Sur la crise de la pensée stratégique.

Publié le par Mahi Ahmed

Sur la crise de la pensée stratégique.

Jacques Fath

Une période de l’histoire s’est terminée avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement du système socialiste en Europe de l’Est. Elle s’est terminée avec l’accélération et l’aggravation de la crise du capitalisme mondialisé… et avec, enfin, le développement d’une révolution informationnelle issues des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Ce basculement, à la fois géopolitique, économique, social, technologique… est un fait majeur qui oblige, qui nous oblige à repenser les analyses et les politiques, à repenser les relations internationales et le monde.

Nous vivons un monde global. Il faut en prendre la mesure.

Cette globalité bouscule les repères politiques. Elle transforme la vision qu’on peut se faire de l’avenir. Le monde d’aujourd’hui n’est plus seulement un « international », un « entre-états »… même si les États restent des acteurs essentiels (souverains en théorie), voire pour quelques uns dominants. Mais tous les Etats n’ont pas la même possibilité de faire valoir leur souveraineté. Bon nombre d’entre-eux, au Sud notamment et même en Europe (Grèce), sont à des degrés divers dans une configuration de dépendance, voire de sujétion ou sous contraintes… Le monde actuel n’est donc plus une réalité « extérieure » ou « étrangère ». Le monde est devenu une globalité : c‘est un monde fini et interdépendant.

C’est un monde fini au sens où le capitalisme détruit une part importante de ce qui lui permet d’exister (1). Il détruit le travail. Il détruit l’environnement. Il provoque des destructions qui peuvent être irréversibles sur le plan écologique. Il provoque des conflits et des guerres de domination, d’accaparement des richesses. Ce système est dominant mais il est aussi, aujourd’hui, en effondrement. Ses règles, ses modes de gestion fondent des politiques dont on mesure les limites et qui conduisent à des impasses. C’est un fait majeur de la nouvelle période.

C’est un monde interdépendant au sens ou non seulement l’autarcie n’est plus une option possible (si jamais elle l’a été) mais le niveau de l’interpénétration des économies, le niveau des échanges, la concentration et la hiérarchisation des stratégies, des décisions et des finances, le développement des NTIC, l’extension de certains modèles culturels (en particulier occidentaux)… tout cela crée un monde d’interdépendance systémique et permanente. Cette finitude et cette interdépendance nous obligent à changer d’approche politique.

Premièrement, cela doit conduire à ne plus traiter les enjeux du monde et les relations internationales à la marge. Il faut montrer que ce monde là… est au centre de toutes les préoccupations. C’est notre affaire. Comme c’est l’affaire de tous les peuples. Il y a, en ce sens, un effort politique mais aussi intellectuel et culturel à entreprendre. Le nouveau contexte impose donc la recherche d’une nouvelle dialectique du national et de l’international beaucoup plus forte et subtile, en tous les cas d’une approche originale qui montre une volonté d’intégrer pleinement, au quotidien et sur le fond, les réalités du monde actuel comme une des données primordiales du champ politique. La crédibilité est à ce prix.

Deuxièmement, cette interdépendance pousse nécessairement à renforcer l’exigence des solidarités et des convergences politiques internationales (l’internationalisme) afin de créer des dynamiques communes. Même si tout ne va pas aux mêmes rythmes, dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Ce n’est pas si simple. Dans le contexte actuel de crise générale, en effet, les différenciations et les contradictions sont énormes… C’est pour cela que l’idée traditionnelle du « changement dans un seul pays », n’est plus d’actualité. Il ne peut y avoir de processus de changement progressiste en France sans de semblables processus dans d’autres pays ou régions, en particulier en Europe. Il faut nécessairement des luttes parallèles, des combats communs pour pouvoir avancer ensemble et créer des rapports de force favorables… y compris pour pouvoir briser les contraintes internationales ou européennes illégitimes ou anti-démocratiques susceptibles de bloquer les changements structurels nécessaires. C’est un des aspects actuels de ce monde fini. Dans l’autoritarisme de crise et dans les limites qui le caractérisent, il n’y a quasiment plus de marges pour des changements utiles ou des corrections tangibles. C’est le cas en Europe. L’urgence est ainsi aux ruptures, aux transformations structurelles et aux convergences internationales pour les imposer.

