Soumission, de Michel Houellebecq : Le roman de la décadence qui ne dit pas son nom

Publié le par Mahi Ahmed

Soumission, de Michel Houellebecq : Le roman de la décadence qui ne dit pas son nom

le 14.09.16

La polémique créée en France ces derniers jours par la réaction épidermique de certaines autorités locales et du Premier ministre en personne relative à des faits mineurs touchant au mode de vie des musulmans de France (tel le port du burkini à la plage), offre l’occasion de revenir sur le roman de Michel Houellebecq — Soumission — qui résume les peurs des Français de souche ou de leurs supposés porte-voix, et fixe leurs angoisses sociétales sur le sujet de l’islam en relation avec le terrorisme.

Soumission (éditions Flammarion) a suscité les commentaires les plus contradictoires depuis sa parution le 7 janvier 2015. Ceux-ci se sont principalement focalisés sur ce qui semble être le thème central du roman, développé sur près de trois cents pages par touches successives : un changement de régime en France où un parti musulman modéré, mais conquérant, a fini par ravir la vedette au parti d’extrême droite (le Front national) en ralliant à sa cause personnalités (de gauche et de droite) et partis républicains traditionnels pour prendre le pouvoir.

Cela se passe en 2022 alors que la plupart des leaders politiques des cinquante dernières années continuent d’occuper le devant de la scène en dépit du reniement des valeurs dont ils se sont rendus coupables vis-à-vis de leurs électeurs et des désillusions qu’ils ont suscitées au sein de la population pour, in fine, conduire presque mécaniquement à ce changement de régime.

La soumission (qui a donné son titre au roman donc) est (du moins en apparence) cette forme de fatalité qu’inspirerait la religion musulmane à laquelle l’auteur fait souscrire des universitaires de haut rang avant qu’ils n’accèdent à des fonctions élevées au sein du nouveau régime. Le narrateur lui-même a, en guise de chute finale, succombé à la promesse d’une vie nouvelle que la conversion à l’islam lui assurerait pour échapper à la morosité ambiante et à la lassitude du métier, qui l’ont souvent conduit à envisager le suicide — sans avoir naturellement eu le courage de passer à l’acte.

Le thème est évidemment «accrocheur» pour le lecteur français moyen (servi par un style proche de la langue parlée) en ces temps de guerre idéologique que les responsables politiques de l’hexagone mènent contre les musulmans de France sous couvert de lutte antiterroriste : par un hasard heureux pour l’auteur, le roman est paru l’avant-veille du jour des attentats de Paris contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes le 9 janvier 2015.

Le roman offre une version «soft» de cette guerre, où l’islam politique finirait par l’emporter sur l’idéologie aux relents identitaires du Front national, pourtant plus en phase avec le sentiment général des Français de souche, que renforcent les attentats qui ont ensanglanté la capitale et d’autres villes de France depuis cette date. Bien que l’auteur se défende, dans diverses interviews, de faire le jeu du Front national ou d’être islamophobe, ces événements confèrent, aux yeux du lecteur français moyen, un cachet de prophétie au roman et l’érigent en un appel voilé à l’insoumission face à l’hypothèse surréaliste d’un tel renversement des valeurs de la république en un laps de temps record.

Symbole de ce renversement, la prestigieuse université Paris-Sorbonne, dont le nom même est indéfectiblement associé à la foi catholique de son fondateur — Robert de Sorbon — passe aux mains des affidés du nouveau régime qui diligentent la mise à la retraite anticipée des professeurs de l’ancien collège pour incompatibilité idéologique.

Les financements étrangers (en provenance d’Arabie Saoudite) rendent aisé le nouveau mode de gestion de l’université et facilitent l’application de la politique d’islamisation de celle-ci dont le nouveau régime fait la pierre d’angle de son programme culturel. La polygamie est tolérée (voire recommandée) et les mariages arrangés promettent de venir à bout de la dénatalité. Le pays semble trouver un nouvel équilibre où la femme retrouve sa fonction procréatrice et sa place naturelle de mère et d’épouse soumise.

