QUARANTE ANS DE CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL(Dossier)

Publié le par Mahi Ahmed

QUARANTE ANS DE CONFLIT AU SAHARA OCCIDENTAL

Engagement de la France sur le Sahara

PIERRE VERMEREN > 23 AVRIL 2015

Source :ORIENT XXI

Après quatre décennies de guerre et de crise au Sahara occidental, ce conflit international est devenu mineur pour la France. Mais il se déroule aux portes de l’Union européenne et implique directement Paris en tant qu’acteur historique, militaire et diplomatique. Il met aux prises ses principaux partenaires africains et monopolise l’activité diplomatique de son « plus proche » partenaire politique arabe et africain, le royaume du Maroc. Il fracture enfin ses alliances internationales, y compris contre le terrorisme.

La perspective d’une large autonomie du Sahara dans le cadre du royaume marocain, annoncée conjointement à grand renfort de communication avec le Maroc en 2007, a fait espérer une solution à l’amiable. Huit ans plus tard, après les « printemps arabes », alors que la guerre plane au Sahel et en Libye, les espoirs sont retombés. La France officielle, sa diplomatie et ses dirigeants aimeraient que le Maroc propose une sortie de crise…

Depuis la Marche verte du 6 novembre 1975, dont des rumeurs disent qu’elle fut conjointement imaginée par le roi Hassan II et le président Valéry Giscard d’Estaing — sous les auspices d’Alexandre de Marenches, patron du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE)1 et ami intime de Hassan II —, la France est un soutien très engagé du Maroc dans sa lutte pour la « récupération des provinces du sud » (dite aussi « réunification »), selon la terminologie officielle du Maroc. Après l’avis ambigu de la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye en octobre 1975, que les deux parties ont interprété en leur faveur, la France a adopté l’analyse favorable au Maroc : selon celle-ci, ce territoire relève de la souveraineté historique du royaume. À l’inverse, pour l’Algérie et le Polisario, qui invoquent la charte de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, ancêtre de l’Union africaine) quant à l’intangibilité des frontières coloniales, le Sahara espagnol est un territoire qui relève du Comité spécial de la décolonisation de l’ONU (créé en 1961), toujours considéré comme « territoire non autonome ». Ces positions sont demeurées irréconciliables.

Poussé avec insistance par la France, au cours des années 1960, à reconnaître la Mauritanie, le Maroc ne l’a fait qu’en 1970. Depuis le retrait de ce pays de la moitié sud du Sahara occidental en août 1979, le royaume est légitimé par la France à y faire reconnaître sa souveraineté. C’est pour elle une manière de faire oublier qu’elle a offert à l’Algérie un territoire saharien dix fois plus grand.

CONTRE LE FRONT POLISARIO

Quoique la France n’ait pas usé de son droit de veto au Conseil de sécurité sur le dossier saharien, sur lequel elle travaille en bonne intelligence avec les États-Unis, elle a constamment soutenu le Maroc. Elle engage l’opération extérieure Lamantin de décembre 1977 à juillet 1978, au cours de laquelle les Jaguar français décollent secrètement de Dakar pour prêter main-forte à la Mauritanie contre les colonnes du Polisario.

En 1981-1982, alors que le président de la République et le patron du SDECE viennent de changer après l’élection de François Mitterrand, le soutien de la France au Maroc reste entier : proches du général Ahmed Dlimi, commandant en chef de la zone sud (Sahara) mort en janvier 1983, les services français l’épaulent dans la construction du premier « mur » (juin 1982), dit du « triangle utile », qui met un terme aux offensives meurtrières du Polisario. Entre 1982 et 1987, les six murs de protection sanctuarisent 80 % du territoire saharien au profit du royaume. Passée la dernière offensive lourde du Polisario contre le mur à l’automne 1989, les négociations se poursuivent sous égide de l’ONU, jusqu’au cessez-le-feu de septembre 1991.

Après le double septennat de François Mitterrand, et le soutien de ses proches conseillers et ministres « marocophiles » comme Michel Jobert (né au Maroc), la présidence de Jacques Chirac passe à un degré supérieur de soutien politique et diplomatique à la politique du royaume. Quelques hommes jouent un rôle-clé dans cette partition. Le premier est le gendarme Michel Roussin (également né au Maroc), successivement directeur de cabinet d’Alexandre de Marenches au SDECE (sous Valéry Giscard d’Estaing), puis de Jacques Chirac (à qui il fit découvrir le Maroc) à la mairie de Paris et à Matignon. Le second est Michel de Bonnecorse, diplomate français ami de Jacques Chirac, passé de la représentation auprès des Nations unies (1993-1995) à Genève à l’ambassade de France à Rabat, pour la durée inhabituelle de six ans (1995-2001). Devenu conseiller de Jacques Chirac à l’Élysée, il est promu chef de la cellule « Afrique » (2002-2007), en lointain héritier de Jacques Foccart. Entre 1995 et 2001, il est à Rabat en contact quotidien avec Hassan II et Driss Basri, chargé du Sahara, et leurs successeurs. Michel de Bonnecorse offre une précieuse continuité à Jacques Chirac et au jeune roi Mohammed VI entre 1999 et 2001.

Jacques Chirac, invité par Hassan II à assister son fils comme s’il était le sien, intensifie le soutien de la France à Rabat. Fin 2001, il profite de la « guerre contre le terrorisme » des États-Unis pour pousser ses pions. À l’issue d’une tournée au Maghreb, il déclare à Rabat le 5 décembre qu’il se refuse à toute « tentative de médiation » entre les parties, dans le cadre du dossier saharien. Concernant les « provinces du sud marocaines » (sic), il précise : « le roi du Maroc n’a pas besoin de médiateur (...). Je n’ai pas l’intention de me substituer à James Baker »2. Outre cette victoire sémantique de la diplomatie marocaine, le président minimise la dégradation des relations maroco-espagnoles, parlant de « malentendu » plutôt que de « crise diplomatique », pourtant avérée depuis l’affaire Persil (cf. infra).

Le Maroc reprend la main dès novembre 2002. Le contexte est favorable : le monde a les yeux braqués sur la guerre qui se prépare en Irak et l’Algérie est affaiblie par dix ans de guerre civile. À l’occasion de la fête de la Marche verte le 6 novembre, le roi déclare, avec l’assentiment de la France : « Notre unanimité nationale en faveur de l’option démocratique régionale (…) (est une) solution rendant le projet de référendum tel que prévu dans le plan de règlement onusien caduc, car inapplicable ». Accepté en septembre 1981 par Hassan II, qui voulait s’attacher la bienveillance de François Mitterrand, le référendum d’autodétermination fut proposé dix ans plus tard par le Conseil de sécurité de l’ONU (1991), ouvrant la porte au cessez-le-feu. Avec l’assentiment de la France, le Maroc sort d’un cadre que la démographie saharienne rend aléatoire. Lorsqu’en mars 2003 l’ONU, sur proposition de James Baker, relance la proposition d’autonomie transitoire dans l’attente d’un référendum d’autodétermination, le Royaume réfute le plan de paix, et son promoteur démissionne en 2004.

L’ULTIME CADEAU DE JACQUES CHIRAC AU MAROC

À quelques mois du départ de Jacques Chirac de l’Élysée, les perspectives de soutien français sont incertaines pour le Maroc. Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas de fibre marocaine particulière, et veulent travailler avec Abdelaziz Bouteflika. Le Maroc adresse une proposition à la communauté internationale en février 2007 pour reprendre l’initiative : un plan de « large autonomie » du Sahara, dans le cadre de la souveraineté marocaine. À en juger par le retentissement médiatique, politique et diplomatique qui lui est réservé à Paris, la France le soutient. Elle est dirigée par le tandem marocophile Jacques Chirac-Dominique de Villepin (qui se prévaut de sa naissance à Rabat), lequel compte sur la loyauté absolue du ministre des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy. L’offensive concertée n’est pas fortuite.

La MAP, l’agence de presse marocaine, s’empresse dès le lundi 5 février 2007 d’écrire dans une dépêche : « Après d’intenses préparations et activités à Rabat c’est parti : Sahara : Chirac qualifie de “constructif” le projet d’autonomie ». Jacques Chirac reçoit ce jour-là une délégation comprenant les plus proches collaborateurs du roi sur le dossier. La dépêche indique : « M. Chirac “a remercié la délégation marocaine d’avoir réservé à la France la primeur de ses réflexions sur l’avenir” du Sahara et du “plan qui l’accompagne que le président de la République a qualifié de constructif” (…) ».

La dépêche d’agence, qui tient du communiqué officiel marocain, précise que ce document constitue « l’avant-projet de la proposition de doter les provinces du Sud d’une autonomie, dans le cadre de la souveraineté du Royaume, de son unité nationale et de son intégrité territoriale ».

L’effet est immédiat. Le Conseil de sécurité de l’ONU, qui se réunit annuellement, invite, dans sa résolution 1754 du 30 avril 2007, les parties au conflit à entamer des négociations directes sans condition préalable. Elles débutent en juin suivant, dans un cycle inédit qui se déroule à Manhasset aux États-Unis, en présence du Maroc et du Polisario, mais aussi de l’Algérie et de la Mauritanie. Pendant deux ans, la France y assiste de loin. Le royaume profite de ce temps pour établir d’étroites relations avec le président Sarkozy et ses proches, que diverses circonstances éloignent a contrario d’Alger.

QUEL INTÉRÊT STRATÉGIQUE POUR PARIS ?

Depuis que la France est engagée dans l’affaire saharienne et qu’Hassan II a déclaré le destin de son trône lié au sort du Sahara, la France semble ériger le Sahara « marocain » en dossier d’intérêt stratégique. Certes, les circonstances internationales ont totalement changé : la guerre froide a cessé, la monarchie fragilisée s’est fortement consolidée et la France a travaillé en symbiose avec l’armée et les services algériens dans la guerre au terrorisme. Mais ce dossier est manifestement prioritaire pour la France : ce qui est essentiel pour le Maroc et absorbe l’essentiel de son activité diplomatique, ne l’est-il pas pour la France ? Le Maroc est son meilleur allié dans le monde arabe, au Maghreb, et son relais militaire en Afrique. Or Paris considère le dossier saharien comme une clé essentielle de sa stabilité.

Cette position de principe s’observe lors des crises internationales. Ainsi, lorsqu’un groupe de soldats marocains débarque sur l’îlot « espagnol » de Persil le long de la côte marocaine, le 11 juillet 2002 et qu’un lourd commando espagnol répond par une attaque dudit îlot le 18 juillet, la diplomatie française se refuse à condamner le Maroc, malgré la solidarité européenne. L’Espagne de José María Aznar, que Jacques Chirac n’aime pas, entretient de difficiles relations avec le Maroc dont elle abrite nombre d’activistes et d’associations pro-sahraouies. L’attitude de la France oblige le secrétaire d’État américain à intervenir en faveur d’une désescalade. Le silence de la presse française sur cette affaire atteste qu’au-delà de l’Élysée et du Quai d’Orsay, les élites françaises soutiennent inconditionnellement le palais de Rabat.

Près de dix ans plus tard, en janvier 2009, la nomination de Christopher Ross, le nouvel envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, et l’avènement de Barack Obama, introduisent une nouvelle donne que les parties exploitent à leur profit. La crise de Gdeim Izik (voir infra) entraîne une résolution inédite du Parlement européen contre le Maroc, le 25 novembre 2010, qui condamne les violences, fait part de sa « profonde préoccupation », et demande une enquête indépendante et transparente à l’ONU. Ces évènements, médiatisés en Espagne et en Europe du nord, sont passés sous silence en France, bien que la crise ait duré plus d’un mois. La froide colère du Parlement européen se double d’une impuissance française à la neutraliser. Certes, à Paris, on tait les sujets qui fâchent le Maroc, mais aller plus loin reviendrait à heurter de proches partenaires (américain, onusien, européens). La chose se répète avec les États-Unis en avril 2013, lorsqu’ils proposent à l’ONU l’élargissement du mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) aux droits humains, avant de se rétracter face à la bronca marocaine. La France est à nouveau très ennuyée par cette querelle entre deux proches alliés.