Troisièmement, cette interdépendance commande naturellement au renforcement de tous les combats contre les courants réactionnaires, les souverainismes, les nationalismes de repli, les racismes qui se nourrissent de la crise et de la désespérance sociale et qui alimentent les potentialités de violences politiques et sociales.

L’unicité de ce monde fini et interdépendant est évidemment très relative comme le montrent la permanence des luttes de classes, l’exacerbation des crises et des conflits, la hiérarchisation et les rivalités de puissances… Certains nourrissent pourtant encore l’illusion que les NTIC et cette interdépendance offriraient en elles-mêmes les éléments d’une issue à la crise par le miracle des technologies et d’une mondialisation potentiellement heureuse. Comme si le processus de mondialisation actuel n’était pas intimement et structurellement lié au système capitaliste en crise… parce qu’il en est le produit. Un autre point de vue consiste à prétendre qu’il y aurait deux réalités – une négative et une positive – dans la mondialisation. Celle-ci, pourtant, n’a pas deux faces opposées mais une seule complexité qui forme le contexte d’ensemble profondément contradictoire des antagonismes sociaux et internationaux de ce monde global.

Une entreprise de refondation stratégique de la domination. Le monde actuel est un monde d’inégalités, d’exploitations, de dominations. C’est un immense champ de résistances et de luttes, de confrontations internationales de classes, de rivalités de grandes puissances et de puissances régionales. L’impérialisme et le néocolonialisme y prennent des formes nouvelles mais les stratégies mises en œuvre montent leurs limites. On le voit avec les guerres des puissances occidentales, celles des pays de l’OTAN en Irak, en Afghanistan, en Libye qui ont conduit à des déstabilisations élargies, des chaos sécuritaires et politiques, des impasses dramatiques et dangereuses. En Syrie la crise débouche sur un désastre de grande ampleur, inédit dans l’histoire des guerres du Proche-Orient.

Certains experts vont maintenant jusqu’à prétendre – avec un certain sens de la polémique – qu’il n’y aurait d’impérialisme que russe et iranien (2) en considération d’un effacement stratégique des États-Unis. Certes, la Russie se comporte comme une grande puissance. Ses interventions témoignent aujourd’hui d’une volonté de réafirmation stratégique face aux avancées occidentales dans ses ex-zones d’influence, depuis la fin de la Guerre froide. Sa politique n’est pas plus négative ou plus positive que celle de Washington. Elle change objectivement la donne et les rapports de forces. Elle pèse dans les relations internationales comme jamais elle ne pu le faire depuis la chute du mur. C’est un fait. Quant aux États-Unis, on constate, en effet, un changement de stratégie. Mais quel en est le sens ? Barak Obama a tiré quelques enseignements des échecs stratégiques du néo-impérialisme global de Bush, et des coûts stratégiques, politiques et financiers de ces échecs. La stratégie américaine reste cependant dominatrice et globale. Elle cherche à concentrer et basculer son attention et ses moyens sur l’Asie et sur la Chine, ce grand rival, dans une certaine hostilité stratégique. Mais la Chine est aussi, pour les États-Unis, un partenaire économique obligé. La stratégie des États-Unis s’adapte aux défis du nouveau contexte, des rapports de forces, des puissances émergentes… Elle est qualifiée souvent d’indécise parce qu’elle définit des objectifs et des moyens plus politiques et plus habiles que ceux qui caractérisaient l’unilatéralisme de Georges W. Bush. Elle s’inscrit dans la définition d’une autre forme d’hégémonie. Cela change les données politiques, en particulier dans les conflits. L’administration américaine a dû retirer l’essentiel de ses forces combattantes d’Afghanistan et d’Irak (3), et elle a refusé de s’engager en première ligne en Libye. Elle a bloqué l’empressement français à vouloir bombarder en Syrie en concluant un accord avec la Russie pour l’élimination des armes chimiques du régime de Damas. Elle a négocié un accord (dit des 5+1) (4) avec l’Iran sur le nucléaire militaire. Enfin, elle normalise ses relations avec Cuba… On sait cependant que Barak Obama ne va pas à La Havane pour faire de Cuba un allié stratégique.

