Ce que fut la Révolution du Premier Novembre Plaidoyer pour un ressourcement

Publié le par Mahi Ahmed

Ce que fut la Révolution du Premier Novembre

Plaidoyer pour un ressourcement

 

Par le Professeur Chems Eddine Chitour

«Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie/Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau. Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère/Et, comme ferait une mère / La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau ! Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle/La gloire, aube toujours nouvelle/Fait luire leur mémoire et redore leurs noms !»

Victor Hugo (Hymne)

 

D’une façon rituelle, on convoque chaque année les mêmes dans un scénario élimé où les mots ont perdu leur sens tant ils sont chargés d’hypocrisie. Jugez-en plutôt. Le 1er Novembre des valeureux chouhada a permis à l’Algérie de battre la France. C’est tout juste si le ministre en charge, discret toute l’année, se signala par une agitation conjoncturelle en réveillant la «famille révolutionnaire» dont on peut s’interroger sur sa réelle valeur ajoutée si ce n’est d’émarger au râtelier de la République pour les enfants de moudjahidine et les enfants de chahids qui sont à l’âge d’être grands-pères mais qui sont toujours des enfants !

Pour parler de la Révolution de Novembre dont on ne mesure pas assez la portée symbolique mais aussi dans le panthéon universelle des Révolutions, c’est la première fois qu’un peuple arrive à faire sortir une grande puissance et à être libre. A ma connaissance, seul le combat du Vietnam pour son indépendance peut être comparé à celui de l’Algérie, sauf qu’il ne fut pas envahi par des hordes sauvages sans honneur — au point que l’Algérie de 2016 ne demande pas toujours d’une façon franche et sans condition la restitution des restes d’une quarantaine de dignes fils de l’Algérie dont les crânes sont entreposés dans les musées parisiens et qui devraient rejoindre la terre natale pour être enterrés pieusement —, colonisé d’une façon abjecte, avili avec le code de l’indigénat déstructuré socialement et surtout subi un prosélytisme sans nom par un certain cardinal Lavigerie.

 

Ce que fut la colonisation ?

Jean Jaurès citant Clemenceau déclare à la Chambre des députés en 1908 : «On a tué, massacré, violé, pillé tout à son aise dans un pays sans défense, l’histoire de cette frénésie de meurtres et de rapines ne sera jamais connue, les Européens ayant trop de motifs pour faire le silence (…)» L’invasion de l’armée d’Afrique commandée par le traître de Waterloo que fut le général de Bourmont sema la terreur contre un peuple désarmé et promettant aux Algériens de les respecter. Ce sera le premier officier à devenir parjure, comme l’écrit Michel Habart dans son ouvrage Histoire d’un parjure.

Par la suite, Bugeaud, le sinistre «Bouchou» que nos mères invoquaient pour nous terroriser, ne fut pas en reste. Il pilla, rasa, brûla, pratiqua la politique de la terre brûlée. Son mythe du soldat laboureur permit de mettre les terres algériennes à la disposition d’alluvions humaines venues des quatre coins de la Méditerranée. «Faut-il évoquer, comme le rapporte le rédacteur du journal El Moudjahid, journal de la Révolution, ces officiers bourgeois d'Alger qui se faisaient transporter à dos d'hommes par des portefaix “professionnels” à un bal du duc d'Orléans portant l'inscription infamante : “Arabe soumis” que, par ordre de Bugeaud, des Algériens étaient tenus d'afficher sur leurs vêtements ?» Ces faits se passaient quarante ans à peine après la déclaration des droits de l'Homme...

Pour se faire une idée de ce qu’était réellement la colonisation et de l'état d'esprit qui régnait à la veille du déclenchement de la Révolution, le texte suivant de R. Bonnaud résume d'une façon magistrale la condition infra-humaine des indigènes en face de la «race supérieure» des colons. Imaginons quatre millions d'Allemands ou de Russes établis en France par le droit du plus fort et mettant en coupe réglée un pays exsangue, se ménageant un revenu moyen vingt fois supérieur au nôtre et tous les privilèges d'une caste supérieure. Imaginons l'indigénat, l'absence de droits politiques, la burlesque institution des deux collèges, les élections truquées, la mauvaise foi des promesses jamais tenues, l'arbitraire policier, la ségrégation raciale, les sobriquets insultants, les coups de pied au cul. Imaginons le mépris. Imaginons la misère noire, la famine et la maladie, la brutalité des rapports humains, l'analphabétisme, l'inculture et l'immoralité des masses. Imaginons l'arrogance des étrangers, leur indifférence au bas mot, la timidité et l'échec des tentatives libérales. Imaginons la haine.

