Union Générale des travailleurs algériens (UGTA) : Se réconcilier avec les travailleurs ou disparaître

Publié le par Mahi Ahmed

Union Générale des travailleurs algériens (UGTA) : Se réconcilier avec les travailleurs ou disparaître

le 29.02.16 |

La décision de l’UGTA de célébrer le double anniversaire du 24 février à l’inaccessible Club des Pins, loin des travailleurs qu’elle est censée défendre et en présence des membres de la nomenklatura politique et des capitaines d’une industrie inexistante, illustre on ne peut mieux ce qu’elle est devenue : un appareil au service du pouvoir et du patronat.

Applaudissant la nouvelle Constitution, le secrétaire général de l’UGTA est allé jusqu’à affirmer que celle-ci «est une véritable mise à jour du contrat social», une formule très chère au FMI et à la Banque mondiale, qui veut dire que «l’Etat ne doit plus fournir d’emplois dans le secteur public. Il ne doit plus fournir de services publics (éducation, santé) gratuits ou subventionnés, qui doivent être remplacés par des transferts monétaires ciblés…

Le rôle de l’Etat devrait se limiter à réguler le marché et à organiser la concurrence entre les entrepreneurs»(1). En plus clair, en vertu de ce nouveau contrat social prôné par le FMI et la Banque mondiale et chanté par nos experts et Sidi Saïd, l’Etat doit s’effacer complètement de la sphère économique et le secteur public doit être privatisé. Les subventions et les transferts sociaux (y compris les services publics de la santé et de l’éducation) doivent être supprimés et remplacés par des transferts monétaires insignifiants ciblant uniquement «l’extrême pauvreté».

Sidi Saïd est allé jusqu’à affirmer que cette Constitution «projette notre pays dans une nouvelle ère de renforcement de l’action sociale», une perspective qu’il est le seul à voir, puisqu’au contraire la nouvelle loi fondamentale consacre l’option ultra libérale tout en verrouillant l’alternance politique, puisqu’il sera interdit aux futurs parlementaires de remettre en cause le modèle de développement économique libéral consacré par la loi fondamentale du pays. Autrement dit, le peuple ne pourra pas exercer sa souveraineté par le biais des hommes et des femmes qu’il aura élus pour légiférer.

Cette Constitution consacre la rupture avec l’Etat social proclamé par l’appel du 1er Novembre 1954, en stipulant que l’«Etat œuvre à améliorer le climat des affaires», une formule empruntée à Doing Business et à la Banque mondiale, pour qui cette amélioration passe par l’absence de réglementation de la sphère économique par l’Etat et en particulier par une déréglementation générale du droit des travailleurs en matière de salaire, de repos, de durée du travail ou de licenciement. C’est cela la nouvelle Constitution voulue par l’oligarchie et acclamée par l’UGTA, ou du moins par son secrétaire général.

Pourtant, l’histoire de l’UGTA se confond avec celle du mouvement national. Elle est née il y a exactement 60 ans, avec pour mission de mobiliser les travailleurs algériens dans le cadre de la lutte de Libération nationale. Une mission honorable, qui a fait sa grandeur durant la guerre de libération, mais aussi sa faiblesse après l’indépendance, n’ayant jamais pu s’émanciper du pouvoir à ce jour. Au lendemain de la libération, le pouvoir mit fin, par un coup de force, aux velléités d’indépendance de l’UGTA, en lui imposant un statut d’organisation de masse du FLN contrôlée par ce dernier. La décennie 1970 fut marquée par la nationalisation des hydrocarbures du 24 février 1971, l’essor de l’investissement public et de l’industrialisation du pays.

Les concentrations ouvrières ainsi créées allaient être des bases d’une prise de conscience de classe et d’apprentissage du syndicalisme au service de la défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs. En dépit de l’absence de libertés syndicales, l’action sur le terrain pour «gagner la bataille de la production», mais aussi et surtout pour améliorer les conditions de vie et de travail des travailleurs, avaient favorisé l’émergence de centaines de syndicalistes qui se distinguaient du syndicalisme maison nourri par la rente qui dominait l’appareil de l’UGTA.

A partir de 1980, le changement de cap politique et sa traduction sur le plan économique par le coup de frein donné au développement à travers la restructuration aux conséquences catastrophiques ne pouvait s’accommoder d’un syndicat, véritable force de proposition et surtout combatif et évoluant vers un syndicalisme revendicatif.