On en est plus aux opérations militaires extérieures massives… L’administration actuelle, on le sait, intervient différemment avec des moyens dits « d’empreinte légère » : drônes et forces spéciales en particulier. L’aggravation brutale de la crise syrienne a cependant poussé à renforcer significativement ces moyens, notamment en Syrie. On en est plus à l’affrontement direct avec les pays de ce que Bush appelait hier « l’axe du mal ». On en est plus, enfin, à l’établissement par la force et par la guerre d’un « Grand Moyen-Orient » (5) à vocation soit disant démocratique. Cette prétention à un « remodelage stratégique » a conduit à des échecs majeurs. Elle n’est plus d’actualité. Le nouveau contexte permet en tous les cas quelques ouvertures, des processus de négociations et des accords qui montrent l’échec des politiques de force, notamment celles mises en œuvre au Proche-Orient et celle du blocus et de la déstabilisation permanente de Cuba. Nous sommes bien dans une adaptation, une refondation stragique de la domination.

Tous les conflits ne montrent pas de semblables évolutions. Dans la crise ukrainienne, Washington et ses alliés de l’OTAN ont cherché à contrer la Russie sans craindre d’alimenter un risque d’escalade politique et militaire. Les puissances occidentales et l’OTAN se sont servi – et continuent de se servir – de cette crise pour pousser à un réarmement en Europe, ce que le dernier sommet de l’OTAN a effectivement décidé (6). Cette crise ukrainienne n’est pas indépendante des antagonismes Est/Ouest du 20ème siècle. Elle a son origine dans le basculement stratégique et le changement de période de la chute du mur et des années 90. Elle se prolonge aujourd’hui dans une rivalité de puissances de grande dimension, avec une confrontation pour des zones d’influence et pour des intérêts économiques et énergétiques. Moscou, comme Washington y défend ses propres intérêts et ceux de ses alliés. Mais nous ne sommes pas revenus à la guerre froide, même si l’esprit agressif et les actes, y compris militaires, nous rappellent cette configuration géopolitique particulière de l’histoire. Gardons-nous de décrypter les enjeux d’aujourd’hui à l’aide des concepts d’hier, ce qui reste une tentation et une facilité préjudiciable à la qualité des analyses.

Enfin, la crise syrienne montre la complexité des conflits actuels, des stratégies à l’ oeuvre et des rapports de force. On a remarqué la réticence américaine à intervenir militairement massivement, la volonté de trouver des compromis et des solutions politiques, par exemple en négociant avec la Russie ce processus d’élimination des armes chimiques du régime de Damas. On a remarqué aussi que l’intervention russe a provoqué un basculement des rapports de force, un affaiblissement de l’opposition armée (7) et de la mouvance djihadiste, et, en même temps, la possibilité d’un processus de règlement politique. Il semble que les Russes et les Américains recherchent un tel règlement. Ce qui reste vérifier et à concrétiser dans une situation où les acteurs sur le terrain ont des intérêts si opposés.

Tout cela montre les dangers réels des conflits en cours, tant au Proche-Orient qu’en Ukraine, avec les risques d’engrenage et d’escalade… Ces crises restent jusqu’ici sous une maîtrise relative des grandes puissances – on sait jusqu’où il ne faut pas aller – alors que les tensions et les affrontements sur le terrain, paraissent souvent hors de contrôle avec des conséquences dramatiques. C’est le cas en Syrie où la moitié au moins de la population a dû fuir :12 millions d’habitants sont réfugiés à l’extérieur ou déplacés à l’intérieur. Cela dans une guerre interne qui a fait – dit-on – quelque 300 000 victimes. Il s’agit manifestement du premier grand conflit du 21ème siècle. Notons que l’incapacité des pays européens à faire face positivement à l’afflux massif de réfugiés – qui ne sont pas tous originaires de Syrie – traduit la dimension et le tragique de ce conflit, mais aussi la crise des politiques de force et de guerre, et les impasses auxquelles ces politiques conduisent.