La révolte éclatera. La colère longtemps contenue ne distinguera guère entre les privilégiés et leurs soutiens en uniforme. Elle aura des aspects inutilement frénétiques et cruels. On s'apercevra alors que les victimes des révoltés sont les victimes de la France, de la présence française, car l'Algérie cruelle que nous assumons, c’est la France qui nous l'a faite.»(1)

Traduits dans les faits, la colonisation se résume à une longue et pénible dépersonnalisation. Au «régime du sabre» pratiqué par les généraux durant les premières trente années de la conquête, succédèrent le «talon de fer» des communes mixtes et des territoires du Sud, le «goupillon du clergé prosélyte» au besoin par la force avec à sa tête Dupuch et ensuite Lavigerie, le code esclavagiste de l'indigénat avec les 41 répressions, l'interdiction de circuler en dehors du douar et ceci pendant près d'un siècle, les tribunaux répressifs, les tribunaux militaires, le code forestier et enfin l'humiliante loi Warnier et les cours criminelles.(2)

Durant les cent trente deux ans d’occupation, toutes les réalisations de la colonisation dans l'agriculture, l'industrie, les infrastructures de base, l'éducation et la santé ont servi les besoins de la population européenne installée dans le pays et les intérêts de la France tout en recourant à une exploitation sans limites de la main-d'œuvre algérienne. C’est peut-être cela l’œuvre positive de l’Algérie pour la France outre le fait qu’elle a donné son sang sur tous les théâtres de guerre de la France. Que devient l'Algérien dans cette société où il est exclu ? Il n'est plus qu'une ombre passive, on assure les impôts et on n'a jamais eu à le côtoyer. Il est obligé de se réfugier sur ce qu'on lui laisse parce qu'inhospitalier, les flancs rocailleux des montagnes, les terrains de parcours et les forêts lui sont fermés. Ecrasé d'impôts, il est à la merci du code de l'indigénat, code esclavagiste par excellence. Ce qui ne l'empêche pas de concentrer ses forces pour racheter par le travail sa terre ; refoulé, il s'accroche et revient y travailler comme khammès ou comme simple ouvrier. Comme l’écrit Charles Favrod : «La faim de la terre est irrésistible.»(3)

L'action de déculturation de la société a débouché, on l’aura compris, sur un taux d’analphabétisme effarant. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le peuple se soulève comme un seul homme contre la misère, le déni de dignité. Jean Daniel écrit à propos de la misère matérielle et morale du peuple algérien. : «Quand on pense à tous les ravages causés dans la conscience des Français par l’occupation allemande en quatre ans, on comprend les ravages causés dans l’esprit des Algériens en 132 ans.»(4)

 

L’appel du Premier Novembre

«Quand trop de sécheresse brûle les cœurs / Quand la faim tord trop d’entrailles / Quand on rentre trop de larmes / Quand on bâillonne trop de rêves/ C’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher : A la fin, il suffit du bout de bois d’un esclave pour faire / Dans le ciel de Dieu / Et dans le cœur des hommes / Le plus énorme incendie.»

(Mouloud Mammeri)

 

Dans cette atmosphère délétère où l’impasse paraissait durer mille ans, le pouvoir colonial, bien tenu à Alger par les Borgeaud, Schiaffino, et autres Blachette, tenait «son Algérie» d’une main de fer et arrivait continuellement à torpiller les rares réformettes, notamment celles de Blum Violette. Aux lieu et place nous eûmes des élections que Naegelen a immortalisées comment étant le comble du trucage.

Tout débuta avec le CRUA (Comité révolutionnaire d’unité et d’action) composé principalement de centralistes issus de la scission du MTLD. Il fut créé en mars 1954, et en juin la réunion des «22» décide de la lutte armée. En octobre, le FLN (Front de libération nationale) est créé et tous les mouvements ont été invités à rejoindre la lutte qui devait aboutir à l’indépendance en 1962. La Révolution fut l’évènement qui transcendera l’impossible pour différencier deux époques que seules la volonté et la détermination d’une poignée d’hommes, issus d’un peuple résolument décidé à recouvrer sa liberté et sa souveraineté, rapprochaient. Une poignée d’hommes ont décidé de changer le cours de l’Histoire, après que les mouvements politiques, toutes tendances confondues, eurent épuisé tous les moyens de lutte. Jeunes et d’instruction modeste, ils avaient cependant une vision claire des faits et analysaient les évènements politiques avec une grande clairvoyance.(5)