UN INCONTESTABLE EFFET DE LASSITUDE

En novembre 2009, Aminatou Haidar, militante marocaine de la cause sahraouie, est honorée aux États-Unis. Elle engage à son retour au Maroc une épreuve de force qui conduit les autorités à l’expulser vers Lanzarote (Canaries), où elle mène une grève de la faim de plus d’un mois qui émeut l’Espagne et les États-Unis. Rabat est contraint de lui accorder le retour le 18 décembre 2009. En France, le silence prédomine durant ces semaines de crise. Conscient qu’il doit reprendre l’initiative, le roi fait une nouvelle offre. Dans un discours à la nation, le 6 janvier 2010, il annonce un nouvel élan au processus de régionalisation, qui concrétise l’offre de 2007. Mohammed VI évoque « un prélude à une nouvelle dynamique de réforme institutionnelle profonde », laquelle était annoncée dès 1999.

Alors qu’une Commission consultative de la régionalisation (CCR) est lancée, quelques mois plus tard éclatent les évènements de Gdeim Izik. À proximité de Laayoune, les autorités locales laissent se politiser une crise sociale qui vire à l’émeute meurtrière le 8 novembre 2010 (11 morts et 159 blessés selon les autorités marocaines). Une nouvelle fois, la France est spectatrice. Elle minimise les incidents par une modeste couverture médiatique. Quelques jours plus tard, la presse marocaine et la MAP évoquent la découverte de caches d’armes qu’A-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) aurait introduites dans la partie marocaine du Sahara, dénonçant la radicalisation djihadiste du Polisario. Cette guerre des communiqués est relancée quelques mois plus tard par la République arabe saharouie démocratique (RASD) contre le Maroc. Mais Paris reste discret, car la priorité est ailleurs début 2011, l’urgence étant de stabiliser une situation incertaine au Maghreb depuis la chute de Zine El-Abidine Ben Ali.

La réforme constitutionnelle annoncée par le roi lors du discours télévisé du 9 mars 2011, en plein printemps arabe, tente une réponse commune aux crises saharienne et au mouvement du 20-Février, dans la mesure où ils posent la question de la démocratisation du pays. La régionalisation est un des principaux axes de la réforme constitutionnelle ratifiée par référendum le 1er juillet 2011. À son titre IX, « Des régions et des autres collectivités territoriales », l’article 136 stipule : « L’organisation régionale et territoriale repose sur les principes de libre administration, de coopération et de solidarité. Elle assure la participation des populations concernées à la gestion de leurs affaires et favorise leur contribution au développement humain intégré et durable ». Début 2015, les décrets d’applications sont en attente.

De fait, pour la France, l’affaire saharienne se borne de plus en plus à la session annuelle du Conseil de sécurité de l’ONU, en avril, lorsqu’il s’agit de reconduire pour un an le mandat et les crédits en baisse de la Minurso. À Paris, le dossier saharien est suivi par la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient (ANMO) du ministère des affaires étrangères, les ambassades de Rabat et d’Alger et la représentation française à l’ONU. La France soutient la position du Maroc sans pouvoir toujours le suivre dans une politique qui mêle inertie et actions qui peuvent irriter ses alliés. Selon des propos de 2011 rapportés par Le Monde en février 2014, le représentant permanent de la France à l’ONU, l’ancien directeur général des affaires politiques et de sécurité au Quai d’Orsay, aurait déploré en termes fleuris la relation franco-marocaine : le Maroc est une « maîtresse avec laquelle on dort toutes les nuits, dont on n’est pas particulièrement amoureux mais qu’on doit défendre ». Bien que démentie par Paris, cette déclaration, dévoilée par Javier Bardem, soutien espagnol à la cause sahraouie, a outré la diplomatie marocaine et accentué la crise diplomatique franco-marocaine de 2014.

À l’heure de la lutte contre le terrorisme au Mali, lors du lancement de l’opération Serval en janvier 2013, le président François Hollande et le roi du Maroc s’étaient entretenus directement au téléphone. Puis le président a effectué une visite d’État au Maroc en avril suivant. Pour l’Élysée, l’essentiel, au plan régional, est désormais la lutte contre les groupes terroristes, ce qui impose une coopération accrue avec Alger…et le soutien de Rabat. Un an plus tard, la crise diplomatique franco-marocaine suspend pourtant la coopération policière et judiciaire entre les deux pays, de février 2014 à janvier 2015. Le roi Mohammed VI a renforcé ses liens directs avec le Mali, au titre de son magistère religieux. Mais la perspective saharienne prédomine. Le 6 novembre 2014, il appelle à « une révision radicale du mode de gouvernance de nos provinces du Sud ». Mais comment aller au-delà des mots ?

Alors qu’à Rabat, l’affaire saharienne reste le pivot de l’action internationale du royaume, celle-ci est devenue secondaire pour Paris. La France souhaiterait ardemment une solution à cette crise qui déchire le Maghreb et fragilise ses alliés. Mais elle ne peut pas l’imposer à des pays si jaloux de leur indépendance qu’ils jouent contre leurs propres intérêts. Jusqu’à quand ?

PIERRE VERMEREN

1 Ex-Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE).

2 Médiateur américain désigné par le Conseil de sécurité des Nations unies de 2000 à juin 2004.

Difficile équilibre de la politique espagnole au Sahara occidental

IGNACIO CEMBRERO > 23 AVRIL 2015

Manifestation pour l'indépendance du Sahara occidental à Madrid.

Via Wikimedia Commons, 21 avril 2007.

« Notre relation bilatérale dépend à 90 % de ce que dira l’Espagne sur le Sahara ». Une poignée d’hommes politiques et de diplomates espagnols se souviennent d’avoir entendu cette phrase dans la bouche de Taieb Fassi-Fihri, à l’époque ministre des affaires étrangères du Maroc — et aujourd’hui conseiller du roi Mohammed VI. Lui ne se souvient pas de l’avoir prononcée mais il n’en nie pas la teneur.

Aux yeux du Maroc, l’Espagne est un élément-clé dans ce conflit qui dure maintenant depuis quarante ans1. Ancienne puissance coloniale, elle fait partie du Groupe des amis du Sahara occidental, avec les États-Unis, la Russie, la France et le Royaume-Uni. Son avis, quand elle en émet un, est écouté dans ce cadre et dans d’autres forums. Et le sera d’autant plus que depuis janvier 2015 et jusqu’à la fin de 2016, elle dispose d’un siège comme membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU2.

L’Espagne accueille sur son territoire plusieurs milliers de Sahraouis, souvent des universitaires qui, s’ils ne sont pas tous proches du Front Polisario, sont dans leur grande majorité hostiles à l’« occupation » marocaine. C’est de l’Espagne qu’est envoyée une bonne partie de l’aide humanitaire aux réfugiés sahraouis regroupés près de Tindouf, en Algérie. C’est depuis l’archipel espagnol des Canaries que le Front Polisario, qui revendique l’indépendance du territoire, tente d’aider ceux qui, au Sahara, s’opposent à la présence marocaine.

« ILS NOUS TIENNENT À LA GORGE »

Pour manifester son mécontentement au sujet, notamment, de la position espagnole sur ce bout de désert grand comme la moitié de la France, le souverain marocain n’a pas hésité en 2001-2002 à provoquer une crise majeure avec son voisin du nord en s’appropriant l’îlot Persil, que les Espagnols appellent « Perejil » et les Marocains « Tourah »3. Ce fut la crise la plus grave depuis les tensions créées par la Marche verte de 1975 qui força l’Espagne à remettre les deux tiers du Sahara occidental au Maroc et le tiers restant à la Mauritanie, laquelle s’en retira en 1979 au profit du Maroc.

Si l’on en juge par le résultat de la médiation du secrétaire d’État américain Colin Powell, la dispute au sujet de l’îlot Persil n’a pas tourné à l’avantage du Maroc. Rabat a accepté de revenir au statu quo qui prévalait avant son coup de force. Ce scénario correspondait exactement au vœu du premier ministre espagnol de l’époque, José María Aznar. Malgré cela, les différents gouvernements espagnols, qu’ils soient socialistes ou de centre droit comme le Parti populaire (PP), ne veulent plus de rapports tendus avec le Maroc. « Ils nous tiennent à la gorge » est une phrase souvent prononcée par les politiques espagnols quand ils évoquent en privé les relations avec le voisin méridional.

La preuve que Rabat peut « serrer la gorge » espagnole quand bon lui semble a été faite les 11 et 12 août 2014, quand plus de 1 100 immigrés subsahariens ont pu débarquer sur les côtes andalouses — un record en 48 heures. Ils n’ont eu en effet, ces jours-là, aucune difficulté à quitter le Maroc : la surveillance des gendarmes ou des forces auxiliaires s’était relâchée, au dire de ceux qui ont traversé ce bout de Méditerranée. Cet épisode s’explique sans doute par la colère du souverain après que son yacht avait été stoppé, quatre jours plus tôt, par la guardia civil dans les eaux de Ceuta. Le ministre de l’intérieur espagnol Jorge Fernández Díaz s’est ensuite rendu à Tétouan pour s’excuser de cette « méprise ».

SOUTIEN SANS FAILLE AU PLAN MAROCAIN D’AUTONOMIE

À la crainte des réactions disproportionnées du Maroc s’ajoute la conviction des grands partis politiques et de l’exécutif espagnol que les revers au Sahara occidental peuvent déstabiliser la monarchie marocaine. Cette hypothèse a toujours inquiété la diplomatie espagnole, mais elle préoccupe encore davantage aujourd’hui quand on observe les problèmes dont pâtit l’Italie, voisine d’une Libye en plein chaos après la chute de Mouammar Kadhafi.

Pour ne pas subir les foudres marocaines et éviter tout faux pas qui fasse vaciller le royaume, la diplomatie espagnole soutient discrètement depuis des années la proposition marocaine d’autonomie formulée en 2007 pour résoudre le conflit du Sahara occidental. Cela apparaît, par exemple, dans les câbles dévoilés fin 2010 par Wikileaks. L’ambassadeur d’Espagne au Maroc de l’époque, Luis Planas, y raconte aux diplomates américains qu’il a offert ses services aux Marocains pour les aider à peaufiner leur plan d’autonomie.

Cela ressort également des réunions du Groupe des amis du Sahara occidental à New York, début avril 2013. Ainsi, les diplomates espagnols étaient aux côtés des Français pour faire avorter l’initiative de l’ambassadrice des États-Unis aux Nations unies, Susan Rice, qui voulait élargir le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) afin qu’elle ait des compétences en matière de droits humains. Le Maroc y était totalement opposé et il a eu gain de cause : le mandat n’a finalement pas été modifié.

Il arrive que les hommes politiques — surtout les socialistes — laissent entrevoir leur sympathie pour les thèses marocaines. En 2008, José Luis Rodríguez Zapatero, alors chef du gouvernement, osait dire par exemple que l’offre d’autonomie était une « contribution positive » à la solution du conflit. Quatre ans plus tard, en juin 2012, le ministre des affaires étrangères du PP, José Manuel García-Margallo, est allé jusqu’à soutenir en public la réprobation manifestée par Rabat à l’encontre de Christopher Ross, l’envoyé personnel pour le Sahara du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon.

« À l’exception de quelques rares voix, le Parti populaire et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) ont une approche qui encourage l’option de l’autonomie », a confié, dans un élan de sincérité, José María Beneyto, porte-parole du Parti populaire pour les affaires étrangères, à un groupe de journalistes marocains qu’il a reçu en novembre dernier. « Notre position est proche de celle du Maroc », a-t-il ajouté pour rassurer ses hôtes.

Plus explicite encore, le principal think tank espagnol, l’Institut royal Elcano (Real Instituto Elcano), écrivait en 2014 dans l’un de ses rapports4 qu’un État indépendant n’était pas viable au Sahara. En conséquence, l’Espagne devait avoir un rôle plus actif en faveur d’une « autonomie authentique ». Or, il faut savoir que l’institut reflète, en général, un point de vue proche du gouvernement. Mais c’est la langue de bois qui prévaut quand les hommes politiques espagnols, socialistes ou de centre droit, doivent s’exprimer sur le Sahara. « Nous sommes aux côtés de l’ONU », avait martelé à la presse l’actuel chef du gouvernement Mariano Rajoy lors de son premier voyage officiel à Rabat en janvier 2012. Ministres et diplomates espagnols ne ratent plus une occasion de vanter les mérites de la coopération avec le Maroc, que ce soit en matière d’immigration ou de lutte contre le terrorisme. Ils expriment également leur satisfaction quant aux avancées du Maroc en matière de respect des droits humains.