Il faut accorder une attention particulière à la politique française dans ces conflits, et plus généralement dans les enjeux internationaux. On observe une volonté française systématique d’intervention militaire, y compris, donc, en Syrie. Les autorités françaises se permettent, à mots à peine couverts, de critiquer l’approche américaine, quand elles ne taclent pas la politique allemande. L’orientation française se rapproche très clairement du néo-conservatisme militarisé de Bush… évidemment, sans les moyens qui vont avec. Donner des leçons ne suffit pas pour exister comme acteur qui veut compter. Mais il y a, là aussi, une complexité de positionnement et d’action. En Afrique, la France intervient dans une sorte de partage des tâches avec les États-Unis. Elle y défend – ou essaie d’y défendre, car elle y est très concurrencée… – ses propres intérêts économiques de puissance néo-coloniale. Elle cherche des positions politiques communes avec les Européens plutôt réticents à s’engager ainsi militairement.

Il est important de rappeler à ce propos que la responsabilité des pays de l’UE est aussi engagée du fait de l’échec des ambitions annoncées et des engagements pris avec les accords UE/ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), conclus en 1975, et en 1995 pour le « partenariat » euro-méditerranéen. Cet échec est une des causes multiples des contextes de crise et des conflits. Les responsables européens ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas de responsabilité directe et récente (donc au delà de l’histoire du colonialisme) dans les crises au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

En même temps, la réinsertion de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN, ses contributions aux guerres américaines au Proche-Orient, sa volonté de prendre l’initiative d’une intervention en Libye… tout ceci montre que les choix de François Hollande, dans le prolongement direct de ceux de Nicolas Sarkozy, ont pour objectif de conserver une France affaiblie par la crise dans le cercle des principales puissances. On pourrait dire, en quelque sorte, que la France s’accroche au train des plus puissants – avec des budgets défense de plus en plus lourds – pour ne pas décrocher davantage, et pour tenter de garder son rang et son statut sans changer de politique. Ce faisant, les autorités françaises accroissent la dépendance et l’alignement du pays sur Washington. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on peut permettre à notre pays d’assumer un grand rôle international et un statut de puissance utile et positive dans le monde.

Enfin, les guerres d’aujourd’hui sont aussi des guerres idéologiques dans un contexte d’affirmation des thèses et des conceptions les plus réactionnaires. On observe une montée préoccupante des forces « populistes » et d’extrême droite, notamment en Europe (en particulier à l’Est) au point où beaucoup se demendent si le modèle occidental et européen de démocratie représentative, le consensus formel sur les libertés et l’État de droit, n’est pas lui-même menacé. Il l’est en tous les cas en Hongrie, en Pologne, en Autriche, mais aussi en Turquie… Il est en question notamment en France (8). On le voit très nettement avec les consternants débats et projets de l’exécutif sur les institutions, sur le droit, sur le sécuritaire, avec des reculs sur l’ensemble et sur la cohérence du modèle français. On constate une sorte d’inclination au vichysme et à ses valeurs d’extrême droite. Elisabeth Roudinesco l’explique bien avec sa pertinence d’historienne et de psychanaliste (9).

Nicolas Sarkozy avait choisi d’adopter de façon très volontariste – « non complexée » comme on dit à droite – le modèle néo-conservateur américain avec ses valeurs réactionnaires (la force, la sécurité, l’autorité…). Il a décidé l’intégration complète de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN. François Hollande a entériné et renforcé ce choix en s’appuyant sur le climat de peur suscité par les attaques terroristes de janvier et novembre 2015. On constate ainsi comment le contexte international et le contexte national s’interpénètrent pour servir de cadre à une politique de transformation et de démantèlement du modèle français… Et pas seulement du modèle républicain : il s’agit de l’ensemble du système politique, institutionnel, social, juridique et culturel français. Le pouvoir français met en cause l’indépendance, les formes démocratiques et les relations du travail comme éléments constitutifs de ce modèle français. Ce n’est pas une dérive. C’est un cumul volontariste de réformes ultra-libérales.

