas un obstacle » à la paix. Certains ont voulu y voir la poursuite de l’ambiguïté trumpienne. De fait, Nétanyahou a initialement réagi avec circonspection à l’égard de Trump. Pour deux raisons. D’abord, son propre réseau de relations politiques aux États-Unis est très ancré dans les milieux néoconservateurs, que Trump a beaucoup violentés durant sa campagne en répétant que la guerre en Irak avait été une erreur. Ensuite, la tonalité de la campagne de Trump était plébiscitée par l’importante fraction fascisante de son gouvernement, emmenée par Naftali Bennett, principal adversaire potentiel de Nétanyahou en cas d’élections. Mais après que Trump a emporté les élections primaires républicaines, Nétanyahou a vite tourné casaque. Son financier politique personnel, le magnat des casinos de Las Vegas et de Macao Sheldon Adelson, qui s’était tenu à l’écart du Donald, a dès lors lui aussi décidé de lui apporter son aide.

 

SILENCE SUR LE CONFLIT ISRAÉLO-PALESTINIEN

 

Nétanyahou prépare son premier rendez-vous avec Trump, lorsqu’il se rendra à la conférence annuelle de l’Aipac, du 26 au 28 mars. Selon l’ex-haut diplomate et député travailliste israélien Uri Savir, l’« objectif le plus important » du premier ministre israélien consistera à obtenir des États-Unis un « engagement tacite » pour cesser de critiquer publiquement la construction de colonies et bloquer toute initiative européenne sur le conflit israélo-palestinien « telle que l’initiative française sur la création de deux États », ainsi qu’un engagement ferme pour opposer son veto à toute velléité visant à fixer à l’ONU les « conditions de référence pour une solution à deux États »9. Nétanyahou tentera de persuader Trump que la question palestinienne a perdu de son importance dans la région et qu’il faut concentrer les efforts contre « le terrorisme fondamentaliste » musulman, sans distinction : qu’il s’agisse de l’organisation de l’État islamique (OEI), du Hezbollah ou du Hamas. Il cherchera aussi à le convaincre d’accroître les sanctions contre l’Iran, à défaut de pouvoir dénoncer l’accord avec Téhéran sur le nucléaire. Enfin, visiblement, Nétanyahou s’inquiète aussi d’un trop grand rapprochement américano-russe sur le dossier syrien. « Si Trump s’engage dans une réconciliation avec Poutine, écrit le spécialiste militaire du quotidien Haaretz, Amos Harel, cela constituera un formidable succès pour le régime de Bachar Al-Assad – et ce ne sera clairement pas une bonne nouvelle pour Israël, vu l’alliance d’Assad tant avec l’Iran qu’avec le Hezbollah »10.

 

Quant aux Palestiniens, totalement oubliés de la campagne américaine — seul le sort des Israéliens comptait —, ils interprètent l’élection de Donald Trump, écrit Amira Hass, comme un signe supplémentaire du déclin continu de la place des Etats-Unis dans le monde11. La population n’imagine pas que cette élection puisse noircir plus qu’il ne l’est déjà un quotidien socialement très difficile et politiquement sans issue. Quant à l’Autorité palestinienne, elle balance entre la crainte de se voir bientôt privée, comme l’exige une partie de l’entourage du magnat américain, des subsides américains qui lui permettent d’exister, et l’idée que l’état de droit américain devrait brider les éventuelles velléités de Trump de modifier la ligne diplomatique historique de son pays, et préserver ainsi la perspective, aujourd’hui sans matérialité, d’un futur « État palestinien ».

 

SYLVAIN CYPEL

1Isabel Kershner, «  Israel’s Right, Cheering Donald Trump’s Win, Renews Calls to Abandon a Two-States solution  », The New York Times, 14 novembre 2016.

2«  Bennett : Trump win means era of Palestinian state is over  », The Times of Israel, 9 novembre 2016.

3Felicia Sanchez, «  Trump Adviser : Israeli Settlement Building Not an Impediment to Peace  », The Wall Street Journal, 10 novembre 2016.

4Yotam Berger et Nir Hasson, «  For Israel’s Right, Trump’s Election Heralds Settlement Construction Surge  », Haaretz, 13 novembre 2016.

5Idem.

6Israël distingue les colonies «  légales  », établies en Cisjordanie ou sur le Golan syrien, mises en place sous autorité gouvernementale, des «  illégales  », érigées sur des terres palestiniennes par des militants de la colonisation sans accord du gouvernement. Selon les Nations unies, les unes comme les autres sont illégales au regard du droit international. Historiquement, les entités dites «  illégales  » sont vite protégées par l’armée et raccordées au réseau routier, électrique et téléphonique israélien avant, dans leur immense majorité, d’être un jour reconnues «  légales  » par l’État.

7Référence à la célèbre émission de téléréalité américaine The Apprentice : You’re Fired lancée avec Donald Trump en 2004.

8Mahmoud Jaraba, «  Crushing Hopes of a Two-States Solution  », in The implications of a Trump Presidency in the Middle-East, Carnegie Endowment for International Peace, 9 novembre 2016.

9Uri Savir, «  What Netanyahu wants from Trump  », Al Monitor, 13 novembre 2016.

10Amos Harel, «  Israel prepares for the Age of Trump  », Foreign Policy, 15 novembre 2016.

11Amira Hass, «  Palestinians Don’t Expect Much From Trump, but Fear Losing Self-Rule  », Haaretz, 10 novembre 2016.

Commenter cet article