Le baccalauréat en Algérie, un parcours heurté et inachevé

Publié le par Mahi Ahmed

Le baccalauréat en Algérie, un parcours heurté et inachevé

le 15.09.16

Par Abderrahmane Rebah

«Il n’y a que les sociétés vieillies, impuissantes à s’arrêter au bord de la décadence vers laquelle elles glissent, qui aient l’idée de tourner en dérision ces choses saintes : le travail, l’étude, la science» (Charles Jeanmaire(2), recteur de l’Académie d’Alger). discours prononcé le jeudi 3

novembre 1887, lors de la rentrée solennelle des 4 écoles supérieures.

Le baccalauréat en Algérie 1850-1962

Dès les années 1850, il était possible de passer ses baccalauréats en Algérie. En 1854-1855, le lycée d’Alger (plus tard lycée Bugeaud et à l’indépendance, lycée Emir Abd El Kader(3)préparait aux examens du baccalauréat es-lettres et ès-sciences. En l’absence de facultés, les candidats passaient les épreuves devant des «jurys ambulatoires» composés de professeurs de la faculté d’Aix qui se déplaçaient à Alger. Le premier jury «ambulatoire» s’est rendu à Alger en 1856. Ce n’est qu’à partir de 1879, avec la création des écoles préparatoires de sciences et de lettres, que les examens pour les baccalauréats ès-lettres et ès-sciences sont subis en Algérie.

Un document des Archives nationales(4) qui couvre l’ensemble de la période 1881 à 1961 fait ressortir un total cumulé de 133 230 bacheliers (européens et musulmans). Concernant les lauréats musulmans, à raison d’une moyenne, très surestimée faut-il dire, de 50 par an, on aurait un nombre total de bacheliers de 4000, en 80 ans de baccalauréat. Rapportés au total cumulé de 133 200, leur proportion moyenne serait tout au plus de 3%. Quant aux jeunes filles, la première bachelière musulmane, Aldjia Noureddine Benallègue(5), obtient son baccalauréat brillamment en 1936 à l’âge de 17 ans. Elle prend une inscription en médecine et devient, en 1946, la première musulmane docteur en médecine.

La deuxième musulmane sera admise au baccalauréat en 1942. Suivront, pendant les années cinquante jusqu’à l’indépendance, plus d’une cinquantaine, dont une dizaine optera pour la médecine. Une des plus prestigieuses, Assia Djebar(6), bachelière en 1953, sera, en 2005, la première femme écrivain francophone arabe à être élue à l’Académie française. Ce sont ces bacheliers et bachelières qui fourniront les effectifs de la mince élite de l’Etat indépendant.

L’année 1962 est une année particulière dans l’histoire du baccalauréat ; preuve du prestige social élevé, associé à ce diplôme, le baccalauréat a fait l’objet d’une mobilisation conjointe des autorités algériennes et françaises pour permettre à environ 12 500 candidats d’Algérie (algériens et européens) n’ayant subi aucune épreuve écrite lors de la session de juin-juillet 1962 de passer leurs examens en octobre 1962.

Le baccalauréat d’octobre 1962 se déroule dans une ambiance de sortie d’une crise de pouvoir sanglante qui a duré du 30 août au 6 septembre. 3000 candidats sont présents aux épreuves du baccalauréat. A l’ouverture de la première rentrée universitaire de l’Algérie indépendante, le recteur de l’Académie d’Alger, Henri Gauthier(9), annonce qu’environ 1200, soit 40%, avaient obtenu leur baccalauréat et s’étaient inscrits à l’Université.

Parallèlement, un protocole d’accord relatif à l’enseignement français en Algérie est signé ; en 1963, l’Office universitaire et culturel français disposera de 8 lycées en Algérie. 5 lycées seront rétrocédés progressivement. Il n’en restera par la suite que 3. En ce qui concerne le baccalauréat, le protocole prévoit la création d’un diplôme franco-algérien bivalent. Ce baccalauréat restera juridiquement français avec une épreuve d’arabe et d’histoire-géographie de l’Algérie.