«A vous qui êtes appelés à nous juger...» C’est par ces mots que les rédacteurs de l’Appel du Premier novembre — moins de trente ans pour la plupart, mais une conscience nationale admirable — s’adressent aux Algériens en acceptant implicitement de s’en remettre à leur jugement. «Nous considérons qu’après des décennies de lutte, le mouvement national a atteint sa phase de réalisation. L’heure est grave ! Devant cette situation qui risque de devenir irréparable, une équipe de jeunes responsables et militants conscients ralliant autour d’elle la majorité des éléments encore sains, et décidés, a jugé, le moment venu, de sortir le mouvement national de l’impasse où l’ont acculé les luttes de personnes et d’influence, pour le lancer aux côtés des frères marocains et tunisiens dans la véritable lutte révolutionnaire. Plaçant l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personnes et de prestige, notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifiques. Ce sont là, nous pensons, des raisons suffisantes qui font que notre mouvement de rénovation se présente sous l’étiquette du Front de libération nationale se dégageant ainsi de toutes les compromissions possibles et offrant la possibilité à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales, de tous les partis et mouvements purement algériens de s’intégrer dans la lutte de libération sans aucune autre considération.»(6)

Il est difficile de rapporter en honnête courtier d’une façon exhaustive tout ce qui s’est passé pendant la lutte de libération, tout au plus pourrions-nous affirmer que toutes les «techniques possibles» visant à garder l’Algérie française ont été mises en œuvre par les militaires avec la bénédiction des dirigeants colonialistes.

Ce fut une guerre atroce où à la torture institutionnalisée des Bigeard, Massu et les meurtres de sang-froid des Aussaresses, répondait la violence légitime des combattants algériens. Naturellement, du côté algérien, les bavures étaient aussi dénoncées, comme l’a fait Ferhat Abbas, le premier président du GPRA : «Certes, nos fautes furent graves… On a assassiné des innocents pour assouvir d’anciennes haines, tout à fait étrangères à la lutte pour l’indépendance.»(7)

Si nous devons résumer brièvement à grands traits les caractéristiques de cette guerre à nulle autre pareille, il nous a paru important de montrer que le peuple algérien dans son ensemble a souffert dans sa chair.

D’une certaine façon, la population surtout rurale était plus exposée aux abjections et aux vengeances d’une armée de tortionnaires et de revenchards sur des êtres sans défense. Cette armée française, malgré l’aide de l’Otan, a essuyé une cuisante défaite à Dien Bien Phu en 1954 et se retrouva quelques mois plus tard à crapahuter sur les djebels algériens. Gonflés à bloc par l’humiliation vietnamienne, ils appliquèrent sans retenue toutes les méthodes de la Gestapo. Ils cassèrent du fell. Ils parquèrent dans des ghettos comme au bon vieux temps des colonies et des zoos humains. Plus de 2,5 millions d’Algériens parqués sans moyens. Ce sont ces mêmes centurions qui pratiquèrent la torture et ont en fait une science exacte. C’est ce même pouvoir qui, par le truchement du ministre de l’Intérieur, un certain François Mitterrand, appliqua la peine de mort sans état d’âme qu’il abolira vingt-cinq ans plus tard car indigne d’un pays civilisé comme la France.

 

La Révolution de Novembre appartient à tous les Algériens

Pendant plusieurs décennies l’histoire de l’Algérie indépendante s’est bornée à une histoire en pointillé. Nos enfants n’ont eu pour viatique identitaire que quelques allusions éparses d’une histoire trois fois millénaire. Même la glorieuse Révolution de Novembre ne fut qu’un long récit sans épaisseur et tout se focalisa sur les faits les plus saillants. La Révolution de Novembre n’aurait pas pu réussir sans l’apport de tous les Algériens qui chacun à sa façon a contribué. De ce fait il est rare et ce n’est que ces dernières années que l’amnésie fait place à une reconnaissance d’autres moudjahids et moudjahidas qui ne sont pas forcément des maquisards. Il y eut une méconnaissance de l’apport important des autres Algériens et Algériennes à l’indépendance de l’Algérie. A titre d’exemple, des lycées des étudiants ont répondu à l’appel du pays. Le 19 Mai 1956 a été un moment important dans le déclenchement de la Révolution de rupture dans l'évolution de la guerre de Libération nationale. Elle consacre l'entrée de la jeunesse intellectuelle (étudiants algériens) dans l'action révolutionnaire. Nous lisons le texte de référence : «Effectivement, avec un diplôme en plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres ! (...) Il faut déserter les bancs de l'université pour le maquis. Étudiants et intellectuels algériens, pour le monde qui nous observe, pour la nation qui nous appelle, pour le destin héroïque de notre pays, serions-nous des renégats ?»

