L’avènement d’un gouvernement de combat en Tunisie

Publié le par Mahi Ahmed

L’avènement d’un gouvernement de combat en Tunisie

Par Ramdane Mohand Achour

Dans Libre Algérie le 30 août 2016

Dans un contexte régional fortement dégradé, la Tunisie fait office d’exception. En dépit de nombreux obstacles qui se sont dressés sur sa route, le processus ouvert par l’immolation de Mohamed Bouazizi en 2010 a débouché sur la chute du dictateur puis la remise en cause de son régime : dissolution du RCD, reconnaissance des libertés démocratiques, respect de la souveraineté populaire…

Par une lutte politique acharnée qui a vu alterner affrontements et compromis, le peuple tunisien a évité le retour à un régime Ben Ali sans Ben Ali, la fuite-en-avant dans un régime théocratique et la déstabilisation fomentée par des groupes armés islamistes locaux ou venus de Libye. Pourtant, cinq années après le début de la révolution, le pays vit une crise politique de grande ampleur dont témoigne l’inflation de gouvernements (sept en six années). Cette crise politique risque de menacer les avancées réelles mais encore fragiles réalisées depuis 2011. A moins que le processus ankylosé ne reparte de l’avant pour poursuivre l’œuvre entamée. Quelle place occupe, dans ce contexte, le gouvernement de Youssef Chahed ? Et quel rôle peut-il jouer ?

Avant même son accession aux affaires, ce nouvel exécutif a bénéficié d’une campagne de promotion sans précédent. Le Premier ministre était salué comme le « plus jeune Premier ministre de l’histoire moderne de la Tunisie » et son cabinet qualifié d’équipe de rupture, compétente, dynamique, déterminée, féminisée et, surtout, d’unité nationale.

Si, à 41 ans, la jeunesse de Youssef Chahed ne peut être contestée, l’homme ne tombe pas du ciel. Membre important de Nidaa Tounes, il officiait déjà dans le gouvernement précédent de Habib Essid, en qualité de ministre des Affaires locales. Il a par ailleurs reconduit 9 de ses anciens collègues dans son exécutif, ce qui n’est pas une preuve particulièrement éclatante d’innovation. Et alors qu’était annoncé, louable intention, un exécutif restreint pour cause de réduction des dépenses publiques en ces temps de crise, le nombre de membre du gouvernement est passé de 26 à 40… Voilà pour la forme.

Le nouvel exécutif présente surtout le même profil politique que le précédent. Il émane d’une coalition dont le noyau dur réside toujours dans le duo Nidaa Tounes-Ennahda, accompagné de petites formations dont les sigles peuvent varier – Afek Tounes en lieu et place de l’Union patriotique libre (UPL) – mais qui ont en commun d’être dirigées par des hommes d’affaires à l’attachement viscéral aux thèses ultralibérales.

Le cabinet Chahed s’inscrit ainsi dans la continuité des exécutifs précédents. Aucun gouvernement tunisien depuis 2011 n’a en effet rompu avec les politiques libérales qui provoquent tant de dégâts sociaux. Trois années après l’éviction du dictateur, Antonio Nucifora, économiste principal pour la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) de la très orthodoxe Banque mondiale, constatait que “le cadre de politiques publiques héritées de l’ère Ben Ali perpétue l’exclusion sociale et favorise la corruption”1. Et il avertissait : “Le problème du capitalisme de copinage ne concerne pas seulement Ben Ali et son clan, il demeure l’un des principaux problèmes de développement auxquels la Tunisie est confrontée aujourd’hui”2.

Qu’ils soient issus du RCD de Ben Ali, d’Ennahda, de Nidaa Tounes ou qu’ils s’affirment d’unité nationale, tous les gouvernements tunisiens de ces trente dernières années ont accru l’endettement extérieur du pays. Rappelons que la dette tunisienne correspond point par point aux critères d’une dette odieuse en ce sens qu’elle fut contractée par un régime despotique qui l’utilisa pour enrichir les dirigeants et leurs proches au lieu de servir le peuple tunisien, toutes choses bien connues à l’époque des créanciers internationaux.

