ABDELKADER ABID  ,UN HUMANISTE ET UN MEDECIN HORS DU COMMUN

Publié le par Mahi Ahmed

ABDELKADER ABID  ,UN HUMANISTE ET UN MEDECIN HORS  DU COMMUN 

 

Il y’a un peu plus de deux mois disparaissait, notre ami, notre confrère Abdelkader Abid. Ce jour noir du 12 septembre restera gravé dans nos mémoires et dans tous les lieux qui l’ont connu. Ce jour- là, une terrible nouvelle traversait les mers et les océans, assombrissant le ciel de nos cœurs.

Ce fut le coup de tonnerre qui ébranla nos vies, nous plongeant dans une profonde tristesse. Aucun d’entre nous n’avait réalisé ce qui était arrivé, même si nous nous y attendions. Tellement il portait la vie et qu’il regorgeait d’énergie. La maladie ne lui avait donné aucun répit, mais on ne pouvait y croire, à cause de ses projets et de son dynamisme.

 Hélas ce fut l’amère vérité qui fit couler tous les larmes que nos paupières ne pouvaient contenir, nos yeux restant encore voilés du sang de notre âme. L’aigle de la mort l’arracha à la vie pour s’envoler telle une étoile filante dans l’immensité du ciel.

Face à l’auguste sérénité de la mort, j’ai imploré le ciel en priant, pour lui et tous nos amis disparus, sans oublier les maitres qui nous ont tant appris. Il venait de les rejoindre dans le monde de l’éternité. Me remettant à la volonté divine, j’ai fait remonter du fin fond de ma mémoire, tous les hommes et les grands hommes qui ne sont plus, me souvenant de l’immense douleur de Victor Hugo apprenant la mort de sa fille Léopoldine, pour laquelle il eut cette parole « La moitié de ma vie et de mon cœur est morte » tout en s’interrogeant « Ô mon Dieu que vous ai-je fait ? ».

Cette peine incommensurable exprimée dans la plus belle des poésies, nous l’avions ressentie pour Abdelkader Abid comme cette chose qui vous prend à la gorge, vous étouffe et vous anéantit.   « Kader, l’ange au sourire, ne méritait pas de mourir en se consumant comme une bougie s’apprêtant à s’éteindre 

Cardiologue de haut niveau doublé d’un grand humaniste, le docteur Abdelkader Abid militait pour une Algérie libre, enracinée dans son histoire et la culture universelle. Un projet hérité de son père, « moudjahed » de la première heure et officier de l’armée de libération nationale. A peine âgé de 28 ans, Abid Djelloul meurt au combat pour l'indépendance de son pays, laissant derrière lui une jeune veuve et 4 enfants en bas âge, dont Kader, l'ainé, qui n'avait que cinq ans. Ils ne survivront et feront de brillantes études que grâce au dynamisme de leur maman et à la solidarité familiale.

 Mis à part les anciens de sa ville natale et de l’école de la gendarmerie nationale d’Ain-Temouchent qui porte son nom, peu de gens en ont entendu parler ,les jeunes générations ne le connaissent pas.  Kader est toujours resté discret sur son père, ce héros. Il n'en parlait pas, ne s'en vantait jamais, peut-être à cause de la souffrance d'en avoir été privé. 

 Pour lui, être ‘’fils de chahid’’ n’a jamais été un fonds de commerce ou un faire-valoir, comme on le constate de nos jours.  Preuve en est qu’il   fait son service national, alors que la loi l’en dispensait. Il était fier de ce père auquel il a toujours voulu ressembler, en vivant dans son sillage jusqu'à la fin de sa vie. Entre son papa et lui existait, par la clé des forces de l’esprit, une sorte de connexion avec l'au-delà et le paradis des martyrs. 

 Il marchait avec ses rêves d'enfant et, les étoiles l'accompagnaient dans les lieux de mémoires d’une région venue du fond des âges qui avait abrité le royaume Numide de Shiga .Il y’a plus de deux mille ans le roi Syphax est mort dans un cachot de Rome ,pour avoir combattu aux côtés de Carthage les légions Romaines .Son souvenir est toujours vivace dans le mausolée inviolé de l’ile de Rachgoun .Les Romains feront de cette ville l’antique « Albulaé « ou la ville blanche avant d’être  une terre Arabe et Musulmane et une forteresse de  résistance de l’émir Abdelkader ,sous la bannière de son lieutenant et homme de confiance « Bouhmidi El Oualhaci »mort lui aussi en captivité au Maroc .Sans oublier les premières manifestations des populations civiles survenues  ,qui accueillirent l'arrivée du général De Gaulle, en 1960, au cri de ‘’Tahia El Djazaïr" et qui marquèrent un tournant dans la guerre de libération. 