Ce même pouvoir nous dit par ailleurs, qu’il n’y a pas d’explication à donner à la montée du djihadisme armé, au terrorisme. Il y aurait seulement un ennemi à qui il faut faire la guerre. Ainsi, le discours guerrier et identitaire des uns (celui des djihadistes) nourrit celui des autres (celui des autorités françaises jusqu’au plus haut niveau). C’est ainsi qu’on alimente ce qu’on appelle « le choc des civilisations »… Et que l’on contribue au recul des valeurs de solidarité. Pourtant, à l’évidence, le terrorisme a bien des causes. Disons plus précisément qu’il tend à se développer dans des contextes sociaux, politiques et idéologiques qui lui permettent d’exister et de se développer. Cette violence politique, en effet, est issue de la crise profonde du mode de développement capitaliste, des guerres, de l’ordre mondial – ou du désordre mondial – qui en résulte. La crise sociale, le sous-développement, les humiliations, la violence hégémonique des puissances dominantes alimentent des désirs de revanche, des colères collectives jusqu’au terrorisme. L’écrivain suisse Jean Ziegler a raison de parler d’une « haine de l’Occident ». C’est le fruit des mémoires longues, du colonialisme, des politiques de domination actuelle et des guerres. L’Organisation de l’État Islamique (ou Daech) est d’ailleurs une sorte de produit dérivé direct de la guerre américaine en Irak. Les violences politiques et sociales, le terrorisme sont bien le fruit de l’histoire réelle et des contradictions du système capitaliste. Alors, quels sont les enjeux politiques auxquels nous sommes confrontés ?

L’enjeu du développement humain durable. Le pouvoir, les médias et bien des experts nous disent qu’un ennemi nous a déclaré la guerre. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la Défense, présente la chose à sa façon. « La France, aujourd’hui, est un pays en guerre, écrit-il (10). Cette douloureuse réalité, que nous n’avions plus connue sur notre sol depuis plus de soixante-dix ans, s’est tragiquement rappelée à nous en janvier puis en novembre derniers, avec l’irruption d’un terrorisme militarisé – c’est là le fait nouveau – d’inspiration jihadiste. Et elle pourrait à nouveau se manifester demain. La question de l’ennemi s’impose donc à nous, à la fois par l’évidence d’une réponse et, dans le même temps, par le vertige que cette réponse appelle ».

Cet ennemi qui « s’impose à nous » est pourtant souvent mal défini. Est-ce le terrorisme ? Est-ce l’islamisme politique ? Est-ce le djihadisme ? « Quelle est la cible ? », écrit encore le Ministre dans un style quelque peu martial. Pour certain c’est jusqu’aux musulmans qu’il faut mettre en cause dans une dérive xénophobe et islamophobe. La thèse réactionnaire selon laquelle il n’y aurait pas de questions à se poser sur les causes de la violence politique et sociale mais seulement une guerre et un ennemi auxquels il faut faire face… vise en réalité à masquer le fond du problème. L’austérité néo-libérale dans les pays capitalistes dits développés, et l’ajustement structurel au Sud provoquent des processus d’inégalité, d’appauvrissement, des freins à la croissance, à la rentabilité … et une potentialité de révoltes sociales, de mouvements populaires très importants. C’est une véritable impasse économique et sociale. On atteint aussi des limites écologiques avec des risques de déstabilisations majeurs et de réfugiés climatiques en nombre massif. Les limites sont aussi politiques et institutionnelles. Les politiques hégémoniques, le diktat des institutions financières sont de plus en plus contestés dans une configuration internationale marquée par l’émergence de nouvelles puissances et par l’incapacité des puissances dominantes (les États-Unis au premier chef) à maîtriser les relations internationales à leur guise.

Les dirigeants capitalistes doivent ainsi chercher à canaliser la critique, la contestation et l’expression de résistances sur d’autres sujets que la crise systémique en cours… donc trouver un ennemi extérieur quand il n’est pas en même temps un ennemi « intérieur ».

L’enjeu premier est donc l’exigence du débat de fond sur un nouveau mode de développement économique, social, écologique, institutionnel, pour un développement humain durable. La dimension de cet enjeu est énorme mais on ne peut faire l’économie d’une bataille politique permanente sur cette question primordiale, sans sous-estimer sa complexité idéologique puisqu’à la question du développement humain on nous oppose une démarche ultra-sécuritaire, et la sécurité comme soi-disant « première des libertés ». Alors que le sécuritaire tue les libertés… Ceci ne signifie certainement pas que les politiques et les moyens de la sécurité seraient une question subalterne. Instrumentaliser l’impératif de la sécurité sert à imposer une hiérarchie « non contestable » des valeurs et des priorités, au nom de la raison d’État, et à faire reculer d’autorité les exigences sociales et démocratiques. C’est un mode de gouvernement. Nous savons cependant que le développement dans toutes ses dimensions est la meilleure garantie pour construire de la sécurité parce qu’elle en offre, dans la durée, les conditions matérielles, sociales, politiques, idéologiques indispensables à une existence sociale, à une vie qui doit être acceptable pour tous. On en est loin.

