De toute l’Europe, s’élèvent des voix solidaires avec le peuple grec

Publié le par Mahi Ahmed

De toute l’Europe, s’élèvent des voix solidaires avec le peuple grec

JULIA HAMLAOUI

DIMANCHE, 18 JANVIER, 2015

L'HUMANITÉ

Alors que la coalition de la gauche radicale, Syriza, pourrait arriver en tête dimanche lors des législatives anticipées, les citoyens grecs qui souhaitent tourner la page de l’austérité peuvent compter sur de nombreux soutiens, dont certains se retrouveront en meeting ce lundi soir à Paris.

En finir avec les politiques d’austérité imposées par la funeste troïka (composée de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international) et appliquées avec zèle par les premiers ministres Georges Papandréou puis Antonis Samaras. Telle est l’opportunité que pourraient saisir dimanche prochain les électeurs grecs appelés aux urnes pour des élections législatives anticipées. Un scrutin dans lequel la coalition de la gauche radicale (Syriza) fait figure de favorite. Mais tourner cette page nécessite de braver les injonctions des nombreux tenants de cette politique qui n’a fait qu’aggraver la crise, d’Angela Merkel à François Hollande.

Pour contribuer à lever ces pressions, d’autres voix cherchent à se faire entendre, des voix solidaires. Dénonçant les « tentatives actuelles d’ingérence et de désinformation », c’est à un meeting pour soutenir « le droit du peuple grec à prendre en main son destin » qu’appellent lundi soir 19 janvier , au gymnase Japy à Paris, des forces politiques de gauche mais aussi syndicales et associatives. « L’arrivée au gouvernement d’une force de rupture avec l’austérité en Grèce peut ouvrir la voie à un bouleversement politique à l’échelle européenne », souligne cet appel cosigné par les partis du Front de gauche, Nouvelle Donne, Europe Écologie-les Verts, des représentants en France des partis de gauche européens, des organisations syndicales de SUD et de la CGT, des associations comme Attac, la Fondation Copernic ou le Collectif Roosevelt et des personnalités comme Gérard Filoche, Liêm Hoang Ngoc, Henri Sterdyniak…

C’est dans ce même élan de solidarité que s’inscrit l’Humanité. Dans nos colonnes résonneront les voix de ceux qui, en France et au-delà, ne se résignent pas à la perspective d’une austérité perpétuelle qui sacrifie l’avenir du plus grand nombre au profit de quelquesuns. Dès aujourd’hui, l’économiste Thomas Piketty, Jean-Marie Harribey, membre d’Attac et des Économistes atterrés, et le philosophe slovène Slavoj Zizek nous livrent leurs analyses et leurs espoirs de voir une autre page s’écrire en Europe. Plus juste et plus démocratique.

Thomas Piketty : « Pour une refondation démocratique de l’Europe »

LUNDI, 19 JANVIER, 2015

L'HUMANITÉ

Alors même que l’économie est repartie partout ailleurs, aux États-Unis comme dans les pays de l’Union européenne restés en dehors de la zone euro, le nouveau traité budgétaire adopté en 2012 sous la pression de l’Allemagne et la France, qui organise l’austérité en Europe (avec une réduction excessivement rapide des déficits et un système de sanctions automatiques totalement inopérant), a conduit à une récession généralisée en zone euro. En vérité, une monnaie unique ne peut fonctionner avec 18 dettes publiques et 18 taux d’intérêt sur lesquels les marchés financiers peuvent librement spéculer. Il faudrait investir massivement dans la formation, l’innovation et les technologies vertes. On fait tout le contraire.

