14 MARS 1994 - 14 MARS 2015 : Alloula continue, Alloula continué

Publié le par Mahi Ahmed

14 MARS 1994 - 14 MARS 2015 : Alloula continue, Alloula continué

par Mohamed Bensalah

Aucun écrit, aucun film, aucune parole ne pourra ressusciter l’image de jovialité, d’humilité et de générosité que dégageait Abdelkader Alloula. Vingt et un ans ont passé. La parenthèse demeure ouverte et notre douleur inconsolable.

Reste le souvenir d’un sourire, l’élégance d’un geste, et la portée d’une parole désormais inscrite dans les mémoires : « J’écris pour notre peuple avec une perspective fondamentale : son émancipation pleine et entière… Je veux lui apporter, avec mes modestes moyens et ma matière, des questions, des prétextes, des idées avec lesquels, tout en se divertissant, il trouvera matière et moyens de se ressourcer, de se valoriser pour se libérer et aller de l’avant. En fait, j’écris et je travaille pour ceux qui travaillent et qui créent manuellement et intellectuellement dans ce pays, pour ceux qui, souvent de façon anonyme, construisent, édifient, inventent dans la perspective d’une société libre, démocratique et socialiste. Ainsi s’exprimait l’auteur de Djelloul El Fhaymi l’homme arraché aux siens à l’âge de 54 ans et dont l’œuvre est demeurée à jamais inachevée. La bêtise et la médiocrité ont fait taire ce monstre sacré du théâtre, cet esprit remarquablement curieux, cet être volubile et chaleureux. L’artiste-militant a été assassiné pour ses idées. Il refusait la haine, l’obscurantisme et le mépris. Il luttait pour la liberté, toujours soucieux de l’avenir du pays qu’il ne pouvait pas quitter alors que sa vie était menacée.

En cette 21ème année souvenir de son lâche assassinat, c’est à peine si le pays pour lequel il s’est tant sacrifié se souvient. L’ingratitude est totale malgré tous les efforts de Raja, l’inconsolable épouse, de Rihab, la fille éplorée, des frères, des sœurs, des neveux et nièces très dignes et malgré tous les engagements des amis et des membres de la Fondation qui tentent péniblement de perpétuer sa mémoire. Le silence se fait lourd et les officiels très discrets. Heureusement que le mouvement associatif (La Fepec, Fard, Numydia, la Fondation éponyme et les « théâtrophiles »), se souvient du grand homme et tente de perpétuer dans les mémoires son œuvre gigantesque, désormais reconnue de par le monde, mais boudée dans son propre pays.

Un modeste hommage vient de lui être rendu à l’université d’Oran. Une salle vient d’être baptisée en son nom à l’initiative de la Faculté des Arts de l’université d’Es-Sénia, en présence du Recteur et de la communauté universitaire. Au Théâtre d’Oran, la journée du 11 mars lui a été consacrée, avec en point d’orgue la représentation de Hajret Essabre, une très belle pièce écrite par Mourad Senouci (Coopérative Hamou Boutlélis), mise en scène par Guillette Grobon et interprétée magistralement par Adila Bendimered. Les hommages ont du bon, mais ce qui importe c’est d’aller vers l’essentiel et cet essentiel, c’est la réappropriation de son œuvre. « Le plus bel hommage que le théâtre algérien peut rendre au géant assassiné est de poursuivre son œuvre », écrivait Chérif Khaznadar, critique et historien du théâtre arabe (1). « Alloula continue, Alloula continué », poursuivait Benamar Médiene à propos de la puissance dramatique de l’œuvre et de son extension vers l’extérieur.

21 ANNEES DE SILENCE REVELATEUR Quelle maudite journée que ce 14 mars 1996 ! Le Jeûne à peine cassé, notre frère Abdelkader se rendait au Palais de la culture pour parler de théâtre. Soudain ! La main traitresse, guidée par des nihilistes de tous poils qui se prétendaient musulmans, l’a pris pour cible. C’était, hier ! La nouvelle était tombée en ce soir dramatique de Ramadhan : On a tiré sur Abdelkader Alloula ! Victime de la barbarie dictée par des prophètes de malheur, Abdelkader le raisonneur s’en est allé. Il était loin de s’imaginer que le chemin du Palais de la maison de la culture était celui qui allait le mener vers la tombe. Il s’apprêtait, en cette veille de l’Aïd, jour sacré des musulmans, à parler aux jeunes de cet art qui était sa raison d’être, son combat. Par la voix de son merveilleux conteur Himour dans El Lithem, il nous susurrait à l’oreille : « Dès qu’un homme est né, il n’en finit plus de se battre jusqu’à la mort. Prends un peu de repos et hume l’air de la mer, tu as encore un long chemin à faire ». Effectivement Abdelkader a été un battant. Contrairement à d’autres, il avait choisi de lutter et de vivre parmi les siens. Fier de son algérianité, il lui semblait inconcevable de tourner le dos à sa famille, à ses amis, à son pays, en proie à de terribles souffrances, en abandonnant de surcroît les petits cancéreux de Misserghine dont il était devenu un véritable père. Comment pouvait-il s’éloigner de son public, des gens humbles, anonymes et laissés pour compte ? Son maigre salaire, il le partageait, sans mot dire, avec les pauvres auxquels il rendait visite avec sa 4 L.