Le baccalauréat algérien par les textes

Le baccalauréat algérien a été créé par le décret n° 63-495 du 31 décembre 1963. A l’origine(10), le baccalauréat de l’enseignement secondaire comporte un examen probatoire et un examen dit examen du baccalauréat. Dans ses principes, sa forme et son organisation l’arrêté est une fidèle copie du baccalauréat français.

La nouveauté, qui est sa particularité et sa complexité, c’était la scission en deux options : séries normales et séries transitoires (destinées aux candidats qui n’étaient pas préparés pour subir les épreuves des séries normales). Le baccalauréat a très tôt occupé une place centrale et deviendra la toute première préoccupation de tout nouveau ministre. Il fera l’objet, tant sur le fond que sur la forme, d’ajustements et de transformations permanents. 18 arrêtés ministériels ou interministériels vont l’organiser, le modifier, le réorganiser. Nous ne reprenons dans cet article que les changements les plus significatifs.

1970.

Les modifications, par retouches successives, concerneront essentiellement le renforcement de la langue arabe, comme épreuve et comme langue d’examen. Deux baccalauréats sont mis en place : un baccalauréat scindé en «séries normales» et «séries transitoires» et subdivisé en option langue arabe et option bilingue. Et un deuxième baccalauréat dit baccalauréat de langue arabe ne comprenant «provisoirement» que les séries lettres, sciences et mathématiques.

Les différentes séries sont délestées de matières «non essentielles» : pour les lettres, il n’y a plus de mathématiques ni de physique, pour les sciences pas d’histoire-géographie, pour les mathématiques, ni sciences naturelles ni histoire-géographie, pour techniques mathématiques pas de philosophie générale, ni de sciences naturelles, ni d’histoire-géographie et technique économique ni sciences physique ni sciences naturelles. Le rachat est fixé à 7 sur 20 à condition que la moyenne obtenue dans les matières essentielles soit «égale au moins à 9 sur 20».

1974. Après quelques réajustements, le baccalauréat de l’enseignement secondaire est unifié, structuré en deux options «arabe» et «bilingue». Pour chaque épreuve, les candidats composent dans la langue d’enseignement pour les cinq séries proposées, lettres, sciences, mathématiques, techniques mathématiques et technique économique.

L’épreuve de philosophie musulmane est supprimée. L’arrêté réintroduit les matières délestées par l’arrêté de 1970 et scinde en deux épreuves distinctes l’histoire (coefficient 2) et la géographie (coefficient 2). Les jurys sont présidés par des professeurs désignés par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique qui a l’autorité de conférer le diplôme de bachelier de l’enseignement secondaire.

1979. du 26 au 31 décembre 1979, se tient la deuxième session du Comité central du FLN, dominé par le courant conservateur obscurantiste radical qui prône l’arabisation totale et immédiate de tous les enseignements et de tous les secteurs d’activité. Une série de décisions sont imposées, notamment l’intégration de la formation idéologique et politique et l’introduction de l’éducation religieuse dans toutes les étapes d’enseignement et de formation comme matière obligatoire.

Ces décisions vont être appliquées avec zèle durant les années 80’, allant jusqu’à compromettre des cohortes entières d’élèves. S’ouvre alors l’ère du déclin du système éducatif. 1982. L’organisation du baccalauréat est modifiée. L’examen comprend des épreuves écrites obligatoires et des épreuves de contrôle continu.

1987 et 1988. aux cinq séries de 1974, sont ajoutées huit nouvelles séries dites «spécifiques», sciences islamiques, informatique, biochimie et chimie industrielle, sciences agricoles, hydraulique, bâtiment, travaux publics. Le baccalauréat d’enseignement général comprend alors treize séries en plus du baccalauréat de technicien qui en comporte six. De nouvelles matières sont ajoutées comme épreuves de contrôle continu, l’«éducation politique» et l’«éducation religieuse».