Le plus triste, dans la crise européenne, est l’entêtement des dirigeants en place à présenter leur politique comme la seule possible, et la crainte que leur inspire toute secousse politique susceptible d’altérer cet heureux équilibre. Face à cet entêtement, on peut se poser la question de savoir quels chocs pourraient permettre de faire bouger les lignes ? Il y a, en gros, trois possibilités : une nouvelle crise financière ; un choc politique venant de la gauche ; ou bien un choc politique venant de la droite. Les dirigeants européens actuels devraient avoir l’intelligence de reconnaître que la deuxième possibilité est de loin la meilleure : les mouvements politiques qui prospèrent aujourd’hui à la gauche de la gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, sont fondamentalement internationalistes et pro-européens. Plutôt que de les rejeter, il faudrait au contraire travailler avec eux pour formuler les contours d’une refondation démocratique de l’Union européenne. Faute de quoi, on risque fort de se retrouver avec un choc autrement plus inquiétant, venu de la droite : compte tenu du mode de scrutin, il est tout à fait possible que le FN emporte des régions lors des régionales de décembre 2015.

On peut aussi, car c’est encore l’heure des vœux, espérer l’impossible. Au point où il en est, François Hollande serait bien inspiré de reconnaître ses erreurs de 2012, et de tendre la main à l’Europe du Sud, afin de formuler enfin des propositions audacieuses pour notre continent.

Aujourd’hui, il ne suffit plus de s’excuser : il est temps de reconnaître que ce sont les institutions européennes elles-mêmes qui sont en cause, et que seule une refondation démocratique de l’Europe permettrait de mener des politiques de progrès social. Concrètement, si l’on veut vraiment éviter que de nouveaux scandales LuxLeaks ne se reproduisent, il faut sortir de la règle de l’unanimité en matière fiscale, et prendre toutes les décisions concernant l’imposition des grandes sociétés (et idéalement des plus hauts revenus et des plus grandes fortunes) suivant la règle de la majorité. Et si le Luxembourg et d’autres pays le refusent, cela ne doit pas empêcher les pays qui le souhaitent de constituer un noyau dur avançant dans cette voie, et de prendre les sanctions qui s’imposent contre ceux qui continuent de vouloir vivre de l’opacité financièr

Slavoj Žižek: "Le 25 janvier 2015, nous sommes tous Grecs!"

Par Slavoj Žižek, philosophe et psychanalyste slovène

SLAVOJ ŽIŽEK, TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR BRADLEY SMITH

DIMANCHE, 18 JANVIER, 2015

Ceux qui critiquent nos démocraties institutionnelles déplorent souvent que les élections ne présentent pas de véritable choix. D’une manière générale, nous sommes appelés à choisir entre un parti de centre droit et un parti de centre gauche, dont les programmes sont presque indifférenciables. Le 25 janvier prochain sera une exception à la règle : tout comme le 17 juin 2012, les électeurs grecs devront trancher entre, d’une part, l’establishment, d’autre part, Syriza.

Rien d’étonnant à ce que ce moment de choix véritable sème la panique dans les rangs de l’establishment. On dépeint une société sombrant dans le chaos, la pauvreté et la violence si le « mauvais » parti l’emportait. La simple possibilité d’une victoire de Syriza fait trembler de peur les marchés du monde entier. C’est sans surprise que la prosopopée idéologique reprend de plus belle : les marchés se mettent de nouveau à parler comme des personnes vivantes, exprimant leur « inquiétude » quant aux conséquences d’une élection qui ne produirait pas un gouvernement avec un mandat populaire résolu à poursuivre le programme d’austérité fiscale.

Petit à petit, un idéal se profile derrière la réaction de l’establishment européen face à la menace d’une victoire de Syriza en Grèce. On trouve la meilleure expression de cet idéal dans le titre d’un article publié par GideonRachman dans Financial Times (19/12/2014) : « Le maillon faible de la zone euro, ce sont ses électeurs » [Europe’sweakestlinkis the voters]. Dans le monde idéal qu’envisage l’establishment, l’Europe se débarrasserait de son « maillon faible » et donnerait aux experts le pouvoir d’imposer directement les mesures économiques nécessaires. Si des élections devaient encore avoir lieu, leur seule fonction serait de confirmer le consensus des experts.

De ce point de vue, les élections grecques auraient tout d’un cauchemar. Alors comment éviter la catastrophe ?

