Adonis : « Comment expliquer qu’une statue soit considérée comme un ennemi ? »

Publié le par Mahi Ahmed

Adonis : « Comment expliquer qu’une statue soit considérée comme un ennemi ? »

Adonis : « Comment expliquer qu’une statue soit considérée comme un ennemi ? »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SOPHIE JOUBERT

MERCREDI, 18 NOVEMBRE, 2015

L'HUMANITÉ

Entretien avec le poète arabe né en Syrie, Adonis.

Quelles sont, selon vous, les racines du terrorisme ?

Adonis L’islam est à la fois un état et une croyance. La foi et la vie quotidienne, l’ici-bas et l’au-delà, sont unifiés. Il est fondé sur trois piliers : premièrement, le Prophète est le dernier des prophètes, ­deuxièmement, le croyant ne peut rien modifier, mais doit se contenter d’appliquer et d’obéir, troisièmement, les vérités transmises par le Prophète sont ultimes. J’ajouterai que le musulman n’a pas le droit de ­renoncer à l’islam, sinon il sera tué. Si on pousse cette logique plus loin, Dieu lui-même n’a plus rien à dire, parce qu’il a dit son dernier mot à son dernier prophète. L’autre n’existe pas s’il n’est pas musulman. C’est un monde clos.

Pourtant, il existe plusieurs lectures du texte sacré…

Adonis Oui, et le texte est aussi une lecture. Je parle de la lecture majoritaire, celle du ­wahhabisme, qui domine aujourd’hui. Beaucoup de musulmans ne la partagent pas, mais ils ne représentent pas la majorité des croyants. Le nœud du problème est le pouvoir. Depuis 1950, les Arabes n’ont rien fait pour changer la société, on ne parle que de changement de régime.

On peut combattre la dictature, mais pas un régime religieux, le plus dangereux des régimes car il nie l’individu. Il faut une rupture radicale pour pouvoir libérer la femme de la loi religieuse, fonder une société laïque qui respecte la citoyenneté, donner à l’être humain la liberté de création et de pensée. Tout ce qui se passe actuellement pourrait aboutir à des régimes encore plus radicaux.

Quelles sont, selon vous, les sources de la violence dans l’islam ?

Adonis La violence est constitutive de notre histoire et fait partie de notre quotidien. La mort du prophète Mahomet fut suivie par la fondation du premier califat et la transformation de l’islam en un régime politique. Le peuple qui était « un » autour du Prophète a connu des divisions et des guerres.

La guerre de succession a duré cinquante ans, les al-ansâr ont été écartés au profit des Quraysh (la famille de Mahomet au sens large – NDLR). Les quatre premiers califes ont été assassinés. La violence a continué avec les Omeyyades, les Abbassides. L’islam est devenu une guerre idéologique et le Coran a été interprété en fonction des conflits d’intérêts.

Mais la violence existe aussi dans la Bible…

Adonis Le Coran est une version de la Bible, donc la violence est aussi biblique. Il y a deux sortes de violence : théorique et pratique. Il faut lire ce qui est lié à l’enfer dans les sourates du Coran, les châtiments adressés au renégat sont inconcevables pour un imaginaire moderne. Cette violence céleste, divine, est aujourd’hui exercée sur la terre, comme si l’homme au pouvoir représentait Dieu. Cela explique pourquoi nous n’avons pas connu la démocratie, elle n’existera pas tant qu’il n’y aura pas de citoyenneté, d’individus libres. On parle le langage du Moyen âge.

Vous dites dans votre livre que Daech est la fin de l’islam, comme la flamme d’une bougie qui a un sursaut avant de s’éteindre, pourquoi ?

Adonis Un peuple a une présence dans le monde dès lors qu’il crée et participe à la construction de l’avenir. Toutes les civilisations ont un cycle, une fin. Peut-être que Daech est le signe de cette fin. Pour moi, les Arabes font déjà partie de l’histoire. Leurs régimes affrontent des problèmes modernes avec une mentalité révolue.