Quant au rachat, les candidats ayant une moyenne inférieure à 10/20 peuvent être déclarés admis après délibérations du jury au vu de la fiche de synthèse et du contrôle continu où seul entre en compte le résultat de la moyenne, supérieure à 10 sur 20, des devoirs et compositions de chaque épreuve, affectée du coefficient 2. Cette moyenne est ajoutée à l’ensemble des notes obtenues aux épreuves obligatoires.

1989. La nouvelle Constitution consacre le multipartisme et la liberté de la presse. La presse ouvre ses colonnes aux enseignants, experts, parents d’élèves ou simples citoyens. Des centaines de contributions, riches en propositions, sont rapportées. C’est le même constat amer, l’école est «sinistrée», elle est plus un lieu d’inculcation des valeurs identitaires qu’un lieu de transmission du savoir. Le niveau scolaire dégringole et le baccalauréat perd de sa valeur ; depuis plusieurs années, plus de 60% sont admis au baccalauréat avec des moyennes inférieures à 10.

On constate que le niveau d’arabe est très bas, la grande majorité de bacheliers a une moyenne inférieure à 10/20 en langue arabe et près de 80% des bacheliers scientifiques le sont avec des notes largement inférieures à la moyenne dans les matières scientifiques fondamentales (mathématiques, physique). C’est une onde de choc terrible. Leurs médiocres performances le confirment, bon nombre de bacheliers n’ont pas un niveau suffisant de préparation scientifique, pédagogique et culturelle pour pouvoir entreprendre avec profit des études supérieures. Une tendance qui entraînera le naufrage de l’université.

1990. ces années sont tragiquement dominées par la montée de l’islamisme radical, le pays va traverser une longue période de convulsions dramatiques qui ébranlent jusqu’aux fondements mêmes de l’édifice étatique. Elles sont marquées par une offensive des groupes terroristes contre tout ce qui a un rapport avec l’école, le lycée, le baccalauréat.

Des centaines d’établissements sont incendiés. Plusieurs dizaines d’écoliers, lycéens, enseignants, chefs d’établissement sont assassinés. Les enseignants de français et les enseignantes sont particulièrement visés. L’institution du baccalauréat n’est évidemment pas épargnée. Organiser le baccalauréat, surveiller les épreuves, corriger, deviennent des tâches héroïques, soumises aux conditions nationales d’insécurité et de menaces qui pèsent sur les enseignants, les chefs d’établissement et les personnels de l’éducation.

La presse rapporte de multiples cas de menaces ou même d’agressions sur les surveillants et les correcteurs. Les surveillants ferment les yeux ou désertent les salles d’examen. L’autorité de l’Etat se dégrade. Chaque session du baccalauréat mobilise des centaines de policiers chargés de protéger les centres d’examen. Le baccalauréat, pilier du système éducatif, perd de sa valeur, mais résiste. Pour preuve, de près de 280 000 en 1990, le nombre de candidats, scolarisés et libres, progressera et doublera même pendant les moments les plus tragiques du terrorisme.

1992. C’est une année exceptionnelle dans l’histoire du baccalauréat algérien. Dès le deuxième jour, le 8 juin, la presse rapporte de nombreux cas de fraude. Les autorités sont contraintes de reconnaître une fuite de sujets généralisée, assimilée à un complot politique. Le ministre de l’Education nationale, Ali Benmohamed, nommé le 25 juillet 1990, démissionne, c’est Djilali Liabes, ministre aux Universités qui assurera l’intérim. Le baccalauréat sera refait, le 7 juillet, pour 245 000 candidats dont près des deux tiers en série sciences. L’examen se déroule dans un climat particulièrement tendu, après l’assassinat du président Mohamed Boudiaf, le 29 juin 1992. Les centres d’examen sont placés sous la «haute surveillance» des policiers et des gendarmes.