C’est dans cette ville et à l’école de l’encrier et de l’encre violette  ,que le docteur Abid  est éveillé aux  lumières avec Voltaire , Rousseau  et Diderot ,au sens du devoir avec le  Cid de Corneille et, à l’amour  passion de  Phèdre de  Racine .Chaque matin il avait droit à un  cours de morale ou d’instruction civique enrichi par des  textes de grands auteurs  .Tout comme il entendait Danton  affirmer« après le pain l’instruction était le premier besoin d’un peuple » et Rabelais l’avertir  que «  science sans conscience n’était  que ruine de l’âme ».Il lui fallait en plus rattraper le retard de la langue Arabe ,et découvrir ses trésors   avec   El Moutanabi ,el Maari  , Ibn Zeidoun , Ahmed Chaouki ,   Gabran ,Taha Hussaine ,sans oublier Ibn Khaldoun et  Averroès  .Ce fut  une période unique et des plus riches  qui nous a préparé à la vie et à la construction de  notre pays. 

 C'est dans ce climat intellectuel qu'évolua notre ami Kader et que se forgea son amour pour la justice et la liberté. Et c’est dans cette Algérie de toutes les promesses portée par l’élan de l’indépendance et le sacrifice de nos martyrs, que son cœur battait avec l’étoile la plus lointaine et des lendemains qui chantent .Plus que tous Kader était persuadé que le monde devait être transformé et que l'Algérie ne pouvait qu’être « belle, rebelle" et devenir un grand pays. C’est pourquoi, il s’est engagé tôt pour les idées d’Emile Zola et de Jean Jaurès.

 Kader ne ressemblait pas aux jeunes de son âge. Il était plus préoccupé par le travail et l’activité militante que par le désir de s’amuser. Bien loin   des plaisirs égoïstes de la vie, il avait le sens de l’autre. Il pouvait   s’adapter à tous les milieux en communiquant, même avec ceux qui ne partageait pas ses idées. Il voulait changer les choses et contribuer pour le mieux. Ce qui explique son adhésion corps et âme, à l’union nationale des étudiants Algériens,dont il fit un fer de lance .

Il voulait tout simplement que l’université rayonne dans la culture et les sciences ,qu’elle s’ouvre sur le monde et que le pays se réconcilie avec  toutes ses identités ,comme  que  le  voulait Kateb Yacine dans « Nedjma » L’Algérie étant plurielle .Il voulait qu’on entende résonner à l’université   Apulée ,Saint Augustin, Okba Ibn Nafaa ,et l’émir Abdelkader ,et tous ces grands noms de la civilisation Arabe qui ont marqué   l’Algérie ,en entendant  la voix  d’Ibn Khaldoun de  Tiaret   ,d’ Ibn Arabi de Bejaiaa ,et de Sidi Boumediène de Tlemcen ,sans oublier les géants de la pensée de Arabe  comme Farabi ,Avicenne et ,Averroes ,et les grands penseurs  Grecs et occidentaux tels ,  Aristote Platon, Montesquieu .Tout comme on devait enseigner les grands auteurs Algériens comme  Kateb Yacine ,Dib ,maameri ,Assia Djebbar ou d’autres  enfants de ce grand pays souvent oubliés  tels que  Jacques Derrida et mohamed Arkoun .Bref s’ouvrir sur   tous les grands esprits universels.

De ce temps- là Alger était la ‘’Mecque des révolutionnaires’’, L’Algérie sereine et pleine de promesses. Il faisait bon d’y vivre. La question religieuse relevait de la vie privée et de l'intimité de chacun.

Comme tant d’autres jeunes de sa génération ,Kader   s’inscrivait dans la  ligne de l’islam des lumière qui concilie la révélation et la raison ,un islam en  quête du savoir  comme le décrit  ’Ibn Sina dans  son  kitab el schifa ou la guérison de l’âme  avec cette   foi qui élève l’homme et le rapproche de son créateur ,exigeant   du musulman d’ acquérir la connaissance des sciences et de la philosophie pour devenir « el insan el kamil » .C’est à d’ailleurs à quoi fait allusion  l’émir Abdelkader dans ses écrits,                                                                                                               Et qu’on trouve ,clairement énoncé dans le saint Cora .

                                                                                                                                     )

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Le docteur Abid ,ne faisait jamais  de discours religieux ,ni  donner des leçons où juger les autres .Il traduisait sa foi dans son comportement et  en acte tous les jours en soignant avec le cœur  et en cultivant le bien .Dans son cabinet d’Alger , Il soignait avec   humanité  n’acceptant pas d’argent , d’un  malade nécessiteux ,comme il ne l’acceptait pas non plus de ses amis et de leurs proches . 

Il n’était pas que le cardiologue talentueux qui rassurait ,mais aussi  un intellectuel engagé dans les grandes causes et un conférencier de renom qui illuminait les salles et les esprits .C’était l’ universitaire par excellence qui maitrisait l’art de la  pédagogie et de la communication sans avoir fait de carrière universitaire ,et sans  titre académique .Il  avait le profil idéal  d’un  authentique professeur de médecine et un conférencier de renom connu sur la scène nationale et à l’étranger .On se souvient de ses enseignement sur l’algorithme appliqué à la médecine et de son travail sur les élites Arabes .

Te souviens-tu mon cher ami ? qu’on devais participer à des missions médicales organisées par notre ami le professeur Boubekeur ? 

