Les femmes d’Alger, selon Picasso

Publié le par Mahi Ahmed

Les femmes d’Alger, selon Picasso

mardi 24 mai 2016 | Par Rachid Boudjedra

André Malraux disait de Picasso « qu’il était le plus extraordinaire destructeur et créateur de formes de notre temps, pour ne pas dire de tous les temps. » En effet après quasiment un siècle de production, de création et d’inventivité, Pablo Picasso a tout construit et tout déconstruit. Il a tout créé et tout détruit. Il s’est constamment remis en cause et remis en cause les autres peintres, tous les peintres de l’histoire de l’art.

Cet aspect critique de l’art de Picasso ne se manifeste pas uniquement dans sa période de la pleine maturité, mais il a toujours existé. dès l’âge de 12 ans ! De tout temps il a fonctionné dans les modulations étonnantes et les variations prodigieuses sur les thèmes empruntés, entre autres, à El Greco, Cézanne, Ingres, Gauguin, Le Nain et …Eugène Delacroix.

En même temps qu’il « déconstruisait » ces grands peintres, il s’en inspirait sans aucune gêne : « Quand j’admire un peintre et qu’il y a quelque chose à voler dans sa peinture, je le vole ! », écrivait-il à Matisse.

Sensible, très tôt, à cette technique, de l’emprunt et du dépassement, il donne l’impression qu’il voulait refaire, corriger et remodeler toute la peinture qui s’est faite avant lui.

En effet, dès son adolescence, s’est développée dans l’originalité de son génie créateur, une attitude critique en face de la vie et de sa propre vision du monde. À vingt-huit ans , il adhère au Parti communiste français et ne le quittera jamais, jusqu’à sa mort survenue à l’âge de 92 ans ; à la différence de beaucoup d’artistes de son époque, versatiles, instables et narcissiques. Il en fut de même pour son adhésion à sa propre œuvre, à laquelle il a été d’une fidélité exemplaire.

Dans sa rage de refaire le monde (sur le plan politique) et de refaire la peinture des autres (sur le plan esthétique), Pablo Picasso a fait un travail sublimatoire sur les œuvres des autres, pour en fin de compte les « re-creér ». C’est ainsi qu’il refit le tableau d’Eugène Delacroix » Les femmes d’Alger dans leurs appartements », peint en 1834.

Picasso se mit à « corriger » (dans tous les sens du terme) Eugène Delacroix, entre le 13 décembre 1954 et le 14 février 1955. C’est-à-dire au moment exact du déclenchement de la guerre de libération nationale, dans notre pays. Il avait déjà peint « Guernica », petit village basque détruit par l’aviation franquiste, en 1943 et « Les massacres de Corée » en 1952, lors de la guerre menée par les USA contre ce pays.

En refaisant « Les femmes d’Alger dans leurs appartements », il voulait exprimer sa solidarité avec le peuple algérien en lutte contre le colonialisme français, corriger l’Histoire qui le révoltait, et rendre hommage aux femmes algériennes dont Djamila Boupacha à qui il consacrera un portrait, un peu plus tard.

Certes le tableau de Delacroix était un chef-d’œuvre, mais Picasso le trouvait exotique, lascif et « colonialiste! » » Delacroix a fait des femmes d’Alger, des prostituées, j’en ai fait des guerrières, c’est tout », dira Picasso quand il acheva de peindre les quinze variations (il les appellera les paraphrases) des « Femmes d’Alger dans leurs appartements ».

Jamais un hommage à l’Algérie en guerre ne fut autant politique et esthétique.

Transcendant !

URL : http://www.tsa-algerie.com/20160524/femmes-dalger-selon-picasso/

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