Des chercheurs et des spécialistes du 4e art se sont penchés sur l’œuvre de ce génie, fauché comme tant d’autres artistes et intellectuels. Son ami de toujours, son mentor, le regretté M’Hamed Djellid a lui aussi été complètement oublié. En France, en Italie, au Portugal, en Espagne, en Autriche et ailleurs, on a disséqué son théâtre, on l’a traduit et publié. Maghrébins et Moyen-orientaux ont tenté de décrypter ses messages, son travail sur la langue arabe dialectale, sa mise en scène, la musicalité de ses textes et la théâtralisation de son verbe. Jean Yves Lazennec (2), intéressé par « la diversité et la simplicité de l’homme au parcours exemplaire », disait-il, a tenu à faire connaître « l’œuvre de grande valeur et l’écriture originale qui renvoie au théâtre grec ». Des mémoires et des thèses sur ce nouvel art du dire, du suggéré et du murmuré ont été soutenus par des jeunes qui n’ont ni approché ni connu Alloula, devenu, bien malgré lui l’ambassadeur du théâtre algérien, un ambassadeur encore méconnu de la jeunesse de son pays, la télévision algérienne refusant la rediffusion de ses dramatiques filmées et des films auxquels il a collaboré.

A chaque fois que résonnent les trois coups dans le noir et que le rideau se lève, les spectateurs du théâtre qui porte son nom guettent son ombre, qui fuyait en arrière-plan des tableaux, comme pour persister et signer son œuvre. Son histoire débute un 8 juillet à Ghazaouet et se poursuit un temps à Oued Imbert avant de prendre racine à Oran, en 1956, dans la troupe El Chabab. De son premier succès, Les Captifs, d’après Plaute, signé à l’âge de 23 ans, à sa dernière création, une traduction libre de Goldoni, Arlequin valet des deux maîtres (1993), la carrière d’Abdelkader Alloula compte de nombreux scripts - textes personnels ou adaptations - et des mises en scène par dizaines. Acteur, metteur en scène ou directeur de théâtre, l’homme de grande séduction, amical et sincère, le dramaturge résolu et mesuré, l’ami de cœur, indulgent et aimable, est resté jusqu’à la fin égal à lui-même.

« Le lion d’Oran est mort ! Le rempart d’Oran s’est écroulé ! Levez-vous, hommes agenouillés ! », hurlait Zoubida Hagani, l’amie fidèle traumatisée par son décès et qui a fini par le rejoindre. La mort a frappé. « Véritable pour le cœur et la raison, écrira Nadjet Khadda, elle frappe à proportion de la démesure, de son absurdité, de son injustice ». L’œuvre alloulienne rend compte d’une audace où se conjuguent originalité et liberté de ton. Avec un engagement artistique inséparable du combat politique, il s’imposait des défis : nouveauté des thèmes, vertige des formes et innovation créatrice. Avant d’affirmer son style et de définir de nouvelles règles théâtrales, il a puisé chez les anciens (Ali Chérif, Bachtarzi, Ksentini…) et les contemporains (Rouiched, Kaki, Kateb…). Il emmagasina un savoir théâtral encyclopédique où se croisaient Brecht, Piscator, Tewfik El Hakim, Gorki, Goldoni ou Ionesco. (Lire à ce propos la thèse de doctorat de M’Hamed Djellid. Université d’Oran).

