Des reformes scolaires pour une société du 21° siècle

Publié le par Mahi Ahmed

Des reformes scolaires pour une société du 21° siècle

Par le Professeur Mohamed A. Lahlou

Dans Libre Algérie le 15 septembre 2016

La rentrée scolaire s’est ouverte sur fond de déclarations et de conflits autour d’un projet de réforme qui se veut global du système éducatif et dont on ne connait pas encore l’ensemble des contours. On a dès à présent, notamment, annoncé l’introduction d’ouvrages d’apprentissage de « seconde génération », l’étalement des épreuves du baccalauréat, l’introduction de l’évaluation continue et le maintien de « l’éducation religieuse ». C’est ce dernier point qui a été à l’origine de diatribes politico-religieuses qui montrent les résistances rencontrées pour aller vers l’essentiel de toute réforme en profondeur du système scolaire. Cette rentrée s’est aussi faite sur fond d’un conflit né d’un écart pédagogique et éthique de la part d’une enseignante, suivi de menaces graves à peine voilées à l’encontre de la Ministre de l’Education Nationale.

Au-delà de la question de la langue et de l’éducation religieuse, ce sont, en fait, toutes les orientations d’ouverture sur l’universel et sur la rationalité qui suscitent l’opposition de certains courants habituellement désignés sous le terme de « conservateurs ». On voit donc que pour surmonter les oppositions existantes, la réforme du système d’éducation et de formation demande une volonté et un courage politiques destinés à mettre l’école algérienne sur les rails des changements du 21° siècle, en visant la formation d’un système de pensée ouvert sur le monde et des impératifs pédagogiques qui permettront d’améliorer la qualité des savoirs transmis aux élèves.

Réforme, système de pensée et esprit critique

Réformer l’école pour quels objectifs ?

C’est une évidence que tout système, de quelque nature qu’il soit, est amené, à un moment ou à un autre de son histoire, à relever les défis imposés par de nouvelles demandes ; aujourd’hui, ce sont celles du 21° siècle, il faut le savoir, l’accepter et s’y tenir si l’on veut réellement évoluer. Comme le font régulièrement toutes les écoles dans le monde, l’école algérienne a besoin de s’engager dans des réformes en profondeur pour pouvoir répondre aux exigences de développement vers la modernité. Pour atteindre ces objectifs, il faut faire des choix clairs et affichés pour surmonter les velléités de résistance au changement et agir contre les scléroses de la pensée et l’immobilisme de l’action.

En ce qui concerne le système éducatif algérien, il est utile d’en faire un bilan objectif au regard des buts qui lui ont été fixés jusqu’ici et aux effets qui ont été les leurs. Depuis octobre 1962 et jusqu’à ce jour, les objectifs et les effets premiers des dispositions prises à propos du système scolaire concernaient prioritairement la généralisation de l’accès à l’école pour toutes les couches de la population ; cela s’est traduit par une augmentation importante du taux de scolarisation et des avancées positives sur ce plan.

Un des effets les plus importants a donc été la très forte régression de l’analphabétisme qui a permis l’accès à la culture de l’écrit pour un taux important de citoyens et à des possibilités d’ouverture sur l’universel. Un autre effet concerne l’élévation des niveaux d’attentes et d’aspirations au bien être, au sein de toutes les catégories de la population. Ces effets globalement sensibles sont aussi, il faut le remarquer, des indicateurs de l’état de conscience socio-politique qui existe potentiellement au sein de la société algérienne pourvu qu’on l’aide à s’exprimer.

D’autres mesures ont été cependant à l’origine de phénomènes de stagnation ou de régression dans divers domaines de la vie des individus et de la collectivité. Ainsi, on ne doit pas passer sous silence, à moins de trahir la réalité, les échecs qui sont les conséquences directes de décisions politiques contestables et contestées, à partir des années 70-80, en particulier. L’école algérienne n’a pas, notamment, atteint les objectifs attendus quant à la qualité de l’éducation et au niveau de maîtrise des savoirs et des connaissances scientifiques.