Je veux restituer dans cette contribution ma part de vérité de ce que je crois savoir pour affirmer que la Révolution algérienne qui fut l’œuvre des glorieux martyrs a aussi été l’œuvre de la société algérienne dans son ensemble quelles que soient les confessions d'alors, sans oublier tous les Européens d'Algérie et les Français de souche qui ont cru en la Révolution. Ainsi, la notion de militant et de moudjahid devrait, de mon point de vue, être étendue à toutes celles et ceux qui ont porté haut et fort la voix de l'Algérie et les espérances du peuple pour la liberté et la dignité.

Chacun avec ses moyens, même en tentant de survivre dans une atmosphère marquée par la haine est d'une certaine façon un atout, dont aurait besoin l'Algérie indépendante, qu'il s'agisse du plus humble des besogneux, de l'universitaire, du médecin, de l'homme de théâtre ou tout simplement de l'Algérien lambda. Parmi les moudjahidine qui luttèrent d'une façon aussi difficile qu'avec les armes, nous devons citer, dans ce mouvement de reconnaissance qui ne fait pas dans l’exclusion, outre les étudiants, les hommes de lettres et de théâtre, l'équipe de football du FLN. Le corps médical de l’ALN composé d’Algériens de bonne condition sociale mais qui du jour au lendemain ont décidé de tout abandonner pour la cause suprême de l’indépendance du pays. Qui se souvient des martyrs de la Bataille d’Alger, de Petit Omar, Hassiba, Ali La pointe, morts les armes à la main? Qui se souvient des Européens d’Algérie qui ont choisi de lutter pour l’indépendance? C’est à peine si on connaît l’engagement du couple Chaulet qui permit entre autres à Abane Ramdane d’échapper aux paras de Bigeard. Personne ne connaît tous les Européens algériens comme Fernand Yveton qui, lui, fait partie de la charrette des 200 guillotinés que nous devons à François Mitterand et à de Gaulle. Ils sont nombreux les Francis Jeanson, l’abbé Berenguer qui devint même ambassadeur du GPRA en Amérique latine qui luttèrent pour l’indépendance de l’Algérie.(8)

La méfiance envers les intellectuels est à des degrés divers l'une des causes de la difficulté du pays à marier une «légitimité historique» bien comprise et l'impérieuse nécessité de construire un Etat sur des bases scientifiques. Il m'a été donné de rapporter dans la presse le cas de ces intellectuels, à l'instar du Pr Khelifa Zizi, professeur émérite de mathématiques à Paris, ancien élève de Laurent Schwarz qui lui confia son héritage scientifique au point que le Pr Zizi a publié une bible des mathématiques en une quinzaine de volumes, fruit de son enseignement à Polytechnique à Paris. Il m'a été donné de lui poser la question : «Pourquoi n'avez-vous pas fait valider votre passé de maquisard ?» La réponse fut sans appel : «Cela ne compte pas, je n'ai fait que mon devoir.» Dans le même ordre d’idées, personne à mon sens ne peut ne pas apprécier à sa juste valeur le travail remarquable des délégations algériennes dans les pays étrangers avec pour mission de porter la voie de l’Algérie haut et fort pour son indépendance. A titre d’exemple et sans que cela soit exhaustif, l’engagement de la délégation algérienne aux Nations unies qui, avec de faibles moyens, a donné une dimension supplémentaire au combat sur le terrain. Arriver, malgré les entraves en tous genres de la France pour étouffer la voie de l’Algérie, aux Nations unies et en définitive à donner une visibilité chaque année lors de l’inscription de la question algérienne n’était pas une mince affaire. Dans le même ordre d’idées, nous ne pouvons ne pas citer l’engagement dans des conditions difficiles des militants «moudjahidine de la Fédération de France» qui appartenaient, à juste titre, à ce qu’on appelle la «VIIe Wilaya». En écoutant quelques commentaires à la Chaîne III, j'ai été très touché par un témoignage, celui du Dr Khatib, colonel, commandant de la Wilaya IV historique, nous raconter comment simplement il a lavé l'affront fait à l'Algérie un matin de juillet 1830 en rassemblant l'ALN sur la plage de Sidi Fredj et en procédant à la levée du drapeau algérien par le plus ancien colonel, commandan de la Wilaya III historique, en l'occurrence Mohand Oulhadj.

