Conférence à l’IHEDN et IPSE sur la Grèce

Publié le par Mahi Ahmed

Conférence à l’IHEDN et IPSE sur la Grèce

PAR JACQUES SAPIR · 16 OCTOBRE 2015

Ce texte constitue un résumé de l’intervention de Jacques SAPIR à l’occasion de la conférence “Genèse et actualité des crises grecques – Analyse des causes, des mécanismes et des conséquences” sous l’égide de l’IPSE et de l’IHEDN – Île de France, qui s’est déroulée le 29 septembre 2015 à l’Ecole Militaire.

En abordant l’analyse géostratégique de la Grèce éclairée autour de deux axes essentiels de l’histoire de cette nation, Jacques Sapir nous donne à voir sous un angle inédit la structure et la nature intrinsèque de l’identité économique et politique de ce pays.

La politique étrangère d’un pays est toute entière contenue dans sa géographie

Évoquant les relations entre la Grèce et la Turquie ainsi que les choix politiques de la Turquie au regard du Moyen-Orient, Jacques Sapir souligne un élément décisif à retenir quant à la position grecque sur l’archipel. La position de la Grèce est exceptionnelle en ceci qu’elle appartient à la fois aux Balkans, et les guerres balkaniques du début du XXème siècle ont marqué son histoire, mais qu’elle occupe aussi une position stratégique dans le bassin oriental de la Méditerranée. L’opposition avec la Turquie, ancienne puissance colonisatrice, a aussi marqué son histoire. L’occupation d’une partie de Chypre par les forces turques en 1974, occupation réalisée avec le consentement de l’OTAN, a d’ailleurs crée une situation extrêmement complexe du point de vue du Droit international car c’est l’île toute entière qui a été admise dans l’UE alors que le gouvernement chypriote n’en contrôle qu’environ 60%.

Notons, enfin que le couple Grèce-Chypre a été durablement impliqué dans les conflits au Moyen-Orient, qu’il s’agisse de la guerre civile au Liban dans les années 1980 et 1990 ou de la question palestinienne. Par ailleurs, jusqu’au début des années 2000, l’économie grecque était largement exportatrice de produits, tant industriels qu’agricoles, vers le Moyen-Orient.

Cette situation particulière à la fois dans le bassin oriental de la Méditerranée mais aussi avec la gestion de « l’archipel » en mer Egée fait de la Grèce un « point » stratégique important, au cœur de très nombreux conflits soit déclarés soit potentiels. Elle explique aussi l’important budget militaire, essentiellement naval, de ce pays. Il est donc clair que la géographie détermine largement la politique étrangère grecque, qui doit faire face à des menaces, ou des représentations de menaces, à la fois au Nord, en provenance des Balkans, mais aussi à l’Est et au Sud. Par ailleurs, le legs de l’histoire se fait aussi sentir. On ne peut comprendre la politique grecque, qu’elle soit étrangère ou intérieure, uniquement à travers le prisme de la Géographie.

Un état inachevé et une situation post-coloniale

La question de la genèse de l’Etat nous invite à réfléchir sur l’inachèvement de l’état grec. La Grèce est un pays récent, issu de la guerre d’indépendance de 1829. L’intervention des « grandes puissances » (la Grande Bretagne, la France et la Russie) a été décisive dans cette indépendance. Mais, il en a résulté une situation particulière avec un Etat qui n’a pu achever sa construction et des liens très étroits qui sont restés entre l’élite grecque est les « grandes puissances ». La Grèce n’a jamais pu jouir d’une pleine souveraineté, passant dans le XXème siècle de la sphère d’influence britannique à la sphère d’influence américaine. La guerre civile grecque de 1944 à 1947 a été particulièrement violente et a constitué un traumatisme profond tant dans les classes populaires, qui ont bien vu la volonté des britanniques et des américains de maintenir l’ordre existant que dans « l’élite » grecque, qui a assumé pleinement alors son statut de classe compradores intimement liée aux puissances qui la maintenaient en vie. Dans une très grande majorité, les fils et les filles de cette élite sont allés faire leurs études à l’étranger et, de fait, même quand ils retournent au pays natal, n’ont qu’une connaissance parcellaire de ce pays.