La façon la plus évidente serait de jouer la carte de la peur et de dire aux électeurs grecs: « Vous pensez souffrir maintenant ? Vous n’avez encore rien vu ! Si Syriza prend le pouvoir, vous regretterez la douceur de vivre de ces dernières années ! » On pourrait aussi imaginer que Syriza délaisse le projet européen(ou s'en fasse exclure), avec des conséquences imprévisibles, ou encore qu’on en arrive à un « sale compromis ». Cette dernière possibilité entraînerait une autre peur : non pas celle du comportement « irrationnel » de Syriza après sa victoire, mais, au contraire, la peur que Syriza consente à un compromis « rationnel » qui déçoive les électeurs, avec le mécontentement qui s’ensuivrait, sans que Syriza puisse le canaliser cette fois…

De quelle marge de manœuvre jouirait un éventuel gouvernement Syriza? Pour paraphraser le président Bush, on ne doit surtout pas sous-estimer le pouvoir destructeur du capital international, surtout s’il est conjugué au sabotage d’un État grec bureaucratique, corrompu et clientéliste. Dans de telles conditions, un nouveau gouvernement peut-il parvenir à imposer des changements radicaux ?

Le piège qui se tend ici se perçoit assez clairement dans Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. Ce dernier explique qu’il faut accepterle capitalisme comme le seul système valable ; ainsi, la seule solution envisageable serait de permettre à l’appareil capitaliste de fonctionner dans sa sphère propre, tandis que la justice égalitaire serait assurée politiquement par un pouvoir démocratiquequi réglementerait le système économique et se chargerait de la redistribution des richesses.

Une telle solution est utopique au sens le plus strict du terme. Piketty sait bien que le modèle qu’il propose nepourrait marcher que s’il était appliqué au niveau international, au-delà des limites des États-nations (sinon le capital n’aurait qu’à se réfugier dans les États où les impôts sont moins élevés). Une telle mesure internationale présuppose l’existence d’un pouvoir supranational doté de la puissance et de l’autorité d’en faire respecter les termes. Or, un tel pouvoir est inimaginable dans les limites du capitalisme mondial contemporain et des mécanismes politiques que celui-ci implique. En un mot, si un tel pouvoir existait, le problème des injustices du capitalisme aurait déjà été résolu.

La seule issue de ce cercle vicieux est de trancher le nœud gordien et d’agir. Il n’existe jamais de conditions parfaites pour l’action : chaque acte survient par définition trop tôt ; il faut bien commencer quelque part, avec une intervention particulière. Il faut juste tenir compte des complications ultérieures auxquelles tel ou tel acte va conduire. Ainsi, c’est parfaitement utopique d’imaginer qu’on puisse maintenir le capitalisme mondial tel qu’on le connaît aujourd’hui, avec le même fonctionnement, et qu’on puisse simplement y ajouter le taux d’imposition plus élevé que propose Piketty.

Quid de la dette pharaonique ?

La politique européenne vis-à-vis des pays très endettés comme la Grèce peut se résumer ainsi : « prolonger et faire semblant » (prolonger les échéances de remboursement et faire semblant que toutes les dettes finiront par être remboursées). Pourquoi l’illusion du remboursement est-elle si tenace ? Ce n’est pas seulement parce qu’elle rend le prolongement des échéances plus acceptable pour les électeurs allemands.Ce n’est pas non plus seulement parce que l’annulation de la dette grecque conduirait vraisemblablement d’autres pays, comme le Portugal, l’Irlande ou l’Espagne, à faire la même demande.

Non. C’est avant tout parce que ceux au pouvoir ne tiennent pas à ceque la dette soit intégralement remboursée. Les créditeurs et les gérants de la dette accusent les pays endettés de ne pas se sentir suffisamment coupables ; on les accuse même de se sentir innocents. Cette pression correspond parfaitement au Surmoi de la psychanalyse. Comme Freud l’avait très bien vu, le paradoxe du Surmoi est que, plus on obéit à ses exigences, plus on culpabilise. Imaginez un enseignant vicieux qui donne des tâches impossibles à ses élèves et qui se moque sadiquement d’eux lorsqu’ils sont saisi d’angoisse et de panique. Le vrai but du prêt d’argent n’est pas son remboursement avec un profit ; c’estle prolongement indéfini de la dette afin de maintenir le débiteur dans un état perpétuel de dépendance et de subordination.

