Erdogan ou Gülen, le choix du pire

Publié le par Mahi Ahmed

Erdogan ou Gülen, le choix du pire

Par Ahmed Halli

Mais qui est donc ce Fathallah Gülen qui défraie la chronique depuis plusieurs semaines, et semble hanter les cauchemars du Président turc Tayyip (Tayeb pour ses intimes arabes) Erdogan ? Jusqu'au 15 juillet 2016, ce nom était quasiment inconnu, en dehors des mouvances de l'islam politique et des services de renseignement chargés de les surveiller et/ou de les chaperonner. Le 15 juillet dernier, une tentative de coup d'Etat, aussi maladroite qu'imprévisible, pour destituer Erdogan, échoue et offre à ce dernier l'occasion d'opérer une purge dans l'appareil d'Etat. Tout le monde connaît sa soif du pouvoir, et l'étancher nécessite de se débarrasser d'adversaires dangereux, notamment les officiers kemalistes, et il ne s'en prive pas. Très vite, l'ampleur et la férocité de la répression fournissent les premiers éléments de réponse à la traditionnelle question de savoir à qui profite le crime. Mais à la grande surprise des observateurs, Erdogan ne s'en prend pas aux partisans de la laïcité, même s'il les frappe durement. Il montre du doigt un fomenteur de complots inattendu, quoique crédible en la matière, exilé depuis 1999 aux Etats-Unis, dont on connaît les penchants lourds pour les islamistes. Il se trouve, en effet, que l'ennemi juré d'Erdogan n'est pas un quelconque tyranneau arabe, mais un homme issu de sa propre mouvance.

Fathallah Gülen, chef de la puissante confrérie Hizmet (Service ou Khidma en arabe pur à 80%), a été d'abord le compagnon, sinon le mentor d'Erdogan, ce qui en fait un adversaire plus redoutable. Comme la modération n'existe pas dans ces courants marécageux, le seul moyen d'émerger et d'éliminer les rivaux est d'être plus maximaliste qu'eux, l'Arabie Saoudite est passée par là. Le Président turc réclame à cor et à cri l'extradition de Gülen, il sait qu'il ne l'obtiendra pas, mais il fait autant de bruit que possible pour étouffer les cris des suppliciés en Turquie. De fait, le prédicateur turc est un dangereux rival pour celui qui rêve de rétablir la splendeur supposée du califat ottoman, sous sa houlette, soit le même rêve que Gülen sous sa couette. La galère du califat n'a pas besoin de plus d'un «raïs» pour voguer, sinon, elle coule et les deux aspirants commandeurs des croyants ne veulent pas d'un nouveau naufrage. En quoi Fathallah Gülen, prédicateur attitré des musulmans turcs naïfs, à la tête d'une immense fortune, est-il plus dangereux pour le très ambitieux Président de la Turquie ?

Khalil Ali Haïdar, journaliste koweïtien et chroniqueur attitré du journal électronique libanais Shaffaf, s'est penché ces derniers jours sur le profil et la carrière de ce très influent prédicateur.

Rien qu'en Turquie, Gülen était à la tête d'un empire médiatique, avec plusieurs journaux et magazines, et deux chaînes de télévision satellitaires, ainsi que des intérêts dans un groupe bancaire. Erdogan a fait fermer une vingtaine d'entreprises du groupe Koza Ipek, appartenant au prédicateur, et a gelé les avoirs de sa banque Asia, mais il connaît la puissance de son rival. Selon notre confrère, Fathallah Gülen tire essentiellement sa force de son influence auprès de la jeunesse turque, grâce à ses millions de livres et documents audiovisuels. Ses livres contenant ses prêches et ses sermons sont traduits aussi bien en anglais qu'en russe et en bulgare, ainsi que dans les langues parlées en Turquie, note Khalil Ali Haïdar. Il ajoute également que ses œuvres sont traduites en arabe et éditées au Caire par la maison Dar Al-Nil, et parmi ces œuvres, il cite le livre le plus connu intitulé Questions troublantes de notre temps. Ce livre de 344 pages se présente sous forme de questions qui troubleraient la jeunesse turque et de réponses apportées par le prédicateur exilé en Pennsylvanie. Dans cette compilation, on retrouve des questions communes à tous les musulmans qui veulent en savoir plus et qui pensent avec naïveté que seuls les imams ont les bonnes réponses.

Ainsi, le prédicateur est-il interrogé sur la visibilité matérielle de Dieu et sur le nombre de prophètes et envoyés, s'ils étaient tous des hommes, et pourquoi. Autrement dit, y a-t-il eu des prophétesses qui ne figurent pas dans les Saintes Ecritures ? Et c'est là que se révèlent la banalité désolante du propos religieux et la crédulité affligeante des fidèles, avaleurs de couleuvres. Sur la visibilité de Dieu, Gülen s'en tient aux hadiths qui rapportent les dires du Prophète de l'Islam après son voyage nocturne, de même qu'il s'arrête au chiffre de 28, avancé dans le Coran sur le nombre des prophètes. Il s'enhardit toutefois à émettre des hypothèses sur le fait que Confucius et Bouddha auraient pu être des prophètes dont le message a été pollué par la suite. Même hypothèse concernant Socrate, influencé par le judaïsme, mais toujours avec une extrême prudence dans les termes choisis, pour ne pas tomber dans ce qu'il craint le plus, l'apostasie. Quant à l'éventualité qu'il y ait eu des femmes prophétesses, aucune hypothèse n'est admise, et la réponse est carrée : «La femme enfante. Si l'homme enfantait, il aurait été impossible qu'il soit prophète, parce qu'il ne pourrait pas accomplir les devoirs de sa charge durant près de 15 jours par mois à cause des menstrues. Il ne pourrait ni jeûner, ni prier, ni diriger la prière, sans compter la période d'après l'accouchement. Avant l'accouchement, les conditions sont plus difficiles, car il est impossible de participer à des batailles avec un enfant dans le ventre. Il est aussi difficile de faire des préparatifs militaires et d'élaborer des plans dans cet état physique, alors que le devoir d'un prophète est d'être au premier rang sur le champ de bataille. Tous ces problèmes font qu'il est impossible qu'une femme puisse être une prophétesse», conclut Gülen, après la traditionnelle charge contre ceux qui revendiquent l'égalité des droits pour la femme.

Fathallah Gülen, comme tous ses congénères islamistes, vous dénie le droit d'être prophétesse, autant que le droit à être traitée à égalité avec l'homme, dont vous êtes seulement le complément. Voilà donc le rival numéro un de Tayyip Erdogan, l'homme qui menace sa suprématie dans la planète islamiste, au nom d'un Islam toujours plus intolérant et belliqueux. Erdogan et Gülen, le choix entre le mauvais et le pire !

A. H.

Source de cet article :

http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/09/19/article.php?sid=202079&cid=8

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