LA MAUVAISE CONSCIENCE DES ESPAGNOLS

En octobre 2013, dans un élan de sincérité, García-Margallo expliqua à son homologue marocain Salaheddine Mezouar pourquoi le soutien de Madrid à Rabat à propos du Sahara ne pouvait pas être plus explicite. Il y a, lui dit-il, « des pressions de la société civile et des forces politiques [à gauche des socialistes] ainsi que des médias et de l’opinion publique pour essayer d’influer sur la position officielle de l’Espagne ». Ses propos apparaissent dans un câble mis en ligne par un profil anonyme qui, d’octobre 2014 à janvier 2015, a dévoilé des centaines de documents confidentiels de la diplomatie et des services secrets marocains (DGED).

Avant que la crise économique ne chamboule les priorités et suscite un intérêt inusité pour les élections législatives grecques, le Sahara occidental était l’un des rares sujets de politique étrangère auquel l’homme de la rue en Espagne prêtait attention. Le démantèlement, par les forces de l’ordre marocaines, du campement de protestation sahraoui de Gdeim Izik le 8 novembre 2010 a ainsi été de toutes les conversations.

Quarante ans après la remise administrative de la plus grande partie du Sahara occidental au Maroc par les accords de Madrid du 14 novembre 1975, l’opinion publique espagnole a toujours une sorte de mauvaise conscience à avoir « abandonné » un peuple à « l’occupant » marocain. Il n’y a pas une ville, un village en Espagne ou il n’y ait pas une association d’amitié avec « le peuple sahraoui » qui organise des activités solidaires. La plus grande expression de solidarité est sans doute l’accueil, pendant deux mois en été, de 5 000 enfants sahraouis par des familles espagnoles souvent très modestes. Elles les nourrissent et les habillent et vont jusqu’à les emmener chez le médecin pour faire un bilan de santé. Ces séjours, qui ont commencé dans les années 1980, tissent des liens affectifs qui expliquent en partie l’intérêt populaire pour la cause sahraouie.

Cette cause n’est pas seulement l’apanage de la gauche, de l’extrême gauche et des syndicalistes espagnols : elle transcende les clivages politiques. Bien qu’ils soient minoritaires, il y a aussi des cadres et des élus du PP qui ont, par exemple, essayé de se rendre au Sahara pour témoigner de leur solidarité aux indépendantistes. C’est ainsi qu’en septembre dernier, Rosa Valdeón, maire PP de la ville de Zamora, se faisait expulser d’El Ayoun par la police marocaine. Embarrassée, la « numéro deux » du PP, María Dolores de Cospedal, a demandé à l’élue de Zamora d’observer « une attitude prudente » car « le Maroc est un voisin privilégié ».

SUR LA CORDE RAIDE

Pour ne pas heurter la société civile très sensible à la question sahraouie et en même temps ne pas froisser le Maroc, les gouvernements espagnols jouent donc les équilibristes. « Je me sentais comme un trapéziste ; toujours sur la corde raide », reconnaissait un diplomate espagnol en se remémorant le temps où il était directeur général de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient au ministère des affaires étrangères...« Et puis, il nous a fallu en avaler, des couleuvres », regrettait-il.

Après parfois quelques hésitations, les gouvernements espagnols n’ont jamais levé la voix pour protester contre les expulsions de délégations, y compris de députés, qui voulaient se rendre au Sahara. Fin 2010, après Gdeim Izik, les autorités marocaines se sont même mises à expulser tous les Espagnols qui débarquaient dans les aéroports de Marrakech, Casablanca ou Tanger et écrivaient « journaliste » sur la case profession de leur fiche d’entrée. Même s’ils ont acheté un séjour touristique, « ils risquent de se rendre au Sahara », argumente un diplomate marocain. Cet emballement pour les expulsions a fait également des « victimes » parmi les employés d’agences de publicité ou de cabinets de communication espagnols qui se rendaient en vacances en Maroc. Cela dura plus d’un mois sans que Madrid ne bronche.

Autre moment gênant : la visite à Madrid, l’été dernier, de Joaquim Chissano, ancien président du Mozambique nommé envoyé spécial de l’Union africaine (UA) pour le Sahara occidental. Il a rappelé à ses interlocuteurs qu’aux yeux des 53 pays de l’Union, l’Espagne est toujours la puissance administrative de ce territoire, comme le stipule l’avis légal rendu en 2002 par Hans Corell, alors secrétaire général adjoint aux affaires juridiques de l’ONU, et qu’elle devait donc jouer un rôle plus actif et promouvoir l’autodétermination. L’Espagne, a répliqué Ignacio Ibañez, secrétaire d’État aux affaires étrangères, « souhaite préserver le processus de négociation » mis en œuvre par l’ONU, même s’il est maintenant en hibernation. Les Marocains avaient demandé, en vain, au ministère des affaires étrangères espagnol de ne pas recevoir Chissano.

Même si elle a mis une sourdine à sa revendication sur Ceuta et Melilla — les deux villes espagnoles sur la côte africaine —, Rabat ne baisse pas la garde sur le Sahara occidental. Il y a un an, Mbarka Bouaida, la « numéro deux » de la diplomatie marocaine, avait demandé à García-Margallo d’étendre la coopération espagnole au Sahara. Elle avait néanmoins précisé que dans les projets de développement, le territoire devrait être décrit comme faisant partie du Maroc et non pas comme étant « sous administration » marocaine. Pour le moment l’aide espagnole n’inclut pas cette ancienne colonie.

INTÉRÊTS RÉCIPROQUES MAIS ARMES INÉGALES

Depuis la grande crise de 2001-2002, provoquée, dans une large mesure, par un Aznar qui a un peu modifié la position de l’Espagne sur le Sahara, le Maroc a acquis plus de poids aux yeux de l’Espagne. Il y a maintenant plus de 800 000 immigrés marocains sur son territoire et le Maroc est son deuxième partenaire commercial en dehors de l’Union européenne (UE). Le royaume freine assez efficacement — sauf quand le roi se fâche — les vagues migratoires maritimes ou terrestres, à Ceuta et Melilla. Enfin, il fournit une aide dans la lutte antiterroriste d’autant plus précieuse que le nord-ouest du Maroc, d’où sont originaires un tiers des djihadistes marocains, a des liens très étroits avec ces deux villes.

Mais l’Espagne est aussi devenue plus importante pour le Maroc. Devançant à présent la France comme partenaire commercial, elle lui fournit son deuxième contingent de touristes. Elle s’efforce, en tant que membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, de faire en sorte que le Royaume ne soit pas trop bousculé sur le Sahara. Elle est le pays de transit que traversent bon nombre d’immigrés qui rentrent pour les vacances, et pour les produits agricoles marocains. Elle est surtout, avec la France, la porte d’entrée dans l’UE par où passent tant d’intérêts marocains.

Si les classes politiques espagnole et marocaine appuient ce rapprochement entre les deux pays, elles ne sont pas soumises aux mêmes règles politiques. En effet, alors qu’au Maroc les acteurs politiques ne rendent pas compte de leurs décisions aux citoyens, en Espagne, la prise en compte de l’opinion publique est nécessaire. Il n’y a même pas eu de débat à la chambre des représentants à propos des fuites massives sur les réseaux sociaux, cet automne, de documents officiels compromettants ! Malgré son interdépendance avec la France, le Maroc l’a « sanctionnée », pendant onze mois, interrompant la coopération judiciaire et antiterroriste.

La marge de manœuvre de la classe politique espagnole est, de ce fait infiniment plus réduite que la classe politique marocaine, car il y a une opinion publique qui veut être informée et une légalité européenne qu’elle se doit de respecter. « Il ne sera jamais question de bloquer les immigrés marocains dans les ports d’Algeciras et d’Almeria pour les empêcher de rentrer chez eux », souligne un diplomate espagnol de haut rang. C’est pourtant ce que Mohammed VI craignait en 2001, au tout début de la crise avec l’Espagne. Il envoya alors rapidement à Madrid son ministre des affaires étrangères, Mohamed Benaïssa et celui de l’intérieur, Ahmed Midaoui, pour arracher des garanties sur le déroulement normal de l’opération transit des immigrés marocains à travers l’Espagne pendant l’été 2001. Il les obtint.

« Nous ne jouons pas avec les même armes. Si nous le faisions, le royaume finirait par être ébranlé, comme il commençait déjà à l’être après la récupération militaire de Persil », poursuit le diplomate. Et de conclure : « Quand les Marocains resserrent l’étau, nous sommes perdants ».

IGNACIO CEMBRERO

1Le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent à Madrid un accord tripartite sur l’avenir du Sahara occidental qui exclut totalement l’Algérie. Cet accord, que ne reconnaît pas l’ONU, prévoit le retrait de l’Espagne le 28 février 1976.

2NDLR. Le Conseil de sécurité de l’ONU est composé des cinq membres permanents que sont la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie, et de dix membres non permanents élus par l’Assemblée générale pour un mandat de deux ans.

3NDLR. L’îlot Persil est situé en Méditerranée, à 200 m de la côte marocaine et à 6 km à l’ouest de l’enclave espagnole de Ceuta.

4Ignacio Molina (coord.), Hacia una renovación estratégica de la política exterior española, Informe elcano 15, 2014.

Au Sahara, les Nations unies entre activisme et lassitude

23 AVRIL 2015

La question du Sahara occidental constitue pour l’ONU l’un des conflits gelés dont elle a la charge depuis maintenant quarante ans. L’action de l’organisation est toutefois limitée par le maintien d’un statu quo qui profite de fait au Maroc. Elle pâtit également de l’indifférence généralisée concernant le sort des réfugiés sahraouis, ces oubliés du désert, de la mésentente persistante entre le Maroc et l’Algérie, de la lassitude des États membres du Conseil de sécurité et des bailleurs de fonds humanitaires dans une région où les priorités se sont aujourd’hui déplacées vers le Sahel.

Membres de la Minurso dans la région de Smara.

ONU/Martine Perret, 19 juin 2010.

Le dossier du Sahara occidental était sur la table des Nations unies avant même que l’Espagne ne sorte par la petite porte en 1975. C’est en 1965 que l’Assemblée générale a inscrit le Sahara occidental sur la liste des territoires à décoloniser, dits « non autonomes », « dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes » dans l’esprit de la résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale du 14 décembre 1960 qui déclare que « tous les peuples ont le droit de libre détermination ». À sa demande, la Cour internationale de Justice délibère, le 16 octobre 1975, sur le fait que les liens juridiques d’allégeance existant entre le sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur ce territoire « n’établissent l’existence d’aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental d’une part, le royaume du Maroc ou l’ensemble mauritanien d’autre part » et que par conséquent, ils ne peuvent retirer aux populations du Sahara occidental leur droit à l’autodétermination (rappelé par la Charte des Nations unies dans son Chapitre XI).

Ceci n’arrête pourtant pas le Maroc dans sa volonté d’exercer son autorité sur ce territoire et il organise « une marche de 350 000 personnes pour envahir le Sahara occidental », selon les termes mêmes du représentant permanent de l’Espagne auprès des Nations unies quand il demande une réunion d’urgence du Conseil de sécurité. Celui-ci « déplore », par la résolution 380 du 6 novembre 1975, « l’exécution de la marche et demande au Maroc de retirer du territoire du Sahara occidental tous les participants à la marche ».