1993. Les résultats au baccalauréat sont catastrophiques, le taux de reçus, 11,9% est le plus bas depuis la création du baccalauréat, et sans le rachat il aurait été encore plus bas. Les lauréats des séries spécifiques ne dépassent pas les 5 %. Les admis de la série sciences islamiques sont 357, soit 8,62% du total des reçus au baccalauréat. L’organisation de 1982 à 1993 est un échec. 1994. Un nouveau baccalauréat entre en vigueur.

Il marque une véritable rupture. Le contrôle continu et les séries spécifiques sont supprimés ; les sciences islamiques sont rattachées au baccalauréat lettres. L’architecture du baccalauréat est redessinée. Le nombre de séries passe de 13 à 7, lettres et sciences humaines, lettres et sciences islamiques, lettres et langues étrangères, sciences de la nature et de la vie, sciences exactes et technologie avec trois options, génie civil, génie électrique et génie mécanique.

Une nouvelle série, gestion-économie, est créée en remplacement de la série technique-économique. Les candidats scolarisés s’inscrivent obligatoirement dans la série correspondant à la 3e année secondaire fréquentée... Les jurys de délibérations sont présidés par des enseignants universitaires titulaires ou, à défaut, par des inspecteurs de l’éducation et de la formation. Le diplôme est délivré conjointement par le directeur de l’enseignement supérieur et le directeur de l’ONEC au nom du ministre dont ils relèvent.

2000. sans doute frappé, lui aussi, par le sinistre qui marque le système éducatif, le président de la République, récemment élu, installe une Commission nationale composée d’enseignants et d’experts, chargée de la réforme du système éducatif. Lors de la cérémonie d’installation, il déclare : «Mon sentiment est que l’école, qui est partie intégrante de la société algérienne, est profondément malade.»

2001.

L’enseignement supérieur est exclu des questions relatives au baccalauréat. Les jurys de délibérations sont présidés par des inspecteurs de l’éducation et de la formation. Le diplôme est délivré par le directeur de l’ONEC au nom du ministre de l’Education nationale. 2002. La question de la réforme du système éducatif est inscrite dans le programme du gouvernement, adopté par l’APN le 27 juillet 2002. C’est au ministre de l’Education nationale que sera confiée cette charge.

Un des objectifs est de reconstruire le socle qui fonde l’enseignement secondaire. Une nouvelle architecture de l’enseignement secondaire est dessinée, avec comme unique finalité celle de préparer aux études universitaires. Schématiquement, l’enseignement secondaire et technologique est organisé en cycle de trois ans. La 1re année secondaire (1re AS) est structurée en deux troncs communs, le tronc commun lettres et le tronc commun sciences et technologie.

A l’issue de la 1re AS, les élèves sont orientés en 2e AS, pour le tronc commun lettres, vers la filière lettres et philosophie ou la filière langues étrangères ; pour ce qui est du tronc commun sciences et technologie, les élèves sont orientés vers 4 filières, mathématiques, sciences expérimentales, gestion-économie ou technique-mathématiques avec quatre options, génie électrique, génie civil, génie mécanique et génie des procédés. La 3e AS, année terminale du cycle, débouche sur l’examen du baccalauréat de l’enseignement secondaire. 2004. Un arrêté supprime le rachat et aux séries de 1993 sont ajoutées les séries mathématiques et philosophie, censées être dispensées dans des lycées d’excellence.

2008. Une nouvelle organisation du baccalauréat, issue de la réforme, entre en vigueur. Le baccalauréat de l’enseignement secondaire, version 2008, comprend six séries au lieu de neuf. Il se décline en six séries, lettres et philosophie, langues étrangères, gestion-économie, sciences expérimentales, mathématiques et technique mathématiques avec quatre options (génie mécanique, génie civil, génie électrique, génie des procédés).

