Interview du Dr Mourad PREURE au quotidien LA TRIBUNE le 1er Février 2016

Publié le par Mahi Ahmed

Interview du Dr Mourad PREURE au quotidien LA TRIBUNE le 1er Février 2016

Posté par mouradpreure le 1 février 2016

La Tribune: Les cours du pétrole sont inscrits depuis juin 2014, dans une spirale baissière. Depuis début décembre, cette tendance s’est accentuée à la suite de la décision de l’Opep de ne pas réduire la production de brut. Certaines institutions internationales sont allées jusqu’à dire que les cours pourraient descendre à 10 dollars. Qu’en dites –vous?

Les prix pétroliers ont en effet été divisés par trois depuis juin 2014. C’est un réel choc baissier comparable aux situations que nous avons connues en 1986 et 2008. Je ne pense pourtant pas que l’industrie pétrolière est entrée dans un cycle baissier comme c’était le cas en 1986, même si en apparence dans les deux cas la baisse des prix a été déclenchée par une guerre des prix engagée par l’Arabie Saoudite, entrainant derrière elle l’OPEC.

De fait, la baisse des prix enclenchée en juin 2014 était le fait de la convergence d’une série de facteurs, parmi lesquels, une baisse de la demande du fait du ralentissement des émergents et de la stagnation de la demande OCDE, de l’apparition d’une source nouvelle, à savoir les huiles de schistes américains, qui a bouleversé la donne, enfin de la surproduction de l’OPEC. L’Arabie Saoudite a suivi la tendance mais ne l’a pas provoquée. Il reste qu’aujourd’hui, alors que les Etats-Unis sont indépendants du Moyen-Orient, et alors qu’ils prennent acte du caractère incontournable de l’Iran et entreprennent de le réintégrer dans le jeu économique international, l’Arabie Saoudite se trouve précarisée et conduite à des décisions irrationnelles, autant sur le front pétrolier que dans ses implications malheureuses dans la géopolitique de la région. Je ne doute pas un instant que la guerre des prix qu’elle a inconsidérément engagée, se terminera en queue de poisson comme toutes celles qu’elle a engagées par le passé. La dégradation de ses grands équilibres financiers ne lui laisse que peu de sursis pour renverser le cours des choses. L’industrie pétrolière, pour sa part est profondément déstabilisée par la chute des prix qui se traduit par un ralentissement exceptionnel de l’investissement (moins 20% en 2015 et autant en 2016). Un prix autour de 30 dollars le baril n’est pas supportable pour l’industrie pétrolière. Je ne crois pas qu’il perdurera. Mon sentiment est que nous approchons d’un plancher.

La Tribune: Le retour de l’Iran sur le marché pétrolier, selon certains analystes, pourrait avoir un impact important sur les cours du pétrole. Partagez-vous cette approche?

Aujourd’hui il y a un excédent d’offre de l’ordre de 2 Mbj qui pèse sur les prix, alors que les capacités inutilisées de l’OPEC se situent entre 1.5 et 2 Mbj. L’OPEC a produit 31.85 Mbj en 2015, soit bien plus que son plafond de 30 Mbj. Le marché intègre tous ces facteurs ainsi que les capacités en mesure d’apparaitre sur le marché, à savoir 1 Mbj iraniens, 1 Mbj libyens et autant irakiens. Dès septembre le marché a pris en compte ces paramètres, de sorte que les opérateurs ont commencé à se débarrasser des positions longues et tirés les prix sur les marché à terme vers le bas. Nous en subissons les effets. Ceci dit, je ne suis pas sûr que les installations iraniennes, à l’arrêt pendant dix ans, soient en mesure de fournir 500 000 bj le premier trimestre pour atteindre 1 Mbj d’ici la fin de l’année. Je pense que l’Iran dispose de stocks qu’elle va mettre sur le marché dans l’immédiat pour envoyer un signal au marché. Mais le plus signifiant pour le marché est que le retour de l’Iran indique que la cohésion au sein de l’OPEC est plus compliquée. De plus le niveau des stocks, qui ont atteint le pic historique de 3 Gbls et pèsent sur les prix, fait que le marché ne craint pas des ruptures d’approvisionnement. C’est pour cela qu’il n’a pas été impacté par les turbulences en Syrie, en Libye et en Irak. Pour répondre à votre question, je pense que l’impact du retour de l’Iran sera contenu du fait des volumes possiblement en jeu.

La Tribune: Outre le retour de l’Iran, quels sont, selon vous, les facteurs à surveiller de plus près et qui pourraient aggraver la chute des prix du pétrole ?

Outre le retour de l’Iran, ce qui m’inquiète c’est qu’une dynamique de demande tarde à se confirmer. Or sans relance de la demande, les prix resteront fragiles car l’équilibre même du marché est fragile. Il faut savoir que même si le déclencheur de la crise que nous vivons c’est un excédent d’offre (huiles de schiste et surproduction de l’OPEC), le déséquilibre du marché vient surtout du ralentissement de la demande et des inquiétudes du marché quant aux économies qui tiraient la demande mondiale la dernière décennie, soit surtout la Chine.

La Tribune: A votre avis, les prix du pétrole pourraient –ils trouver leur plancher d’avant juin 2014? Autrement dit, le marché pétrolier pourrait –il retrouver son équilibre ?