L’enjeu de la sécurité et de la paix, et la crise de la pensée stratégique. Si l’on considère cette immense « zones des tempêtes » qui, très globalement, va du Nord de l’Afrique (zone sahélo-saharienne) au Moyen-Orient (jusqu’à l’Afghanistan), et qui inclut l’ensemble du Sud et de l’Est de la Méditerranée, on constate que les crises et les conflits naissent dans une imbrication des problématiques intérieures et des interventions militaires extérieures. Dans le monde arabe, l’islamisme politique dans toutes ses variantes politiques jusqu’au djihadisme est donc le fruit de crises profondes : pauvretés, inégalités, corruption, dictatures, sentiments d’humiliation et de relégation… Mais l’exacerbation de la violence politique et des conflits résulte aussi des guerres et des interventions néo-impériales. Abou Bakr Al Baghdadi, le « Calife » auto-proclamé de « l’État islamique » est politiquement « né » – si l’on peut dire – de l’intervention américaine en Irak et de son incarcération par les militaires américains en 2014.

Mais d’où vient cette montée du djihadisme ? Pour certains, un « hiver islamiste » aurait suivi le Printemps arabe, et cet hiver serait une conséquence du Printemps. Comme si ce grand mouvement politique et social positif et substantiellement démocratique était lui même la cause de ce processus conservateur et même réactionnaire et violent. En réalité (il y a, là aussi, un enjeu d’analyse), il s’agit d’un même processus. Celui-ci révèle à la fois des aspirations sociales et démocratiques profondes et des situations politiques, des rapports de forces dans lesquels les courants de l’islamisme politique, y compris les plus radicaux, l’ont emporté dans des contextes où les forces progressistes et de gauche ont été marginalisées (11). Les courants de l’islamisme politique ont profité de ce recul et de l’aspiration à la démocratie, à l’indépendance, à la souveraineté, au rejet des guerres de Bush et de la prétention d’une domination néo-impérialiste globale des États-Unis et de leurs allés occidentaux.

Les crises internes et les conflits ont ainsi contribué à une escalade, à la violence et au terrorisme, à un processus de militarisation des relations internationales dans des configurations de terrain complexes et difficilement contrôlables. La déstabilisation a atteint tout le Proche-Orient, l’ensemble du monde arabe et l’Afrique sahélo-saharienne. Chaque conflit local ou régional est « surdéterminé » par des logiques de puissance (y compris la crise Ukrainienne). Ces logiques alimentent des engrenages dangereux, jusqu’à cet afflux massif de réfugiés. Un afflux que les dirigeants des pays de l’UE sont incapables de maîtriser sinon en cherchant – en vain et au mépris des valeurs universelles auxquelles ils se réfèrent pourtant – les moyens de fermer les frontières en suscitant des évolutions politiques favorables aux forces d’extrême droite. C’est un facteur révélateur de l’épuisement du mode de construction européenne. C’est un désastre significatif de la crise globale affectant les politiques de domination occidentales, et leur conception négative du développement humain.

Il faut donc changer résolument de conception. La question peut se poser ainsi : comment construit-on de la sécurité internationale et des processus favorables à la paix ? Avec l’absolue nécessité d’un développement humain durable et de la réponse aux attentes sociales, deux autres conditions s’imposent : premièrement, agir prioritairement pour la résolution politique des conflits. Deuxièmement, agir pour le désarmement concernant tous les types d’armes, y compris le nucléaire. Il est indispensable d’enrayer la nouvelle course aux armements qui pousse au développement de nouvelles armes les plus sophistiquées, et qui vise à renforcer et moderniser les arsenaux, y compris les arsenaux nucléaires. L’élimination des armes nucléaires dans un processus de désarmement multilatéral contrôlé doit s’inscrire dans la vision d’un ordre mondial démilitarisé. La sécurité collective est le concept majeur de cette vision.