L’avis global, dans l’opinion algérienne et chez les chercheurs, est que certains discours idéologiques tenus dans l’enceinte scolaire et produits ou reproduits en milieu social, au travers de certains médias en particulier, ont entrainé une dépréciation de la parole scientifique et de la rationalité. Les taux de réussite enregistrés au baccalauréat et le nombre de mentions annoncées ne doivent pas cacher le faible niveau des connaissances et la fragilité de l’analyse chez la grande majorité des élèves du primaire et du secondaire.

C’est partant donc d’un bilan réel et raisonné que toute réforme doit être pensée et entreprise, en regardant l’école algérienne avec la demande de développement de la société actuelle et en prenant comme indice de référence l’état du Monde qui a fait les bonds scientifiques les plus prestigieux durant ces 30 dernières années.

Poids du passif, résistances et immobilismes idéologiques

On procède à la réforme d’un système en comparant l’état dans lequel il se trouve avec celui dans lequel il était précédemment mais aussi et surtout en le comparant à l’état dans lequel se trouvent actuellement les pays les plus performants. Il s’agit, partant de là, de faire une évaluation objective des conséquences du fonctionnement du système éducatif sur les paramètres sociétaux et sur le développement du pays. Pour une telle évaluation, il faut s’inspirer des indicateurs d’appréciation auxquels se référent les pays ayant atteint un niveau de développement avancé. Se référer aux progrès pédagogiques et scientifiques d’autres pays n’est pas faire œuvre de mimétisme, ni faire un simple copier-coller ; il s’agit au contraire d’une démarche féconde qui ne perd pas de vue la nécessité d’ajustements et de réajustements adaptés.

Il est évident que toute réforme doit s’appuyer sur une maîtrise des réalités auxquelles est confrontée la société algérienne en lien avec ses expériences passées ou récentes, mais se cabrer sur les seules « spécificités » ou sur ce qu’on désigne sous le terme de « constantes », c’est se résigner à la pratique de l’immobilisme et à une fuite en avant sans issue.

L’école algérienne qui a eu une histoire mouvementée a accumulé, dès l’indépendance, les conséquences de conditions matérielles et politiques contraignantes. En octobre 1962, l’école algérienne s’est appuyée sur le fonctionnement du système français d’enseignement qui était, à ce moment, le seul modèle référentiel disponible et expérimenté. Très vite se sont posées deux problèmes essentiels : celui de l’encadrement enseignant et celui de l’orientation et du contenu des enseignements. Dans l’urgence, il a été décidé, pour régler le problème, le recrutement sur le tas d’enseignants-moniteurs algériens qui ne pouvaient être que majoritairement très peu expérimentés et surtout de « maîtres » sans aucune qualification recrutés dans les pays du Moyen-Orient, ignorant la réalité historique, socio-culturelle et politique de l’Algérie. Les effets négatifs de cette situation se sont vite fait ressentir sur le plan de la pauvreté des contenus scolaires transmis aux élèves et sur la qualité de la formation de nouveaux formateurs. Il est important de souligner cela en raison des effets cumulatifs induits sur les générations ultérieures d’élèves, d’enseignants et de citoyens. Des aménagements ont été parfois tentés mais ils n’ont pas, en raison de l’existence de forces conservatrices, effacés tous les artéfacts initiaux.

Autant l’Algérie a engagé d’importants moyens financiers et matériels dans le système scolaire, autant les blocages idéologiques ont pollué la réflexion sur la finalité des enseignements et sur le rapport entre savoir et société.

