Aux chantages de la troïka, la Grèce répond : « Non » THOMAS LEMAHIEU

Publié le par Mahi Ahmed

Aux chantages de la troïka, la Grèce répond : « Non »

THOMAS LEMAHIEU

LUNDI, 29 JUIN, 2015

L'HUMANITÉ

Pour sortir son pays de l’étau austéritaire, Alexis Tsipras propose à son peuple la voie référendaire. Dimanche prochain, les Grecs seront appelés à rejeter les diktats des eurocrates et du FMI. Mais, les créanciers lancent les grandes manœuvres pour mettre en branle une véritable stratégie du choc.

Bruxelles (Belgique) et Athènes (Grèce), envoyé spécial.

Rien ne leur est épargné. Aux chantages, aux ultimatums et, maintenant, peut-être, à l’étranglement financier, les Grecs n’opposent désormais qu’une réponse : la parole au peuple. Dans la nuit de vendredi à samedi, Alexis Tsipras a annoncé l’organisation d’un référendum dimanche 5 juillet. « Je vous appelle à décider si nous devons accepter l’ultimatum des maîtres-chanteurs qui réclament une stricte et humiliante austérité sans fin

et sans aucune chance de nous remettre sur pieds tant du point de vue social que financier, lance le premier ministre grec. Nous devons répondre à l’autoritarisme et à l’austérité corrosive par la démocratie, avec calme et détermination. Berceau de la démocratie, la Grèce doit envoyer un message démocratique retentissant aux citoyens de toute l’Europe et du monde. » Après des mois d’âpres discussions avec la troïka et les eurocrates, au terme d’une semaine sous très haute tension à Bruxelles et à quelques jours de l’échéance pour le remboursement de 1,6 milliard d’euros au FMI, Alexis Tsipras, plébiscité en janvier dernier sur sa promesse de mettre fin aux diktats austéritaires qui ont plongé le pays dans une crise économique et humanitaire sans précédent, tient tête aux chancelleries de l’Union. L’histoire n’est pas finie, l’alternative cherche encore et toujours à s’imposer.

« Dans cette période critique, nous devons tous nous rappeler que l’Europe est la maison commune de tous ses peuples. En Europe, il n’y a pas des propriétaires d’un côté et des locataires de l’autre. La Grèce fait, et le restera demain, partie intégrante de l’Europe, tout comme l’Europe fait partie intégrante de la Grèce. Mais une Europe sans démocratie serait une Europe sans identité ni horizon. » Revenu du Conseil européen de Bruxelles dans la journée de vendredi, le premier ministre grec accuse vertement, dans cette intervention télévisée de quelques minutes, en direct à 1 h 30 du matin, la Commission européenne, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE), les chefs d’État et les ministres des Finances de la zone euro, d’empêcher frénétiquement tout compromis avec le gouvernement Syriza. « Durant les négociations, on nous a demandé en permanence d’appliquer les politiques des mémorandums acceptés par les précédents gouvernements, malgré le fait que ces mémorandums avaient été condamnés sans équivoque par le peuple grec lors des dernières élections. »

L’« offre très généreuse » de Merkel : une totale hypocrisie

Quelques heures plus tôt, à Bruxelles, alors que François Hollande était déjà en route pour présider un conseil de défense à Paris après l’attentat en Isère, c’est la chancelière allemande, Angela Merkel, qui était montée au créneau en parlant d’une « offre très généreuse » faite au gouvernement Tsipras à l’issue du Conseil européen. Totale hypocrisie car, en vérité, l’Allemagne et la France tentaient, dans un énième coup de poker, d’arracher l’acceptation par les Grecs d’un programme biffé et corrigé en rouge par le FMI, comprenant l’interdiction de taxer les profits des entreprises, la limitation de l’impôt sur les sociétés, la hausse de la TVA et des cotisations pour la protection sociale, la fin de l’aide aux retraités les plus pauvres et d’autres mesures qui épargnent les riches pour taper les classes populaires (lire l’Humanité du 26 juin) contre une prolongation de cinq mois du « plan d’aide » et le déblocage des milliards d’euros prévus dans ce cadre-là. Au menu, en somme, pour les Grecs : une double ration de renoncements et de sacrifices qui ne réglerait rien pour la suite, la question de la dette, insoutenable, illégale, illégitime et odieuse, demeurant dans l’angle mort une fois de plus !