Parmi les nouveautés, l’introduction de la langue tamazight dans toutes les séries, coefficient 2, obligatoire pour tous les candidats ayant suivi l’enseignement de cette langue. Une épreuve de sciences islamiques, comme matière, de coefficient 2, étendue à toutes les séries du baccalauréat et la création de la mention «excellent» pour les candidats ayant obtenu une moyenne générale au moins égale à 18 sur 20. La présidence du jury est confiée à un enseignant universitaire(16) ou à un inspecteur de l’éducation et de la formation ou, exceptionnellement, à un chef d’établissement d’enseignement secondaire. Le jury comprend également, comme membre, un professeur correcteur de chaque matière.

Le diplôme est délivré par le ministre de l’Education nationale. Il n’est délivré qu’une seule fois.(17) Au plan réglementaire, ce texte n’a pas respecté les règles d’usage. Il s’agit d’un texte qui aurait été signé en janvier 2008. Or, il n’existe aucune trace au Journal Officiel (JO). Bien que le ministre ait fait mention de ces changements à différentes occasions depuis 2005, les déclarations à la presse ne sauraient remplacer la publication au Journal Officiel. Traditionnellement, s’agissant d’une question d’importance nationale, sensible, tout texte relatif au baccalauréat faisait l’objet d’un acte réglementaire, décret ou arrêté ministériel ou interministériel, publié au Journal Officiel.

Quel effet juridique pourrait-il produire s’il n’est pas publié ? L’autre point important qui mérite d’être fortement souligné est la suppression de fait du baccalauréat technicien. Si fondées soient les raisons qui la justifient, la suppression du baccalauréat technicien aurait dû être faite dans la même forme juridique que celle qui l’a créé, c’est-à-dire par décret.

Performances du baccalauréat

Aux sessions du premier baccalauréat algérien, en 1964, sur les 4942(18) candidats présents, 1751 sont admis, soit un taux de 35,43%.

En 1983, la barre des 100 000 candidats est franchie pour la première fois. En 2014, à la cinquantième année d’existence du baccalauréat algérien, ils sont 657 026 à s’y présenter. Cet effectif atteindra 818 518 en 2016. Il faut toutefois souligner que le nombre de candidats libres connaît, lui aussi, un accroissement important, de 100 000 (31,2% du total) en 1993, il passe à 268 925 (32,8%) en 2016.

Quant aux admis au baccalauréat, leur nombre cumulé de 1962 à 2016 s’élève à près de 4 800 000 dont, probablement, plus du tiers avec une moyenne inférieure à 10. Le taux le plus faible, 11,04%, a été enregistré en 1993 et le plus élevé, 62,45%, en 2011. En nombre, le cap des 100 000 bacheliers est légèrement dépassé en 2000. Cet effectif a doublé en 2007 et atteindra 363 140 en 2015. Cependant, il est à souligner que depuis 2011, les taux de succès ont baissé jusqu’à 49,79% en 2016 en passant par 45,01% en 2014.

Qualitativement, le nombre de mentions a lui aussi connu une courbe ascendante. En 2000, sur 108 079 reçus, 14 325 ont obtenu une mention assez bien et plus, soit 13,25%. En 2011, année «record», le nombre de bacheliers avec mention assez bien et plus est de 95 853, soit 43,46%. Un nombre supérieur au total des bacheliers de 1999. Il y a de quoi être agréablement surpris quand on pense qu’en une dizaine d’années, la proportion de bacheliers avec mention est passée de 13,25% à 43,46%, qu’en nombre ils ont été multipliés par près de 6,5 et que pour les seules mentions très bien et plus ils sont 5237 en 2011, alors qu’ils n’étaient que 52 en 2000.

S’il était extraordinaire, il y a quelques années, d’obtenir des 20/20 dans les matières du baccalauréat, ce phénomène s’étend de plus en plus. C’est encore plus admirable quand on sait que les «records» de réussite ont été atteints alors que les cours étaient souvent suspendus, parfois plusieurs semaines par des grèves en alternance, lycéens, enseignants, personnels.