Une attitude ambivalente, de la part du pouvoir politique, à l’égard des intellectuels, a fini par mettre encore plus mal à l’aise la symbolique de l’école et celle du savoir : on a connu la période populiste et autoritariste durant laquelle les « intellectuels » ont été traités de « réactionnaires » et d’opposants naturels ; puis, au moment de la grande épopée de l’arabisation, on a indexé les intellectuels « francophones » de parti de la France ; vint ensuite cette longue période durant laquelle les intellectuels dits « laïcs » étaient voués aux gémonies, poussant des milliers d’entre eux à l’exil. Ces différentes situations ont, chacune à sa manière et avec sa propre violence, créé le doute quant à la dynamique de progrès et de promotion sociale par l’école et la science. Les passe-droits, les conditions d’accès aux responsabilités politiques et la corruption ont fait le reste pour discréditer la promotion sociale et politique par le savoir.

Réforme scolaire et dynamiques sociales

Une société est à l’image de son niveau de développement économique et également à l’image des performances de son système éducatif. Ce n’est pas par hasard si les pays les plus développés économiquement sont ceux qui produisent le plus de savoir, qui ont le plus de prix Nobel et qui ont les meilleures universités. C’est une affirmation certes d’évidence mais c’est une manière claire d’induire que l’école a une fonction sociale et scientifique majeure qui se mesure à son efficacité. Il faut admettre, à ce propos, que la société algérienne n’a pas connu la dynamique de progrès culturel et technologique nécessaire pour lui permettre de prétendre aux progrès enregistrés par les pays les développés. Ce n’est pas le cas de certains pays, comme la Chine, l’Inde, la Turquie ou le Brésil qui ne se sont pas résignés à la fatalité de leurs économies passées et dont les ministres n’ont pas compté sur la seule « baraka » du prix élevé du pétrole pour achever maladroitement un tronçon d’autoroute. Compte tenu des moyens financiers et matériels dont le système algérien d’éducation et de formation a pu disposer, nous nous serions attendus à avoir une école beaucoup plus performante.

Si l’école algérienne, au regard des attentes, n’a pas atteint les objectifs attendus d’elle, c’est parce que les réformes engagées jusqu’ici n’étaient pas suffisamment consistantes et n’ont pas été au fond des vraies questions et des défis de notre temps. Une réforme ce sont, certes, des moyens matériels et pédagogiques adéquats mais également la mise en œuvre d’idées innovantes à l’abri de toute contrainte due au refoulement personnel ou la censure officielle.

Réformer, c’est être de son temps ; être de son temps, c’est être soi dans son temps ; être soi dans son temps, c’est avoir les idées de son temps pour répondre aux questions de son temps. Les systèmes économiques dans le Monde ont partout évolués, tout comme les systèmes monétaires, tout comme les systèmes de santé avec l’apparition de nouveaux traitements, de nouvelles techniques de chirurgie mais aussi de nouvelles maladies. Aujourd’hui, ce que l’école ne fait pas la mondialisation, les chaînes satellitaires et internet s’en chargent. Il faut comprendre que la jeunesse algérienne aspire implicitement et explicitement à la liberté, au bien-être et à la modernité. Si l’école ne les y aide pas, les réseaux sociaux s’en chargeront sans que l’on puisse prévoir comment et quels en seront les conséquences. Il appartient donc à un système éducatif adapté d’accompagner les jeunes au moment où d’autres que nous produisent les dynamiques sociales universelles.

Une philosophie de l’éducation

Réformer, c’est revoir bien entendu des méthodes et des contenus d’enseignement dépassés ou inefficaces; c’est donner, en même temps, au mot « éducation » la totalité de son contenu qui consiste à ne pas faire ingurgiter à des élèves passifs des programmes intensifs sans prise sur le réel ; c’est surtout assurer aux élèves une formation qui leur permettra de s’adapter au Monde dans lequel ils vivent aujourd’hui et celui dans lequel ils vivront demain.