De façon plus globale, il faut mettre en cause les politiques fondées sur l’exercice de la force, sur la priorité au militaire et sur l’obsession de la puissance. Ces politiques forment de cœur de la pensée stratégique dominante. Celle-ci induit la permanence – on pourrait dire « l’immanence » – de la guerre et de l’ennemi, et des discours qui vont avec. Ce n’est pas une dérive. C’est une conception théorisée notamment par des stratèges militaires, et considérée comme un fondement des relations internationales.

On vit encore aujourd’hui dans un monde politique et intellectuel au sein duquel beaucoup considèrent la guerre comme un invariant de la nature humaine, une sorte de fatalité de l’histoire des communautés humaines. Nul ne peut contester que la guerre et les violences politiques ont marqué chaque période de l’histoire. Mais les réalités de la guerre et de la conflictualité politique et sociale se sont transformées en fonction des périodes historiques, de l’évolution des modes de production, des transformations du travail et des rapports de classes.

La guerre et les formes historiques de la conflictualité ne sont donc pas des invariants de la nature humaine mais des faits sociaux et politiques. Et comme tous les faits de cette nature ils peuvent être interprêtés, discutés, mis en cause, combattus… Nul ne peut venir nous asséner, malgré les troubles du temps présent, que la guerre serait une constante de l’espèce humaine, et que la figure de l’ennemi serait la seule et indiscutable vérité.

C’est donc une logique d’ensemble qui pose problème. Certes, la pensée stratégique qui constitue cette logique, semble principalement d’essence militaire. Mais on aurait tort de n’y voir que « l’art de la guerre » ou celui de gagner des batailles… Les innombrables textes de réflexions, et ouvrages sur la stratégie montrent à la fois la grande complexité des problématiques soulevées et le rapport au politique : c’est l’exercice de la force à des fins politiques ; c’est la recherche des moyens de la puissance ; c’est le mode de gestion des relations inter-étatiques et des rapports de domination… C’est de tout cela qu’il s’agit. Dans les logiques de puissance le militaire et le politique sont intimement liés. C’est certainement pour cette raison que la pensée stratégique dominante est un fait politique rémanant et structurant des relations internationales… alors qu’elle est en crise. Elle a contribué à l’ensemble des désastres sécuritaires et des impasses politiques de ce début du 21ème siècle. Elle n’a fait que nourrir une crise générale des politiques conduites depuis des dizaines d’années. Elle a servi à délégitimer les approches théoriques et politiques alternatives non fondées sur l’obsession de la force et du militaire. Cette pensée stratégique s’est construite avec les évolutions de l’ordre mondial westphalien, et dans un 20ème siècle surplombé par les impérialismes et par le jeu des grandes puissances. Elle montre aujourd’hui son inadéquation totale aux défis du monde global, son épuisement face aux enjeux de la sécurité, du multilatéralisme et du développement humain durable. Elle doit faire l’objet d’une approche politique critique sur le fond. C’est jusqu’à la notion même de puissance, inhérente au capitalisme, qui doit être mise en question.

L’enjeu du multilatéralisme. Contre les politiques de puissance, précisément, contre les stratégies néo-impérialistes, l’exigence est à la responsabilité collective, c’est à dire à la nécessité de traiter collectivement les problèmes communs qu’il s’agisse du développement humain, de la crise climatique, de la solution aux conflits…Il peut s’agir aussi des règles concernant l’exploitation des océans ou de l’espace… C’est la réponse nécessaire à la réalité d’un monde global et interdépendant.

Cette notion de responsabilité collective est très importante. Elle implique ce qu’on appelle le multilatéralisme c’est à dire non seulement le règlement collectif, concerté, négocié des problèmes mais aussi leur règlement sur la base d’une légitimité et d’une légalité reconnues et partagées, embryon, si l’on veut, d’une Communauté internationale qui n’existe pas sinon dans l’idée qui a donné naissance à l’Organisation des Nations-Unies après la 2ème guerre mondiale.

