LA QUESTION D'ORIENT: LES ACCORDS DE SYKES-PICOT Cent ans d'ingérence occidentale

Publié le par Mahi Ahmed

LA QUESTION D'ORIENT: LES ACCORDS DE SYKES-PICOT

Cent ans d'ingérence occidentale

Par Pr Chems Eddine CHITOUR - Jeudi 19 Mai 2016 00:00

«Il faut que la France combattante, à l'heure du suprême choc germanique, possède l'essence aussi nécessaire que le sang... une goutte de pétrole vaut une goutte de sang.» Clemenceau

Cela fait cent ans le 16 mai 1916, au plus fort de la Première Guerre mondiale que les acolytes de toujours se mettent d'accord pour la curée sur un Empire ottoman vermoulu qui avait choisi le mauvais camp dans la guerre. Ce partage du mépris pour le sort des peuples subjugués sera le prélude d'un siècle d'interventionnisme au nom de plusieurs droits, mais qui, tous, reposent sur le droit du plus fort, le droit de la force en face du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, selon la fameuse déclaration du président américain Wilson. Curieusement, les Etats-Unis qui supportèrent une bonne partie de la guerre en hommes et en matériel se virent écartés de cet accord de la honte. Ainsi, Armitage dénonçant cet accord parle de duplicité, véritable boîte de Pandore, véritable séisme et les ajustements des tectoniques des peuples continuent encore de connaître des répliques de nos jours et ce n'est pas fini!

Si on ne remonte pas dans le passé, on ne peut comprendre ce qui s'est passé avant ce sinistre découpage qui a fait fi de l'aspiration des peuples. Tout est parti dit-on de la «question d'Orient»; en clair, les coups de boutoir qui ont jalonné l'antagonisme Orient-Occident qui a démarré avec les croisades et s'est perpétué avec une dimension mercantile, à savoir ce qui est appelé les grandes découvertes et l'envahissement des pays au nom de la règle des 3C «Christianisation, Commerce, Colonisation.»

La guerre de Syrie: du déjà-vu

«A longueur de guerres coloniales surarmées, massacrant peuples sans défense, terrorisant populations innocentes, ce général était devenu mégalomaniaque comme beaucoup de ses pairs. «A vaincre sans péril, on triomphe idiot.» Boursouflé de l'indécrottable «habitus colonial» de notre inconscient collectif. Parmi ses faits d'armes: la sanglante répression, en 1912 au Maroc, du soulèvement de la ville de Fès contre le protectorat français. Les Zllemands, qui n'étaient pas en reste sur ce plan, le surnommaient ´´einarmiger Draufgänger´´, le ´´manchot cinglé´´ (il avait perdu son bras droit aux Dardanelles, suite à une gangrène mal soignée). Stupéfaits de le voir, jour après jour, multiplier les vagues d'assaut suicidaires des soldats français, placés sous son commandement, contre leurs rideaux de barbelés et de mitrailleuses sur le front français. Se croyant au temps des croisades, formaté par les bains de sang des guerres coloniales et les tueries des combats de tranchées, le général Henri Gouraud devint ainsi le ´´Saigneur´´ de la Syrie, lors de son ´´proconsulat´´ de 1919 à 1923. Un des artisans les plus furieux du dépeçage de la Syrie: le plus gros morceau arraché étant le Liban et la Transjordanie. Dans les massacres, tortures, humiliations; villages rasés, montagnes incendiées, charniers à profusion. Chars, aviation, bombardements navals. Toute la panoplie mortifère, dans le contentement de soi. Avec pour vecteur idéologique en guise de vision: un racisme anti-arabe, islamophobe, poussé à son paroxysme.» (1)