Développement du « moi individuel » et du « nous collectif »

L’école est un lieu d’épanouissement et non un espace de contrainte ; en continuité avec le milieu familial et l’environnement socio-culturel, elle est le lieu qui doit offrir les conditions du développement du « moi individuel » et du « nous collectif ». Il appartenait donc à l’école de donner aux élèves les repères dont ils ont besoin pour se construire en tant qu’individus et en tant que citoyens. Les élèves ont été, cependant, longtemps réduits à accepter des apprentissages sans esprit critique, en même temps qu’ils ont été dépossédés de leurs repères par l’enseignement d’une histoire falsifiée qui a mis en péril l’idée même d’appartenance à une entité commune ayant un long passé ancien, vivant un présent et construisant un avenir. Jusqu’ici, la relation enseignant-enseigné parasitée par une exigence de soumission passive au maître, l’apprentissage d’une l’histoire mise en lambeaux et sans conviction d’appropriation commune et l’absence d’une prise de conscience d’un projet de vie à réaliser collectivement ont beaucoup plus contribué, jusqu’ici, à créer un chaos identitaire qu’à remettre de l’ordre dans la pensée individuelle et collective de l’Algérie.

Il appartient à l’école d’aider les élèves à une appropriation juste et consentie des repères de leur(s) identité(s), de permettre leur libre épanouissement, de transmettre la vérité sur leur passé et leur présent dans une continuité historique et se débarrasser de la tradition du « beylicat » qui se désintéresse de la chose publique, pour intérioriser l’idée de propriété de la collectivité.

Le « nous collectif » est un objectif que doit, en effet, viser l’école, au moment où nous assistons à une déliquescence du tissu social. La rupture des liens sociaux traditionnels pendant la guerre de libération, puis une urbanisation anarchique au lendemain de l’indépendance et qui s’est accéléré pendant la décennie noire, a entraîné un phénomène de déstructuration et d’atomisation des relations familiales et groupales. Le « nous collectif » qui constituait le ciment de la société algérienne s’est ainsi désagrégé ; cela a été accentué par un malaise quant à l’image du politique qui a distancié les relations d’implication réciproque entre les citoyens et la gestion de l’espace collectif. C’est l’idéal de la citoyenneté sur lequel il faut donc veiller par une éducation civique qui vise à l’épanouissement individuel et à l’enrichissement collectif pour une vie apaisée en société et dans laquelle chacun se sent concerné par ses propres droits et devoirs et par ceux des autres individus.

Développement d’une échelle de valeurs fondée sur la réalité du monde actuel

Les valeurs constituent des guides pour orienter la vie de l’individu à partir de ses besoins, de ses aspirations, de ses attentes et de ses actions ; elles aident également à notre insertion dans la société à laquelle on appartient mais également notre insertion dans la communauté humaine universelle.

Même si des valeurs peuvent être hiérarchisées différemment d’un environnement culturel à un autre, les sociétés humaines partagent la majorité des valeurs essentielles en commun. En analysant toutes les échelles de valeurs qui parcourent le Monde, on se rend compte que ce sont les valeurs des droits de l’Homme qui survivent ou qui finissent par survivre aux forces de la contrainte et de la violence.

S’il y a bien une des premières valeurs à réhabiliter auprès des élèves, c’est la valeur travail qui, ces dernières années, a cédé devant l’oisiveté, la débrouillardise et le passe-droit. Ce sont aussi les valeurs de responsabilité individuelle et collective qui ont régressées devant l’invocation de la seule fatalité derrière laquelle se cachent les individus pour ne pas assumer leurs actes et leurs conséquences. Ce sont encore et toujours les valeurs de liberté qui permettent de penser et de s’exprimer librement dans le respect de la diversité et sans attenter à la liberté des autres. Il y a enfin, les valeurs de solidarité qui sont le socle de notre société face aux difficultés que rencontrent les individus et leur communauté.