UNE ŒUVRE DEMEUREE A JAMAIS INACHEVEE

Au centre de ses préoccupations : la représentation théâtrale, la non-linéarité, les personnages, vecteurs du dire, le travail sur la langue, le verbe au présent et les répliques épiques ou argotiques. Les premières pièces présentées en milieu rural, El Meïda et El Khobza annonçaient déjà cette démarche (3). Il confiait à son ami, M’hamed Djellid, que ses modèles étaient puisés de « la vie de notre peuple ». Et précisait ailleurs : « C’est dans ces couches sociales les plus déshéritées que la société se reflète le mieux dans ses préoccupations, ses luttes, ses contradictions, ses valeurs et ses espoirs. C’est dans ces couches et par elles que notre société se saisit le mieux, qu’elle est la plus apparente, la plus présente et la plus dense. » (4)

El Adjouad (Les Généreux, 1984) (5) reflète l’originalité de sa dramaturgie. Selon Nadjet Khadda, la pièce « relève d’une autre façon de penser, de juger et de mettre en œuvre le réel ». Alloula a essayé de donner à son travail une base théorique. Il souhaitait voir travailler des universitaires sur le théâtre pour, disait-il, « dégager l’essentiel ou les remarques essentielles, ce qui permettrait d’aller plus loin encore » (6). Imaginatif, il n’hésitait pas à utiliser l’arme la plus habile et l’humour, avec un goût inné de l’observation. Ses héros lui ressemblent : Sid Ali l’écrivain public, Hô, Djelloul El Fhaymi, Allal le balayeur, Menouar le concierge, Rebouhi Habib, le syndicaliste qui s’occupe des animaux du zoo, Akli, le résistant devenu cuisinier, qui fait don de son squelette à la science… Evoquer Djelloul, c’est évoquer Alloula en quête de rationalité, affrontant la bureaucratie. Dans ses œuvres, toutes sortes de silhouettes fantastiques courent, volent ou rampent. Les personnages de Alloula le prolongent. Tout comme la voix chaleureuse du meddah, Haïmour, qui envahit l’espace et ponctue le récit. Ainsi Sakina El Meskina, lasse et maltraitée, dont le récit final chanté se transforme en emblème de la société. « Tout semble se dire et se faire dans la parole fluide du diseur et dans le ton syncopé du musicien », écrivait B. Médiene (7). Chez Alloula, la mise en scène, parfois fébrile, parfois déroutante, est en totale rupture avec la dramaturgie classique.

Donner son nom à un théâtre ou à une maison de la culture, c’est bien, mais faire renaître l’œuvre du grand dramaturge c’est encore mieux. Figure proéminente du théâtre arabe, dixit un ministre égyptien de la Culture (8), Abdelkader Alloula mérite une lecture plus instruite, plus profonde. L’œuvre, sous l’éclairage moyen-oriental ou occidental, produit des accentuations différentes. Finalement, lui qui utilisait la place du douar pour aller vers le public retrouve son œuvre exposée dans le village global international si cher à Mac Luhan. La halqa a fini par élargir son cercle. Hélas, ce travail théâtral gigantesque, inscrit désormais dans l’universalité, ne jouit pas d’une grande visibilité dans le propre pays de son auteur. Fin de la représentation ! Le rideau tombe à nouveau ! Le faisceau lumineux se fige. Il faut remercier l’édition Les 3 Pommes pour avoir publié ses œuvres qui certainement le prolongeront, car comme l’écrivait Stendhal, « Les hommes ne se comprennent qu’à mesure qu’ils sont animés des mêmes passions. » Extrait de « Commentaires sur quelques pièces de Molière ».

Notes :

(1) Jeune Afrique du 30/03/94 - (2) Lazennec a fait traduire et a mis en scène El Ajouad, présentée par France Culture, puis aux Champs Elysée en 95 - (3) Que j’ai eu le plaisir d’adapter à l’écran. El Maïda (non diffusée à ce jour sur le petit écran) et El Khobza (diffusée amputée de plusieurs séquences. (4) Entretien dans Algérie Actualité d’octobre 1985. – (5) Prix du meilleur spectacle et du meilleur texte au Festival national d’Alger et prix d’interprétation masculine pour Sirat Boumediène. - (6) El Moudjahid du 11/07/86 - (7) Lors de la présentation de Les Généreux au Festival d’Avignon en 1995. – (8) Au Festival du théâtre du Caire, 1992. - (8) P. Bourdieu, dans Les idées en mouvement, No 18, mai 1994. A lire : En mémoire du futur, ouvrage collectif consacré à A. Alloula, avec les contributions de Assia Djebar, Pierre Bourdieu, Nabil Farès, Jacques Berque, Rachid Belamri, Jean Pierre Faye… Ed. Sindbad -

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