Plusieurs aspects constituant l’identité de l’Etat grec depuis la dictature des colonels (1967-1974) et de la politique extérieure menée par la Grèce liée particulièrement à la question de Chypre, participent à cet égard de cet “inachèvement”. Une large partie de la société grecque voit dans l’Europe, qu’il s’agisse de la CEE (après 1974) ou qu’il s’agisse de l’UE l’instrument privilégié pour garantir la sécurité de la Grèce, éviter le retour de l’armée au pouvoir et moderniser le pays. Mais, une partie de ces représentations ont été déçues depuis une vingtaine d’années. Les instances européennes ont été largement conniventes du système clientéliste et népotiste que l’élite grecque, que l’on parle de la Nouvelle Démocratie (droite) ou du PASOK (gauche), a mis en place. Les entreprises allemandes ont été un foyer de corruption important dans la société grecque. Plus généralement, l’UE a toléré voire encouragée les pratiques de pouvoir patrimonial, pratiques héritées de l’occupation ottomane, en Grèce. Ce qui explique à la fois l’attachement important des grecs à « l’Europe » mais leur rejet grandissant des institutions européennes.

Les effets économiques des mémorandums successifs

Il est clair que l’accord extorqué à la Grèce lors de la réunion de l’Eurogroupe et de Conseil européen dans la tragique nuit du 12 au 13 juillet n’a rien réglé. Non seulement le soi-disant « accord » se révèle inadapté et inapte à traiter le fond du problème, mais on se rend compte que cet accord n’apportera aucun répit[1]. En effet, si le lundi 20 juillet les banques grecques ont pu à nouveau ouvrir leurs portes, les opérations qu’elles ont pu faire restent extrêmement limitées. De fait, les contraintes du contrôle des changes, déguisé sous le nom de contrôle des capitaux et imposé par la Banque Centrale Européenne, sont restées largement en vigueur. Certes, les retraits de la population ont été facilités. Mais ils restent limités. Les opérations des entreprises grecques continuent d’être freinées par le fait que la Grèce est maintenu dans une camisole de force par les autorités européennes.

Cette situation de pénurie de liquidités a été organisée par la Banque Centrale Européenne. Elle a porté un coup fatal à l’économie grecque et le deuxième semestre de 2015 devrait voir cette économie s’enfoncer à nouveau dans la dépression de manière spectaculaire. La situation financière est tout aussi tragique, car quand la production chute il en va de même pour les recettes fiscales mais aussi pour la solvabilité des emprunteurs. Le pourcentage des prêts dits « non-performants » a très fortement augmenté depuis le 26 juin dernier. Les besoins en financement des banques grecques sont passés de 7 à 10 milliards d’euros fin juin à 25-28 milliards au 15 juillet et pourraient atteindre la somme de 35 milliards vers le milieu de la semaine prochaine. En fait, le système bancaire grec a été délibérément détruit par les pressions exercées par la Banque Centrale Européenne à des fins essentiellement politiques. Les montants qu’il faudra accorder à la Grèce simplement pour que le pays ne sombre pas dans un chaos total s’il devait rester dans la zone Euro ne sont plus désormais de 82 à 86 milliards d’euros comme estimé le 13 juillet mais plus probablement de l’ordre de 120 milliards d’euros.

La dette de la Grèce n’est aujourd’hui plus « soutenable » et l’accord n’a rien fait pour en assurer la soutenabilité[2]. Si Mme Merkel, M. J-C Juncker et M. Dijsselbloem sont les « vainqueurs » d’Alexis Tsipras, ils sont en train de comprendre ce que signifie l’expression de « victoire à la Pyrrhus ».

La Grèce, l’Europe et la démocratie

Les grecs, et c’est visible dans le succès massif du « non » au référendum du 5 juillet ont vécu l’imposition par l’UE et par l’Eurogroupe des divers « mémorandums » comme une double atteinte à la souveraineté du pays et à la démocratie. D’ailleurs, pourquoi parler de « démocratie » quand il est évident que le problème primordial est celui des transferts ? Même Dominique Strauss-Kahn utilise le terme de diktat[3], pour qualifier l’accord qui fut imposé à la Grèce.

Quant à François Hollande, il est clair qu’il a profité de la crise grecque pour prendre position pour l’élection présidentielle de 2017, et ceci sous couvert de parler d’Europe. Et ceci se voit un peu plus haut dans la lettre qu’il a envoyé au JDD pour le 90ème anniversaire de Jacques Delors : « Les populistes se sont emparés de ce désenchantement et s’en prennent à l’Europe parce qu’ils ont peur du monde, parce qu’ils veulent revenir aux divisions, aux murs, aux grillages ». Dans cette phrase, il pratique la confusion à grande échelle. Tout d’abord en prétendant que la peur du monde explique le dégout de l’Union européenne, ce qui est un raccourci particulièrement réducteur et une insulte aux eurosceptiques. Puis en confondant délibérément Europe et Union européenne.