Ces premières valeurs énumérées sont les éléments fondateurs de la vie en commun dans toutes les sociétés humaines mais qui ont été malheureusement trop souvent transgressées au nom des idéologies de la contrainte qui ont imposé l’esclavage au nom de la hiérarchie des races, le colonialisme au nom du droit à exploiter par la force et la dépossession le territoire d’autrui, le génocide au nom de la purification ethnique ou religieuse, les massacres collectifs au nom d’une pureté idéologique rétrograde, ou tout simplement un port vestimentaire contre un autre.

Les valeurs véhiculées par nos traditions ancestrales de vie, les recommandations de paix de la croyance religieuse et celles de création scientifique et de progrès que nous apporte la culture universelle doivent constituer les sources desquelles nous puiseront les modèles d’une vie personnelle et en société faite de liberté, de responsabilité et de solidarité humaine et les modèles d’acceptation d’autrui et de tolérance pour ses propres convictions culturelles.

Favoriser la pensée rationnelle et l’esprit critique

Les résultats des systèmes pédagogiques dans le monde s’évaluent au niveau de l’acquisition des savoirs et à leur influence sur la richesse des cultures et sur le développement économique et technologique d’un pays. La pédagogie au travers de ses contenus et de ses méthodes doit donc amener les élèves à intérioriser une attitude positive à l’égard de la science et un rapport au savoir et à la connaissance fondé sur le raisonnement logique. Les matières scientifiques y contribuent normalement mais, très souvent, les réflexions et analyses des élèves se révèlent en contradiction avec la finalité de ces disciplines du fait des autres enseignements qui sont assurés en s’appuyant sur une réflexion approximative ou totalement déconnectée des progrès de la connaissance. Il est important que la démarche rationnelle soit inculquée très tôt aux élèves pour leur éviter de céder au charlatanisme et à l’inculture qui continuent à faire des ravages dans la petite tête des élèves et dans la société en général. Les contenus de l’enseignement sont concernés mais ils ne sont pas les seuls lorsqu’on sait que des enseignants continuent à apprendre aux élèves de pseudo-évidences qui ont été démenties depuis longtemps par les progrès de la science. Il appartient à l’école donc de veiller à ce que le dogmatisme pédagogique et l’absence d’esprit critique ne puissent pas prédominer chez des élèves livrés à la seule paresse intellectuelle ou à la pression du conformisme.

Cet aspect de la question attire l’attention sur les conditions de recrutement et de formation des futurs enseignants mais également sur les contenus de la formation continue des maîtres en poste qui doivent être amenés à une réactualisation régulière de leur représentation de la fonction d’enseignant, de leurs connaissances et de leur savoir-faire pédagogique.

Langues d’enseignement et complémentarité pour l’acquisition du savoir

A chaque fois qu’est attendu un changement d’orientation des finalités de l’école, les premières réactions s’agitent autour de ce qui est désigné par « constantes nationales » réduisant celles-ci à la langue arabe en priorité. La question des langues d’enseignement va au-delà du statut de la seule langue arabe parce que nous sommes, en Algérie, dans une réalité plurilingue qui multiplie les pratiques langagières et les possibilités de communication. En fait les réactions entendues, ici et là, sont réveillées par la question du choix de société que va ou doit proposer l’école. C’est l’idéal de société qui est au centre des conflictualités dans lesquelles les positions affichées s’appuient certaines sur le principe de sacralité de la langue, d’autres sur le principe du droit et les dernières sur le principe de la raison. En fait, les réalités historiques, sociologiques, linguistiques et culturelles recommandent de chercher une maîtrise des langues d’enseignement pour atteindre un enrichissement des capacités de la société à se réaliser et à se développer.

La langue arabe que l’on a désignée comme arabe « coranique », « fusha », « littéraire » ou « classique », a été, pendant toute la période coloniale, défendue, il ne faut pas l’oublier, par l’ensemble des Algériens en tant que langue théologique, refuge face au processus de déculturation engagé par l’intermédiaire de la langue du colonisateur.