CRÉATION DE LA MINURSO

À la demande de l’Assemblée générale, le secrétaire général des Nations unies, Javier Pérez de Cuellar, entreprend à partir de 1985 en coopération avec l’Organisation pour l’Unité africaine (OUA) une mission de bons offices qui aboutit à des propositions de règlement acceptées sur le principe par le Maroc et le Front Polisario le 30 août 19881. Ces propositions sont inscrites dans un rapport du secrétaire général (S/21360, 18 juin 1990) qui est ensuite approuvé par le Conseil de sécurité (résolution 658 du 17 juin 1990). Ce sont « des propositions en vue d’un règlement juste et définitif de la question du Sahara occidental (…), au moyen de l’application d’un cessez-le-feu et de l’organisation d’un référendum visant à permettre au peuple du Sahara occidental, exerçant son droit à l’autodétermination, de choisir sans contraintes militaires ou administratives entre l’indépendance et l’intégration au Maroc ». C’est pour mettre en œuvre ce plan de règlement que le Conseil de sécurité décide, le 29 avril 1991, dans sa résolution 690, de créer la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso).

L’autorité de la Minurso couvre une zone de sécurité de 266 000 km² de part et d’autre du berme2. Son mandat est le suivant :

- surveiller le cessez-le-feu ;

- contrôler la réduction des forces marocaines sur le territoire ;

- superviser l’échange des prisonniers de guerre ;

- identifier et inscrire les électeurs habilités à voter ;

- organiser un référendum libre et équitable et en proclamer les résultats.

Seul le premier de ces quatre volets s’est maintenu au fil des années, auquel a été ajouté la réduction des risques d’explosion de mines et autres restes explosifs de guerre et le soutien aux mesures de confiance sous la houlette du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). Par ailleurs, une division des tâches s’est opérée, entre le travail de négociation politique et de contact avec les parties au plus haut niveau conduit par l’envoyé personnel et la surveillance du cessez-le-feu accomplie par la mission sur le terrain.

IMPOSSIBLE RÉFÉRENDUM D’AUTODÉTERMINATION

À partir de 1991, l’ONU met donc en œuvre le plan de paix qu’elle a élaboré et proposé aux parties au conflit. Le travail de sa mission se concentre en premier lieu sur l’organisation d’ « un référendum libre, régulier et impartial d’autodétermination du peuple du Sahara occidental », selon les termes mêmes des résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité. Initialement prévu pour être tenu au mois de janvier 1992, le référendum est constamment repoussé, en dépit de l’avancée (quelque peu chaotique) du processus d’identification des votants. Ceci est autant dû à la difficulté technique liée à la composition du corps électoral dans une région marquée par la tradition nomade des tribus et par des mouvements importants de population qu’à la difficulté politique liée au manque de volonté marocaine et à la peur que ce processus lui échappe. L’identification des votants est toutefois achevée en décembre 1999 avec la publication, par la commission d’identification de la Minurso, de la liste provisoire des 86 425 votants — même si quelques 134 000 recours déposés n’ont pu être examinés. Mais le gel du traitement des recours, le développement de nouveaux critères d’identification et le manque d’accord des parties sur la liste électorale conduisent au démantèlement progressif de la commission d’identification et sa fermeture en mars 2004.

Les blocages répétés des parties au conflit concernant la mise en œuvre du plan de règlement conduisent le nouveau secrétaire général Kofi Annan, au lendemain de son élection, à vouloir donner un nouvel élan au processus politique en nommant en mars 1997 un envoyé personnel, l’ancien secrétaire américain James A. Baker. Celui-ci propose comme nouvelle base de négociation une troisième voie, consistant à donner une autonomie substantielle au Sahara occidental dans le cadre de la souveraineté marocaine. Ceci signifie l’abandon de facto du plan de règlement et de l’organisation d’un référendum d’autodétermination.

Ce plan d’autonomie ne fut pas plus que le précédent couronné de succès. Ce nouvel échec a conduit à un gel durable que ni la proposition marocaine d’autonomie substantielle de 2006 ni les « entretiens informels » de 2009-2012 qui ont suivi n’ont pu résorber. Un Groupe des amis du Sahara occidental (France, Russie, Espagne, Royaume-Uni, États-Unis) a été mis en place au niveau du Conseil de sécurité pour aider les représentants du secrétaire général dans leur dialogue avec les parties, mais il est soumis à l’entente de ses États membres. De fait, l’ONU passe progressivement d’une action de médiation à une action de facilitation dont l’initiative revient aux parties au conflit et où l’envoyé personnel est devenu un simple intermédiaire3.

OBSERVATION DU CESSEZ-LE-FEU

La nature de la mission a au fil du temps évolué, le « r » de « référendum » dans son sigle perdant de fait toute signification. La mission s’est tournée donc presque exclusivement vers l’observation du cessez-le-feu de part et d’autre du berme (mur) et la surveillance de l’accord militaire n° 14. Ceci se fait depuis le quartier général basé à Laayoune, deux bureaux de liaison (Dakhla et Tindouf en Algérie, là où se trouvent les réfugiés sahraouis) et neuf campements (teamsites) à partir desquels les observateurs effectuent des patrouilles terrestres et aériennes. Ils sont les seuls à être autorisés à inspecter les sites militaires des deux parties et à franchir le mur par l’un des huit points de passage. En tout, la Minurso compte, au 1er mars 2015, 495 personnes dont 200 observateurs militaires (sur un plafond autorisé de 237 militaires)5. La composante civile de la mission assure tout le soutien politique — entendu au sens de reporting vers le Conseil de sécurité et de relations avec les autorités locales et les organisations civiles —, administratif et logistique de la mission.

Les activités des observateurs militaires dépendent de la bonne volonté des deux parties. Côté marocain, la Minurso n’est pas autorisée à observer en-dessous du niveau de la compagnie ni à visiter les lieux de vie le long du mur. Côté Polisario, des restrictions à la libre circulation des observateurs sont parfois imposées. De ce côté-là, la sécurité des emprises a été renforcée depuis que le Sahel est devenu une zone de non-droit. Beaucoup se demandent à quoi peuvent bien servir ces observateurs militaires au beau milieu du désert, surtout quand leur liberté de manœuvre est si limitée. La Minurso concourt pourtant à maintenir le cessez-le-feu et le statu quo sur le terrain : un moindre mal face à une reprise toujours possible des combats. Les « bérets bleus » sont avant tout les yeux de la communauté internationale sur ce conflit oublié.

La Minurso a également conduit, à partir de 2008, une activité importante de déminage le long du plus grand champ de mines antipersonnel au monde dont l’objectif était de faciliter le retour des réfugiés. Quinze années seront encore nécessaires pour éradiquer les principales mines.

« APAISER LES ESPRITS » ET « SOULAGER L’EXIL »

La mission a également travaillé dès 1998 avec le HCR sur des mesures de confiance, comme la réunion des familles séparées par le mur, qui n’ont réellement commencé qu’en 2003. L’ONU a alors mis en place des « ponts humanitaires pour les familles séparées », « mesures de confiance » indispensables à l’apaisement des esprits et pour « soulager l’exil ». Entre 2004 et 2010, le HCR et la Minurso avaient fait fonctionner quatre centres de liaisons téléphoniques gratuites entre les camps de réfugiés près de Tindouf et le Sahara occidental sous contrôle marocain ; près de 140 000 appels téléphoniques ont été effectués. Ce programme s’est arrêté en 2010 devant la multiplication des téléphones portables. Le HCR et la Minurso ont également mis en place, avec le soutien des autorités marocaines et de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), une politique d’échange sous la forme de visites familiales. Ceux qui peuvent en bénéficier sont les personnes qui ont des liens de parenté au premier degré (parents, enfants) : le HCR a comptabilisé quelque 5 600 familles du côté Tindouf et 3 700 du côté de Laayoune remplissant ce critère. Entre 2004 et 2013, près de 20 000 personnes, essentiellement des femmes, des personnes âgées et des enfants ont pu bénéficier de ce programme. À cette occasion, chaque bénéficiaire reçoit également un pécule de 50 dollars. Mais les listes d’attente sont encore longues ; près de 45 000 personnes se sont inscrites pour bénéficier de ce programme.

D’autres mesures de confiance ont été étudiées. Des séminaires culturels où l’on ne parle que de ce qui unit ont été organisés en Espagne ou au Portugal. Les visites familiales pourraient se faire par voie terrestre, permettant ainsi d’augmenter le nombre de bénéficiaires, mais les défis logistiques de ce genre d’entreprise ne sont pas négligeables. Des camps de vacances mixtes, réunissant des enfants des deux côtés du mur, sont également envisagés. Mais toutes ces nouvelles propositions doivent faire l’objet de négociations difficiles, et sont soumises aux aléas de l’aide financière internationale et à l’état des relations entre l’ONU et les autorités marocaines.

OTAGE DES DEUX PARTIES AU CONFLIT

Depuis le départ, l’ONU a, sur le dossier du Sahara occidental, deux rôles indispensables : au plan politique, s’efforcer d’entretenir, de manière impartiale, le dialogue avec les parties pour trouver une issue à ce conflit gelé ; au plan sécuritaire, s’interposer et assurer la surveillance du cessez-le-feu. Certains ont considéré que, notamment depuis le démantèlement du campement de protestation de Gdeim Izik en novembre 2010, il lui manquait un mandat de surveillance du respect des droits humains, tâches que la plupart des opérations de maintien de la paix possèdent dans leur mandat6. C’est sur ce point très sensible pour les autorités marocaines que le débat se focalise, depuis qu’à la surprise générale, les États-Unis ont proposé d’inclure une telle tâche dans le projet de résolution renouvelant le mandat de la mission en avril 2013.

En 2014, suite au rapport du secrétaire général qui rappelait le caractère non réglé du statut définitif du territoire et qui pointait de nouveau du doigt « les limitations qui existent encore à l’égard de la liberté d’interaction de la Minurso avec tous ses interlocuteurs »7, le Maroc a suspendu tout engagement avec l’ONU sur ce dossier jusqu’en janvier 2015. Il a ainsi mis plus de six mois avant d’autoriser la nouvelle représentante spéciale du Secrétaire général et cheffe de la mission, la Canadienne Kim Bolduc, à prendre son poste à Laayoune et a suspendu pendant quelques mois sa collaboration avec l’envoyé personnel Christopher Ross. Tout ceci montre à quel point la marge de manœuvre de l’ONU et de la Minurso est contrainte sur ce dossier dont le règlement lui est largement extérieur.

En dehors de ces pics de tension, la Minurso est une mission quelque peu oubliée dans un conflit gelé depuis 40 ans, même si le contexte dans lequel elle évolue est de moins en moins figé en raison de l’insécurité de la zone sahélienne. L’impasse du processus politique, les tensions constantes entre le Maroc et l’Algérie accentuent les risques de dérapage d’une population qui côté Ouest se sent minoritaire, frustrée et privée de droits civiques et côté Est se sent oubliée, humiliée et dépendante de l’aide humanitaire. La société sahraouie est politiquement profondément divisée, entre autonomistes et indépendantistes. Or, la politique marocaine de peuplement, d’ouverture et de développement socio-économique du « Sahara utile » a rendu inévitable la marche forcée vers l’autonomie au sein du royaume chérifien, et ce d’autant que la « communauté internationale » n’a aujourd’hui aucune appétence pour s’occuper de la construction d’un nouvel État. La Minurso ne peut que constater cette tendance et se cantonner à son rôle d’observation militaire, seul point de consensus entre les parties.

ALEXANDRA NOVOSSELOFF

1Depuis lors, l’OUA puis l’Union africaine ont maintenu un bureau de liaison et de médiation à Laayoune qui se situe en face du quartier général de la Minurso.

2Ce mur de sable de 2 000 km de long coupe le Sahara occidental en deux.

3Après la démission de James Baker en juin 2004, c’est le Néerlandais Peter van Walsum qui occupe le poste jusqu’en septembre 2008. Six mois se passent alors avant la nomination de l’Américain Christopher Ross en janvier 2009.

4Il existe deux autres accords, liés au déminage.

5La répartition exacte est la suivante : 230 personnels en uniforme, dont 26 officiers d’état-major ; 4 policiers et 200 observateurs militaires ; 252 membres du personnel civil, dont 87 internationaux, 165 employés locaux et 13 volontaires des Nations unies.

6Voir notamment les rapports et l’activité du Robert Kennedy Center for Justice and Human Rights.

7S/2014/258 (10 avril 2014) : Rapport du secrétaire général sur la situation concernant le Sahara occidental.