Le pouvoir en place, ne pouvant tolérer l’indépendance syndicale de l’UGTA, organisa une répétition de l’histoire en décidant une nouvelle fois de la caporaliser de force : généralisation de l’application de l’article 120, selon lequel toute responsabilité exécutive au sein de l’UGTA ne pouvait être exercée par des militants du FLN, et dissolution des fédérations en les remplaçant par des «secteurs» à la tête desquels furent désignés des «syndicalistes» non élus.

Ces mesures se sont traduites par la mise à l’écart des syndicalistes de gauche, en particulier les militants du PAGS très actifs et engagés, mais pas seulement puisque beaucoup de syndicalistes militants du FLN lui-même, connus pour leur dévouement à la classe ouvrière, furent aussi victimes de cet article scélérat et antidémocratique. Ainsi, un véritable coup de frein fut asséné au dynamisme syndical et toute action revendicative fut étouffée dans l’œuf. L’explosion sociale du 5 Octobre 88, dont l’étincelle prit naissance à la SNVI de Rouiba, trouve parmi ses raisons ce rétrécissement des espaces d’expression des travailleurs en même temps que ceux d’autres pans de la société.

Le pluralisme syndical consacré par la Constitution de 1989 devait permettre l’émancipation de l’UGTA par rapport au pouvoir. Le processus semblait bien parti avec le congrès de 1990, qui a vu l’élection à la tête de l’organisation de Abdelhak Benhamouda, un syndicaliste qui avait émergé des luttes des enseignants de Constantine et qui s’était imposé comme un leader incontesté malgré la rude et violente concurrence des islamistes.

Cependant, après un début prometteur sur les questions revendicatives, l’UGTA allait se retrouver une nouvelle fois piégée par la politique. Le terrorisme de la décennie noire allait avoir un impact fort sur l’action de l’UGTA, qui se retrouva aux avant-postes de la défense de l’Etat national et paya le prix fort pour que vive l’Algérie. Des centaines de syndicalistes (800 selon la direction de l’UGTA) dont deux secrétaires nationaux et Benhamouda lui-même allaient payer de leur vie leur engagement.

Mais la résurgence du politique dans l’action de l’UGTA allait renforcer sa proximité avec les centres de décision à tous les niveaux au détriment de l’action sociale et revendicative. Et cela, à un moment où le FMI imposait à l’Algérie le programme d’ajustement structurel avec ses conséquences dramatiques pour les travailleurs : dissolution de plus de 1000 entreprises publiques, licenciement de plus de 600 000 travailleurs, dépermanisation de 600 000 travailleurs du BTPH, blocage des salaires avec le 87 bis, et amendement du Code du travail pour une plus grande flexibilité.

La situation politique et sécuritaire fut un prétexte pour les «dinosaures» de l’appareil qui fermèrent le jeu démocratique à l’intérieur de l’UGTA. Toute voix syndicale discordante, toute action revendicative qui échappait au contrôle de «la centrale» étaient réprimées par l’organisation avant de l’être par l’administration. Les syndicalistes les plus combatifs, de tous les secteurs, furent arbitrairement suspendus et soumis à toutes formes de pressions.

Je peux en témoigner par ma modeste expérience en tant que membre de la fédération des pétroliers à l’époque. Je fus avec des centaines de syndicalistes et de travailleurs victime de la répression syndico-administrative. J’étais parmi les syndicalistes qui, tout en étant convaincus par la ligne patriotique de l’UGTA, ne pensaient pas moins que l’on pouvait défendre le pays tout en gardant notre identité sociale et syndicale. Je fus l’objet d’une suspension syndicale avant de connaître arbitrairement la prison durant deux mois et 3 ans de contrôle judiciaire avant d’être blanchi par la justice sur tous les procès qui m’ont été intentés. J’ai dû subir aussi l’épreuve du licenciement durant 26 longs mois.

Tout ceci pour avoir été parmi les principaux animateurs des fameuses grèves de 3 jours et de 10 jours des parapétroliers qui avaient mobilisé plus de 50 000 travailleurs en 1995. Par ces actions, nous avions pu stopper la privatisation des entreprises parapétrolières programmées (cession à l’étranger de 66% du capital social) et de Naftal (privatisation totale). Grâce à notre mouvement, la privatisation des entreprises du secteur de la chimie (ENAD, ENGI, Diprochim, Asmidal, etc.) a été reculée, mais réalisée quelques années plus tard avec l’assentiment de l’UGTA.