Il y a une dizaine d’années, l’Argentine a décidé de rembourser sa dette au FMI avant l’échéance (avec l’aide financière du Venezuela). Le FMI eut une réaction pour le moins surprenante : au lieu d’être satisfait de voir son argent lui revenir, le FMI (ou, plutôt, ses hauts responsables) s’est inquiété que l’Argentine profite de sa nouvelle liberté et de son indépendance financière vis-à-vis des institutions financières internationales pour abandonner l’austérité fiscale et pour faire des dépenses irresponsables…

La dette sert à contrôler et à réguler le débiteur ; comme telle, elle s’efforce de se reproduire sur une échelle progressive.Ainsi, la seule véritable solution est claire : puisque chacun sait que la Grèce ne remboursera jamais sa dette, il faudra trouver le courage de l’annuler. Les conséquences économiques en seraient tout à fait gérables ; il faut juste de la volonté politique.

C’est là notre seul espoir de briser le cercle vicieux entre la technocratie néolibérale de Bruxelles et les gesticulations anti-immigré. Si nous n’agissons pas, d’autres, comme l’Aube dorée ou l’UKIP, le feront à notre place.

Dans ses Notes Towards a Definition of Culture[Notes pour une définition de la culture, NDT], le grand conservateur T.S. Eliot fait remarquer qu’il y a des moments où le seul choix possible est celui entre l’hérésie et l’incroyance ; autrement dit, parfois la seule manière de faire vivre une religion est de rompre avec l’orthodoxie moribonde. Tel est notre positionnementactuel vis-à-vis de l’Europe : seule une nouvelle « hérésie » (représentée actuellement par Syriza) peut sauver ce qui mérite d’être sauvé de l’héritage européen : la démocratie, la confiance en le peuple, la solidarité égalitaire…

Si Syriza perd l’élection, l’Europe qui triomphera sera l' « Europe des valeurs asiatiques ». Cela n’a évidemment rien à voir avec l’Asie : il s’agit de la tendance claire et nette du capitalisme contemporain à suspendre la démocratie. L’héritage le plus précieux de l’Europe sera alors pris en otage.

Jean-Marie Harribey : « La troïka tremble, c’est bon signe »

LUNDI, 19 JANVIER, 2015

L'HUMANITÉ

Jean-Marie Harribey, université de Bordeaux, membre d’Attac et des Économistes atterrés.

Photo : Jacques Demarthon/AFP

La proximité des élections législatives en Grèce et la probabilité non négligeable que Syriza arrive en tête ont provoqué des réactions montrant quel degré de considération pour la démocratie ont les classes dirigeantes et les responsables de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international). L’enjeu doit être de taille pour qu’un si petit pays au regard de l’ensemble de l’Union européenne et du monde nourrisse autant d’hostilité et fasse l’objet de tant de pressions pour qu’il reste dans le droit chemin néolibéral.

Il y a d’abord un enjeu économique. Le système bancaire a été ébranlé par la crise déclenchée en 2007. Tout l’effort des institutions a consisté à le sauver, lui, pas la Grèce. L’objectif réel de la troïka est de garantir que les détenteurs de titres financiers pourront faire valoir les promesses de plus-values que celles-ci représentent. Or, la crise a atteint un point tel que la menace de l’effondrement du capital fictif constitué par l’immensité de la valorisation boursière et des innombrables produits dérivés reste suspendue sur la tête des propriétaires de titres qui savent pertinemment qu’ils ne peuvent jamais retrouver tous ensemble la liquidité qu’ils convoitent. Pour éloigner le plus loin possible ce spectre, les classes bourgeoises n’ont alors pas d’autre solution que d’agrandir constamment la base de l’enrichissement véritable, c’est-à-dire la sphère productive où le capital se valorise globalement, réellement et non pas de manière fictive. Ainsi, il leur faut comprimer salaires et droits salariaux et imposer des politiques d’austérité qui laminent les espaces non marchands où se produisent les services répondant à des besoins sociaux.