C’est chez les filles que la démocratisation de l’enseignement a un impact considérable. Les chiffres sont éloquents, l’année 1963-1964 enregistre 1277 filles dans le secondaire soit 2,93%, elles passent le cap des 100 000 en 1982-1983 et, en 2012-2013, elles sont

862 216 soit 57,56% du total des effectifs du cycle secondaire.

Leur participation au baccalauréat est en croissance continue. En 2001, elles étaient 243 768 à se présenter soit 59,78%, elles passent à 62,33% en 2011 et en 2016, elles atteignent 67%. Quant à leurs performances, elles sont tout aussi spectaculaires. Sur les 117 665 admis au baccalauréat en 2001, le taux des filles est 60,71%. En 2011, elles sont 65,35% et en 2016, malgré un taux global en baisse, les filles enregistrent quand même un taux de 66,21%. Cette satisfaction, nous la retrouvons, dans l’octroi des mentions. Depuis longtemps déjà, elles sont la crème de l’élite. Leur volonté de réussir ne s’arrête plus au simple baccalauréat, mais vise les mentions les plus élevées, celles qui ouvrent la voie aux filières universitaires d’excellence, les plus prestigieuses.

Une démocratisation qui reste à renforcer

S’il est clair que la réforme de 2005 a permis des progrès considérables et, quand bien même les résultats seraient encourageants, il faut garder la tête sur les épaules, la démocratisation de l’enseignement secondaire n’est pas encore satisfaisante. Sur les 709 608 inscrits en 1re AS en 2012-2013, les effectifs scolarisés qui se sont présentés au baccalauréat en 2015 totalisent 629 893, un taux de 88,76%, une progression interne relativement positive.

Cependant, sur le total des effectifs de 1re AS, 320 072 sont reçus au baccalauréat, soit un taux de rendement apparent de 45,10%. C’est loin d’être parfait. Ceci nous conduit à penser qu’il faut, d’une part, affiner la politique d’orientation à l’entrée du cycle secondaire, et, d’autre part, renforcer sa démocratisation pour permettre à un plus grand nombre de réussir à l’examen du baccalauréat.

Un baccalauréat déstructuré

Depuis longtemps, le baccalauréat est structuré en deux grandes tendances, les lettres et les sciences expérimentales. La série gestion-économie, créée en 1993, trouve quant à elle sa voie dans une relative stabilité, autour de 10%. Quant aux séries mathématiques (ex-sciences exactes) et technique mathématiques (ex-technologie), leur part dans le total des bacheliers devient presque insignifiante. Ce taux est, pour les mathématiques, de 9,6% en 1996 et de 1,9% en 2006. Les bacheliers en techniques mathématiques représentent respectivement 3,05% et 2,06% en 2006.

La déstructuration du baccalauréat trouve sa source à la base, dans le système d’orientation à l’issue de la 1re AS. En effet, la structure des effectifs de la 3e AS, en 2012-2013, est complètement désarticulée, deux groupes dominent largement : lettres, 36,91% et sciences 38,69%. Les autres filières représentent, pour gestion-économie, 13,10%, mathématiques, 3,02% et techniques mathématiques (les quatre options confondues), 8,25%. Cette tendance restera sensiblement la même et dessinera la répartition des candidats au baccalauréat.

Tendance confirmée par le ministre de l’Education de l’époque, qui affirmait, le 30 mai 2013, que «le pourcentage de candidats au baccalauréat ne dépasse pas 3% avec 11 732 candidats pour la filière mathématiques et 8,19% avec 32 025 inscrits pour celle des techniques mathématiques.» En 2015, ils sont 39,7% présents au baccalauréat de la série sciences expérimentales, 31,3% dans la série lettres et philosophie, 8,10% en série langues étrangères, 11,22% en gestion-économie, et 9,65% en mathématiques et techniques mathématiques réunis.

