Débats du Forum France-Algérie La laïcité à l'épreuve de l'islamisme

Publié le par Mahi Ahmed

Débats du Forum France-Algérie La laïcité à l'épreuve de l'islamisme

De Paris, Ahmed Halli

Oui, il faut encore parler de la République, de la diversité, parler de l'Islam et de la laïcité, ou comment consolider le vivre ensemble, alors que semble enfler la querelle des identités. Parler de ces sujets, en termes d'ouverture, au moment où la classe politique, et les médias, surfent sur la vague du terrorisme. Poser le problème de la pratique, et du rôle de l'Islam en France, alors que des forces obscurantistes tuent, et que leurs commanditaires, et leurs alliés naturels battent le pavé français. L'islamophobie, telle que perçue par les musulmans de France, attachés à leur citoyenneté et à un Islam d'ouverture n'est pas la même que celle que dénoncent les médias wahhabites, et assimilés. Ceux qui crient le plus à l'islamophobie, en France, sont justement ceux qui n'éprouvent aucune inquiétude quant à leur avenir, dans la République, et la laïcité. Or, c'est précisément de cet avenir-là que l'islamisme français, sevré aux pétrodollars, veut façonner à sa guise, en instrumentalisant un Islam guerrier et conquérant, aussi audible que visible. Voilà brièvement résumées dans quelles conditions des associations, comme le Forum France-Algérie, s'emploient à consolider les acquis de la citoyenneté.

Son président, Farid Yaker, a donné jeudi dernier une voix à ces inquiétudes en faisant participer à la même rencontre-débat des intellectuels, scientifiques ou religieux, mais surtout des citoyens. Il est de tradition, désormais, que la mairie du 15e arrondissement de Paris accueille ce type de manifestations, qui mobilise aussi bien le Forum France-Algérie, que le maire et ses adjoints. Comme le veut la tradition aussi, c'est l'hôtesse, en l'occurrence, Mme Louisa Ferhat, adjointe au maire, qui a ouvert la rencontre, et présenté les participants au public.

Cette dame, pour ceux qui ne la connaissent pas, est chargée en tant qu'élue, de «la Diversité et de l'Intégration, Discrimination, Égalités Hommes-Femmes». Un titre un peu long, mais qui n'est pas simplement honorifique, et ne dit pas assez les charges qui en découlent, et l'énergie qu'elles exigent. Ce pourquoi, Farid Yaker a d'emblée rendu hommage aux efforts de la municipalité du 15e, ceux du maire Philippe Goujon, et surtout de son adjointe Louisa Ferhat. En présentant la thématique de la rencontre, il a mis en avant l'impératif de la liberté de conscience, de la liberté religieuse, et notamment la liberté de changer de religion, selon le principe de laïcité.

Deux prières le vendredi, au lieu d'une

Ceci par opposition au fondamentalisme wahhabite, propagé en France par des pays comme l'Arabie Saoudite, et le Qatar, et dont les effets néfastes commencent à se révéler. Il s'agissait donc de défendre cette laïcité, de plus en plus contestée ou dévoyée, alors qu'elle est fondamentalement destinée à protéger la pluralité et la liberté des cultes, sans ingérence de l'Etat. Or, c'est tout le contraire qui a prévalu durant des siècles en France, lorsque «l'alliance de l'autel et du trône», soit l'Eglise et la monarchie, dictait sa loi, comme l'a rappelé Frédéric Mounier, journaliste à La Croix.

Intervenant à son tour, Zine-Elabidine Kourdi, imam de la mosquée du 15e, apparemment plus à l'aise devant un parterre de fidèles, a délivré un message de tolérance. Il a ainsi agréablement surpris l'assistance en annonçant que pour faire face à l'afflux de fidèles, pour la prière du vendredi, il organisait deux prières, l'une à 13h, l'autre à 14h. Ce qui pourrait constituer une hérésie pour la moyenne des théologiens qui commencent toujours leurs prêches par l'inévitable imprécation contre l'innovation, et les innovateurs. Or, aux yeux de ces orthodoxes frileux, et coincés dans leurs kamis, Kourdi qui est né, et a grandi en Algérie, dans l'est du pays, s'est visiblement émancipé des canons en vigueur.