Mais pourquoi la Grèce ? Pourquoi tant de cris poussés contre l’expression démocratique ? Parce qu’il ne faudrait surtout pas que les citoyens grecs envoient le « mauvais signal ». Exactement la raison qui, au contraire, doit nous inciter à espérer et soutenir un projet radical de transformation politique. La restructuration de la dette publique s’élevant à 175 % du PIB grec ? Elle ne pourra, de toute façon, jamais être totalement remboursée, autant l’éponger immédiatement. Comment ? En partie par son effacement, et aussi par un impôt sur la fortune et le capital, prélude à une profonde réforme fiscale globale. À quoi servirait celle-ci ? Aux urgences : fournir l’électricité gratuite à 300 000 foyers, redonner accès aux soins médicaux, loger tous ceux qui sont dehors. On est aux antipodes de ce qu’annonce le premier ministre actuel Samaras qui veut alléger encore plus l’impôt des riches et poursuivre les privatisations.

Alexis Tsipras a répété plusieurs fois que la Grèce ne sortirait pas de l’euro. C’est préférable, d’abord pour les Grecs qui pâtiraient de la réévaluation de leur dette publique extérieure. Et aussi pour les autres peuples qui entendraient peser dans le sens d’une transformation politique dans leur propre pays et qui pourraient collaborer.

Car voici le deuxième enjeu, d’ordre politique. Ce que redoutent les dirigeants européens, c’est l’effet d’entraînement qu’aurait une victoire de Syriza sur Podemos en Espagne et ailleurs. Pas seulement en termes de résultats électoraux. Mais aussi parce que les questions qui fâchent ne pourraient plus être éludées : quand imposera-t-on à la BCE l’obligation d’être un prêteur en dernier ressort pour les États et que sera officiellement levée l’interdiction d’accepter des titres publics ? Jusqu’à quand les investissements d’avenir dépendront-ils quasi exclusivement de fonds privés visant la rentabilité à court terme, ainsi que le prévoit le plan Juncker ? Quand la question de l’emploi sera-t-elle vue autrement que comme une affaire de coût du travail qui se résoudrait par la baisse des salaires et de la protection sociale ?

Bientôt huit ans après l’éclatement de la crise, les institutions européennes refusent toujours de changer leurs politiques. Si l’on comprend bien qu’il épouse les intérêts des financiers, cet entêtement est tout de même absurde. La BCE est coincée : d’un côté, elle renâcle à annoncer une politique monétaire accommodante qui la conduirait à accepter des titres publics, parmi lesquels les Grecs ; de l’autre, elle hésite à déléguer à chaque banque centrale nationale le soin d’acheter des titres nationaux, car il s’ensuivrait des écarts croissants entre les taux d’intérêt exigés de chacun des États. Quant à la Commission européenne, elle a perdu toute légitimité et ce n’est pas M. Juncker qui va la restaurer, lui qui a couvert les pratiques d’évasion fiscale au Luxembourg. Tout plaide donc pour donner un coup de pied dans le modèle néolibéral. Mais les Grecs n’y réussiront pas tout seuls. Donnons-leur un bon coup de main.

(1) Auteur de la Richesse, la Valeur et l’Inestimable, LLL, 2013 ; les Feuilles mortes du capitalisme, Le Bord de l’eau, 2014.

Vassilis Vassilikos : « La troïka est une entreprise de déshumanisation »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR S. A.

LUNDI, 19 JANVIER, 2015

L'HUMANITÉ

À quatre-vingts ans, le célèbre romancier Vassilis Vassilikos reste une personnalité très respectée dans son pays. Il est candidat aux législatives pour le parti de la Gauche démocrate (Dimar).

Quarante ans après la dictature des colonels (1967-1974), le peuple grec subit la politique de la troïka (FMI, BCE, Commission européenne). Est-ce une nouvelle forme de dictature ?