Corriger cette tendance est, à mon avis, un point crucial. Ce n’est pas l’affaire uniquement de l’Education nationale, mais également, à responsabilité partagée, avec l’enseignement supérieur. Car, le système d’orientation universitaire est une des voies de correction de la structure du baccalauréat et une des garanties de sa valeur. Plus le nombre de postulants est élevé, et plus sont drastiques les conditions d’accès aux filières valorisantes. Le jeu de l’offre et de la demande pour les formations à valeur «sûre» va progressivement donner au baccalauréat une fonction classante, il est devenu la source de la valeur du baccalauréat.

Aujourd’hui, avoir un baccalauréat avec mention «assez-bien» c’est, pour beaucoup, un échec. On passe du «bac sinon rien» au bac «mention bien et plus sinon rien». De plus, l’objectif qui se dessine de plus en plus, et très tôt, chez les candidats, c’est d’avoir un baccalauréat scientifique, de haut niveau, qui permet l’accès à des études supérieures valorisantes et qui, à leur tour, leur ouvrent la possibilité de poursuivre leur carrière universitaire à l’étranger.

C’est tout naturellement l’air du temps. Le lycée ne suffisant pas, les parents, quand ils ne peuvent pas suivre eux-mêmes leurs enfants et qu’ils ont les moyens, paient des enseignants pour des cours de soutien dans les matières essentielles. Si bien qu’un véritable enseignement «parallèle» se développe avec toutes les déviations qui l’accompagnent. Bon nombre d’enseignants ont tendance à faire des cours de soutien leur tâche principale et leur présence au lycée la tâche accessoire. Une autre forme d’apprentissage se développe, en complément aux cours, grâce à l’internet, c’est l’autodidaxie.

De la fraude

La réussite à tout prix incite à recourir à la fraude. Cette pratique est d’un usage ancien(20). Cependant, longtemps la discrétion était de rigueur. Les fraudes, lorsqu’elles étaient avérées, n’étaient ni ébruitées ni véritablement sanctionnées. Les autorités se pressaient de démentir les cas, les qualifiant de «rumeurs». Mais le phénomène a atteint de telles proportions que force est aux autorités de les reconnaître, de les déclarer et de les sanctionner ou même de les pardonner.

Face à l’ingéniosité des tricheurs et à l’utilisation des outils technologiques modernes et sophistiqués, chaque ministre mettra en œuvre un plan anti-triche, allant du renforcement des personnels de surveillance jusqu’à l’installation de brouilleurs téléphoniques et, pourquoi pas, couper la connexion internet.

Ce n’est pas propre à l’Algérie, tous les pays qui organisent de tels examens nationaux recourent, face aux risques de fraude, aux mêmes techniques, à la même vigilance. Ce qui nous est particulier par contre, c’est la fuite de sujets généralisée, orchestrée par des commanditaires dont l’objectif est, en s’attaquant au maillon sensible, le baccalauréat, de déstabiliser la société. Un «sale» complot, qui prend en otage l’avenir de centaines de milliers d’élèves. Une humiliation portée aux milliers d’enseignants qui œuvrent avec abnégation, au prix de grands sacrifices, pour conduire leurs élèves jusqu’au sommet de la réussite. Tel est le cas en 1992 et 2016.

Conclusion

Le jour de la proclamation des résultats est un moment important. Un moment d’angoisse, suivi de joie ou de déception pour des centaines de milliers de familles. Un moment de fierté pour des milliers d’enseignants qui voient leurs efforts récompensés. C’est indéniable, aujourd’hui le baccalauréat jouit d’un prestige bien ancré dans notre société. Il n’y pas une commune, la plus petite soit-elle, qui n’a pas directement ou indirectement un bachelier. Son bachelier.

Pour le lauréat, c’est la fin d’une histoire, la fin d’un parcours scolaire et l’ouverture d’une nouvelle vie, la vie universitaire, dont il faudra franchir les fourches caudines. C’est également le moment où sont ravivées les grandes interrogations sur le baccalauréat. A son installation, la ministre de l’Education nationale, Madame Nouria Benghebrit, s’est fixé l’objectif, entre autres, de réformer cet examen. Assises, conférences nationales, réunions et autres rencontres se sont succédé.