«Inaugurant une trentaine d'années d'occupation française poursuit Georges Stanechy, l'implacable application de La Loi du Plus Fort, dans la sauvagerie d'une colonisation méprisante face au peuple syrien qui jamais ne l'accepta. Révoltes multiples, répressions sauvages. C'est ainsi qu'en 1945, le lendemain de l'armistice de la Seconde Guerre mondiale, la France tirait encore au canon sur la population de Damas ´´Le 29 mai 1945, après dix jours de manifestations ininterrompues, les Français, sous l'ordre du général Oliva-Roget bombardent Damas pendant 36 heures d'affilée. Les morts et les blessés se comptent par centaines. Une partie de la ville est détruite par ce bombardement dont le Parlement syrien´´. Il est vrai que l'encre à peine séchée de l'armistice du 8 mai 1945 avec l'Allemagne, la France tout juste libérée, nos Gouraud de l'époque couraient, fusaient dans tous les sens, pour ´´reprendre en main notre empire colonial´´ qui montrait quelques velléités d'indépendance. Ce furent des semaines et des mois d'atrocités depuis l'Indochine jusqu'au Cameroun, avec les sommets de l'horreur dans les tueries à Sétif en Algérie et à Madagascar. Des massacres de populations par dizaines de milliers.» «Pour l'histoire, les anciens se rappellent de la ´´tendresse de la France´´ à leur égard. Après les accords iniques de Sykes-Picot, la bataille de Khan Mayssaloun fut livrée le 24 juillet 1920 en Syrie, par l'armée française commandée par le général Henri Gouraud qui écrase l'armée syrienne menée par Youssef al-Azmeh, ministre de la Guerre du roi constitutionnel de Syrie, Fayçal ben Hussein. Cette bataille est considérée comme la fin du rêve nationaliste panarabique. Après la bataille, on dit que le général Gouraud appelé le ´´Saigneur´´, en rentrant à cheval dans la Mosquée des Omeyyades et foulant le catafalque du tombeau de Saladin, en 1919, à la tête du corps expéditionnaire français aurait dit ´´Saladin! Réveille-toi! Nous sommes revenus! ´´ Il aurait même ajouté. ´´Le petit-fils de Godeffroy de Bouillon est devant toi, où sont les tiens?´´». (2) Andrea Gennai qui s'est intéressé à la Dette publique ottomane qui explique en creux sa mise à mort, écrit: «En 1774 est signé le traité de Küçük Kaynarca entre l'Empire ottoman et l'Empire russe. Ce traité rime avec les premières pertes territoriales de la Sublime Porte et marque également le début de la ´´Question d'Orient´´, c'est-à-dire essentiellement ´´le démembrement progressif de l'Empire ottoman et les rivalités des grandes puissances en vue d'établir leur contrôle ou leur influence sur l'Europe balkanique et les pays riverains de la Méditerranée orientale et méridionale´´. La question d'Orient: la gestion multilatérale de la Dette publique ottomane». (3)

«À chaque nouvelle crise poursuit-il, les grandes puissances s'immiscent davantage au sein des affaires d'un Empire ottoman déclinant. L'objectif principal est de régler tout conflit conformément à leurs propres intérêts. Les diplomaties occidentales se disputent alors l'Empire ottoman en zones d'influence. ´´La Sublime Porte´´ est également menacée de l'intérieur. Le développement des mouvements des nationalités, d'abord dans les Balkans puis au sein des provinces arabes, menace l'intégrité territoriale de l'´´homme malade´´ de l'Europe. L'Empire ottoman est alors attaqué de toutes parts. Cette situation entraîne le pouvoir ottoman à mener des expéditions répressives qui débouchent souvent sur des guerres extérieures, notamment avec la Russie (1854-56 et 1877-78). Tout cela coûte bien évidemment extrêmement cher. Les difficultés économiques sont alors importantes et les pertes territoriales empêchent la Porte de subvenir à ses besoins.» (3)

«(...)Il faut attendre 1910 pour que le gouvernement établisse un budget crédible qui permette de mieux contrôler les dépenses. De plus, la fiscalité ne permet pas une rentrée d'argent régulière. Adib Roumanie n'hésite d'ailleurs pas à présenter les problèmes financiers comme étant les plus angoissants de tous pour la Sublime Porte. (...) Le gouvernement ottoman avait bien envisagé de recourir à l'emprunt extérieur, mais il était tout à fait conscient des risques qu'il encourrait. Il craignait surtout que les mécanismes de la dette l'entraînent dans une spirale infernale dans laquelle il ne pourrait pas sortir. (...) En 1854, l'Empire russe attaque de nouveau l'Empire ottoman.L'état économique de l'Empire est à tel point désastreux que la Sublime Porte doit recourir à l'emprunt étranger.» (3)