Le conflit du Sahara en marge des dynamiques régionales

KHADIJA MOHSEN-FINAN > 23 AVRIL 2015

Le nouvel environnement régional marqué d’une part, par la violence des groupes djihadistes et de l’autre par de nouvelles formes de revendications des jeunes Sahraouis peut-il contribuer à sortir le conflit du Sahara de son immobilisme ? Cela ne peut se concevoir que par un compromis entre des acteurs qui gagneraient à privilégier l’intégration maghrébine et la sécurité de la région sur des principes qui paraissent anachroniques. Les États de l’Europe du Sud, et en particulier la France et l’Espagne pourraient être de précieux facilitateurs à cette sortie de crise.

Défilé de l'armée de la RASD.

Eneas de Troya, 20 mai 2013.

Au milieu des années 1970, le départ précipité de l’Espagne de son ancienne colonie du Sahara donne naissance à un conflit opposant le Maroc à un groupe d’indépendantistes qui crée le Front Polisario en 1973. Ce nouvel acteur régional est d’abord aidé par la Libye, puis par l’Algérie, tandis qu’il est nié par le Maroc. Le Front Polisario s’exile à Tindouf, en Algérie, et crée un « État » qu’il nomme la République arabe sahraouie démocratique (RASD), autoproclamée en 1976.

Cette guerre du Sahara voit le jour dans un contexte marqué par la rivalité entre Alger et Rabat. Le contentieux porte initialement sur le tracé des frontières. Mais les deux grands pays du Maghreb, qui se disputent également l’hégémonie sur la région, ont utilisé le conflit saharien pour consolider leurs jeunes États indépendants. La Mauritanie a fait de même pour s’imposer dans la région, avant de se retirer du conflit en 1979.

Alors qu’officiellement s’opposent deux protagonistes — le Maroc et le Front Polisario — dont les forces militaires sont totalement disproportionnées, l’inscription du conflit dans la durée s’explique par le différend entre Alger et Rabat, qui n’a pu être dépassé plus d’un demi-siècle après les indépendances.

En 1975, Le Maroc connaît de très grandes difficultés intérieures depuis une décennie : émeutes réprimées par l’armée, état d’urgence, dissolution de la Chambre des représentants, Constitution rejetée par les partis politiques et deux coups d’État perpétrés par l’armée contre la personne du roi en 1971 et 1972. Dans ce sens, en annonçant un projet de référendum afin de décoloniser le Sahara espagnol sous son égide, l’Espagne donne à la monarchie marocaine très affaiblie l’occasion de créer un consensus autour d’elle en lançant l’opération de « récupération des provinces sahariennes ».

ENTRÉE EN SCÈNE DE L’ALGÉRIE

L’engagement de l’Algérie dans ce conflit est dicté par d’autres facteurs. Dans un premier temps, le président Houari Boumediene hésite à soutenir le Front Polisario, privilégiant la préservation du climat d’entente qui s’était finalement instauré avec le Maroc après la « guerre des sables » en 19631. Mais deux courants de pensée présents au sein de la classe politique plaident pour l’appui algérien au Front Polisario. Les militaires d’abord, qui pensent qu’aucune concession ne doit être faite à la monarchie marocaine. Les économistes ensuite, qui ont développé l’industrie algérienne durant ces années et pensent les relations régionales en termes de marchés potentiels.

À ces considérations d’ordre stratégique et politique, l’Algérie apporte une justification d’ordre idéologique : la fidélité à ses principes révolutionnaires. Officiellement, le gouvernement a engagé une politique de solidarité en faveur des luttes menées contre le colonialisme en souvenir de sa propre guerre de décolonisation et au nom du principe consacré par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

À Rabat comme à Alger, la politique saharienne est définie selon des principes considérés comme sacrés : intégrité territoriale d’un côté, droit à l’autodétermination de l’autre. En eux-mêmes ces principes n’ont rien de sacré bien sûr, puisque le Maroc a reconnu l’existence de la Mauritanie en 1970 après l’avoir longtemps niée au nom du Grand Maroc2, mais ils ont été sacralisés à dessein par des forces politiques qui n’ont jamais cessé d’être rivales. Ce faisant, les deux États s’enferment dans une impasse, dans la mesure où toute négociation devient impossible et tout renoncement à cette politique est assimilé à un échec face au voisin.

Le Maroc lie ainsi le destin de son trône au sort du Sahara et l’Algérie met un point d’honneur à continuer de soutenir le Front Polisario quelle que soit l’évolution de sa politique intérieure et de sa stratégie régionale. Dès lors, le principal objectif de Rabat et d’Alger réside dans le succès de la stratégie qu’ils ont mise en place et qui demeure inchangée, au point de faire passer au second plan les enjeux de décolonisation de ce conflit et d’en oublier les acteurs essentiels : les Sahraouis.

La rivalité entre les deux capitales et son interaction avec le conflit ont largement contribué à son immobilisme, d’autant que les deux pouvoirs ne conçoivent leur succès dans ce dossier du Sahara que par la défaite totale de l’adversaire. Pourtant, au terme de quatre décennies, ce conflit évolue sans consacrer la victoire de l’un ou l’autre des protagonistes.

LE TOURNANT DES ANNÉES 1980

Hassan II tente de faire évoluer le rapport des forces en faveur de son pays. Si la poursuite de cette guerre qui a permis un consensus autour du trône était nécessaire pour la monarchie, une autre manière de la conduire semble s’imposer pour venir à bout d’une guérilla favorable au Front Polisario durant les premières années du conflit. Le Maroc opte alors pour une autre stratégie militaire, diplomatique et politique. Au sommet de l’OUA de Nairobi en 1981, le souverain accepte le principe d’autodétermination pour rompre l’isolement de son pays au plan international. Il fait aussi construire plusieurs murs de défense pour protéger les zones habitées et riches en phosphate des incursions de l’adversaire. Il transforme ainsi une guérilla qui a profité au Front Polisario entre 1975 à 1979 en une guerre d’usure, tout en inscrivant le différend dans le droit international. En 1988, la réconciliation entre l’Algérie et le Maroc donne à Rabat les moyens d’épuiser son adversaire en le privant de ses avantages tactiques sur le terrain, en lui faisant concurrence sur le plan diplomatique et en essayant de le désarrimer de son principal tuteur : l’Algérie.

Le Maroc tente d’attirer les Sahraouis du Front Polisario en leur offrant des conditions matérielles très favorables et en tirant argument de la réussite politique ou sociale de certains « originaires du Sahara », susceptibles de servir de modèles au Maroc pour vanter sa politique de développement et d’intégration de ses habitants. Immédiatement après le départ des Espagnols en 1976, le gouvernement prend la décision d’installer dans ce qu’il appelle ses « provinces du Sud », une administration dont les structures sont semblables à celles qui existent au Maroc. Rabat y organise également des élections locales et parlementaires. En étendant son administration au Sahara, en organisant des élections et en exerçant un contrôle étroit sur les ressources et la population, le Maroc entend réaliser d’abord l’intégration d’un territoire et l’insertion de sa population au Maroc avant de faire admettre par la communauté internationale ce que lui contestent le Front Polisario et l’Algérie et que l’ONU ne lui reconnaît pas.

L’AUTONOMIE CONTRE L’AUTODÉTERMINATION

En septembre 1991, une mission des Nations Unies « pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental » — la Minurso — est mise en place afin de surveiller le cessez-le-feu et d’organiser dès janvier 1992 un référendum qui n’a jamais pu se tenir faute d’accord entre les parties sur la composition du corps électoral. Le processus de paix est enlisé. Pour lui redonner l’impulsion nécessaire, en 1997, l’ancien secrétaire d’Etat américain James Baker est nommé envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies au Sahara. À trois reprises, en 2001, 2002 et 2003, il propose des plans de sortie de crises qui sont rejetés. En réalité, les protagonistes ne sont pas disposés à trouver dans les propositions de James Baker un dénouement à la crise. Chacun d’entre eux campe sur ses positions et est dans une posture de victoire totale face à l’adversaire.

Peu de temps avant sa mort, Hassan II opte pour l’autonomie. Son fils Mohamed VI, qui lui succède en 1999 adopte l’autonomie comme mode de règlement du conflit, écartant implicitement l’autodétermination. Le Maroc qui, depuis 1966, tergiversait entre autodétermination et autonomie, propose officiellement d’attribuer l’autonomie au Sahara dans le royaume du Maroc. En faisant ce choix, il ôte aux Nations unies sa vocation initiale dans ce conflit : celle d’organiser un référendum d’autodétermination (Alexandra Novosseloff).

En revanche, la constance du Front Polisario et de l’Algérie en ce qui concerne l’autodétermination comme mode de règlement s’explique par des raisons idéologiques qui ont été au fondement même de leur engagement. Inscrivant le combat du Front Polisario dans le cadre de la décolonisation et soutenant officiellement ce peuple dans sa volonté de s’affranchir au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’Algérie n’a de cesse de réitérer la demande de ce type de règlement.

Le Front Polisario, pour sa part, a récupéré tous les grands mythes de résistance du tiers monde, martèle que le Sahara demeure un territoire sous le joug colonial et ne peut abandonner sa revendication quant au principe d’autodétermination.

Ces postures rigides visant à annihiler l’adversaire ont ossifié le conflit. Pour les acteurs, toute nouvelle proposition, toute offre politique est considérée comme susceptible de provoquer son propre échec. Dans cette obsession de vaincre, les protagonistes ont, chacun de son côté, parié sur l’appui de quelques pays et de certaines institutions internationales. L’Algérie a beaucoup usé de sa rente pétrolière et de son influence diplomatique pour amener des États à reconnaître la RASD. Akram Belkaïd montre aussi qu’en "défendant le référendum, l’Algérie bénéficie de l’appui de plusisieurs géants africains comme le Nigéria ou l’Afrique du Sud". Quant au Maroc, il s’est appuyé sur les États-Unis, la France et l’Espagne pour conduire la communauté internationale à reconnaître le Sahara comme partie intégrante de son territoire.

S’agissant de la France, le Maroc n’a pas eu à déployer de gros efforts. Pierre Vermeren montre que « pour la France, le Sahara relève de la souveraineté historique du Maroc ». Bien plus qu’une conviction, il estime que la France, qui a « un pouvoir de légitimation des positions marocaines » se positionne peut-être inconditionnellement aux côtés de Rabat pour « faire oublier qu’elle a offert à l’Algérie un territoire saharien dix fois plus grand ».

Le soutien espagnol au Maroc a été plus difficile à obtenir. Pour Ignacio Cembrero, le gouvernement est tiraillé entre une opinion publique très largement favorable aux Sahraouis qui militent pour leur indépendance et l’appui au Maroc, devenu depuis peu son deuxième partenaire commercial en dehors de l’Union européenne. Il explique qu’au-delà de l’économie, le pouvoir marocain use d’autres moyens pour obtenir l’appui de la classe politique espagnole sur le dossier saharien, en ouvrant et en refermant par exemple les vannes de l’immigration clandestine en provenance de l’Afrique subsaharienne.

Mais les moyens utilisés par la monarchie marocaine pour « tenir à la gorge » (Ignacio Cembrero) la classe politique espagnole ou encore conduire les élites françaises à « taire les sujets qui fâchent le Maroc » (Pierre Vermeren), semblent insuffisamment efficaces. Certes, sa politique de lobbying, conduite à grands frais lui donne la possibilité de contraindre les États-Unis à renoncer à leur volonté d’élargir la mission de la Minurso au contrôle de la gestion des droits humains en 2014, mais l’initiative est à nouveau proposée par l’OUA en 20153.

Malgré l’obstination de Rabat à détourner les regards sur sa gestion de la population et des ressources naturelles dans le Sahara qu’elle administre, le secrétaire général des Nations unies réitère régulièrement sa mise en garde contre l’usage disproportionné de la force et l’exploitation illégale des ressources naturelles. Son dernier rapport, en date d’avril 2015, dénonce également la politique du fait accompli menée par le Maroc qui assimile le Sahara occidental à son territoire national, épinglant notamment le Forum de Crans Montana qui s’est tenu à Dakhla du 12 au 14 mars 2015, alors que « le statut définitif du Sahara occidental fait encore l’objet d’un processus de négociation sous l’égide des Nations unies ».