Une question s’est posée en termes d’urgence : l’allègement de l’examen final et la réduction du nombre de jours de cinq à trois. Le principe étant que toutes les matières enseignées doivent faire l’objet d’une évaluation. La formule qui semble émerger serait de combiner les épreuves écrites et l’évaluation continue. Elle présente des avantages incontestables, pédagogiques, organisationnels et budgétaires.

Mais, pour être efficace, elle ne peut résulter que d’une réflexion pédagogique fine, sans précipitation. Quelles sont les matières qui pourraient faire l’objet d’une évaluation continue et à quelles proportions entreraient-elles dans le décompte final ? Sachant que les élèves sont évalués par leurs propres professeurs, il faudrait s’assurer qu’il n’y a pas de complaisance ni de pressions diverses, internes ou externes, que pourraient subir les enseignants, et que la déontologie est respectée.

L’autre tâche qui mérite une attention soutenue, c’est le renforcement de la langue arabe, véritable talon d’Achille du système éducatif. Un problème qu’on pensait réglé. Or, à notre grand étonnement, on apprend, par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, longtemps Recteur de l’Université d’Alger que «le niveau enregistré dans les spécialités universitaires enseignées en arabe est faible, y compris la littérature arabe».

C’est là un constat sérieux. A croire que les élèves n’ont pas d’appétit pour la langue arabe. Il faut se poser la question pourquoi. Comment rendre la langue arabe appétissante ? C’est toute la réflexion que doivent mener les experts dans ce domaine, libérés de toute pression politique ou idéologique. Il est grand temps de tirer la substantifique moelle de ce qu’avait déclaré Mostefa Lacheraf il y a 39 ans, «ce n’est pas elle (la langue arabe) qui est en retard sur le siècle, ce sont ceux qui l’ont rétrogradée et maintenue, parfois, dans l’infantilisme et en font un objet de chantage inadmissible», ajoutant : «L’arabisation se fera, mais pas dans l’optique des revanchards et des médiocres» (El Moudjahid du 11 août 1977).

Les raisons d’espérer

Le système éducatif n’est pas au bord du gouffre. Beaucoup de progrès ont été réalisés et les raisons d’être optimistes existent. Les rencontres organisées par le ministère de l’Education nationale depuis ces deux dernières années, animées par les principaux acteurs et partenaires, enrichies par les nombreuses contributions d’experts universitaires, de pédagogues ou de simples citoyens, sont l’expression significative d’une prise de conscience de l’impérieuse nécessité d’élever la qualité du système éducatif, de corriger ses insuffisances et de valoriser ses aspects positifs. L’autre raison qui donne de l’espoir, c’est le niveau de professionnalisme des enseignants qui s’améliore de plus en plus, conscients de leur place dans la société, même si elle n’est pas toujours exprimée, et de leur haute responsabilité dans la formation de la pâte qui sera l’élite de demain.

Fini le temps des ITE, aujourd’hui, pour accéder à une formation de PEP, PEM ou PES, il faut justifier d’une moyenne supérieure à 13/20 au baccalauréat. Il faut juste souhaiter la stabilité nécessaire pour permettre aux élèves de connaître, enfin, ce qu’est une véritable année scolaire. Et comme on ne peut séparer le système éducatif de l’enseignement supérieur, il est peut-être temps pour ce secteur de mettre à plat son système et penser à sa réforme de fond en comble.

«L’enseignement supérieur est la fleur de la civilisation : il en fait l’honneur, il en assure aussi la fécondité ; car une nation, une province, une ville n’ont de force, d’éclat et de puissance, que si elles possèdent des artistes, des savants, des ingénieurs, formés par les leçons et les ressources propres de l’enseignement supérieur.» Discours de M. Marcelin Berthelot, ministre de l’Instruction publique à Alger, le 4 avril 1887.

Abderrahmane Rebah

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