10e Congrès d’Ennahdha:Un tournant tactique à portée stratégique

Publié le par Mahi Ahmed

10e Congrès d’Ennahdha:Un tournant tactique à portée stratégique

Par Ramdane Mohand Achour

Dans Libre Algérie le 31 mai 2016

Intervenue à l’occasion de son 10e congrès au cours duquel « la sortie de l’islam politique » a été actée, la mutation du mouvement Ennahda de Tunisie alimente logiquement et légitimement le débat récurrent sur la nature et le devenir de l’islamisme. Cette transformation est-elle réelle et sincère ? Ne relève-t-elle pas plutôt de la tactique politicienne ? Comme il fallait s’y attendre, les avis sur la question sont partagés et tranchants… comme le fil d’un couteau sacrificatoire de l’Aïd el adha.

Les raisons immédiates d’une mutation

L’aggiornamento du mouvement de Rached Ghannouchi n’est pas l’aboutissement d’une démarche purement intellectuelle basée sur une réflexion et des recherches théologiques ou philosophiques abstraites. Il s’agit fondamentalement et avant tout de la réponse politique d’un mouvement subissant une forte contrainte.

Plusieurs facteurs expliquent cette mutation. L’évolution de son groupe dirigeant a certainement joué un rôle décisif. Il a été attentif au discrédit de la mouvance islamiste radicale auprès d’une opinion publique tunisienne certes conservatrice mais effrayée par la violence des Ligues de protection de la révolution et, surtout, par le passage à l’action armée et l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Il a également pris en considération le retournement d’une importante partie de l’opinion publique des pays arabes à l’égard d’Erdogan.

Après avoir atteint le sommet de sa popularité à l’occasion de l’affaire de l’interception par Israël de la flotte de solidarité avec Gaza, le leader turc a dilapidé l’essentiel de son crédit politique dans la crise libyenne et, surtout, en Syrie. Le groupe dirigeant d’Ennahda a également acté l’image de plus en plus dégradée de l’islam et des musulmans auprès de l’opinion publique mondiale du fait du matraquage médiatique et politique quotidien auquel elle est soumise, mais également de l’action de l’Etat islamique (EI), d’El Qaïda, des autres mouvements ainsi que des pays soutenant l’islamisme : Arabie saoudite, Qatar, Turquie…

Enfin, il n’a pu échapper à Ghannouchi que le rapport de force politique devenait nettement défavorable au courant des Frères musulmans dont Ennahda fait partie. A la suite du renversement de Morsi par un coup d’Etat militaire disposant du soutien de la population égyptienne et de l’Arabie saoudite, les dirigeants du parti de Ghannouchi ont pris conscience du caractère extrêmement large de l’arc des forces opposées à leur courant.

Même les Etats-Unis pourtant favorables à la gestion des Etats du monde arabe par les Frères musulmans ont, réalisme politique oblige, entériné la nouvelle donne.

Confrontés à cette réalité implacable, les dirigeants d’Ennahda ont intelligemment décidé d’opérer un retrait et non une rupture. C’est en ce sens que le tournant opéré par leur formation relève incontestablement de l’ordre de la tactique.

Les évolutions de fond

Mais une décision tactique peut avoir une portée stratégique. On peut, tel Hannibal, remporter de nombreuses batailles consécutives mais perdre la guerre sur une seule bataille – qu’en l’occurrence on a refusé de livrer (la prise de Rome). De tactique, cette bataille acquiert une dimension stratégique. A moins de faire preuve d’angélisme et d’ignorance vis-à-vis de la grande capacité des forces islamistes à tenir un double-discours, il s’avère certain, pour en revenir à Ennahda, que son groupe dirigeant a amorcé le tournant vers la sécularisation pour des raisons d’ordre tactique. Mais au-delà de leurs intentions, la dynamique enclenchée possède sa logique propre qui peut fort bien échapper à ses initiateurs.

Malgré son caractère tactique, la mutation crée une nouvelle réalité manifestée par un nouveau positionnement sur l’échiquier politique tunisien, par de nouvelles alliances, par la propagation d’un nouveau discours et de nouvelles valeurs politiques…

Une telle dynamique sera fatalement porteuse, à terme, de nouvelles contradictions et de nouvelles évolutions. Car Ennahda est traversé par différents courants dont certains s’opposent au tournant du 10èmecongrès. Ceux-ci se manifesteront d’une manière ou d’une autre, maintenant ou après l’éventuelle disparition du leader charismatique.