Or, au lieu de rompre avec la logique infernale de l’endettement dont il faut rappeler qu’elle fut historiquement à l’origine de la mise sous protectorat de la Tunisie par la France au XIXe siècle, les gouvernements post-Ben Ali l’ont amplifiée. De 2011 à ce jour, le montant de la dette publique a été multiplié par deux. De 11,2 milliards de dollars à l’époque, elle a atteint 22,6 milliards de dollars au début de l’année en cours.

Présentée comme un moyen de relance et de modernisation de l’appareil économique, la dette obère les capacités de développement du pays. Le service de la dette représente la première dépense du budget de l’Etat avec un total de 2,3 milliards de dollars en 2016. Ce montant est supérieur aux budgets cumulés de huit secteurs : santé, affaires sociales, emploi et formation professionnelle, développement et coopération internationale, transports, culture, Affaires étrangères et tourisme.

Afin de rembourser sa dette, la Tunisie… s’endette ! 80% du montant des prêts accordés depuis 2011 vont au remboursement de la dette. Le Fmi, qui avait déjà prêté 1,7 milliard de dollars en 2013, débloquera dans les jours qui viennent un nouveau prêt de 350 millions de dollars. La Banque mondiale avait accordé un prêt de 500 millions de dollars en juin 2011.

L’UE avait de son côté prêté 300 millions d’euros au printemps 2014. Est-il nécessaire de préciser qu’en contrepartie du prêt européen, Tunis devait « juste » mettre fin aux subventions des produits de base pour les plus démunis, privatiser ses banques publiques, flexibiliser son Code du travail…3 Le FMI de Christine Lagarde n’exigeait pas moins quant à lui que le gel des salaires.

Dans le but de lutter contre les « menaces » (sic), les Etats-Unis qui s’inquiètent de la sécurité du peuple tunisien – comme de celle des peuples yéménite et bahreïni – ont multiplié par deux leur « aide sécuritaire » à la police tunisienne. Simple coïncidence, Washington se félicite du soutien apporté par les autorités tunisiennes au gouvernement d’union nationale (GNA) libyen qui vient de demander aux Etats-Unis de renforcer leur intervention militaire dans ce pays. On se souvient de l’alignement du gouvernement Marzouki-Ennahda sur ses alliés européens, américains, saoudiens, qataris et turcs dans le conflit syrien. Tous ces « petits gestes » ont permis à Tunis d’obtenir en 2015 le statut d’«allié majeur non-membre de l’OTAN ». Et même si les ministères de la Défense et des Affaires étrangères tunisiens ont démenti en juillet dernier la déclaration des dirigeants de l’OTAN annonçant l’installation future d’une base de renseignement en Tunisie, ils n’en ont pas moins reconnu que les services de leur pays collaboraient avec cette grande organisation caritative qu’est l’OTAN.

Peut-on dans de telles conditions qualifier le cabinet de Youssef Chahed de gouvernement d’union nationale ? Union certes, des forces politiques libérales laïques ou religieuses, nationalistes ou démocrates… qui siègent à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Union également des hommes d’affaires liés aux centres financiers et d’affaires internationaux et aux grandes puissances occidentales. C’est ainsi, à titre d’exemple, que le ministre de l’investissement et de la coopération internationale, Fadhel Abdelkefi, a été président du conseil d’administration (CA) de la Bourse de Tunis de 2011 à 2014. Il est DG de Tunisie valeurs, un intermédiaire en Bourse, directeur associé du fonds d’investissement Integra Partners et gérant d’Integra immobilière, membre du CA de trois SICAV. Il a par ailleurs dirigé des opérations de restructuration et d’introduction en Bourse de groupes privés (PGH, OTH…) et au placement de ces opérations auprès de fonds étrangers (Genesis, Actis, JP Morgan…)4.

