Ici mieux que là-bas Les souliers de l’Indien

Publié le par Mahi Ahmed

Ici mieux que là-bas Les souliers de l’Indien

Par Arezki Metref

«Là où sont mes pieds, je suis à ma place.»

(Proverbe amérindien)

Mea culpa ! Bon, je crois devoir reconnaître que je me suis planté dans les grandes largeurs ! J’ai pris, comme tu ne t’en es même pas rendu compte, un congé pour huiler un chouia les synapses, et j’ai cru qu’après une échappée pour voir et éventuellement envier mes cousins d’Amérique, je reviendrais les accus rechargés à bloc et la plume fluide à faire pâlir de jalousie un robinet qui fuit.

Que nenni, en fait ! Je remets le pied à l’étrier plus apathique que jamais. Et plus triste aussi ! Oui, triste ! Pendant que je prospectais plus sérieusement que Jacques Cartier les terres iroquoises (Canada) et que Pieter Stuyvesant le territoire des Indiens Lenapes (New York), la Faucheuse frappait les arrières.

Mais bon, je raconterai ces virées en détail plus tard.

Je ne te cache pas que c’est justement dans un café de ce qui ressemble à une réserve d’Indiens d’un nouveau genre, à savoir à Jean-Talon, cette rue de Montréal dont un tronçon est baptisé le Petit Maghreb, que j’ai appris par un mail sur mon téléphone le décès de Nabile Farès !

Un mot sur cette rue ! Indiens d’un nouveau genre ? Rien de péjoratif pour les Indiens qui ont été contraints aux réserves ! Cette rue, on l’appelle au choix le Bab-el-Oued ou le Barbès de Montréal. On voit tout de suite la référence à la réserve, au ghetto. Là aussi, rien de rédhibitoire… C’est juste que taouaâna, les nôtres, portent à la semelle de leur exil ce que nous avons de singulier. Et ce n’est pas toujours follement admirable !

Mais Nabile Farès ? Parti pour causer à Montréal de l’exil et de l’écriture à l’invitation de ma vieille et grande amie Djamila Addar, j’avais préparé un topo un peu général sur l’exil et la patrie et la façon de rattacher l’un à l’autre par l’écriture.

Enfin, tu vois, ce genre de propos sans doute mille fois rabâché, avec talent par certains, rasoir au possible chez d’autres, mais qui vaut toujours par la dose de souffrance qu’il charrie…

Et voilà que j’apprends le décès de celui qui incarnait la problématique que je m’apprêtais à traiter. Un hasard ne venant jamais seul, je dois rencontrer autour du marché de Jean-Talon, Aziz Farès, un exilé lui-même qui a raconté son exil dans un livre paru à Alger, La Tangente impossible (Editions Mille feuilles). Légende de la Chaîne 3 dans le passé, Aziz Farès vient de publier un autre bouquin, L’encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs.

Aziz est aussi le cousin germain de Nabile et nous ne pouvions nous rencontrer sans évoquer le disparu.

Donc le décès de Nabile Farès m’a rappelé toute la souffrance que pouvait concentrer l’exil. Il était pour moi l’écrivain exilé par définition. Il symbolisait à mes yeux le déracinement, l’arrachement à un lieu et peut-être même qu’il symbolisait une forme d’exil à un non-lieu.

Son père, Abderrahmane Farès, qui est déjà une page dans l’histoire de l’Algérie, était originaire de Kabylie. Mais Nabile était né à Collo en 1940. Puis commença une errance au gré des affectations de son père. Tout cela pour finir à Paris où, comme en témoignent tous ses livres, il ne se sentait pas chez lui…

Ecrivain, il mène sans relâche une quête émotionnelle, intellectuelle, poétique de la trace première, de la généalogie des origines… Je voudrais citer juste deux titres pour montrer à quel point ces questions, l’écriture et l’exil, et l’écriture et la patrie, étaient au cœur de ses préoccupations et de sa création.

L’exil et le désarroi en 1976, Mémoire de l’absent, en 1974.

On peut prendre un raccourci et comprendre qu’exil égale absence, mais absence à quoi ?

Un troisième titre pourrait venir éclairer en creux un tant soit peu cette énigme. Passager de l’Occident (1971) montre clairement que Nabile Farès, qui a passé une grande partie de sa vie et par la force des choses en exil en Occident, s’y sentait comme un passager. Voilà donc. Mea culpa. Je croyais revenir les forces décuplées. Au lieu de quoi, c’est la tristesse !

C’est Idir Sadou, un autre exilé au pays de la feuille d’érable, qui m’apprend le décès d’un autre ami cher, Amar Abdelkrim. Grand professionnel de la presse, Amar Abdelkrim était impressionnant par sa rigueur et son sérieux.

Enfin, une fois rentré, j’apprends encore effaré par ces deux décès, celui d’Abdelhak Bouattoura. Celui qu’on appelait tous Hakou, on ne pouvait l’évoquer sans sourire aux lèvres. Un chic type, plein de vie et d’humour.

Et voilà que la rentrée tourne à la chronique nécrologique. Dire que je pensais revenir requinqué comme un gardon ! Eh bien, non. Apathie. Et tristesse.

Et même colère en apprenant que le décès de notre ami Hakou est la conséquence d’une erreur de diagnostic. Un «abdomen sans préparation», ce cliché radiologique basique exigé par la conduite médicale, aurait pu éventuellement le sauver. Yakhi bled, yakhi !

Et à la dernière minute, j’apprends encore le décès de l’ami fou de littérature, Hamid Nacer-Khodja. Poète, universitaire, légataire de Jean Sénac, il aura fait par passion critique pour la littérature algérienne à lui seul plus que des universités entières. Repose en paix, camarade !

Reposez en paix, camarades !

Triste rentrée, vois-tu ! Mais enfin, comme dit le vieux philosophe amérindien sirotant son ness ness au Café du 5-Juillet de la rue Jean-Talon de Montréal, «c’est ça la vie !».

Et pour que j’évite d’appliquer cette règle quasi-atavique chez nous autres Algériens consistant à juger et condamner les autres, il ajoute ce proverbe bien de chez lui : «Avant de juger son frère, il faut marcher plusieurs lunes dans ses souliers.» Ce n'est pas gagné !

A. M.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/09/18/article.php?sid=202018&cid=8

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