Il est clair que ce sont les abus des institutions de l’UE qui engendrent un rejet aujourd’hui grandissant de l’UE. Et, la manière dont la Grèce a été traitée n’est que l’un de ces abus, mais assurément le plus grave et le plus spectaculaire. Il n’y a nulle « peur du monde ». Mais, il y a un rejet de ce que représentent Mme Merkel, M. Juncker et M. Dijsselbloem. Il entend enfermer les opposant à l’Euro, et les opposants à l’UE dans la cage des rétrogrades. Pourtant, quand on voit comment l’UE fonctionne, et comment la zone Euro est gérée, on peut se demander si les véritables rétrogrades ne sont pas justement Mme Merkel, M. Juncker et M. Dijsselbloem, mais aussi M. François Hollande. Si, le véritable obstacle au mouvement et au progrès n’est pas cette conception particulière des institutions européennes, que nous avons héritée de Jacques Delors, mais aussi de Jean Monnet. Cette vision technocratique et anti-démocratique de l’Europe, fondée sur la négation de la souveraineté, c’est une vision du XIXème siècle, c’est la vision du Congrès de Vienne, alors que nous en sommes au XXIème. En pratiquant toutes ces confusions, en s’abritant derrière ces rideaux de fumées, en s’inventant des ennemis imaginaires, François Hollande est en fait bien entré en campagne électorale.

Qu’il l’ait fait alors que ce déroulait ce drame symbolique du viol de la souveraineté grecque, qu’il n’est pas compris ce que ce viol impliquait pour la construction européenne[4], montre que s’il n’est pas dénué d’intelligence, son intelligence est étriquée, formatée, sèche, stérile, et dépourvue de ce qui devrait en être la principale qualité : la puissance d’imagination.

La Grèce, crise économique, crise politique, crise des représentations ?

Ainsi, les problèmes économiques qui touchent la Grèce depuis son entrée à la zone euro, en 2001, caractérisée par des crises successives (2008, 2010, 2011 et la période en cours) témoignent de l’agonie grecque provoquée par les mesures d’austérité répétitives. Néanmoins, la question de l’identité économique depuis la séquence des colonels, demeure un invariant important pour analyser, depuis sa constitution, la structure même de l’Etat.

L’élément culturel revêt tout particulièrement une importance essentielle dans la construction de l’identité s’agissant des élites grecques. Comment une partie des élites se positionne- t- elle au regard de la Grèce? Il est utile de rappeler ici la diaspora grecque – le peuple grec étant un peuple diasporique – fait crucial qui ne joue pas nécessairement en faveur de la Grèce d’autant que les élite se sont souvent forgées leurs représentations idéologiques hors du territoire national.

Il faut donc étayer de manière évolutive l’analyse dans le “temps long” de la construction de l’Etat grec, pour pouvoir entrevoir les fondements de l’histoire où le politique, l’économie et la culture s’enchevêtrent dans la configuration étatique, non sans entraîner des répercussions déterminantes sur la situation actuelle de la Grèce. A fortiori, ceci permet de comprendre l’incapacité politique de SYRIZA à affronter pleinement l’Europe et se trouvant dans une posture de recherche d’alliés. Les choix de Syriza depuis les élections législatives du 25 janvier 2015 en témoignent. L’abstention élevée lors des dernières élections anticipées du 20 septembre 2015 traduisent, d’une part, l’immense déception du peuple grec mais également la difficulté de trouver une majorité solide qui, sur fond de récession, conduit à une crise chronique de gouvernabilité.

L’on constate ainsi que le gouvernement grec manque d’une maîtrise des enjeux géopolitiques européens tout en cherchant désormais des alliés aux États- Unis.

Alors que l’opacité des structures institutionnelles de Bruxelles et l’intransigeance allemande prévalent dans la crise grecque et que la question de la restructuration de la dette n’est pas à l’ordre du jour, nous assistons à un cercle vicieux où la crise structurelle grecque et la crise de la zone euro s’interpénètrent alors que la résolution de ces crises n’est inscrite ni dans un horizon immédiat, ni à moyen terme.

Pour conclure, l’analyse des crises grecques nous éclaire sur la nature de l’euro qui devient véritablement une forme de gouvernance fondée sur un déni de la démocratie faisant fi de l’expression du peuple souverain.

[1] Galbraith J., « Greece, Europe, and the United States », Harper’s Magazine, 16 juillet 2015, http://harpers.org/blog/2015/07/greece-europe-and-the-united-states/

[2] Barro J., « The I.M.F. Is Telling Europe the Euro Doesn’t Work », The New York Times, 14 juillet 2015, http://www.nytimes.com/2015/07/15/upshot/the-imf-is-telling-europe-the-euro-doesnt-work.html?_r=1&abt=0002&abg=0

[3] http://www.lepoint.fr/economie/grece-dsk-fait-encore-la-lecon-18-07-2015-1949756_28.php

[4] Milne S., « The crucifixion of Greece is killing the European project », The Guardian, 16 juillet 2015, http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/jul/16/crucifixion-of-greece-european-project-debt-colony-breakup-eurozone

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