La langue arabe est une langue de civilisation et de culture qui tire sa force et sa légitimité de son lien sacralisé à la religion musulmane, pas seulement en Algérie mais dans le monde musulman. Elle est cependant confrontée au fait qu’elle n’est pas, actuellement, une langue maternelle et spontanée, ni celle de la communication courante ; ce qui explique d’ailleurs que les médias ont recours à un arabe dit « moderne ».

Cette situation est observable dans tous les pays totalement ou partiellement arabophones, totalement ou partiellement musulmans, il faut aussi l’ajouter. De ce fait, son enseignement durant les premières années du primaire ne peut que passer, par la langue maternelle que ce soit ce qu’on appelle communément l’arabe « dialectal » avec ses variantes ou que ce soit le berbère avec également ses variantes. On aura beau ignorer cela et imposer l’arabe « classique » comme langue d’enseignement sans appel à aucun autre support langagier pour son apprentissage, les enseignants passeront toujours par la langue intermédiaire qu’est la langue maternelle. C’est ce qui s’est toujours fait, dans toutes les écoles de toutes les régions d’Algérie, sans qu’il y ait une directive ministérielle ou autre qui le recommande ou l’interdise. Que ceux qui ont une inquiétude se rassurent ; l’enseignement de la langue arabe « fusha » a fait un bond très important depuis l’indépendance, même si son niveau de maîtrise reste souvent approximatif à la sortie du primaire et même du lycée.

La langue arabe « darja » dite « populaire » ou « arabe algérien », a, pour elle, le fait qu’elle est parlée, à chaque instant de la vie, par les locuteurs arabophones. Tous les pays totalement ou partiellement arabophones le réalisent et l’expérimentent à l’école et dans la vie de tous les jours. Même si l’arabe « algérien » est officiellement exclu de l’école, il est resté un passage nécessaire à chaque fois qu’il a fallu se faire comprendre explicitement de la population qui le parle.

Il est une langue maternelle en Algérie qui l’a confortée tout au long des siècles dans ce statut de langue de communication et de transmission et création culturelles. Le théâtre, le cinéma, les mass- médias et, de plus en plus, la littérature en font une langue vivante ayant la vocation de devenir une langue reconnue en tant que telle pourvue que la volonté politique puisse l’accepter un jour.

La promotion de la « darja » rencontre des résistances, celles de voir la langue arabe « fusha » perdre son statut exclusif de lien communautaire pour tous les arabophones et de référence unique pour tous les musulmans. C’est un problème auquel il faut légitimement réfléchir mais sans faire abstraction du génie créateur des peuples et de la spontanéité de leur mode d’expression qui est régulièrement enrichi et adapté à la réalité. Le temps donnera probablement raison à ceux qui opteront pour la « derja » ou pour une langue intermédiaire dans un monde où l’on recherche les moyens de la communication rapide et performante à l’instar du langage informatique qui a donné au temps et à l’espace d’autres dimensions.

La langue amazigh appelée « berbère », depuis des millénaires qu’elle existe, par les langues européennes est la langue originelle de l’Algérie ; celle qui a été parlée dans la totalité de son territoire naturel. La position de l’Afrique du Nord dans la Méditerranée et les diverses occupations et colonisations, ont fait subir à la langue berbère, comme, ailleurs, à de nombreuses autres langues, le refoulement progressif de sa forme écrite initiale.

Elle est, pourtant, restée langue exclusive ou très majoritaire de la communication quotidienne du peuple algérien jusqu’à une époque récente ; il suffit de relire l’histoire non manipulée de l’Algérie pour en avoir une idée juste. L’occupation turque et la colonisation française y ont été pour beaucoup dans la régression de l’utilisation générale du berbère par les Algériens. C’est pendant ces deux périodes de l’histoire que l’Algérie a connu son processus de déculturation le plus important.