Certes, la politique des grandes puissances réduit l'Empire ottoman a un statut de semi-colonie, mais il s'agit de ne pas sous-estimer les problèmes internes à l'Empire. La Sublime Porte, en dépit du programme de réformes (Tanzimat) promulgué par rescrit impérial (charte de Gülkhane) le 2 novembre 1839, reste figée et ne parvient pas à sortir du marasme dans lequel elle se trouve. (...) À l'aube de la guerre, la dette extérieure de l'Empire ottoman est tenue majoritairement par des Français. Cette dépendance envers la France explique en partie pourquoi la Sublime Porte a décidé de s'allier avec les Empires centraux. En outre, la Russie, l'ennemi par excellence de Constantinople, se trouve être dans le camp de la Triple Entente. Il n'en faut pas plus pour que le gouvernement s'allie avec l'Allemagne le 2 août 1914, en partie pour mettre un terme à sa tutelle économique et financière. L'Empire ottoman eut à se battre pratiquement avec toutes les puissances européennes: l'ennemi héréditaire que fut la Russie. Ajoutons les événements de Syrie fomentés par les Français et les Anglais qui imposèrent à l'empire déclinant un gouverneur (moutassaraf) chrétien. C'est là que l'Emir Abdelkader donna la pleine mesure de son humanisme en sauvant des milliers de chrétiens promis à la vindicte d'une foule déchaînée. L'une des actions de modernisation fut le chemin de fer Berlin-Bagdad (Bagdadbahn), une voie ferrée de 1600 km de long, construite entre 1903 et 1940 dans l'Empire ottoman pour assurer la liaison entre Konya (Turquie actuelle) et Bagdad (Irak actuel). (...) L'aspect de prestige n'est pas à négliger puisque l'empereur Guillaume II s'implique personnellement dans le projet (...) La politique allemande vient ici contrecarrer les intérêts français et surtout britanniques. Le chemin de fer Berlin-Bagdad et les missions militaires allemandes sont deux aspects de la liaison de plus en plus étroite entre l'Empire ottoman et les Empires centraux, qui devait les conduire ensemble vers la Première Guerre mondiale. (...)En 1912, la Deutsche Bank acquiert une part de 23,75% dans la Turkish Petroleum Company, société à capitaux britanniques et néerlandais Après la Première Guerre mondiale, la Deutsche Bank devra céder sa part de la Turkish Petroleum Company à la Compagnie française des pétroles.» (4)

Comme l'écrit l'historien Henry Laurens: «Entre 1916 et 1922, l'Empire ottoman et ses marches firent l'objet d'intenses tractations entre Français et Britanniques. Après 1918, les Etats-Unis se posèrent en arbitre, au nom du ´´droit des peuples´´. Pourtant, à aucun moment, les populations locales ne furent réellement consultées. Le partage territorial en fut durablement fragilisé.» (5)

«En 1914, les provinces arabes de l'Empire ottoman se trouvaient sous l'influence collective et multiforme des puissances européennes, auxquelles s'ajoutaient les Etats-Unis. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, cherchaient à se débarrasser de ces ingérences permanentes. La France était la puissance dominante en «Syrie naturelle», (...) Les Britanniques, qui occupaient l'Egypte depuis 1882. (...) En entrant en guerre en novembre 1914, les Ottomans entendaient s'affranchir des dominations étrangères et liquider les autonomismes locaux. Dès le début de 1915, la répression frappe les élites politiques arabes (...) Un certain nombre d'esprits romantiques du Caire, dont le plus célèbre sera T. E. Lawrence, le futur Lawrence d'Arabie, misent sur une renaissance arabe qui, fondée sur l'authenticité bédouine, se substituerait à la corruption ottomane et au levantinisme francophone. Ces bédouins, commandés par les fils de Hussein, les princes de la dynastie hachémite, accepteront naturellement une tutelle britannique ´´bienveillante ´´. Londres leur promet bien une ´´ Arabie ´´ indépendante, mais par rapport aux Ottomans. De leurs côtés, les Français veulent étendre leur ´´ France du Levant ´´ à l'intérieur des terres et construire ainsi une ´´grande Syrie ´´ francophone, francophile et sous leur tutelle.» (5)