Le nouveau Président, de confession musulmane, envisage même de refonder l’UE et d’étendre la coopération à tout le bassin méditerranéen sur des fondements islamiques. Ainsi résumé, le roman de Michel Houellebecq est, pour les uns, une fable politique et morale qui élèverait son auteur au rang d’un Zola du XXIe siècle ; pour les autres, un pamphlet fictionnel nourri de nostalgie qui ferait de son auteur un écrivain réactionnaire comme Céline, duquel d’ailleurs le rapprocherait le style sinon le vocabulaire. Pourtant, c’est à une autre lecture de ce roman que nous voudrions inviter dans cette contribution.

Le thème que développe Michel Houellebecq en filigrane est celui d’une décadence civilisationnelle centrée sur la France mais touchant l’ensemble de l’Europe (voire le monde occidental en son entier), dont l’effet sur l’individu est une sorte de déréliction au double sens — profane et religieux — de ce terme(1). Décrivant une situation où le narrateur (idéal type, au sens de Max Weber, de l’individu désocialisé) est en totale déconnexion avec ses semblables, intellectuellement armé mais psychologiquement fragile, l’auteur tisse la trame d’une société dans laquelle l’absurdité de l’existence conduit le narrateur à envisager régulièrement de mettre fin à ses jours.

Ce dernier, professeur d’université de son état, promu à ce rang par une bureaucratie académique qui ne fonctionne pas au mérite, a un regard désabusé sur le microcosme universitaire dans lequel évoluent les rares personnes avec lesquelles il est amené à avoir des relations épisodiques. Faisant fi des codes sociaux, moraux et déontologiques qui cimentent la vie en collectivité, le narrateur (tout comme les autres professeurs d’université au demeurant) n’entretient de rapports suivis que les rapports sexuels avec des étudiantes, desquels il ne retire ni plaisir ni amour.

Déliée de la procréation, une sexualité débridée résume le rapport homme-femme dans une forme de liberté factice des partenaires — la femme, privée de son désir naturel à procréer devenant un simple objet sexuel soumise à tous les caprices de l’homme. Versé dans la littérature, spécialiste d’un auteur décadent du dernier tiers du XXe siècle aux prises avec les démons d’une existence marginale qui finissent par l’amener à se réfugier dans la foi et se retirer du monde, c’est un homme sans convictions religieuses, sans conscience politique, sans force, sans volonté et délié de toute attache sociale que l’auteur de Soumission met en scène. Poussé par ses collègues, il décide de quitter Paris momentanément pour la province à l’heure où le changement de régime devenait plus que probable.

Mais il ne s’inquiète guère, ni ne s’interroge sur les effets de ce changement en dépit de la tournure sanglante qu’ils semblent prendre au vu des déprédations et des morts qu’il rencontre lors d’un arrêt à une station service : plus loin, tout a l’air calme et c’est sans effort sur soi qu’il reprend naturellement le chemin du retour pour se voir, à Paris, figurer sur la liste des professeurs mis à la retraite de façon anticipée — moyennant paiement à quarante-quatre ans d’une pension à taux plein comme s’il avait effectué une carrière complète.

Sollicité par un de ses collègues promu au rang de président de l’université Sorbonne pour son affinité avec le nouveau régime, il reprend du service à l’université et finit par accéder à la requête implicite de ce dernier de se convertir à l’islam, assuré qu’il est d’épouser une, voire plusieurs de ces étudiantes voilées qui fréquentent désormais ses cours — pour son confort sexuel.

De cette autre lecture littérale, pointe à chaque ligne le thème, d’apparence subsidiaire mais d’une réalité centrale, de la déréliction dans laquelle l’individu (le narrateur dans ce cas) se trouve quasi-naturellement plongé en raison même de l’évolution de la société qui le sanctifie en s’atomisant. Les codes moraux qui s’effilochent, les inégalités qui ne cessent de croître sous l’effet des remises en cause des formes de redistribution des revenus héritées des Trente Glorieuses, un jeu politique sclérosé, etc., tout devait conduire à «l’implosion du vieux système d’une opposition binaire centre gauche — centre droit qui structurait la vie politique française depuis des temps immémoriaux [...] (page 200).