 

Mais la vie est imprévisible et pleine de mystère. c’est  la condition humaine  

Aujourd’hui Nous avons fait en sorte qu’on tienne notre promesse ,grâce aux forces de l’esprit et sous le regard  d’illustre invités  . Pour une fois nous avons choisi de parler de toi, le moi étant  haïssable ,La discrétion et l’humilité  ta règle  .J’ai tenu ici à  apporter mon témoignage  , car Il faut bien reconnaitre aux hommes leurs mérites .J’ai  n’ai fait que remonter  le cours du temps  qui coule et qui ne revient pas, en consultant ce grand professeur de la vie  pour  dire des vérités.   

Comment oublier le docteur Abid ? Comment  accepter la fatalité qui  touche un esprit brillant ,sans un profond sentiment de révolte. Comment accepter ce mal qui cible les cellules de l’intelligence , qui détruit en quelques mois  des hommes utiles qui éclairent la jeunesse  dans un monde en pleine  turbulence .J’avais espéré qu’un miracle puisse se produire ,mais la réalité  était là . Aucune chance ne t’avait été donnée  ,même pas un peu de temps pour rentrer à Alger et mettre de l’ordre dans tes affaires .C’était  une forme foudroyante et invalidante qui  t’ a précipité dans  l’abime  pour t’emporter dans un temps record   .Et pourtant jamais tu n’ avais jamais connu de maladie , ta vie toujours  saine et équilibrée  .

Ce moment terrible a fait surgir en moi une profonde colère   , je me suis  mis à penser  ,Pourquoi mon dieu, les hommes consacraient-ils autant de moyens pour des guerres  autodestructrices et  la destruction de la planète  ? Et non pas pour vaincre cette terrible maladie du cancer qui tue la beauté, l’innocence ,et l’intelligence. ? j’ai pensé  au désespoir  du grand savant Einstein ,  interpellant le président Roosevelt   «  le problème n’était  pas la bombe disait-il ,mais le cœur de l’homme » et me suis rappelé cette bouteille lancée à la mer  à la postérité,  plus que jamais  d’actualité « Si vous n’êtes pas devenu plus juste écrit Einstein ,ou en quelque sorte plus rationnel que nous le sommes et ,que nous l’avons été, Alors que le diable vous emporte » 

Notre cauchemar continue. Chaque jour nous assistons au spectacle de l’horreur et de la désolation   d’un monde qui a perdu son âme. Devions nous croire à la mort de l’homme annoncée par Michel Foucault  .

Si j’en parle devant vous de tout ce qui se passe autour de nous ,c’est parce que ce fut  l’engagement du docteur Abid .Il s’était employé pendant toute sa vie  à  réveiller les consciences  de son  auditoire dans  ses conférences et en tous lieux .Convaincu qu’il fallait œuvrer à extraire le mal du cerveau des hommes  ,grâce à la thérapeutique efficace de « La science et la culture » L’urgence étant  de lutter  contre l’ignorance et la crétinisation des esprits en revenant   à l’islam des lumières qui a porté haut la civilisation humaine et non pas l’ idéologie d’un islam travesti ,instrumentalisé qui a failli emporter notre pays ,avec toute la tragédie  ,des morts ,des  destructions et des exils ,et qui Aujourd’hui  fait  la une des média et de l’actualité.

  C’est ce travail qu’on devait approfondir et pour lequel on devait s’investir Hélas il est parti sans faire de bruit,il n’est plus   . 

Il n’était pas dans mon intention de demander pour toi, l’immortalité promise par Calypso au héros Grecque Ulysse .la finitude étant  inscrite dans l’ordre normal  de toute les créations sur terre  et de l’harmonie du cosmos  ,je voulais  seulement que tu vieillisse et que tu termines  ton chemin  en bénéficiant  de l’ espérance de vie offerte par  la médecine moderne   .Tu avais le projet de le finir  et de l’inscrire dans la mémoire des siècles. Mais comme dit Omar El Khayyam

 « Tout est depuis longtemps écrit sur la tablette et la plume s’obstine à rester muette, Tout se fait bien ou mal comme le veut le destin ». 

Fou qui lutte et plus fou qui pleure la défaite.

Si comme Dieu, j 'avais en main le Firmament,

Je le démolirais sans doute promptement,

Pour à sa place bâtir enfin un nouveau Monde,

Où pour les braves gens tout viendrait aisément "

 

 Tel est le sens de l’existence, il n’y a que le bien accompli sur terre qui vous immortalise dans les lieux et les mémoires.

Merci mon frère et mon confrère d’avoir existé, de nous avoir appris l’art de vivre et de rester vivant dans nos cœurs.

Que Dieu t’accueille dans le paradis des martyrs, auprès de ton père qui t’a tant manqué.

Adieu mon frère, mon ami A Dieu nous appartenons, à lui nous retournons.

 

                                                                     PR C.TOUHAMI

                                                             CHIRURGIEN ANCIEN RECTEUR

 

 

 

 

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