Vassilis Vassilikos Je pense en effet que la troïka est une forme de dictature même si, pour moi, le mot dictature recèle avant tout une connotation militaire. Je préfère dire que la troïka est une « entreprise de déshumanisation ». Elle est le dernier-né des bras armés d’un processus néolibéral et antidémocratique débuté en 1992 avec le traité de Maastricht et qui tournait le dos aux idéaux des pères fondateurs de l’Europe. Dès le départ, il y a eu dans cette Europe monétaire contre laquelle j’ai lutté – j’étais alors en France et je militais pour le non aux côtés de Jean-Pierre Chevènement et Régis Debray – tous les ingrédients de cette déshumanisation. J’avais été choqué par l’absence tout au long des 12 000 pages de ce traité du mot « culture ». Or sans culture dans un projet politique, il ne peut y avoir de construction sociale. C’est cela la racine de la crise européenne dont la Grèce est la principale victime aujourd’hui. Mais la troïka n’est pas seule responsable de la situation. Georges Papandréou alors premier ministre n’a rien négocié en 2010 avec ces institutions, oubliant certains fondamentaux. Par exemple que les Grecs ont trois rêves dans la vie : avoir une maison, une voiture et une retraite. Tout cela a été acquis après de longues années de luttes sociales et fratricides et dans l’idée que personne ne toucherait à ces acquis.

Vous êtes vous-même candidat de la Gauche démocrate (Dimar). En 2012, vous jugiez Syriza peu ouvert au dialogue avec les autres composantes de gauche. Deux ans plus tard, conservez-vous ce sentiment-là et comment voyez-vous la possible victoire de Syriza ?

Vassilis Vassilikos À l’époque, je vous rappelle que, dans les couloirs de Syriza, l’on parlait encore de sortie de l’euro. Aujourd’hui, ils ont compris que ça n’était pas possible d’en sortir seul. Syriza a sur ce sujet-là évolué dans le bon sens. Je ressens même un sentiment d’injustice à l’égard de ce jeune parti qui s’apprête à prendre le pouvoir et qui devra gérer une situation d’urgence. Dans une Union européenne malade avec un pays moribond dans les mains, on ne peut pas faire grand-chose. Syriza pourra peut-être améliorer les conditions de vie immédiates des Grecs mais nous ne sommes pas encore dans un moment de changement. Ce qui est dommage car la Grèce est un pays révolutionnaire au fond. Mais s’il y a un espoir infime de faire bouger les choses, et je veux croire que cet espoir existe, il faudra de toute façon que Syriza recoure à des alliances avec les Verts ou Dimar pour que de nouvelles lignes de force naissent.

Comment l’auteur de Z, porté à l’écran par Costa-Gavras, que vous êtes analyse-t-il la poussée des néonazis d’Aube dorée ?

Vassilis Vassilikos La question que je me pose, c’est : « Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours un mort symbole dans une époque de pleine tension ? » Au moment où Pavlos Fyssas est assassiné (un rappeur grec tué par un membre néonazi d’Aube dorée en 2013), on jouait Z au théâtre national. Or Z (zei) en langue grecque cela signifie : « Il est vivant. » Dans la mise en scène, il y avait les milices d’Aube dorée qui remplaçaient les paramilitaires originellement décrits dans mon livre. Et les jeunes, qui ne connaissaient pas l’histoire basée sur l’assassinat du député grec Grigoris Lambrakis par la dictature, ont trouvé écho dans cette pièce. Il y a eu cinq représentations et, à la fin de chacune d’entre elles, ils criaient : « Fyssas est vivant ! » La connexion entre les deux époques était faite. Cependant, les racines des deux tragédies ne sont pas les mêmes. Dans les années 1960, la poussée fasciste était la conséquence directe de la guerre civile qui aboutit au régime criminel des colonels. Aujourd’hui, Aube dorée, après dix années de travail en sous-main, explose en plein jour, accusant publiquement les étrangers de tous les maux dont souffre le pays. Elle est la conséquence directe de la crise économique nourrie par les politiques néolibérales. Mais une question me travaille. Si je veux bien admettre que les médias dominants ont favorisé ce climat en stigmatisant les Albanais, les Roms et autres Syriens et Africains, je n’arrive pas à m’expliquer qu’une partie de mon peuple qui, pendant des siècles, a été un peuple d’émigrants et qui possède cela dans son ADN oublie si vite la souffrance d’une vie hors de son pays.

Vassilis Vassilikosest écrivain, auteur de Z

Publié dans Information

Commenter cet article