Langue et culture .engouement pour le dialectal Parlons algérien

Publié le par Mahi Ahmed

Langue et culture .engouement pour le dialectal Parlons algérien !

le 02.05.15 |

Langue authentique du pays ou langue de la rue ? Simple variante de l’arabe ou produit du génie populaire maghrébin ? Dialecte ou langue ? Les avis sont souvent tranchés et les débats contradictoires sur ce parler qui est pourtant pratiqué et compris par la très grande majorité des Algériens. Linguistes, intellectuels et artistes s’intéressent de plus en plus au parler algérien.

Bien qu’il ne jouisse d’aucune reconnaissance officielle, le dialectal (voir encadré p 14) revient systématiquement sur le devant de la scène dès qu’on souhaite s’adresser aux Algériens. On pensera, par exemple, aux politiques ou aux publicitaires qui ont vite compris que pour parler aux Algériens, il fallait parler algérien. S’il ne jouit pas d’une politique de promotion et ne fait pas l’objet de revendications politiques, le dialectal s’impose et s’épanouit simplement par son usage quotidien.

En plus d’être la langue maternelle et la langue de tous les jours, le dialectal possède également une dimension littéraire à travers une littérature populaire ancienne, extrêmement riche et encore vivante.

Ces aspects ont été évoqués lors d’une récente journée d’étude au Centre d’études diocésain d’Alger.

Autour de la question volontiers polémique «La darija, une langue à part entière ?», spécialistes et passionnés du dialectal algérien ont présenté leurs travaux et exposé leurs conceptions. Il a été notamment question de la méthode Kamal développée au sein du centre des Glycines, depuis 1971, pour l’apprentissage du dialectal algérien. La linguiste Khaoula Taleb Ibrahimi (Alger 2) a considéré que «les lignes sont en train de bouger» dans notre rapport à la langue. «La stigmatisation au nom d’un purisme exclusif de toute expression non canonique ne semble plus de mise», lit-on dans la présentation. Taleb Ibrahimi rappelle à cet effet les nombreuses publications et rééditions de dictionnaires de dialectal depuis 2012 .

On note, certes, une profusion et une confusion d’appellations concernant le parler algérien, mais les conférenciers trouveront les mots pour cerner cette langue. «Dans quelle langue rêvons-nous ? Quelle langue parle une dame centenaire de La Casbah qui ne comprend ni l’arabe classique ni le français ?... C’est cela notre langue maternelle», résume Mehdi Berrachid, journaliste et auteur.

Le spécialiste en littérature populaire, Abdelhamid Bourayou, insiste pour sa part sur le riche corpus littéraire produit dans cette langue. «Notre poésie n’est pas du folklore», martèlera-t-il. Il rappelle que les auteurs de poésie populaire sont issus d’une élite d’intellectuels et de fins lettrés qui ont choisi de versifier dans la langue comprise par le plus grand nombre. «La poésie ''melhoun'' se retrouve dans tout le pays, d’est en ouest et du nord au sud», ajoute M. Bourayou. Il rappelle toutefois que la langue du melhoun n’est pas la langue de tous les jours, mais constitue une sorte de registre soutenu ou de langue littéraire algérienne et, au-delà, maghrébine. Suite en page 14

Interrogé sur la langue du melhoun, le sociologue de la poésie populaire, Ahmed Amine Dellaï, nous expliquera : «Un poète est un littérateur, il compose dans une langue littéraire, un poète populaire compose dans une langue qui doit être populaire (dialectale dans sa syntaxe) et en même temps élaborée, riche en vocabulaire». Le mot melhoun désigne d'ailleurs tout autant la poésie que sa langue qui est une sorte de «dialectal littérarisé». Cette langue est partagée par un grand nombre de poètes à travers tout le Maghreb.

La langue, comme la forme poétique, a perduré dans le temps. Du XVIe siècle (dont datent les textes de Lakhdar Benkhlouf) à nos jours, les poètes de melhoun puisent dans le même fonds linguistique avec, bien entendu, des néologismes et des variations qui font la vitalité de cette pratique artistique. Concernant le rapport de cette langue à l'arabe classique, M. Dellaï illustre : «Elle est plus proche de l’arabe que le français du latin. Mais un arabe avec un soubassement prosodique berbère.…Pour avoir une idée, sur le plan rythmique le dialecte arabe oriental serait du blues, et le dialecte arabe maghrébin du rock !»

Allant de pair avec la poésie, la chanson a porté haut le verbe algérien à travers les différentes musiques algériennes. Les chanteurs de chaâbi ont par exemple remis au goût du jour des poèmes tirés du patrimoine. Ils ont également impulsé une nouvelle dynamique de création, à l’image de la collaboration entre Mohamed El Anka et Mustapha Toumi qui donnera le chef-d’œuvre Sobhan allah ya l'tif. D’autres paroliers, comme Mahboub Bati ou Dahmane El Harrachi écriront, durant les années 70’ des chansons dans une langue inspirée du parler de leur temps.