Comment se manifesteront ces nouvelles contradictions ? Par une crise interne ? Par une scission ? Par une recomposition de la mouvance islamiste ? Il n’est pas possible de le prédire, mais il s’avère peu probable que les choses évoluent de manière totalement lice.

Car l’adaptation tactique s’accompagne et repose en partie sur des réalités plus profondes, moins visibles à l’œil nu, mais qui conditionnent l’évolution politico-idéologique du mouvement. Parti islamiste radical pourchassé par les régimes de Bourguiba puis de Ben Ali, Ennahda est sorti de la clandestinité à l’occasion de la révolution tunisienne pour devenir un parti légal. A l’instar de la plupart des mouvements islamistes, il a pris le train de la contestation en marche. Mais bien organisé et doté de moyens financiers appréciables, il a su capitaliser sur le plan politique et idéologique un certain désir de changement dans la continuité. Au fur et à mesure que son assise électorale s’élargissait, sa base sociale et militante se modifiait. Au noyau initial pur et dur sorti de prison ou revenu d’exil se sont adjointes d’autres forces plus ou moins déterminées, plus ou moins formées et, surtout, attirées par l’odeur de la victoire et des reclassements sociaux que celle-ci pourrait éventuellement induire.

Ce phénomène de « corruption » de la nature du mouvement a été démultiplié à la faveur de son arrivée, non au pouvoir, mais aux affaires. La conquête du gouvernement implique en effet de gérer l’Etat, donc de faire des choix, ce qui provoque inéluctablement des mécontentements.

En situation de rareté des ressources financières et de crise sociale profonde, le résultat de cette gestion était connu d’avance pour une formation politique qui partage avec ses adversaires laïcs de Nida Tounes les principes du credo néolibéral cher au FMI. Résultat, le score d’Ennahda s’est tassé aux élections présidentielles et législatives remportées par le parti de Béji Caïd Essebsi.

Le cas d’Ennahda n’est pas isolé

La révision que connaît Ennahda aujourd’hui ne lui est pas propre. Des mouvements porteurs du projet d’Etat théocratique, ont, dans d’autres conditions, opéré un tournant similaire. Citons, à titre d’exemple, le Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan actuellement au pouvoir en Turquie. Issu du Parti du bien-être dirigé par Necmettin Erbakan dont il a scissionné en 2001, l’AKP a accepté le cadre de la laïcité, la démocratie parlementaire… Le Hezbollah constitue un autre exemple de mutation. Parti islamiste chiite au début des années 1980, il renoncera officiellement à la perspective d’un Etat islamique au Liban avec l’arrivée de Hassan Nasrallah à sa direction au début des années 1990.

Parallèlement à ces mutations politiques et en réaction aux effroyables dégâts provoqués par un certain nombre de mouvements se réclamant de l’islamisme, on assiste au développement d’une réflexion menée par des intellectuels, hommes de religion et autres chercheurs du « monde musulman » qui effectuent un travail de déconstruction des discours islamistes (wahhabite en particulier) devenus progressivement hégémoniques au cours des quarante dernières années.

Menacés par les groupes takfiristes armés, les Etats du monde arabe eux-mêmes ainsi que la principale institution de l’islam sunnite, El Azhar, dénoncent désormais ouvertement « l’extrémisme religieux », travaillent à la « déradicalisation » des « jeunes égarés » et promeuvent un « islam des lumières » opposé ou, à tout le moins, différent du wahhabisme. Au Maghreb en particulier, le soufisme est officiellement convoqué en renfort pour ancrer l’islam dans les réalités historiques locales et distinguer nos « référents religieux » des « visions étrangères ».

Une tendance lourde pèse sur les mouvements islamistes, mais leur évolution n’est pas inscrite dans le marbre. Elle sera déterminée par des facteurs divers dont les volontés de leurs membres, les niveaux d’action, de conscience et d’organisation autonome des catégories sociales qu’ils représentent et, surtout, par l’intensité de la tension exercée par les forces qui s’opposent à eux. Ces mouvements peuvent avancer, mais ils ne sont pas à l’abri de « rechutes ».

La meilleure façon d’amener le mouvement islamiste à se séculariser et à accepter la souveraineté populaire comme unique arbitre est d’exercer la pression politique la plus forte à son égard afin qu’il se transforme en mouvement démocrate-musulman conservateur et libéral ou en mouvement théologique de libération, progressiste et de tendance sociale.

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