Pourtant, depuis le début de la semaine dernière, avec, lundi, la tenue d’un Eurogroupe, suivi par un sommet des chefs d’État de la zone euro, puis un deuxième Eurogroupe, jeudi, en prélude au Conseil européen, le gouvernement grec avait joué la carte des négociations avec les institutions européennes à fond, au point de créer des vagues dans sa propre coalition. Dans la nuit de jeudi à vendredi, Nikos Pappas, ministre d’État et bras droit d’Alexis Tsipras, membre de l’équipe de négociateurs, détaillait la voie étroite empruntée par les Grecs devant quelques journalistes : « On nous demande encore de couper dans les retraites, mais nous avons déjà subi 15 milliards de coupes, et vous ne trouverez pas un Grec prêt à soutenir un tel programme ! Cela dit, oui, nous sommes prêts à réformer le système, nous savons que la démographie ne joue pas en notre faveur, que nos régimes ne sont pas assez capitalisés, etc. Donc, nous travaillons sur les contributions pour éviter que le système ne s’effondre, et c’est la première fois qu’un gouvernement grec prend ce problème à bras-le-corps. Nous attendons que ceci soit considéré par les créanciers et qu’on ne nous empêche pas, par exemple, de rétablir les cotisations des employeurs au niveau où elles étaient l’année dernière ! »

Aucune marge de manœuvre n’a été laissée au gouvernement grec

Devant ces institutions européennes qui, retranchées derrière le FMI, ne se contentent pas d’exiger une « trajectoire budgétaire » parfaitement ordo-libérale mais entendent également définir elles-mêmes les mesures politiques pour y arriver, sans laisser aucune marge de manœuvre au gouvernement grec, Alexis Tsipras n’avait plus d’autre choix que de renverser la table. Avant de remonter dans l’avion, le premier ministre grec prend le monde à témoin par une solennelle déclaration : « Personne n’a le droit de mettre en danger les principes fondateurs de l’Union européenne tels que la démocratie, la solidarité, l’égalité et le respect mutuel. Ces principes excluent absolument tout chantage ou ultimatum. Le gouvernement grec va continuer à se battre pour ces principes au nom du peuple européen et, bien sûr, du peuple grec. » À Athènes, en annonçant la tenue du référendum – une décision « approuvée à l’unanimité » par les ministres du gouvernement, précise-t-il, et annoncée au préalable à Angela Merkel, François Hollande et Mario Draghi, le patron de la BCE –, le leader de Syriza se fait plus tranchant. « Les propositions des institutions incluent des mesures qui vont déréguler encore le marché du travail, tailler dans les retraites et dans les salaires des fonctionnaires, mais également faire augmenter la TVA sur l’alimentation, les restaurants et le tourisme, tout en éliminant les exemptions fiscales pour les îles grecques, dénonce-t-il. Ces propositions démontrent que certains partenaires et membres des institutions ne cherchent pas un accord viable et bénéfique pour toutes les parties, mais ils cherchent plutôt à humilier le peuple grec. » En imposant cette consultation populaire dans son pays, Alexis Tsipras appelle également à un sursaut des dirigeants de l’Union européenne pour contrer le FMI qui, accuse-t-il directement, s’illustre par son « insistance à imposer des mesures d’austérité punitive » : « Il est plus que temps que les puissances dominantes de l’Europe se saisissent de l’occasion et prennent l’initiative de mettre fin à la crise de la dette grecque, une crise qui touche d’autres pays européens et qui menace tout l’avenir de l’intégration européenne. »

L’exécutif sollicitait une prolongation très limitée du « plan d’aide »

