Pieuvres, oracles et les limites du charme de la bourgeoisie nationale

Publié le par Mahi Ahmed

Pieuvres, oracles et les limites du charme de la bourgeoisie nationale

Par Salima Ghezali

Dans Libre Algérie le 31 mai 2016

Paul, Toufik et Amar

On connaissait Paul, le poulpe allemand qui prédisait les résultats des matchs de l’équipe allemande de Football. Cette pieuvre mâle de type commun, également connue sous l’appellation « l’oracle d’Oberhausen », a marqué le championnat d’Europe de 2008 et la Coupe du monde de 2010 avec ses prédictions dont 12 Sur 14 s’avéreront exactes. Depuis le discours du 20 Mai à Tébessa Amar Saadani a prêté les pouvoirs et tentacules du fameux poulpe à l’ancien patron du DRS.

Le général major à la retraite Mohammed Médienne serait au centre d’une sorte de force occulte constituée de généraux à la retraite, un stay behind propre au modèle algérien, dirigeant en sous-main un réseau aux ramifications multiples. Selon le secrétaire général du FLN « cette pieuvre avec cinq bras, sécuritaire, médiatique, politique, financier et administratif » voudrait imposer le futur président de la République.

Mais l’oracle de cette séquence historique, qui va du quatrième mandat à l’organisation de la succession, ce n’est pas Toufik, c’est Saadani himself.C’est Saadani qui a annoncé la fin de la toute puissance du DRS en s’en prenant nommément, et en des termes violents, au général Toufik et c’est lui qui a annoncé les véritables enjeux derrière l’affaire El Khabar : Les rapports entre l’argent et le Pouvoir.

Divorces à l’algérienne

Il faudrait néanmoins un logiciel spécial pour décoder cette séquence fantastique où l’on entend Amar Saadani annoncer -à partir de Tébessa -la fin du mariage entre l’argent et la politique. En dépit du fait qu’elle ait été au centre d’un feuilleton médiatique où les rapports entre Presse et Argent tiennent les premiers rôles, la corporation a oublié de se rappeler que c’est à Tébessa que l’argent l’a emporté sur la liberté de la presse en poussant au suicide le journaliste Abdelhai Belliardouh.

Le court-termisme du microcosme politico-médiatique algérois avec ses alignements trop souvent automatiques et autocentrés, ne permet ni de mener des combats dans la durée ni de faire une lecture moins grossière des positionnements et repositionnements en cours sur l’ensemble de l’échiquier national. Frantz Fanon avait été féroce à l’égard des bourgeoisies nationales africaines. L’algérienne n’aura en rien démérité de ses consœurs du continent. A cause des batailles qu’elle n’aura pas su mener.

Car à Tébessa, on ne peut pas faire dire à Saadani que l’argent ne doit plus se mêler de politique ! Pas au pays des Djemaï, Garboussi et consorts. Ou alors il s’agît d’un avertissement général que l’oracle Saadani est chargé de délivrer. Un message qui va largement au-delà de l’affaire qui occupe le microcosme. Certains bruissements au sein du FLN, et des rumeurs reprises par des médias électroniques spécialistes du genre, avaient rapporté il y a quelque mois que certaines grosses fortunes agissant à partir de Tébessa étaient en train de faire sortir leur argent, via des banques tunisiennes, en direction des pays du Golfe. Averties par Tunis, les autorités algériennes auraient encouragé le gel des avoirs en questions qui se chiffreraient en milliards. Et ceci n’est qu’une infime part de l’Iceberg.

Certes, Rebrab est la première fortune du pays mais c’est aussi sa visibilité qui en fait, au-delà de son propre cas, le vecteur le mieux approprié pour lancer un message en direction de toutes les forces capables de mobiliser des ressources financières et de les mettre au service d’un agenda autre que celui du Pouvoir pour les prochaines échéances.

Les déplacements du patron du FCE, Ali Hadad, à travers le territoire national et à l’Etranger, pour ouvrir des succursales et rassembler sous sa coupe du plus petit au plus gros de ce qui peut être assimilé à un entrepreneur privé, sont bien le signal que le Pouvoir éprouve la nécessité de mettre de l’ordre dans le chaos préalablement encouragé. Un chaos national qui fût la marque de fabrique de la séquence supervisée par le général Toufik. Les attaques contre ce dernier sont un message clair qui cible bien moins l’ex-patron du DRS qu’elles ne pianotent en morse en direction de ceux qui furent, peu ou prou, les créatures sinon les débiteurs du système : Les donneurs d’ordre ont changé. Et, éventuellement, les ordres aussi.

Les experts à la rescousse

C’est Luiz Martinez, politologue et chercheur français spécialiste de l’Algérie et du Maghreb qui a répondu le premier à Amar Saadani en déclarant au quotidien El Watan qu’il considérait que Rebrab n’avait pas la moindre ambition politique. Ce que ce dernier confirmera à son tour lors d’un passage sur France 24 où il dédouanera le Président Bouteflika et son frère Saïd de toute responsabilité dans la cabale qui l’a ciblé.

Comme l’avait souligné le chercheur et enseignant à l’Institut de Journalisme le Dr Redouane Boudjemaa, l’Affaire El Khabar a surtout révélé la faiblesse organisationnelle de la corporation des journalistes, qui n’a pas pu ou su, trouver les moyens d’ouvrir un débat sur la place des journalistes, leur aptitude à défendre leur droit à la propriété à l’intérieur des entreprises de presse. Un droit que leur avaient accordé les réformes de 1990.

Ce n’est donc pas à partir du combat des journalistes pour le droit à l’exercice – plein et entier- de leur métier que viendra l’éclairage le plus pertinent sur les enjeux politiques de la bataille en cours. C’est à partir d’analyses de journalistes-politologues portant sur le poids de l’Argent dans les orientations politiques du Pouvoir. Pour Abed Charef, le cas Rebrab illustre les limites que ne doivent pas transgresser les puissances d’argent nées à l’ombre d’un système autoritaire. Pour Badeddine El Mili, ce qui ressort de la crise actuelle c’est l’aptitude même de la bourgeoisie nationale à se constituer en alternative pour gouverner le pays.

Comme en l’an 88 ?

Par certains aspects, la séquence actuelle n’est pas sans rappeler la période qui a immédiatement suivi octobre 88. Mêmes doutes sur la capacité des élites dirigeantes à soutenir les bonnes décisions en matière d’ouverture. Mêmes incapacités des élites culturelles et politiques dominantes à se positionner en acteur historique et non en clientèle réseaucentrée. Mêmes faiblesses structurelles des potentialités économiques, publiques et privées, à exprimer une volonté propre qui puisse s’inscrire dans un projet de développement national selon des partenariats ouvertement négociés à partir des réalités nationales. Trois décennies, une guerre et 200.000 morts, pour arriver à faire le constat de l’impossibilité, pour chacune des composantes politiques et économiques de l’échiquier national, à tracer seule des perspectives viables et soutenables pour le pays. Sauf que le système n’est plus réformable comme c’était le cas en 1989. Sauf que l’Armée n’est plus à considérer sans risques majeurs, de destruction mutuelle assurée, comme « la base sociale du régime ». Reste la reconstruction d’un consensus national qui tracerait le cadre où la politique redeviendrait le lieu de l’exercice citoyen des rapports de forces sociaux et non le bras bavard de la pieuvre X ou Y que l’oracle Saïdani, ou un autre, viendrait nous vendre à l’occasion d’un scandale ou d’un autre.

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