Il provoquera encore plus de réactions fulminantes chez ses collègues, imams de France, qui sont en majorité conservateurs, ou dont la voix est étouffée par les prêcheurs radicaux, toujours aussi tolérés, pour ne pas dire encouragés. Et comme il a égrené chaque passage de son intervention avec le fameux «Pas de contrainte en religion», et qu'il a couronné le tout avec «La laïcité est un bienfait», on devine ce qui l'attend. Et pour dissiper toute équivoque, il a encore asséné que «c'est à l'Islam, et aux musulmans, de s'adapter à la laïcité, et non l'inverse». Ahurissant, non ? Enfin, notre imam a d'autant plus de griefs à essuyer qu'il n'arbore pas les signes extérieurs habituels de sa profession, et les accoutrements imposés par la mode. C'est sans doute ce chapitre vestimentaire qui a mis quelque peu dans l'embarras Gwénaëlle Calves, professeure de droit public à l'université de Cergy-Pontoise, membre de l'Observatoire parisien de la laïcité. Il s'agissait d'une petite querelle sur des mots comme le «foulard islamique», autrement dit le voile, improprement appelé aussi hidjab, que l'Occident s'acharne, autant que le Wahhabisme, à rattacher à l'Islam. Un Islam qui n'a rien à voir avec ce voile, tout comme il n'a rien à voir avec le terrorisme, comme le proclament les bien-pensants. Néanmoins, elle a affiné quelques concepts, et rétabli quelques vérités en affirmant notamment que la laïcité n'avait pas vocation à organiser le vivre ensemble, et les rapports entre les individus dans une même société. Ces règles supposent notamment que dans une société pluraliste, on n'a pas à s'enquérir de la foi du voisin ni à lui jeter sa religion au visage.

Réquisitoire de Ghaleb Bencheikh

Invité à tirer les conclusions finales de la rencontre, Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, a d'entrée exprimé sa lassitude devant ces symposiums, et conférences, liant toujours l'Islam à quelque chose. «On pourrait débattre à l'infini sur l'Islam et la barbarie, l'Islam et la violence, l'Islam et la démocratie, l'Islam et l'électricité, l'Islam et la gazelle. Etc. Et voilà que nous sommes encore une fois avec “l'Islam et la laïcité”, sous-entendu qu'il y a une incompatibilité irréductible entre l'Islam et la laïcité. La laïcité étant un principe de neutralité, depuis quand le neutre est incompatible ?», s'est interrogé l'islamologue. Il s'est également élevé contre cette propension à coller des épithètes à la laïcité, appelant à la rescousse les grammairiens pour qui, chaque fois qu'on ajoute un qualificatif à un substantif, on l'affaiblit. «Nous n'avons pas la prétention d'accoler à la laïcité des épithètes» ; Ghaleb Bencheikh a appelé à sortir de l'ornière dans laquelle patauge le monde musulman, en raison de la capitulation de l'esprit critique, et de l'abandon d'un humanisme arabe, dont témoignent encore des chefs-d'œuvre. «Ce sujet est totalement ignoré, oblitéré, et effacé des mémoires», de nos jours. Ce qui a pour effet de provoquer des comportements irrationnels, anachroniques, comme le fait pour certains parents d'obliger des jeunes enfants du primaire à jeûner. Sur ce problème, posé par Louisa Ferhat, Ghaleb Bencheikh a suivi la logique de son réquisitoire contre les obscurantistes qui ont pris l'Islam en otage.

Il a été sec et tranchant : «Ces parents devraient être poursuivis pour maltraitance». Quant à la question de la liberté de conscience, il a cité l'exemple de Smaïl Adham qui a publié en Egypte, dans les années trente, un essai, intitulé Pourquoi je suis athée. Il n'a été ni égorgé ni pendu, tout simplement un autre Egyptien a publié lui aussi un livre Pourquoi je suis musulman. «En ce temps-là, on débattait de cette manière, en publiant des livres, imaginez quelqu'un imitant Smaïl Adham dans des pays, comme l'Algérie aujourd'hui», a-t-il lancé. L'Algérie, il y reviendra, une fois pour déplorer la mascarade du quatrième mandat, et la construction d'une mosquée, dont le coût est évalué en milliards de dollars, et une deuxième fois à propos du voile. Il a cité, à cet égard, l'exemple de Cheikh Ben Badis qui a ouvert des écoles mixtes pour filles et garçons et qui a créé le mouvement scout au sein duquel les filles portaient la jupe. «Le seul foulard qu'elles avaient, elles le portaient autour du cou», a-t-il ajouté. «Aujourd'hui, on demande à des toutes jeunes filles de se couvrir les cheveux sous prétexte que la vision d'une seule mèche peut provoquer des fantasmes chez les garçons, c'est aberrant», a conclu Ghaleb Bencheikh.

A. H.

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http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/04/03/article.php?sid=194178&cid=2

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