Face à l’initiative démocratique d’Alexis Tsipras, les masques tombent une nouvelle fois en Europe. Alors que l’exécutif grec sollicitait une simple prolongation très limitée dans le temps du « plan d’aide » pour éviter le défaut de paiement le 30 juin prochain et permettre l’expression populaire dans un contexte à peu près normal, la troïka et les eurocrates ont riposté très lourdement. Samedi, à l’occasion d’un nouvel Eurogroupe à Bruxelles, la scène est hallucinante. Président de l’institution qui rassemble les ministres des Finances de la zone euro, le ministre social-démocrate néerlandais Jeroen Dijsselbloem claque la porte au nez de son homologue hellène Yanis Varoufakis et qualifie le référendum en Grèce de « triste nouvelle ». Dans son communiqué qui – fait totalement inédit dans un cadre censé fonctionner au consensus – a été rédigé sans les représentants de la Grèce, l’Eurogroupe écarte fermement la prolongation de l’accord financier qui arrive à expiration, dénonçant un « rejet unilatéral des Grecs des propositions faites par les institutions ». Et tout d’un coup, feignant d’être parfaitement tranquilles sur les conséquences, redoutables pourtant selon toute vraisemblance, en cas de défaut grec pour le reste de la zone euro, les mêmes qui écartaient d’un revers de main toutes les exigences grecques sur la restructuration de la dette se mettent, sous couvert d’anonymat, à s’épancher sur le mode : « Quel dommage que Tsipras rompe les négociations au moment même où il allait l’emporter sur toutes ses exigences ! » Un pur mensonge que le chef de l’exécutif grec dénoncera lui-même un peu plus tard : « La question de la dette n’a jamais été évoquée, excepté sous la forme de la vague promesse qu’elle serait étudiée plus tard. » Samedi soir, la Vouli, le parlement grec, a adopté le principe du référendum par 178 voix pour (la coalition de gauche Syriza et le parti souverainiste de droite Anel, représentés au gouvernement, et les néonazis d’Aube dorée) et 120 contre (Nouvelle Démocratie, Pasok, To Potami et les communistes du KKE, qui entendent rejeter « l’austérité de la troïka et celle de Tsipras »). Dans la rude épreuve qui s’annonce, les eurocrates et la troïka qui, en choisissant de sortir la Grèce de l’Eurogroupe, tentent désormais à visages découverts d’asphyxier financièrement le pays, ont déclenché une stratégie du choc : ils veulent contraindre le gouvernement grec à instaurer un contrôle des capitaux pour, aidés par la panique, semer le chaos dans le pays. Après avoir été reçus en grande pompe à Bruxelles tout au long de la semaine dernière, les partis austéritaires de droite ou de centre gauche – Nouvelle Démocratie, le Pasok et To Potami –, laminés lors des dernières élections, comptent, eux aussi, sur des mouvements de foule – encore limités jusqu’à dimanche soir –, notamment la vague des Grecs retirant leurs économies aux distributeurs. Autre signe d’un coup de force antidémocratique en gestation : Prokopis Pavlopoulos, le président de la République, un conservateur dont le rôle constitutionnel est théoriquement limité à la représentation aux cérémonies, a dimanche après-midi rencontré les principaux dirigeants de l’opposition. « Tout s’éclaire, le but de toute cette affaire, c’est bien de tuer dans l’œuf l’alternative que trace Syriza pour la Grèce et pour l’Europe, estime Orestis, un jeune étudiant en sociologie qui a voté Tsipras en janvier. Ils ne peuvent pas supporter qu’on prenne une autre route que la leur, et manifestement, ils sont prêts à tout pour nous empêcher d’y aller. » Non loin de lui, dans ce café athénien où les conversations sont vives, une dame âgée sirote un thé glacé, avec flegme : « J’ai du mal à trouver de l’argent dans les banques, c’est vrai. Je vois tous ces gens qui s’agitent, qui remplissent leurs Caddies de sucre et de riz… Comme pendant la guerre ! Mais tout ça, c’est rien ! On nous explique qu’avec le référendum, on va choisir l’aventure, qu’on ne sait pas comment tout ça va finir. Pour moi, l’aventure, elle a commencé avec l’austérité il y a cinq ans et, croyez-moi, elle n’a pas été belle. Et maintenant, ils veulent nous enterrer six pieds sous terre. Pas question, ça suffit, je voterai non. Comme a dit Tsipras, pour moi aussi, ça sera un grand non ! »

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