LES REVENDICATIONS DE LA JEUNE GÉNÉRATION

Engagés dans cette lutte d’influence pour amener les pays tiers à reconnaître le bien-fondé de leur cause, les protagonistes n’ont pas accordé l’attention nécessaire aux changements qui se produisaient dans la région, contribuant à modifier la physionomie du conflit.

À partir de 2005, année de « grande rupture » selon Omar Brouksy, le mode de revendication devient différent. Les jeunes générations du Sahara ont été imprégnées par les changements qu’a connus le Maroc à la fin des années 1990, à la faveur de l’ouverture du système politique. S’ils ne se reconnaissent pas dans le pouvoir marocain, ils ne se rallient pas non plus au Front Polisario et leurs revendications ont un caractère citoyen, même s’ils agitent le spectre de l’autodétermination. Pour cela, ils puisent dans un nouveau registre référentiel, celui des droits humains, des libertés individuelles et politiques et de la légalité internationale. Bien avant 2011, ils manifestaient en revendiquant du travail, un accès au logement et en exprimant un sentiment d’injustice quant à la redistribution des richesses du Sahara. Malgré le caractère social et économique de leurs protestations, les questions politiques restaient naturellement latentes. Omar Brouksy explique que « la combinaison entre la revendication politique et la dénonciation des conditions socio-économiques est une stratégie marquante du discours contestataire de la nouvelle génération d’activistes sahraouis. Elle puise sa légitimité « idéologique »dans les inégalités sociales, l’absence de projections dans l’avenir d’une partie importante de la jeunesse sahraouie et l’inefficacité des politiques publiques menées, depuis 2005 par l’État marocain ».

Ces demandes en termes des droits humains, qui ont précédé les soulèvements observés en 2011 se sont également nourries du printemps arabe. L’effet d’émulation a affecté aussi bien les populations du Sahara administré par le Maroc que les Sahraouis de Tindouf. En mars 2011, l’appel lancé à Tindouf par le collectif Jeunes révolutionnaires exigeait des réformes et des changements au sein de l’administration de l’État (RASD) et du pouvoir judiciaire, la fin de la corruption, la réforme du code électoral et une participation plus importante de la jeunesse dans la vie politique. Cette manifestation a été appuyée par le mouvement Khat al-Chahid, constitué de dissidents du Front Polisario installés en Espagne.

Cet exemple, qui s’ajoute à d’autres mouvements de désobéissance est révélateur du fait que les dispositifs et institutions mis en place pour représenter les Sahraouis sont de plus en plus insuffisants. L’offre politique du Maroc, comme celle du Front Polisario ne correspondent plus aux demandes des Sahraouis. Ces derniers ne se reconnaissent pas dans le Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes (Corcas), mis en place par Mohamed VI en 1992. Ils se reconnaissent de moins en moins dans le Front Polisario et choisissent des voies médianes. Comme à Tunis, l’action politique des Sahraouis est désormais vécue et pensée sur un mode entièrement nouveau par les militants politiques et les citoyens, dans un contexte où l’expression se libère progressivement. L’opinion publique pèse désormais dans la prise de décision. Au Sahara comme ailleurs, nous assistons à une nouvelle conception de la politique qui consacre l’émergence du citoyen. La communauté internationale ne peut plus fermer les yeux sur ce qui se passe dans ce territoire. En mentionnant les effets de l’environnement régional et international, ainsi que l’évolution interne qui incitera les parties à prendre en compte « le peuple du Sahara », le rapport du secrétaire général des Nations unies de 2012 laissait déjà transparaître cette nouvelle donne qui s’impose.

UNE IMPOSSIBLE SORTIE DE CRISE

Le changement qui s’est produit depuis 2011 est à considérer sous ses différents aspects. Les nouvelles formes de protestation ne sont plus les mêmes et les sociétés civiles pèsent à présent dans la prise de décision politique, y compris sur les dossiers régionaux.

Mais la donne sécuritaire est également très importante. Les deux grands acteurs du terrorisme international que sont Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) et l’organisation de l’État islamique (OEI) opèrent ouvertement dans cette région où les frontières sont poreuses et où la circulation d’armes en provenance de la Libye est courante. Pour lutter contre le terrorisme islamiste qui sévit à l’échelle internationale, les pays de la région doivent impérativement coopérer plus efficacement, notamment en matière de renseignement. Il est aussi nécessaire de clore le dossier du Sahara pour éviter de donner à des Sahraouis aguerris et qui maîtrisent bien la zone, l’occasion de venir grossir les rangs des djihadistes. Le règlement de la question du Sahara occidental donnerait aussi à la France et à l’Espagne une plus grande marge de manœuvre dans leur lutte contre le terrorisme. Pierre Vermeren souligne bien que la « coopération de la France avec l’Algérie contre le terrorisme a fait du conflit au Sahara un encombrant fardeau ».

Malgré ces impératifs qui dictent la fin du conflit, il est difficile de croire que des négociations entre les parties pourraient déboucher sur une solution viable. Le Maroc peut difficilement négocier ce qu’il considère comme son territoire — un territoire qu’il administre depuis plusieurs décennies. Quant à l’Algérie, le maintien de ce conflit de basse intensité ne la dérange pas outre mesure. Akram Belkaïd explique que son maintien s’explique aussi par une rancune tenace au sein des services de sécurité algériens à l’égard des autorités marocaines quant à leur comportement lors de la guerre civile (1992-1998). En favorisant le statu quo au Sahara et en s’opposant à l’ouverture de la frontière terrestre, ils punissent doublement les Marocains.

En revanche, les Sahraouis ont beaucoup à perdre dans cette situation d’attente, mais ils sont peu audibles. Il faut nécessairement que les États-Unis, la France ou encore l’Espagne, sans oublier l’UE s’engagent activement dans la recherche d’une sortie de crise. Leur action, qui gagnerait à être conjointe, ne devrait pas consister à appuyer l’une ou l’autre des parties mais à influencer les protagonistes dans le sens d’un compromis susceptible de satisfaire les protagonistes dont aucun n’a le sentiment d’avoir été vaincu pour capituler. Cela demande un investissement ou un réinvestissement de ces Etats dans le conflit saharien, car pour l’heure, comme le mentionne Akram Belkaïd, on a le sentiment que la communauté internationale a abandonné tout espoir d’un règlement définitif de la question du Sahara occidental.

Paris et Madrid pourraient être de précieux facilitateurs dans le règlement d’un conflit qui évolue à un jet de pierre de chez eux, dans un environnement marqué par l’insécurité et la crise économique. Ces capitales de l’Europe du Sud sont obligées de dépasser les offres politiques qui se sont avérées inefficaces jusqu’à présent. Ce n’est en effet, ni le droit international, ni la référence à l’histoire qui règleront ce conflit mais bien un schéma de sortie de crise fondé sur un compromis qui ne peut être imaginé sans association des populations prioritairement concernées.

KHADIJA MOHSEN-FINAN

1Conflit militaire qui oppose le Maroc à l’Algérie en octobre 1963 au sujet du tracé frontalier entre les deux pays. Les combats cessent le 5 novembre, et l’Organisation de l’unité africaine (OUA) obtient un cessez-le-feu définitif le 20 février 1964, sans que la frontière n’ait été modifiée.

2Au moment de l’indépendance du Maroc, Allal El-Fassi, le leader du parti nationaliste de l’Istiqlal conteste les accords de La Celle-Saint Cloud, les accusant de figer les frontières coloniales dans la région. Il publie une carte du « Grand Maroc » dans le journal de son parti. Cette carte porte les limites du Maroc jusqu’à Saint-Louis du Sénégal au sud et Tindouf à l’est, incluant la Mauritanie, le Sahara espagnol, la pointe nord-ouest du Mali et les enclaves d’Ifni, Ceuta et Mellila.

3Communiqué du Conseil de paix et de sécurité de l’OUA sur le Sahara occidental, 27 mars 2015.

La jeunesse sahraouie révolutionne le discours politique marocain

OMAR BROUKSY > 23 AVRIL 2015

Les jeunes du Sahara occidental sont plus qu’un simple poids démographique, davantage qu’une catégorie sociale. Ils sont devenus depuis quelques années des acteurs politiques dont le degré d’autonomie pèse indéniablement sur l’évolution d’un conflit qui fêtera cette année ses quarante ans. En prise avec les mutations de leur société, ils forment une force dynamique aussi complexe que multiforme.

Le Jour de la dignité en Espagne. De jeunes militants sahraouis manifestent en soutien aux prisonniers politiques de Gdeim Izik.

arribalasqueluchan !, 6 avril 2013.

Classé comme un « territoire non autonome » par l’ONU, le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole de 266 000 km2, « administrée » d’une main de fer par le Maroc depuis 1975 mais dont l’indépendance est réclamée par le Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Près de 540 000 personnes y vivent, dont plus de la moitié sont des jeunes de moins de 30 ans.

Pour imposer son autorité, l’État marocain a décidé dès les premières années de s’appuyer sur les notabilités tribales du Sahara occidental. Des licences de pêche en haute mer, des agréments dans différents domaines (notamment le transport), des postes élevés dans l’administration ont été accordés aux membres des familles les plus influentes du territoire pour s’assurer leur allégeance. Mais à l’égard des activistes indépendantistes intransigeants, Rabat a opté entre 1975 et 1999 pour le tout-répressif : emprisonnements, disparitions, tortures, etc.

Le cessez-le-feu de 1991 entre le Maroc et le Front Polisario est, par ailleurs, intervenu dans un contexte interne marqué par l’apaisement des rapports entre la monarchie d’un côté et les partis de l’opposition de l’autre. Le Sahara occidental n’a pas échappé à cet « apaisement », qui s’est déployé dans un contexte international marqué par la chute du Mur de Berlin, le déclin des totalitarismes en Europe de l’Est et la fin de la guerre froide. Un nouvel acteur a émergé dans ce territoire dominé par la structure tribale, qui régente comportements individuels et dynamiques sociales : les jeunes.

Depuis quelques années, ils se présentent comme une « nouvelle donne », un acteur concurrentiel de la tribu et bousculent les mécanismes classiques de la demande sociale et de l’expression de la contestation politique et économique. Ayant pu accéder dans une large mesure aux universités marocaines (de l’intérieur)1, cette jeunesse s’est rapidement autonomisée, tant à l’égard des notabilités tribales que par rapport à la puissance « administrante » (le Maroc), après avoir pris conscience de l’ampleur du système clientéliste et des rapports inégalitaires que la monarchie a établis depuis des décennies.

LA GRANDE RUPTURE

En mai 2005, des troubles sociaux d’une rare violence opposent les jeunes Sahraouis aux forces de l’ordre dans les grandes villes du Sahara occidental, principalement Laayoune, où, fait sans précédent, les drapeaux du Polisario sont massivement brandis. Quatorze militants, pour la plupart des activistes indépendantistes parmi lesquels Aminatou Haidar, Mohamed Moutawakil, Mohamed Salem Tamek, jugés et condamnés à des peines de prison ferme, deviennent en quelques mois des figures emblématiques de la nouvelle contestation sahraouie. Ces événements se présentent donc comme un moment de profonde rupture.

En mars 2006, moins d’un an après les événements de Laayoune, Mohammed VI effectue un voyage officiel en grande pompe dans cette ville, considérée avec Smara comme un des hauts lieux de la contestation indépendantiste. Dans son discours, il appelle à « instaurer une bonne gouvernance, fondée sur l’élargissement de l’espace de participation à la gestion des affaires locales, et l’émergence de nouvelles élites capables d’assumer des responsabilités ». Le ton et les formules utilisés dans ce discours suscitent beaucoup d’espérances de changement, et donnent l’impression que les mécanismes de la représentation locale vont évoluer vers une plus grande démocratisation. Dans la foulée, il met en place un Conseil royal consultatif des affaires sahariennes (Corcas) dont les membres ne sont pas élus mais sont tous nommés par le Palais.

Très attendue, la rupture avec la stratégie clientéliste, qui favorise les notables des tribus au détriment d’une jeunesse marginalisée par les inégalités et le chômage (près de 30 % selon les chiffres officiels), n’a toutefois pas lieu. Éloigner ces « seigneurs du désert »2, ou tenter de les affaiblir substantiellement, reviendrait à remettre en cause toute une économie basée sur la rente, les relations et les renvois d’ascenseur.