Vous voulez dire qu’ils sont inadaptables à la modernité ?

Adonis Oui. Mais j’insiste : ceux qui règnent aujourd’hui et ­lisent le texte coranique d’une manière littérale n’ont rien à voir avec les individus arabes, les musulmans extraordinaires présents dans le monde entier. Il existe de grands poètes, ­romanciers, médecins, ­architectes. L’individu n’est pas en cause, c’est la communauté, le pouvoir. Les dirigeants ne laissent pas les autres interpréter le texte coranique dans un sens moderne, ils veulent seulement rester au pouvoir. Et ils ne connaissent pas vraiment leur texte. Tout texte, surtout divin, est polysémique.

Selon vous, il n’existe pas un vrai islam et un islam dévoyé, il n’y a qu’un seul islam, qui porte aussi en lui la violence. Mais libre ensuite à chacun de l’interpréter ?

Adonis Je ne suis pas contre la foi individuelle, c’est un droit. Mais je serai toujours contre une religion institutionnalisée et imposée à toute une société. Ce qui règne aujourd’hui c’est le wahhabisme, l’Arabie saoudite avec son argent et la complicité de l’Occident. Il a transformé et nié un espace extraordinaire de civilisation en Irak, en Libye, en Syrie. L’Europe n’a pas compris, elle est responsable, sa politique est uniquement liée à des intérêts économiques. Elle doit la repenser.

Comment analysez-vous que des jeunes, dont certains ont grandi en France, se fassent exploser en plein Paris ?

Adonis J’hésite à en parler car je ne suis pas un homme politique mais je crois que c’est lié à la mémoire de la colonisation, aux blessures algériennes. La religion et la question sociale sont mêlées, c’est plus dangereux et compliqué. Chez nous, dans le monde arabe, les différences confessionnelles se manifestent par des guerres entre Arabes. Ces jeunes pratiquent l’islam comme un message, ils veulent convertir tout le monde, même la France. Pour eux, la mort est la porte d’entrée au paradis. Comment un être humain peut-il penser et agir de la sorte ? Depuis cinq ans, en Irak et en Syrie, ils ont mis les femmes dans des cages, ont égorgé, détruit les musées, les œuvres d’art, comment expliquer qu’une statue soit considérée comme un ennemi ? Pour eux, la seule culture possible est coranique.

Pourquoi, selon vous, la poésie est-elle incompatible avec l’islam ?

Adonis Aucun poète n’a écouté le texte coranique, heureusement. L’islam a refusé la poésie, comme Platon d’ailleurs. Mais on ne trouve dans notre histoire aucun poète croyant, l’équivalent pour l’islam d’un Claudel, qui était un grand poète et un catholique pratiquant. Tous les poètes étaient antireligieux. On peut aussi parler des mystiques qui ont accompli une grande révolution, changé la conception de Dieu. Contrairement à ce que pensent les orientalistes, ils ne font pas partie de l’islam, mais ont été traités en apostats, certains ont été crucifiés. Il n’existe pas non plus de philosophie arabe religieuse. Elle a pris de l’islam la Révélation et de la Grèce la Raison et en a fait une synthèse.

Que faire aujourd’hui ?

Adonis L’Église catholique au Moyen Âge était terrible, mais les Européens ont réussi à s’adapter à la modernité. Il faut séparer l’islam de l’État et aider les Arabes à rompre avec leur passé et l’obscurantisme. Si on est d’accord sur le principe de laïcité, on peut changer beaucoup de choses. La foi est comme l’amour, elle relève de l’expérience personnelle. La France est le pays des droits de l’homme, de Descartes et de Baudelaire, et elle doit aider à refonder la société laïque arabe, à promouvoir la liberté, la création, l’ouverture vers l’autre. Les mystiques disaient « l’autre c’est moi », avant le « je est un autre » de Rimbaud.

Adonis est Poète

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