Par ce geste, l'Algérie boutait dehors un envahisseur 132 ans après que le général français De Bourmont, traître à Napoléon 1er à Waterloo, venait attenter à la dignité du peuple algérien. En déboulonnant la statue de la honte et par ce geste, symboliquement, l'Algérie redevenait elle-même pour le meilleur et... pour le pire. Que reste-t-il de ce capital symbolique ?

 

L’après-indépendance

Qu'avons-nous fait de cette indépendance chèrement acquise et qui fut le point d'orgue de 132 ans de rapine, de sang, de larmes, de massacres, de déportations d'innocents qui voulaient seulement être libres dans leur pays? Qu'on se le dise, cette fête c'est aussi la reconnaissance due aux chouhada. Mais qu'en est-il de leurs descendants ? Souvenons-nous de l'épopée de la libération d'un peuple, tout était permis. Nous étions libres ! Le monde nous regardait avec envie et respect. L'aura de la Révolution fut planétaire, des thèses étaient soutenues aux Etats-Unis et l'Algérie faisait l'objet de toutes les sollicitudes. Alger vibrait au rythme de la décolonisation. Alger était la Mecque des révolutionnaires. Il n'était pas rare de croiser Nelson Mandela, Samora Machel, Amilcar Cabral et même Le Che. Nous avons cru naïvement que tout était permis, la misère morale et matérielle devait faire place à la liberté de parole, de travailler ; bref, de donner la pleine mesure de son talent.

Nous tirions notre légitimité internationale de l'aura de la glorieuse Révolution de Novembre. La flamme de la Révolution s'est refroidie en rites sans conviction dans un partage de rôle, chaque composante «fonctionnant» à part sous l’œil désabusé d’une jeunesse en panne d’espérance.

Cette jeunesse et ses dynamiques souterraines que l’on ne connaît pas tente de garder la tête hors de l’eau en l’absence d’un projet d'ensemble se contentant de survivre au quotidien, tentée, pour ceux qui le peuvent, par la fuite du pays soit avec un visa pour les diplômés d'un certain niveau soit par la harga, soit, plus grave, par la tentation du maquis avec les conséquences qui ne sont pas résiduelles. Cruelle erreur, les espoirs furent rapidement confisqués par des dirigeants s'éliminant mutuellement sous les regards harassés des peuples. Aimé Césaire, en son temps, jugeant d'un œil très critique cet hold-up de la liberté, de la démocratie, eut cette formule lapidaire sans appel : «La lutte pour l'indépendance, c'est l'épopée ! L'indépendance acquise, c'est la tragédie.»

 

L'Algérie actuelle, qu'est-ce-que c'est ?

Un pays qui se cherche, qui n'a pas divorcé avec ses démons du régionalisme, du népotisme ? Qui peine à se déployer, qui prend du retard, qui vit sur une rente immorale car elle n'est pas celle de l'effort, de la sueur, de la créativité ? C'est tout cela en même temps ! Le pays s'enfonce inexorablement dans une espèce de farniente trompeur avec un baril erratique. Cinquante ans après l'indépendance, nous n'avons plus le droit de continuer à diaboliser les autres et les rendre responsables de notre gabegie actuelle. Si le devoir d'inventaire est toujours d'actualité avec l'ancienne puissance coloniale, nous ne pouvons pas l'incriminer chaque fois que nous échouons dans la plus pure tradition de la théorie du complot. Pourtant, la guerre de Libération a été pour nous une source de ressourcement. Notre grand tort est que nous n'avons pas su prendre les virages rendus nécessaires par l'évolution rapide du monde.