Depuis, le Corcas est devenu synonyme d’inefficacité et d’immobilisme, une coquille vide : « Le Conseil est aujourd’hui en situation d’hibernation, il souffre d’un manque de crédibilité », reconnaît, en janvier 2013, l’un de ses anciens membres, le politologue Mustapha Naïmi3. Dans un discours tenu en novembre 2010, le roi a lui aussi appelé à une « structuration profonde du Corcas », mais sans suite...

C’est dans ce contexte que les jeunes Sahraouis ont construit leur identité politique et leur discours contestataire et mobilisateur. Un contexte marqué, d’un côté, par la toute puissance des notables sahraouis, qui continuent de monnayer leur « ralliement » à la monarchie, et, de l’autre, un discours royal appelant, en vain, à une plus grande participation des jeunes au développement.

SURFER SUR L’ÉCHEC ÉCONOMIQUE

Le discours mobilisateur des jeunes activistes Sahraouis oscille entre deux paramètres qui interfèrent habilement.

Au plan interne, d’abord, la situation sociale dominée par les rapports inégalitaires confère au discours contestataire une capacité de mobilisation considérable et une légitimité conséquente. Surfer sur la réalité sociale et économique, l’échec, voire la quasi-absence d’une stratégie de développement basée sur des logiques démocratiques permet au discours indépendantiste de se déployer avec beaucoup d’ardeur. Dénoncer les injustices sociales pour remettre en cause l’utilité de la « puissance administrante », et partant sa légitimité politique, est un thème marquant du discours contestataire sahraoui. L’exemple le plus significatif est le démantèlement, en novembre 2010, du camp Gdeim Izik par les autorités marocaines.

Tout commence un mois auparavant, lorsque des Sahraouis plantent leur tente à Gdeim Izik, à 12 kilomètres à l’est de Laayoune, pour protester pacifiquement contre leurs conditions de vie. En quelques jours seulement, 15 000 personnes les rejoignent. Début novembre, décision est prise de démanteler le camp par la force. Le 8 novembre à l’aube, la gendarmerie royale et les Forces auxiliaires investissent le camp ; coups de matraque, canons à eau et gaz lacrymogènes sont abondamment utilisés (mais pas les armes à feu). Les affrontements entre Sahraouis et gendarmes font treize morts, dont onze parmi les forces de l’ordre, et 159 blessés. En moins d’une heure, 6 000 personnes sont chassées du camp. La violence contre les Sahraouis gagne les quartiers et les maisons de Laayoune, où les manifestants tentent de se réfugier. Vers 15 h, les forces de l’ordre déclarent « contrôler » la situation.

Pour contester la présence de l’État marocain, les indépendantistes font le lien entre l’illégalité de la présence marocaine — administrative, institutionnelle et politique — et, d’autre part, la misère dont souffrirait une large partie de la population sahraouie. Cette combinaison entre la revendication politique et la dénonciation des conditions de vie est un marqueur du discours de la nouvelle génération d’activistes sahraouis. Elle puise sa légitimité « idéologique » dans les inégalités sociales, le no future d’une partie importante de la jeunesse et l’inefficacité des politiques publiques menées, depuis 2005, par l’État marocain.

LE DISCOURS ROYAL SE RÉPÈTE

Dans son discours du 6 novembre 2014, Mohammed VI reconnaît cet échec : « La nouvelle politique devrait rompre avec les dysfonctionnements qui ont prévalu pendant des années au Sahara et qui ont encouragé l’économie de rente et les privilèges », et appelle à une « rupture avec le mode de gouvernance précédant, et permettre aux fils de la région de participer à la gestion de leurs affaires locales, dans un cadre de transparence, de responsabilité et d’égalité des chances ». Depuis, aucune mesure ni du souverain ni du gouvernement pour réaliser « la rupture » permettant aux « fils de la région de participer à la gestion des affaires locales ». Et l’allocution de novembre 2014 ressemble étrangement à celle que le monarque a tenu huit ans plus tôt, en 2006 à Laayoune, où il annonçait la mise en place du Corcas. Seules les mots ont changé : « Instaurer une bonne gouvernance, fondée sur l’élargissement de l’espace de participation à la gestion des affaires locales, et l’émergence de nouvelles élites capables d’assumer des responsabilités »...

Sur le plan externe, face aux ONG et aux instances diplomatiques, les militants sahraouis tiennent un discours universaliste, avec des concepts légitimants inspirés de la légalité internationale : principe d’autodétermination, référendum, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, décolonisation, proclamation des libertés publiques, rejet de la violence et du terrorisme, respect des droits de l’homme, etc. À ce niveau, ce ne sont pas les conditions sociales difficiles de la population sahraouie qui sont avancées comme arguments pour la construction du discours politique contestataire : les activistes sahraouis dénoncent les violations des droits humains dans le territoire, la violence policière à l’encontre de la population civile, l’interdiction quasi systématique de toute forme d’expression pacifique (manifestations, sit-in, rassemblements, meetings, etc.) qui ne s’alignent pas sur la position officielle de l’État marocain. « Nous revendiquons le respect de nos droits les plus élémentaires comme, par exemple, la liberté de nous réunir. Nous revendiquons également le respect de la légalité internationale, à savoir notre droit à l’autodétermination », déclarait notamment Aminatou Haidar au Journal hebdomadaire (14-20 octobre 2006). « Notre discours, qui est en même temps une composante de notre identité politique, est clairement basé sur la culture des droits de l’homme. Le droit à l’autodétermination en fait partie. Sans ce droit, notre peuple n’aura aucune existence politique. La place qu’occupe la femme dans notre société confirme l’adéquation de notre culture avec les principes universels », nous a affirmé Mohammed El Moutawakil4.

Ce discours trouve dans les atteintes aux droits humains au Maroc un terrain fertile à sa promotion auprès des ONG et des instances diplomatiques internationales. En avril 2013, le Conseil de sécurité a décidé pour la première fois de se prononcer sur l’élargissement du rôle de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) au contrôle des droits de l’homme dans la région administrée par le Maroc. Sans le soutien de la France, cet élargissement, auquel le Maroc est farouchement opposé, aurait sans doute été adopté par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Mais ce mécanisme onusien, qui renforce le rôle de la Minurso et assure, selon les ONG internationales — Human Rights Watch et Amnesty notamment —, une plus grande protection des droits de la population sahraouie, n’est pas pour autant abandonné. Il continue d’être présent dans les instances diplomatiques internationales et les ONG les plus crédibles. Tant que le Maroc n’aura pas mis ses actes en conformité avec ses discours, cet élargissement, qui s’ajoute au discours indépendantiste, ne cesse de le renforcer.

OMAR BROUKSY

1Pour éviter les risques de troubles, les autorités marocaines n’ont pas construit d’université dans les villes du Sahara occidental. Les bacheliers sahraouis poursuivent donc en général leurs études dans les universités de Marrakech ou encore de Settat à 60 kilomètres de Casablanca.

2Surnommés les « seigneurs du désert », ces notables « bénéficient (...) d’importantes licences pour l’exploitation des carrières de sable et de la pêche en haute mer. Parmi eux figurent d’anciens dirigeants du Polisario ayant rallié le Maroc, comme Guejmoula bent Ebbi, Hibatou Mae Elainine, Hassan Derhem ou encore la puissante famille des Ould Errachid ». Voir Omar Brouksy, Mohammed VI derrière les masques. Le fils de notre ami, préface de Gilles Perrault, Nouveau Monde, Paris, septembre 2014, p. 104.

3Déclaration faite au site d’information lakome.com, le 7 janvier 2013.

4Omar Brouksy, « La redéfinition de l’identité politique sahraouie », in L’Annuaire de la Méditerranée, publication de l’Institut européen de la Méditerranée, 2007 ; p. 175 et s

Pourquoi l’Algérie défend le statu quo au Sahara occidental

AKRAM BELKAID > 23 AVRIL 2015

L’inflexibilité de la classe politique algérienne sur le dossier du Sahara persiste et le différend avec le Maroc sur la question des frontières est loin d’être clos. Au-delà du passif historique et de la lutte pour le leadership régional, cet affrontement a un coût pour chacun des pays puisqu’ils sont engagés dans une course à l’armement. Les services de sécurité algériens nourrissent une rancune tenace vis-à-vis de la classe politique marocaine depuis les années de guerre civile, et en s’opposant à l’ouverture de la frontière terrestre entre les deux pays, ils punissent doublement leur voisin marocain. La communauté internationale quant à elle donne l’impression d’avoir abandonné tout espoir d’un règlement définitif de ce dossier.

Camp de réfugiés sahraouis de la région de Tindouf.

Commission européenne-DG Echo, 22 février 2012.

Concernant la question du Sahara occidental, la position de l’Algérie n’a jamais changé et elle ne changera pas. La seule solution possible et légale est le respect du plan de paix de l’Organisation des Nations unies avec la tenue d’un référendum sur l’autodétermination du peuple sahraoui. Ce n’est pas un problème entre l’Algérie et le Maroc, c’en est un entre les représentants du peuple sahraoui et le royaume marocain.

Tenus sous le sceau de l’anonymat, ces propos d’un haut responsable algérien rappellent une position officielle que la diplomatie de son pays ne cesse de défendre depuis déjà quatre décennies. Face au voisin marocain qui l’accuse de porter à bout de bras le Front Polisario et d’être, par conséquent, principale partie prenante de l’un des plus anciens conflits du continent africain, Alger renvoie de manière systématique au respect du droit international et donc à l’organisation, pourtant de plus en plus hypothétique, d’une consultation électorale afin de déterminer l’avenir de ce territoire sous domination espagnole jusqu’en 1975. En clair, les dirigeants algériens savent qu’ils ont entre les mains une partie de la solution mais refusent de l’admettre officiellement en mettant en avant la nécessité de soutenir l’action de la Mission de l’ONU pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso).

LA QUESTION DES FRONTIÈRES COMMUNES

Les raisons de cette fermeté qui, dans les faits, accompagne un soutien politique, matériel et militaire au Front Polisario, sont nombreuses et nécessitent d’abord une relecture des relations mouvementées entre l’Algérie et le Maroc. Des relations tendues sont à l’origine du blocage de l’Union du Maghreb arabe (UMA) créée en 1989 et qui demeure une coquille vide tant sur le plan politique qu’économique1. C’est une évidence : aucun progrès n’est envisageable en matière d’intégration régionale sans une amélioration notable des relations entre Alger et Rabat. Or, pour l’heure, leurs positions respectives demeurent éloignées, pour ne pas dire fortement antagonistes.

Comment alors expliquer la position algérienne en évitant les raccourcis et les clichés habituels ? La première explication de ce refus inébranlable d’accepter le moindre compromis — comme par exemple une large autonomie que concèderait Rabat à « ses » provinces sahraouies — a trait à un passif post-colonial qui n’a toujours pas été apuré entre les deux pays et qui est trop peu souvent cité dans les analyses concernant ce conflit.

En 1969, la signature du traité d’Ifrane devait solder les contentieux frontaliers entre les deux pays et effacer les stigmates de la « guerre des sables » de 1963 et des escarmouches qui l’avaient précédée2. Quelques années plus tard, le 15 juin 1972, une convention bilatérale entérinait le tracé frontalier entre les deux pays. Par ce texte, Alger et Rabat s’engageaient à respecter les frontières héritées de la période coloniale, reprenant en cela l’un des principes fondateurs de l’Organisation pour l’unité africaine (OUA, devenue depuis Union africaine). Pour les Algériens, cela signifiait que le Maroc, c’est-à-dire la monarchie mais aussi l’influent parti de l’Istiqlal, allaient enfin abandonner les revendications relevant du « Grand Maroc » et qui portaient notamment sur une souveraineté du royaume chérifien sur les villes de Tindouf et Béchar, voire de Tlemcen. Or, jusqu’à aujourd’hui, nombre de responsables algériens restent persuadés que leurs homologues marocains ne se sont pas résignés à l’idée d’une remise en cause des frontières héritées de la période de domination française.