Ce cadre, et en particulier la Charte qui définit les buts et principes de l’ONU, reste le seul cadre universel légitime de la responsablité collective. Rare sont ceux qui le mettent explicitement en cause en dehors des Républicains les plus réactionnaires aux États-Unis, et les dirigeants israéliens qui – dans l’impunité la plus totale – refusent de reconnaître l’illégalité et l’illégitimité de leur politique de colonisation et d’occupation du territoire palestinien. Mais l’instrumentalisation de l’ONU et de ses résolutions est cependant une pratique courante et problématique qui est un danger pour sa crédibilité et pour son existence même. L’ONU doit être réformée, renforcée, démocratisée… et d’abord sauvegardée.

En conclusion. Nombreux sont ceux qui décrivent un monde d’aujourd’hui instable, incertain et même chaotique et dangereux. Ce qui correspond à la réalité tout en suscitant beaucoup de légitimes inquiétudes. Pour certains, cette situation devrait pousser encore à un renforcement de la militarisation des réponses politiques : augmentation du budget de la Défense, renforcement du contrôle sécuritaire, multiplication des interventions militaires à l’extérieur. Certains vont très loin dans cette voie comme le Général Vincent Desportes (aujourd’hui professeur à Science-po.) qui propose, au nom de la sécurité, de donner toute la priorité aux 4 budgets dits « régaliens » : Défense, Diplomatie, Sécurité et Justice, au détriment des autres budgets… On imagine les régressions sociales et les conséquences économiques d’un tel choix d’austérité aussi… radicalisée. Avec cette proposition consternante, on atteint un seuil de militarisation de la pensée inédit.

En fait, jamais, ou si rarement, les questions fondamentales de la société, du monde, du développement humain ne sont posées réellement dans le débat politique. Le 16 mars dernier, le gouvernement a présenté un rapport au Parlement intitulé : « Conditions d’emploi des armées lorsqu’elles interviennent sur le territoire national pour protéger la population ». Ce rapport confirme la volonté d’ignorer l’existence de toute cause issue du contexte, du mode de développement, de la nature des relations internationales. Il ne contient pas la moinde allusion à ce qu’est le monde actuel… alors que tant de gens compétents soulignent par ailleurs son caractère dangereux… Toute la thèse du rapport est structurée sur une « menace extérieure » décrite ainsi : « La mouvance terroriste d’inspiration djihadiste dont l’action est autant physique et matérielle qu’idéologique, tente de discréditer nos valeurs et notre modèle de société, en niant sciemment toutes les distinctions fondatrices du système international actuel, à commencer par les frontières, la séparation entre temps de paix et temps de guerre, mais aussi entre ordre interne et ordre externe ». Cette formulation désigne un vrai défi sécuritaire mais elle ne part pas, et ne parle pas du monde réel. Elle a cependant un mérite : celui de souligner (encore) la globalité du problème. Le problème, en effet, dépasse les frontières, supprime la distinction entre l’extérieur et l’intérieur, et concerne l’ensemble du système international. Telle est bien, effectivement, la dimension de la crise du capitalisme aujourd’hui, de la crise des politiques de force et de guerre, et de cette crise de la pensée stratégique dominante. Crise et logiques de puissances… On est bien là sur le fond du problème. JF – 30 avril 2016

1) Sur ce point, voir « Le temps du monde fini. Vers l’après capitalisme », Geneviève Azam, éditions Les Liens qui Libèrent, 2010.

2) L’Iran n’est évidemment pas la seule puissance régionale à jouer un rôle au Moyen-Orient.

3) Washington a réintroduit des forces spéciales en Syrie, notamment.

4) C’est à dire les 5 pays membres permanents du Conseil de Sécurité et l’Allemagne.

5)Cette formule a été utilisée la première fois par George W. Bush en 2003 avec la guerre d’Irak. Elle conserve une forte connotation néoconservatrice.

6) Pour un développement de cette question, voir « Penser l’après… », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

7) L’opposition dite modérée avait déjà été affaiblie face aux groupes djihadistes dans le processus de militarisation de la crise recherché dès le départ par le régime de Bachar El Assad.

8) Voir sur ce blog « Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? », 3ème et 4ème parties.

9) « Il y a un désir de fascisme dans ce pays », L’Obs, No2686, 28 04 2016.

10) « Qui est l’ennemi ? », Jean-Yves Le Drian, Commentaire, No 153-Printemps 2016, page 29.

11) Cette question mériterait elle-aussi une analyse approfondie.

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