L'Algérien importe pratiquement tout, il a perdu son savoir-faire, ses cadres et vit au jour le jour n'ayant plus la foi, ce feu sacré qui nous faisait espérer en l'avenir avec 100 fois moins de moyens qu’actuellement. Le jeune Algérien actuel bavarde avec un portable vissé à l'oreille. On l’incite à bavarder batel alors que pour chaque flexy en dinars une bonne partie est convertie en devises par les opérateurs. Il chausse des Nike, se met du gel, tchache sur internet, roule pour certains en 4x4 et pense que tout lui est dû. Il ne sait pas ce que c'est que l'effort, l'honnêteté ; il pense que l'école et l'université ne servent à rien prenant l'exemple sur les troubadours et les footballeurs qui gagnent en une saison ce que gagne un enseignant en une vie... L'Algérien de 2016 pense que tout est pourri. Il veut son baril de pétrole et pour lui ce n’est surtout pas avec l’honnêteté qu’il peut y arriver. C'est le sauve-qui-peut dans toutes les directions. Pourtant notre indépendance a atteint l'âge de raison alors que l'Algérie peine toujours à se redéployer dans un environnement mondial de plus en plus hostile? Est-ce parce qu'elle n'abrite pas en son sein les compétences à même de la faire sortir de l'ornière ? Est-ce qu'elle n'a pas les ressources qui lui permettraient de financer son développement? Non! Comment alors expliquer cette panne dans l'action qui fait que nous sommes encore à chercher un projet de société et à vivre au quotidien gaspillant une rente imméritée qui hypothèque lentement mais sûrement l'avenir de nos enfants ?

 

Qu’est-ce qu’être indépendant ?

Qu'est-ce qu'être indépendant au XXIe siècle avec une mondialisation dimensionnée à la taille des plus grands, des plus forts, des plus immoraux ? Qu'est-ce qu'être indépendant quand on est dépendant à 80% pour sa nourriture, à 100% pour sa construction, les transports, quand on est dépendant à 100% pour ses achats de tous les jours? Qu'est-ce qu'être indépendant quand notre système éducatif est en miettes et que l'on casse les dernières défenses immunitaires que sont les formations technologiques (ingéniorat) jetant dans le désarroi les étudiants et les parents qui comprennent que le LMD débouche sur une impasse ? On ne laissera pas tranquille un pays de 2 387 642 km² — le premier pays d'Afrique après la partition du Soudan- avec sa profondeur stratégique, son potentiel énergétique, ses différents climats... son potentiel archéologique et touristique. Elle deviendra une Terre promise pour les seigneurs dans ce XXIe siècle de tous les dangers. Des alliances se nouent, d’autres se dénouent. Quoi qu´on dise, les regards sont braqués sur l´Algérie. Braises mal éteintes du régionalisme, échec du vivre-ensemble, appât du gain et pour notre malheur, l'étendue du pays, sa richesse en hydrocarbures et en terres agricoles, sont autant de critères de vulnérabilité.

L’indépendance et la Révolution furent portées par tout le peuple et il serait mal venu d’ériger une hiérarchie dans l’engagement d’autant que la Révolution de Novembre ne doit pas être la fin de l’aventure pour l’Algérie. Nous devons aller vers le vivre-ensemble mais aussi vers le faire-ensemble. Antoine de Saint Exupéry nous donne le secret : «Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères.» Nous devons bâtir une nouvelle tour ensemble basée sur le savoir, une Révolution de Novembre basée sur le savoir. Peut-être redeviendrons-nous frères. La jeunesse actuelle qui a le même âge que celle qui a déclenché le feu salvateur de la libération doit inventer de nouvelles révolutions avec les outils du XXIe siècle.

Un système éducatif à l’abri des convulsions partisanes qui doit proposer ce qu’il y a de mieux pour cette jeunesse qui doit être la prunelle de nos yeux. Une lutte contre les changements climatiques par la mise en place d’une transition énergétique vers le développement durable serait un chantier qui permettra justement de mobiliser cette jeunesse autour d’une utopie. Cesser le gaspillage multidimensionnel. On l’aura compris, seul le parler vrai, l’exemple, permettront de convaincre cette jeunesse. Il n’est pas normal que le sort de l’Algérie de Novembre soit indexé sur les convulsions erratiques d’un baril de pétrole !!

C.-E. C.

 

1. R. Bonnaud Revue Esprit : Juin 1957.

2. Alban Lietchi : Le refus, Edit. le Temps des cerises. Paris. 2005.

3. Ch. Favrod. La révolution Algérienne. Editions Plon.Paris, 1959.

4. Jean Daniel Le temps qui reste. Editions Flammarion. 1972.

5. Message du président de la République à l’occasion du 1er novembre 2014.

6. Appel du Premier Novembre 1954 annonçant la lutte armée.

7. Ferhat Abbas : L'Indépendance confisquée. Editions Flammarion 1985.

8. http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur _ chitour/216447-les-autres-acteurs-oublies.html

 

 

 

 

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/11/02/article.php?sid=204191&cid=41

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