La récente proclamation constitutionnelle de la langue berbère en tant que langue nationale et officielle est l’acte de justice et de réappropriation de l’âme algérienne le plus important depuis l’Indépendance. Il appartient maintenant à l’école algérienne de traduire concrètement cette proclamation dans les faits, par un enseignement sincère, posé et rationnel. Il est bien entendu que la longue domination de la langue berbère par d’autres langues qui se sont imposées et sa marginalisation depuis l’indépendance l’ont contrainte à des replis successifs à partir de son espace originel et à la production de variantes dont il faudra tenir compte pour réussir sa promotion en tant que langue que s’approprient, comme patrimoine commun, l’ensemble de ses locuteurs actuels et de ceux à venir. Outre l’avancée que doit faire le berbère sur le plan linguistique et pédagogique, il faudra lui donner une assise institutionnelle étatique solide et lui faire surmonter les résistances dont elle fut victime par l’ignorance de la réalité historique et sociologique et du fait également d’une argumentation politique rétrograde.

La langue française, que la colonisation a imposée à l’Algérie au détriment de ses propres langues, est aujourd’hui une réalité qui accompagne nos langues nationales au niveau quotidien, professionnel et culturel. Comprise par les Algériens, dans son rôle de langue d’accès à la connaissance scientifique et au savoir universel, la langue française enrichit la culture et la science en Algérie plus qu’elle les appauvrit.

Si les colonisations avaient été des fatalités et si l’histoire avaient fait que nous aurions été colonisés par les Anglais ou les Espagnols, par exemple, alors à la place de la langue française, c’est l’anglais ou l’espagnol qui nous auraient accompagnés en ce moment. Bien sûr que la situation aurait été totalement autre si, par un immense bonheur, aucune colonisation ou occupation n’était venue changer le très long cours de l’histoire de notre pays.

Comme on ne refait pas l’histoire et qu’on n’a pas de machine à remonter le temps, alors on fait intelligemment et le mieux avec ce que l’on a de richesses. Comme nos langues nationales qui ont leurs propres symboliques auxquelles les élèves doivent apprendre à être fondamentalement attachées, la langue française a sa propre symbolique qu’on a domestiquée pour en faire une richesse linguistique et culturelle au profit de l’Algérie. Les Algériens qui s’appuient sur une bonne pratique du français figurent parmi les plus performants de ceux qui, dans le monde, pratiquent une langue étrangère ; c’est une performance à ne pas perdre, parce qu’elle offre les avantages d’une plus grande ouverture sur les diversités du monde.

L’école algérienne qui, comme la société algérienne, a besoin de sérénité et de progrès, tirera avantage des valeurs de tolérance et de progrès qu’elle proposera aux élèves algériens qui verront la pluralité culturelle et linguistique non comme une compétition brutale entre des langues équitablement reconnues mais comme une complémentarité enrichissante, pour peu que les passions s’apaisent et que l’on sache utiliser la pédagogie qu’il faut.

L’enseignement des traditions séculaires et celui de l’Islam de paix coopéreront avec les valeurs universelles pour former les élèves à la citoyenneté et à l’édification d’une société de justice et de solidarité. Une grande réforme qui constitue un pari important pour l’avenir du pays devrait, pour être efficiente, s’accompagner également de savoirs approfondis qui prépareront à la formation professionnelle et à l’enseignement supérieur. Il est important, à ce propos, de garder en mémoire que les différents paliers de l’école s’ouvrent aussi sur l’orientation vers la vie professionnelle et sur l’entrée à l’Université qui demandent, à tous les échelons, des niveaux de connaissances élevés pour assurer la formation de cadres qualifiés et capables de prétendre rivaliser avec les grandes universités internationales.

- See more at: http://www.libre-algerie.com/des-reformes-scolaires-pour-une-societe-du-21-siecle-par-le-professeur-mohamed-a-lahlou/15/09/2016/#sthash.3yPLCxxs.dpuf

Commenter cet article