Laissant aller son hôte (le nouveau président de l’université Paris-Sorbonne) à l’exposé des faits qui signent la décadence civilisationnelle de l’Europe, le narrateur en vient à se convaincre des bienfaits de cette mutation culturelle ; la polygamie étant, lui explique son hôte, la loi propre à l’espèce humaine, s’inscrivant dans le processus de sélection naturelle par laquelle le Créateur manifeste son dessein.

Mais c’est moins la polygamie et les autres pratiques et rites liés à la religion musulmane (malgré le confort intellectuel, sexuel, etc. qu’ils lui apporteraient), que cette capacité insouciante de procréer propre aux communautés musulmanes de France et d’ailleurs qui semble exercer en filigrane sur le narrateur (l’auteur ?) une fascination au fur et à mesure du déroulé de l’exposé de son interlocuteur.

C’est cette capacité qui fait la force d’une nation, la vitalité d’une société, qui donne un sens à la vie en dépit des avanies de l’existence tandis que, signe patent du refus de procréer et phase ultime de la décadence civilisationnelle de l’occident, le mariage homosexuel est insitutionnalisé. Mais l’auteur ne se hasarde pas à traiter de ce sujet encore politiquement trop sensible.

C’est d’ailleurs l’argument de la procréation qui confère un sens au choix de Michel Houellebecq de mettre en scène un parti musulman dans la course au pouvoir plutôt que le vieux parti d’extrême droite que les Français de souche n’auraient pas suivi dans sa politique de repeuplement par la préférence nationale tant ils ont fait leur le principe de l’individualisme de la société atomisée ; ce qui aurait eu pourtant l’avantage de conférer plus de réalisme — et plus de crédit — à sa fiction.

Sur le plan proprement littéraire, l’ouvrage est d’une facture très moyenne (voire médiocre au regard du statut de l’auteur, lauréat du prix Goncourt 2010, qui tient depuis plusieurs années le haut du pavé dans le microcosme mondain de Paris). De nombreuses incohérences logiques émaillent le récit. Citons-en quelques-unes :

- mettant en scène un Président musulman modéré, probe, produit de l’école laïque, instruit des difficultés de son projet d’islamisation et dont le discours cherche à rassurer, l’auteur introduit néanmoins de but en blanc un changement radical de politique et de personnel dans la plus prestigieuse université de France, sans envisager les obstacles législatifs, réglementaires, institutionnels et sociaux devant un tel changement ;

- décrivant un personnage asocial, conscient pourtant jusqu’à la névrose de son état qui le conduit à maintes reprises à envisager de se suicider, l’auteur le fait bénéficier d’un héritage du côté d’un père dont il ignorait tout de la nouvelle existence et de la mort, pour laisser ensuite en suspens le sujet ;

- quittant précipitamment Paris pour la province au moment des événements, le narrateur est témoin d’un début de ce qui s’apparente à une insurrection (avec mort d’hommes) dont il ne s’émeut ni ne s’inquiète pour finalement qu’il n’en soit plus question dans la suite du roman.

L’écriture elle-même est d’une linéarité navrante. Mais ces faiblesses semblent constituer la force de cette œuvre : elle est en phase avec l’indigence intellectuelle d’une certaine France où ministres et autres anciens et actuels commis de l’Etat s’érigent en censeurs des idées ; où les nouveaux économistes, les nouveaux philosophes, les nouveaux littérateurs font la pluie et le beau temps, servis, il est vrai, par des médias qui sacrifient à la tyrannie de l’immédiateté et du parti pris, au grand désespoir des penseurs qui réfléchissent sur la longue durée. La tyrannie de l’immédiateté a encore de beaux jours devant elle en ce qui concerne la question de l’islam de France !

Ahcène Amarouche

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