Youssef Chahed lui-même est lié aux représentants politiques de l’agro-business américain. Sa biographie le présente comme expert international en politique agricole en passant sous silence le fait qu’il a travaillé, avant et après le 14 janvier 2011 en tant que chargé de missions au Foreign Agricultural Service à l’ambassade des Etats-Unis à Tunis. Dans sa thèse de doctorat soutenue à Paris en 2003, Chahed « prône la nécessité de la libéralisation totale du secteur de l’agriculture en Tunisie et recommande des réformes foncières en vue de libéraliser l’investissement agricole et de permettre aux investisseurs étrangers de posséder des terres agricoles en Tunisie. Selon Jouili, des notions comme ‘’la protection des droits des agriculteurs’’ ou ‘’la souveraineté alimentaire’’ sont aux yeux de Youssef Chahed des slogans obsolètes et contraires aux fondements de la science moderne. »5 Le nouveau Premier ministre tunisien a même représenté, en observateur, les Etats-Unis lors de la 28ème session de la Conférence régionale de la FAO pour l’Afrique, tenue à Tunis en mars 2014.

Peut-on en revanche parler d’union nationale dans un gouvernement où ne siège aucun représentant des chômeurs ? Aucun représentant des sans-emploi alors que le chômage frappe 15% des travailleurs du pays et 30% de ses jeunes. Et alors qu’il culmine à 46% dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, une région déshéritée de 400 000 habitants d’où l’étincelle a jailli fin 2010.

Peut-on réellement parler d’union nationale lorsque le discours d’investiture de Chahed n’est qu’une reprise de la lettre d’intention adressée au FMI par l’ancien ministre des Finances du gouvernement Essid. Dans cette lettre, Slim Chaker écrivait que les autorités tunisiennes s’engagent « à adopter des politiques douloureuses » ? Douloureuses pour qui ? Nul besoin d’être grand clerc pour savoir quelles seront les cibles de la politique d’austérité annoncée. Non reconduit dans le gouvernement Chahed, Slim Chaker a été désigné par Béji Caïd Essebsi conseiller chargé de l’Economie auprès de la Présidence…

Les libéraux expliquent que les conflits sociaux, expression légitime de la colère de populations abandonnées à leur triste sort, minent l’appareil productif tunisien. Ils tentent ainsi de masquer le fait que l’orientation néolibérale imposée au pays empêche l’économie tunisienne de se développer. Cette orientation ne profite qu’à une minorité ainsi qu’aux bailleurs de fonds internationaux, aux entreprises étrangères et aux grandes puissances occidentales qui accroissent leur emprise sur l’Etat tunisien.

Le gouvernement de Youssef Chahed se présente ainsi comme un gouvernement de combat contre la partie la plus vulnérable de son peuple, qui en constitue également la partie la plus nombreuse. Sa politique ne peut que miner le consensus social sur lequel repose toute démocratie. Il n’y aura alors que deux issues. La première réside dans la remise en cause plus ou moins rapide des libertés démocratiques et le retour, sous une forme nouvelle, à un régime d’exception chargé de briser toute résistance sociale aux politiques néolibérales chères au FMI et à la Banque mondiale. La seconde est la poursuite du processus ouvert en 2011 afin que démocratie et justice sociale cessent de s’opposer pour se conjuguer au contraire pour le plus grand bien du plus grand nombre. C’est l’option portée par l’opposition de gauche (Front populaire, Adnene Hajji du mouvement du bassin minier de Gafsa…) à l’ARP. Cette opposition est faible aujourd’hui. Mais elle a réussi – première dans le monde arabe ? – à dépasser ses divisions et à surmonter son sectarisme. Sera-t-elle capable de renforcer ses liens avec l’UGTT, les chômeurs, les habitants de Gafsa, les couches moyennes, les paysans ? Saura-t-elle présenter un projet politique crédible liant démocratie, justice sociale et souveraineté nationale ?

Seul l’avenir nous le dira.

Ramdane Mohand Achour

Ben Ali parti, le « capitalisme de copinage » est restéhttp://maghreb.blog.lemonde.fr/2014/03/28/ben-ali-parti-le-capitalisme-de-copinage-est-reste/#xtor=RSS-3208

Idem

Une députée française révèle le plan européen de ruiner la Tunisie http://www.tunisie-secret.com/Une-Deputee-francaise-revele-le-plan-europeen-de-ruiner-la-Tunisie_a874.html

http://www.ilboursa.com/marches/fadhel-abdelkefi-un-consciencieux-designe-a-un-ministere-a-la-mission-perilleuse_9870

Mohammed Samih Beji Okkez : L’autre parcours de Youssef Chahedhttp://nawaat.org/portail/2016/08/04/lautre-parcours-de-youssef-chahed/

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