L’arrogance impérialiste

Publié le par Mahi Ahmed

L’arrogance impérialiste

Par Ammar Belhimer

«L’Empire contre-attaque : l’impérialisme, passé et présent» est le titre d’une étude parue récemment dans Foreign Affairs(*).

Emanuele Saccarelli et Latha Vadarajan, les deux auteures de l’étude, rappellent l’épisode d’un «escadron de la mort» formé de membres de l’armée américaine qui sont devenus célèbres pour leurs crimes, commis aveuglément, sur des civils dans le sud de l’Afghanistan.

«Comme trophées de leurs actes, les soldats recueillaient les doigts, les os de la jambe, et les crânes de leurs victimes (…) Une caractéristique malheureusement récurrente de la vie contemporaine», déplorent-elles en rappelant que pareilles atrocités ne sont pas des actes isolés, ni «des aberrations commises dans un vide politique».

Calvin Gibbs, le principal instigateur de l'équipe des tueurs d’Afghanistan, se vante d'avoir fait la même chose pendant l'occupation de l'Irak. La collecte des restes de l'ennemi a également été largement pratiquée par des soldats américains pendant la guerre du Viêtnam.

La reconduction des horreurs du passé nous rappelle que la guerre et la violence restent, en dernière instance, la face sauvage et réelle de ce qu’on croyait à jamais banni du débat académique ésotérique : «l'impérialisme».

Momentanément occulté, ce dernier est de nouveau à la mode : «Sans surprise, la soudaine popularité du terme a créé une grande confusion à propos de ce qu’il signifie. Une partie de la difficulté est que «l'impérialisme» est utilisé pour désigner une gamme très diverse de phénomènes économiques, politiques, culturels et linguistiques, à travers les siècles et les continents. De l'empire perse de l'Antiquité aux opérations militaires américaines contemporaines au Moyen-Orient, de la pénétration économique chinoise en Afrique à l'ancienne domination soviétique de l'Europe de l'Est, toute forme réelle ou perçue de hiérarchie ou de privilège a été appelée impérialisme.» Une utilisation aussi large, voire abusive, du terme l’a parfois privé de pertinence scientifique.

Initialement utilisé pour décrire les politiques de Napoléon III dans les années 1860, «l'impérialisme» a été peu à peu associé à la nouvelle vague d'acquisitions coloniales par les Etats européens. Dans les années 1890, partisans et adversaires de l'expansion coloniale ont couramment utilisé le terme «impérialisme» dans leurs débats sur les conquêtes coloniales.

Pour l’essentiel, la mémoire scientifique retiendra la contribution majeure de Lénine pour qui l'impérialisme, outre qu’il induisait des conséquences humaines lamentables, représentait surtout un système économique et politique à part entière à l'échelle mondiale, avec pour force motrice l’exportation de capitaux et la monopolisation croissante des activités économiques.

Son pamphlet, aussi court qu’explosif, «L’impérialisme, stade suprême du capitalisme», est venu poursuivre les travaux de précurseurs de renom comme le libéral britannique John Hobson (à qui revient la paternité du terme qu’il employa pour la première fois pour désigner des pratiques spéculatives associées à la colonisation de l’Afrique du Sud) et l'Autrichien marxiste Rudolf Hilferding (il est le premier à souligner le rôle des banques dans l’avènement du nouvel ordre dominant).

Depuis «l’impérialisme» a rendu obsolètes d’autres concepts, comme «l'orientalisme» qui portait sur «la rencontre historique entre l'Occident et le reste du monde à travers le prisme des études culturelles», plutôt que de la réalité politique et économique.

Le concept perdra toutefois de sa rigueur dans les années 1970, lorsque dans un tir croisé la droite et l’extrême gauche l’associèrent au nouveau type de société construit derrière le rideau de fer, plus précisément à la relation de l'Union soviétique avec ce qui était alors présenté comme ses «satellites».

Le terme sombrera dans la confusion jusqu’à sa disparition brutale à la suite de l'effondrement de l'Union soviétique.

Lui succédera le «devoir d’ingérence», construit sur les considérants «droits de l’hommistes» des années 1990, la guerre du Golfe, la création des tribunaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda, les interventions en Somalie, en Bosnie, au Kosovo, l'institution de la Cour pénale internationale.

«Au tournant du siècle, il semblait que l'impérialisme (à la fois le terme et le phénomène) était une relique historique (…) Depuis quelques années, cependant, l'impérialisme est soudain revenu à la mode. (…) Il hante désormais les discussions entourant les retombées de la guerre de l'Otan en Libye, les machinations en Ukraine et les exigences pour une autre intervention en Syrie, relèvent les auteures de l’article.

C’est pourquoi, concluent-elles, «comprendre l'impérialisme est non seulement un exercice intellectuel, mais plutôt l'étape la plus importante pour trouver un moyen de sortir de l'impasse tragique qui caractérise la politique mondiale d'aujourd'hui».

Comme pour corroborer leur opinion à un niveau fondamental, les dernières statistiques témoignent de la poursuite inassouvie de la tendance à la monopolisation – elle atteste le mieux de la pertinence du concept — avec 4 600 milliards de dollars de fusions-acquisitions l’année écoulée. Un niveau inégalé depuis 1980.

«Ces douze derniers mois ont consacré le retour des “méga-deals”, le plus colossal étant les géants américains de la pharmacie Pfizer et Allergan, pour créer le numéro un mondial du secteur. D'un montant de 191 milliards de dollars selon Thomson Reuters, cette fusion est l'une des plus importantes de l'histoire des entreprises, tout comme le mariage à 120 milliards de dollars entre les deux principaux brasseurs mondiaux, le Belgo-Brésilien AB Inbev et le Britannique SABMiller. Dans la même veine, les Américains Dupont et Dow Chemical ont choisi de convoler en justes noces, leurs épousailles à 68 milliards de dollars devant donner naissance au numéro deux mondial de la chimie», commente le quotidien parisien La Tribune ce 29 décembre 2015.

La preuve par 4 600 milliards de dollars que l’impérialisme poursuit sa mue.

A. B.

(*) Emanuele Saccarelli et Latha Vadarajan, Empire Strikes Back : Imperialism, Past and Present, Foreign Affairs, 17 décembre 2015.

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