Ainsi, quand en mai 2013 Hamid Chabat, le secrétaire général du parti Istiqlal, somme l’Algérie de restituer au Maroc les villes de Tindouf, Hassi Baida (lesquelles avaient constitué l’une des causes de la guerre des sables), Béchar et Elknadssa, les autorités algériennes réagissent avec une rare virulence, aussitôt relayée par la presse toutes tendances confondues. Dans nombre d’éditoriaux, la perspective habituelle avec laquelle le conflit du Sahara est abordé s’inverse. L’idée qui s’impose est que le but principal du Maroc n’est pas d’annexer définitivement le Sahara, mais bien de remettre d’abord en cause « l’intégrité nationale algérienne » — formule habituelle qui en appelle au sentiment et à la mobilisation nationalistes des Algériens. Durant les semaines qui suivront la sortie de Hamid Chabat, les médias et plus encore les internautes des deux pays continueront de s’invectiver sur, non pas le dossier du Sahara (objet quant à lui de polémiques récurrentes) mais sur les revendications propres au « Grand Maroc ». À ce sujet, plusieurs personnalités algériennes insistent d’ailleurs sur le fait que l’une des demandes de leur diplomatie n’a jamais été prise en compte par son homologue marocaine. Alger souhaite en effet que la monarchie reconnaisse officiellement l’intangibilité des frontières communes et que la convention de 1972 soit définitivement ratifiée par le Parlement marocain. Des exigences qui risquent peu d’être acceptées, la partie marocaine estimant qu’elles ne peuvent être traitées séparément du contentieux du Sahara.

DISPUTER LE LEADERSHIP RÉGIONAL

Bien entendu, l’historique tourmenté des lendemains des indépendances n’explique pas tout. Quand ils sont interrogés sur les perspectives de règlement du Sahara, les responsables algériens ont du mal à reconnaître que cette question sert surtout à disputer au Maroc la place de leader régional. Certes, le discours officiel algérien n’est pas sans cohérence quand il rappelle que l’Algérie s’est toujours tenue, du moins jusqu’à une période récente, aux côtés des peuples du Sud en lutte pour leur liberté. Le sort des Sahraouis est ainsi mis en rapport avec d’autres engagements, tels ceux en faveur des Palestiniens ou des Noirs d’Afrique du Sud. Pour autant, la volonté farouche du président Houari Boumediene (1965-1978) et de ses successeurs de contrer le développement d’un rival potentiel n’est niée par personne.

En s’opposant à l’annexion du Sahara par le Maroc et en engageant ce dernier dans une interminable bataille d’influence sur le plan africain et international, l’Algérie, riche de sa rente pétrolière, a d’une certaine façon entravé le développement de son voisin. À ce jour, aucune étude comptable n’a été réalisée sur ce que le Maroc a été obligé de fournir sur le plan financier pour à la fois contrer militairement le Front Polisario (édification des « murs », maintien d’une armée conséquente au sud, achats d’équipements militaires) mais aussi empêcher que l’ensemble de la communauté internationale, et notamment les pays occidentaux, ne prenne parti pour l’Algérie (on citera dans ce cas précis l’importance des dépenses de lobbying consenties par Rabat à Washington et Bruxelles pour défendre sa position).

Bien entendu, le calcul algérien ne s’est avéré payant qu’à court terme. Car si le Maroc paie chèrement sa volonté d’absorber le Sahara, l’Algérie se voit elle aussi entraînée dans une spirale à la fois coûteuse et dangereuse pour la paix dans la région. Depuis la fin des années 1990, le pays est engagé dans une inquiétante course aux armements, ses dépenses militaires (tous postes compris) étant passées de 3,6 milliards de dollars en 2004 à 13 milliards de dollars attendus pour 2015. En moyenne, l’Algérie est devenue le premier importateur d’armes du continent africain (2,5 milliards de dollars) et représente 3 % des achats mondiaux dans ce secteur, soit presque autant que l’Arabie saoudite (4 %) ou les Émirats arabes unis (3,8 %). Selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), l’Algérie fait partie des marchés les plus attractifs pour les fournisseurs d’équipements militaires, la Russie arrivant largement en tête devant l’Allemagne, la Chine, l’Italie et les États-Unis.

Avec une part équivalant à 4,5 % du PIB, les dépenses militaires algériennes commencent à peser lourd, d’autant plus que les prix du pétrole (ressource qui contribue à 95 % des recettes extérieures) sont en repli depuis juin 2014. Si le chaos libyen ainsi que la dégradation de la situation sécuritaire dans le Sahel, notamment dans le nord du Mali, justifient en partie cette course aux armements, il n’en demeure pas moins que c’est l’ombre d’un affrontement potentiel avec le Maroc qui plane sur cette dynamique. Une réalité que ne nient pas les responsables algériens, mais ils s’empressent toujours d’insister sur un point qu’ils jugent essentiel, à savoir que leur pays ne sera jamais le premier à engager le feu. « La doctrine stratégique algérienne est connue et nous ne cessons de la répéter : l’armée nationale populaire (ANP) ne s’engagera jamais hors de nos frontières », affirme de fait un officier supérieur de l’Académie interarmes de Cherchell. Un discours repris par l’entourage du président Abdelaziz Bouteflika et qui est brandi, entre autres, pour expliquer pourquoi l’Algérie refuse d’intervenir militairement au nord du Mali ou bien encore en Libye ou au Yémen.

Pour autant, de nombreux cadres et dirigeants algériens sont conscients des risques ravageurs que présente un possible conflit avec le Maroc. C’est ce qui pousse certains d’entre eux à multiplier les gestes de rapprochement avec le voisin et à rechercher la mise en place d’éléments « d’irréversibilité », c’est-à-dire des actions concrètes d’interdépendance qui rendraient impossible un affrontement militaire. En son temps, au début des années 1990, le passage au nord-est du Maroc d’un gazoduc en provenance du Sahara algérien et à destination de l’Espagne avait contribué à calmer les tensions bilatérales. Aujourd’hui, les réseaux électriques des deux pays sont interconnectés, ce qui fait dire à plusieurs observateurs que si les hommes ne franchissent pas la frontière fermée entre les deux pays, tel n’est pas le cas de l’électricité… Reste que de tels exemples de coopération sont encore trop rares pour effacer tout risque de conflit armé.

UN CONSENSUS À INTERROGER

Le passif historique et la rivalité régionale ne sauraient expliquer à eux seuls la position algérienne. Dans un pays qui a longtemps pratiqué l’unanimisme sur nombre de questions cruciales telles que l’identité, la langue ou les relations avec l’ancienne puissance coloniale, il est logique de s’interroger sur le fondement même de l’attitude de l’Algérie à l’égard de la question du Sahara. Alger défend officiellement la solution du référendum et bénéficie en cela de l’appui crucial de plusieurs géants africains dont le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Éthiopie (tandis que le Maroc semble peu à peu rallier à lui les pays d’Afrique de l’Ouest). Pour autant, il arrive que des avis contraires, et non des moindres, se fassent entendre à l’intérieur de l’Algérie. En 2003, le général à la retraite Khaled Nezzar, l’un des hommes-clés de l’interruption du processus électoral de 1991, a exprimé à plusieurs reprises son opposition à l’existence d’un Sahara indépendant aux frontières occidentales de l’Algérie. « Nous n’avons pas besoin de fragmentation supplémentaire de l’Afrique du nord », avait-il précisé dans les colonnes de La Gazette du Maroc. Dans la foulée, plusieurs universitaires algériens soutenaient l’idée qu’un Sahara indépendant serait par nature faible, miné par les influences extérieures et qu’il représenterait donc au final un risque pour la stabilité de la région et de l’Algérie.

Malgré ces prises de parole pour le moins iconoclastes et très médiatisées, la question de la position algérienne à l’égard du Sahara n’a jamais fait l’objet d’un vrai débat national. Officiellement, le consensus règne, hormis quelques exceptions comme celle du général Nezzar. La majorité de la classe politique, islamistes compris, n’a de cesse de réclamer le droit à l’autodétermination des Sahraouis tout en appelant néanmoins à des relations plus apaisées avec le « peuple frère » du Maroc.

Ce discours, qui peut paraître paradoxal, est plus ou moins en phase avec l’opinion publique algérienne. Il convient, concernant cette dernière, de relativiser nombre d’affirmations concernant l’usage mobilisateur que les dirigeants algériens auraient fait de la question sahraouie. Contrairement à la cause palestinienne, le Sahara occidental n’a jamais servi de ciment ou d’incitation au nationalisme (sauf par ricochet dès lors qu’il s’agissait de s’en prendre au voisin marocain). Certes, la solidarité à l’égard des réfugiés dans les camps de Tindouf a fait l’objet de nombre de discours et de mobilisations mais sans jamais déclencher de passions. Si quelques ONG algériennes sont engagées dans des actions humanitaires en faveur des Sahraouis, de nombreux Algériens adoptent une attitude plutôt neutre, voire indifférente. Sans jamais aller jusqu’à nier leur droit à l’autodétermination des Sahraouis, cette opinion silencieuse tend à se comporter comme si ce problème ne concernait que ses dirigeants.

Une autre réserve qui mérite d’être mentionnée concerne l’armée algérienne. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, cette dernière n’a eu nul besoin de la question du Sahara pour affirmer sa légitimité et asseoir son influence. Dans un pays où la geste héroïsée de la Guerre de libération est le fondement du pouvoir, les militaires algériens n’ont guère eu besoin d’instrumentaliser la rivalité avec le Maroc, même si la guerre des sables de 1963 a eu pour conséquence de faire oublier les dissensions et les luttes fratricides de l’été 1962. Par la suite, le bras de fer officieux avec le voisin marocain s’est même parfois révélé contreproductif, des milliers de jeunes ressentant le fait d’accomplir leur service militaire aux frontières ouest, notamment à Tindouf, comme une punition.

PASSIVITÉ DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Deux éléments méritent enfin d’être pris en considération dès lors que l’on s’interroge sur la persistance de la position algérienne. Le premier est lié à l’existence d’une rancune tenace au sein des services de sécurité algériens à l’égard des autorités marocaines. Il ne s’agit pas là de considérations liées à la question des frontières, mais à ce qui s’est passé durant la guerre civile algérienne, période plus communément appelée « décennie noire ». Aujourd’hui encore, le Maroc est accusé en Algérie d’avoir fermé les yeux — du moins jusqu’en août 1994, date des attentats de Marrakech — sur les agissements de groupes de soutien aux maquis islamistes. Depuis, plusieurs responsables algériens n’ont de cesse que de vouloir « punir » Rabat. Une punition qui se décline en deux séquences. L’une consiste à favoriser le statu quo au Sahara, quitte à provoquer le pourrissement de la situation et la désespérance des populations réfugiées dans les camps de Tindouf. L’autre s’oppose absolument à l’ouverture de la frontière terrestre. Une ouverture qui donnerait un bol d’air aux régions orientales du Maroc grâce à l’afflux de touristes algériens.

Le second élément qui explique la persistance de la crise du Sahara ne relève pas uniquement de l’Algérie. Dans une situation où les deux principaux concernés ne semblent guère décidés à négocier sérieusement une solution globale au grand bénéfice de toute la région, il convient de noter qu’aucun partenaire d’envergure du Maghreb, ni l’Europe, ni les États-Unis, ni même les pays du Golfe ne semblent vouloir s’engager dans une initiative majeure pour amener l’Algérie et le Maroc à la table de la paix. En février 1989, l’action diplomatique de l’Arabie saoudite appuyée par les États-Unis et la France, dans un contexte de détente entre l’Ouest et l’URSS, avait débouché sur la naissance de l’Union du Maghreb arabe et la réouverture des frontières terrestres entre l’Algérie et le Maroc. Vingt-six ans plus tard, et alors que le monde arabe n’en finit pas d’être secoué par les retombées des révoltes de 2011, c’est comme si la communauté internationale avait abandonné tout espoir d’un règlement définitif de la question du Sahara occidental.

AKRAM BELKAID

1À titre d’exemple, les échanges intermaghrébins atteignent à peine 2 % de l’ensemble des flux commerciaux à destination ou provenance des trois pays du Maghreb central : la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.

2À l’époque les armées des deux pays s’étaient affrontées, le Maroc réclamant, entre autres, la restitution des villes de Tindouf et de Béchar. uiv.

Commenter cet article