Au cinéma, le dialectal a été choisi dès les premiers courts-métrages d’avant l’indépendance. Cela s’explique par l’impératif de vraisemblance, mais aussi par le besoin d’efficacité. Ce media artistique destiné à une diffusion auprès de tous les publics utilise naturellement la langue comprise par le plus grand nombre.

De plus, les cinéastes ont largement utilisé le riche matériau des accents régionaux avec ce qu’ils portent de représentations sociales. Bien des personnages (Kaci Tizi Ouzou, l’Inspecteur Tahar, Boubegra…) sont reconnaissables à leur accent. L’arabe classique et le français apparaissent chez des personnages particuliers ou des situations ponctuelles, mais rares sont les films où le dialectal est absent.

Il en va de même pour le théâtre algérien dont l’une des toutes premières pièces, Djeha (1926), est écrite dans le parler populaire par Allalou. Dans un ouvrage à paraître, le critique de théâtre Ahmed Cheniki (Université d’Annaba) rappelle que la langue du théâtre a été déterminée par des facteurs historiques touchant aux auteurs mais aussi, et surtout, au public : «Il ne faut pas perdre de vue que le théâtre, en Algérie, est le fait d’hommes issus du ‘‘peuple’’. Rachid Ksentini, Allalou ou Mohamed Touri sont d’origine populaire.

Comment pouvaient-ils se permettre d’exclure de leur espace de représentation les gens auxquels ils s’adressaient ? Entre le ‘‘peuple’’ et l’élite cultivée, ils avaient choisi le ‘‘peuple’’. C’est le récepteur qui détermine la langue à employer».

C’est ce même choix qui incitera, plus tard, Kateb Yacine à abandonner le français pour produire un théâtre en dialectal. Les dramaturges Ould Abderrahmane Kaki et Abdelkader Alloula ont écrit parmi les plus grands classiques du genre : «Kaki a adopté le style du melhoun ; Aloula, lui, a poétisé le dialectal», explique Mohamed Kali, journaliste et auteur de Cent ans de théâtre algérien.

Hormis le cas particulier du genre théâtral (proche de l’oralité), la présence du dialectal reste sporadique en littérature. On note des expériences originales de métissage linguistique dans certains romans (Hmida Ayachi, en arabe, ou Mustapha Benfodil, en français, entre autres) mais la langue reste globalement classique.

Enfin, il serait impensable de parler de la pratique du dialectal sans évoquer l’influence des nouvelles technologies. Ces dernières, centrées sur l’efficacité de la communication au détriment du respect du «code», ont remis les langues parlées au goût du jour. Saïd Tadjer, qui mène un travail infatigable pour la promotion de l’algérien en ligne, affiche son enthousiasme : «La technologie sera au secours de la langue algérienne, la diffusion des dictionnaires et la reconnaissance vocale vont permettre aux Algériens de faire un bond dans le futur», avant d’ajouter : «Le travail à venir est colossal, mais le plus difficile à changer c’est la perception erronée de quelques citoyens envers leur langue maternelle.»

Des dicos et des hommes

Outre leur usage pratique, «les dictionnaires permettent de jauger l’évolution d’une langue d’une époque à l’autre», rappelle Mehdi Berrachid, auteur d’un excellent Dictionnaire du parler algérois.

Avant lui, d’éminents chercheurs se sont penchés sur la langue algérienne pour tenter de la cerner dans un dictionnaire. Le nom de Mohamed Ben Cheneb (1869-1929) reste aujourd’hui encore une référence dans ce domaine de recherche. On doit à ce brillant érudit une version revue et corrigée du Dictionnaire pratique arabe-français de Marcelin Beaussier, paru initialement en 1871 (rééditée en 2014 par l’OPU).

Cet ouvrage est le premier dictionnaire bilingue du parler algérien et reste la matrice des publications suivantes. Ben Cheneb s’est aussi penché sur les rapports de cette langue avec le turc et le persan. En 1882, Belkacem Ben Sedira dévoile à son tour son Dictionnaire bilingue de la langue parlée en Algérie… La période coloniale a paradoxalement connu un nombre important de recherches sur le sujet. Le besoin, tout à fait pratique, était de comprendre la langue du colonisé. Dans l’Algérie indépendante, la tendance était d’abord à l’unification sous la bannière d’une langue unique.

Par la suite, dans le sillage des études sur le tamazight, le parler algérien a connu un regain d’intérêt. Les outils de la linguistique moderne permettent d’aborder le parler algérien de façon inédite dans les recherches universitaires.

Durant les dix dernières années, des dictionnaires et autres anthologies (réalisés par des spécialistes ou par des passionnés, à l’image des journalistes Berrachid et Mohamed Nazim Aziri) sont publiés ou réédités, avec un succès éditorial non démenti.

Walid Bouchakour

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