«Comment fixer les limites entre l'Arabie britannique et la Syrie française? La négociation est confiée au Français François Georges-Picot et à l'Anglais Mark Sykes. (...) Le président Woodrow Wilson ne se sent aucunement lié par les accords ´´secrets´´ contractés par ses partenaires. Il se pose en défenseur du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, bien qu'il ne soit pas très clair dans son esprit si cela vaut aussi pour les peuples non blancs, comme les ´´ bruns´´ (les Arabes) et les ´´jaunes´´ - pour les ´´noirs´´, il n'en est pas question. (...) Les Anglais du Caire veulent remettre en cause l'accord passé avec les Français (...) Ils savent utiliser avec sincérité la rhétorique wilsonienne: sur les ruines de l'Empire ottoman, Arabes, Kurdes, Arméniens, Juifs coopéreront sous la tutelle bienveillante des Britanniques. Sykes utilise dans ce sens le mouvement sioniste, ce qui conduira à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 annonçant l'établissement «en Palestine» d'un Foyer national juif. La stratégie britannique va reposer sur l'occupation du terrain avec l'encouragement donné à la révolte arabe de s'étendre à la Syrie (mais non à la Palestine) et sur une succession de déclarations officielles allant dans le sens de l'autodétermination. Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique. Quand des nationalistes arabes radicaux refusent cette domination, ils sont ravalés au statut infamant de ´´Levantins´´, qu'ils partagent avec les éléments pro-français (en général des chrétiens).» (5)

Comme la Grande Bretagne vis-à-vis de l'utopie d'un Royaume arabe, La France, nous dit René Naba, reniera aussi ses promesses. Il écrit: «(...) face aux habiles négociateurs anglais, la France capitulera. Reniant ses promesses, la Syrie, du fait français, sera réduite à sa portion congrue au prix d'une quadruple amputation, délestée non seulement de tous les territoires périphériques (Palestine, Liban, Turquie et Irak), mais également amputée dans son propre territoire national du district d'Alexandrette. Une trahison qui conduira le ministre syrien de la Défense, Youssef Al Azmeh, en personne, à prendre les armes contre les Français pour la conjurer à Mayssaloune (1925), dans laquelle il périra ainsi que près de 400 des siens dans la bataille fondatrice de la conscience nationale syrienne.» (6)

La question pétrolière

C'est là justement que tout change avec la découverte du pétrole irakien. L'Empire accepta de donner une concession de part et d'autre du tracé du Bagdad-Bahn aux entreprises allemandes. «En 1918 poursuit Henry Laurens,, la question pétrolière devient dominante. Selon l'accord, la France devrait contrôler la région de Mossoul, où se trouvent d'importantes réserves potentielles, mais les Britanniques, eux, ont les droits de concession. (...)Les Français ayant conditionné tout accord territorial à un partage de l'accès au pétrole, les deux négociations vont se dérouler parallèlement (...) De la conférence de Deauville (septembre 1919) à celle de San Remo (avril 1920), on se contente d'ajuster la ligne Sykes-Picot. (...) Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d'un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Périodiquement, le spectre d'un nouveau «Sykes-Picot» ou partage du Proche-Orient imposé de l'extérieur resurgit. La prétention occidentale d'une supériorité morale fondée sur l'application de la démocratie et du libéralisme apparaît alors comme une sinistre mystification. C'est peut-être la conséquence la plus néfaste des choix de la période 1916-1920, régulièrement renouvelés depuis.» (5)

On pense à un couple turco-allemand en substitution du couple franco-allemand: vers une victoire des anciens vaincus de la Première Guerre mondiale. L'adhésion éventuelle de la Turquie à l'Europe serait un tremplin de puissance pour la Turquie, laquelle pourrait retrouver son rôle de «pont» entre les deux continents. Il reste que le redécoupage du Moyen-Orient ne sera pas aussi simple avec autant d'acteurs qui veulent avoir leur part du butin. Une certitude cependant, les Arabes sont plus que jamais atomisés et à la place du nationalisme arabe des Nasser, Boumediene, fait place maintenant l'irrationnel dans un monde où la puissance technologique de l'Occident avec sa doctrine zéro mort chez lui fera que les Arabes et plus largement les musulmans s'ils ne misent pas sur le savoir, disparaîtront en tant que nations.

1.http://www.legrandsoir.info/syrie-la-france-asservie.html

2.http://www.gndpta.eu/news_objects/files/memoire-andrea-gennai.pdf Aout 2015

3. C.E. Chitour http://www.legrandsoir.info/j-ai-fait-un-reve-l-occident-ne-mettra-pas-a-mort-bilad-cham.html

4. Le Bagdad Bahn: Encyclopédie Wikipédia

5.https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

6.http://www.mondialisation.ca/sykes-picot-un-siecle-calamiteux-pour-la-fr

URL : http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_chitour/241925-cent-ans-d-ingerence-occidentale.htmlance/5525753

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