Depuis le début des années 2000, l’UGTA n’a pas fini de tourner le dos aux travailleurs, en devenant un simple appendice du pouvoir applaudissant et soutenant toute la politique néolibérale menée à ce jour. Les différentes tripartites et le pacte économique et social de 2006 ont beaucoup servi le patronat et très peu les travailleurs. Pourtant, la privatisation des années 2000, soutenue par l’UGTA, a eu des résultats catastrophiques pour le pays et les travailleurs.

Et le patronat, nouvel allié privilégié de la direction de l’UGTA, ne respecte ni le droit syndical, ni le droit à la négociation collective, ni les lois sociales. 75% des salariés du privé ne sont pas déclarés à la Sécurité sociale et le SNMG, ainsi que les horaires de travail y sont rarement respectés. Lors de la tripartite de février 2014, et sans aucune évaluation, le pacte économique et social de 2006, qui n’avait servi qu’à museler l’action syndicale au sein de l’UGTA sans rien apporter aux travailleurs, avait été reconduit en ajoutant le terme croissance à son nom, comme pour souligner que les entrepreneurs en seront les bénéficiaires prioritaires.

Ainsi, de contre-pouvoir, l’UGTA est devenue l’instrument de répression des travailleurs et un porte-parole de ce pouvoir. Quel sens donner au nouveau langage prôné par l’UGTA lorsque son premier responsable qualifie d’agitation toute protestation des travailleurs et défend les entrepreneurs, au lieu des travailleurs ? Il affirme que «personne ne pourra plus prendre en otage une entreprise», ou pire : «L’UGTA fait partie du gouvernement», alors qu’elle n’est même pas dans «l’écurie du pouvoir», pour paraphraser un grand syndicaliste des cheminots des années 70’ : Ammi Messaoud, Allah yerrahmou.

Le dernier congrès de l’UGTA a été marqué (à quelques exceptions près) par l’absence des véritables syndicalistes porteurs des aspirations des travailleurs. Il a été marqué surtout par le tapis rouge déroulé sous les pieds du patron du patronat qui, de la tribune du congrès, une première dans l’histoire du syndicalisme, avait loué les vertus de la privatisation. Ce congrès sur mesure a adopté des statuts qui peuvent coller à tout type d’organisation, sauf à un syndicat.

Faut-il s’étonner lorsque l’on sait que la quasi- majorité des instances syndicales de l’UGTA ne sont pas légitimes car ayant dépassé leur mandat ? Certaines unions n’ont pas tenu de congrès depuis 1997. Aujourd’hui, plus de 80% des membres des instances ont dépassé l’âge de la retraite, mais s’accrochent à leur poste pour les avantages qu’il leur procure. Que font à l’UGTA (et je ne parle pas de la Fédération des retraités) des individus âgés de 80 ans, dont la vie ne dépend pas d’un salaire et dont certains se sont enrichis sur le dos des travailleurs ?

L’UGTA est minoritaire dans la Fonction publique et inexistante dans le secteur privé. Elle n’est majoritaire que dans le secteur économique public grâce à la volonté des pouvoirs publics, qui ne tolèrent pas l’émergence de syndicats libres et surtout combatifs. Comme la politique libérale en vigueur tend à tout privatiser, autant dire que l’UGTA est assise sur une branche que ses amis oligarques sont en train de couper.

L’UGTA est appelée aujourd’hui à se réconcilier avec les travailleurs et le syndicalisme, faute de quoi elle est vouée à la disparition. Ce sera une perte énorme pour l’Algérie et les travailleurs, car non seulement elle incarne le patrimoine historique et la mémoire du mouvement syndical en Algérie, mais elle est aussi un actif de plusieurs dizaines de milliards de dinars représenté par les biens mobiliers et immobiliers qui appartiennent aux travailleurs et doivent continuer à leur appartenir d’une façon ou d’une autre.

C’est pourquoi l’UGTA, avec les autres syndicats autonomes, doit continuer à incarner l’espoir de l’Etat social prôné par la proclamation du 1er Novembre 1954 et qui reste à construire. Elle doit être restituée aux travailleurs. Seul un congrès extraordinaire, aboutissement d’un mouvement de réappropriation de l’UGTA par les travailleurs pourra raviver cet espoir.

Noureddine Bouderba

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