Je trouve que cette crise est excessivement dramatisée. Quand bien même la chute est sévère, les prix étant à leur niveau le plus bas depuis 12 ans, nous ne vivons pas un cycle mais un épisode baissier car l’excédent d’offre vient d’un pétrole non conventionnel contrairement à 1986, dont le coût de production est élevé et la vie des puits très courte. Le coût moyen des pétroles de schiste américains est de 56 dollars le baril avec une amplitude de 28-29 dollars le baril pour les moins coûteux, soit la moitié des puits. Le progrès technique, mais aussi une forte pression sur les sociétés de service ont permis d’abaisser les coûts de 20 à 40% pour atteindre ces niveaux. De plus les compagnies productrices se sont fortement endettées et se trouvent prises dans une spirale infernale, elles empruntent pour produire et produisent pour payer leurs emprunts. Le système financier américain porte le risque lié à l’expansion de l’industrie des schistes et diffuse dangereusement ce risque à l’économie mondiale. La production américaine décline depuis mai 2015 et atteindra son plateau dans tous les cas vers 2016/2017. Je pense que les prix s’apprécieront au mieux au deuxième semestre 2016, au pire au quatrième trimestre. Je pense qu’ils reprendront leur orientation haussière à partir de 2017. Le déficit d’offre dû au ralentissement des investissements risque de provoquer un rééquilibrage violent d’ici la fin de la décennie.

La Tribune: Bon nombre de membres de l’Opep ont appelé à une réunion d’urgence. Mais, de gros producteurs s’opposent toujours à une révision des quotas des pays membres. Pensez-vous que les divergences, apparues au sein de l’organisation, seraient à l’origine de l’implosion du cartel ?

Je pense qu’il faut désormais relativiser le rôle de l’OPEC car nous entrons véritablement dans un nouveau paradigme pétrolier. En effet l’OPEC ne pourra plus carteliser le marché comme elle a pu le faire par le passé. Car elle a face à elle une offre flexible qui s’ajustera à la hausse dès qu’elle baisse sa production et se réajustera à la baisse dès que le marché sera saturé et où les prix s’effondreront comme c’est le cas aujourd’hui. En fait l’OPEC a cédé son rôle de swing producer, de producteur résiduel aux pétroles de schistes américains. Dans le moyen terme, elle ne pourra plus contrôler le marché. A plus longue échéance la tendance lourde est au retour vers le pétrole OPEC. Les gisements vieillissent et consomment plus de technologie, sont plus coûteux à découvrir et à produire. Dans le même temps, la croissance de la demande mondiale sera très forte et difficilement maitrisable car elle sera due aux pays émergents, et ces pays partent de très bas. Voilà pourquoi les prix ont une orientation haussière sur le long terme.

La Tribune : La stagnation du marché à marée basse a eu des conséquences néfastes sur l’investissement pétrolier mondial. Contrairement à certaines firmes internationales qui se sont vu contraintes de revoir leur plan d’investissement, la Compagnie nationales des hydrocarbures «Sonatrach», compte, elle maintenir ses investissements prévus à l’horizon 2019. Pensez-vous que Sonatrach pourrait résister à ces turbulences et reprendre son niveau de production d’un million 400 000 baril/ jour.

Dans ce contexte traumatisant il faut en effet renforcer Sonatrach sur les plans managérial et technologique. Sonatrach détient une expertise réelle et un encadrement compétent à tous les niveaux, en mesure de sauvegarder et assurer son expansion. Il faut la protéger comme la prunelle de nos yeux, comme disait M. Ghozali. Elle doit maintenir ses investissements de développement pour se préparer à l’après crise, ce que font toutes les compagnies capables de résister et qui pèseront demain dans la scène pétrolière et gazière. Le sous-sol algérien est très prospectif. Malheureusement nous avons arrêté le développement de notre amont une décennie durant et affaibli Sonatrach dont l’image est injustement ternie par des malversations dont elle a été victime. Ses cadres, sans exception, ont été humiliés et vivent réellement une crise dont il faut être conscients. Il faut restaurer l’image de Sonatrach et celle des femmes et des hommes qui l’animent depuis les zones de production jusqu’aux structures centrales et qui ont démontré leur compétence et leur patriotisme.

La Tribune : La baisse des prix a lourdement impacté les équilibres budgétaires du pays. Pensez –vous que l’orientation actuelle, prônée par le gouvernement, a produit ses effets? Et quelles sont, à votre avis, les mesures urgentes à mettre en place afin de minimiser l’impact sur l’économie nationale?

J’observe malheureusement un effet de panique dans notre pays. Nous sommes tétanisés par cette crise alors que nous avons largement les moyens d’y faire face. Cette crise aura duré trois ans tout au plus. Nous avons les moyens, notamment financiers, de tenir. Il nous faut garder notre sang froid. Je pense que la réponse du gouvernement, celle du monde économique aussi, doivent être plus offensives. La réponse à la crise ne doit pas se limiter à l’austérité mais réactualiser le patriotisme économique et le compter sur soi. Cette crise nous a révélé nos vulnérabilités, notre excessive dépendance aux hydrocarbures. Elle a mis a nu le Dutsch disease qui frappe notre économie, ce syndrome hollandais où la prospérité rendue possible par les exportations d’hydrocarbures en vient à inhiber tout le tissu productif local, notamment industriel. Nous devons en sortir par une action méthodique et rigoureuse, qui fasse appel à toutes les ressources de notre pays, mobiliser et libérer les initiatives. En premier lieu à l’intelligence algérienne que je considère comme la principale richesse de ce pays et qui est souvent marginalisée. Je n’oublie pas l’intelligence que nous avons disséminée ailleurs dans le monde. Le nouvel élan de l’Algérie, celui qui la placera dans le peloton des pays émergents sera le fait de ses entreprises, de ses universités, de toutes les femmes et les hommes qui l’aiment et ne demandent qu’à la servir, qu’à la faire profiter de leurs talents. L’Algérie a largement les moyens de surmonter cette crise, d’en faire un levier pour la relance de son économie. Elle gagnerait à en être consciente.

Par Bahia Aliouche

Publié dans Economie et société

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