Autour de l'affaire Hamadache- Kamel Daoud: quelques textes

Publié le par Mahi Ahmed

~~VIDEO : Kamel Daoud sur Kbc http://www.chouf-chouf.com/actualites/media/kamel-daoud-sur-kbc-on-veut-nous-faire-revivre-les-annees-90/ L'IMAM SALAFISTE DU REGIME ALGERIEN ET L'ECRIVAIN CAMUSIEN Fausse polémique et vraie manipulation Algeria-Watch, 21 décembre 2014 Le 16 décembre dernier à Alger, un certain Abdelfatah Hamadache, qui se dit imam et chef d’un mouvement salafiste non agréé, le Front de la Sahwa (éveil) islamique libre, publiait sur sa page Facebook (1) un appel à l’exécution par l’État du journaliste-écrivain algérien Kamel Daoud, auteur du roman Meursault, contre-enquête, largement salué par la presse française et finaliste du prix Goncourt. Qualifiant Kamel Daoud d’« apostat » et d’« ennemi de la religion » qui insulte « Allah et le Coran et combat l’islam », l’imam salafiste écrivait notamment : « Si la charia islamique était appliquée en Algérie, le châtiment contre lui aurait été la mort pour apostasie et hérésie. […] Nous appelons le régime algérien à appliquer la charia et à le condamner à mort en le tuant publiquement pour la guerre qu’il mène contre Dieu et le Prophète. » Ces déclarations ont suscité de vives réactions, en Algérie comme en France. De nombreuses voix se sont élevées à juste titre pour considérer cet écrit comme un appel au meurtre et le condamner en conséquence. Curieusement, Hamadache n’a pas cité les déclarations qu’il reprochait à Kamel Daoud. Alors que le journaliste s’est souvent exprimé ces dernières semaines, notamment dans l’émission de France 2 « On n’est pas couché » du 13 décembre 2014, où il expliquait son point de vue sur la colonisation, l’arabité et les printemps arabes. Et où il critiquait le rapport des musulmans à leur religion, considérant en substance que « la religion, c’est le mal du monde arabe ». Abdelfatah Hamadache, « salafiste des services » Des sources fiables ont confirmé à Algeria-Watch que le prétendu imam salafiste est en réalité de longue date un agent du DRS (Département du renseignement et de la sécurité), la police politique secrète du régime algérien. Lors de la « sale guerre » des années 1990, l’agent undercover Abdelfatah Hamadache activait dans les rangs islamistes sous la fausse identité d’Abdelfatah Berriche, dit aussi « Abou Souleiman ». Des précisions décisives ont été apportées sur ce personnage par le capitaine Ahmed Chouchane, ancien officier des forces spéciales qui avait été arrêté en mars 1992 pour ses sympathies islamistes (mais qui avait récusé le recours à la lutte armée) (2). Dans son livre publié sur Internet en 2012 (3), le capitaine Chouchane relate de façon détaillée le rôle joué par Hamadache – il avait découvert sa véritable identité – dans la mutinerie manipulée des détenus de la prison de Berrouaghia, dont la terrible répression fit plus de cinquante morts le 13 novembre 1994 (4). L’objectif de cette opération était de justifier l’élimination extrajudiciaire de nombreux cadres du Front islamique du salut (FIS) qui y étaient incarcérés. Chouchane, qui y était alors détenu, raconte comment ces cadres (enseignants, médecins, intellectuels) avaient fait de la prison une sorte d’école, apprenant à lire et à écrire aux quelque 1 200 prisonniers politiques qu’elle comptait à l’époque. Et comment, quelques semaines avant le drame, le DRS avait transféré à Berrouaghia plusieurs détenus d’autres prisons comme Serkadji et Lambèse, parmi lesquels Hamadache, tandis que la direction de la prison était remplacée. « Les premiers à subir les effets de ces bouleversements à l’intérieur de la prison, explique Ahmed Chouchane, ont été les enseignants et les cadres qui ont été diabolisés ; puis, sous l’ordre de la nouvelle direction, de nouveaux leaders arrivés avec le dernier transfert ont pris l’ascendant sur les anciens et ont pris le contrôle avec l’aide des gardiens... Certains des nouveaux détenus, qui avaient même des relations personnelles avec le directeur de la prison, […] étaient vraiment des agents transférés dans le seul but d’exécuter des cadres du FIS. » Ces agents, se présentant comme des islamistes radicaux, ont constitué au sein de la prison un « émirat », dont Hamadache a été désigné « imam ». Ils ont alors entrepris d’embrigader de jeunes détenus fragilisés par la torture pour organiser une évasion. Le capitaine Chouchane rapporte en détail le déroulement des faits et l’épouvantable répression par les forces de sécurité, en précisant : « Toutes ces informations m’ont été données par les jeunes victimes des bourreaux après l’échec de l’évasion et ont confirmé une manipulation des services de renseignement. […] Quant à Abdelfatah Hamadache, il a été le premier à être exfiltré en nous disant qu’il avait été blessé par balle dans sa tentative d’évasion. » Vingt ans après ce drame, l’agent infiltré a retrouvé son patronyme et refait surface sous les spots des studios de télévision. Depuis quelques années, le prédicateur salafiste Hamadache est en effet invité sur les plateaux des nouvelles chaînes algériennes « privées » pour prêcher la haine en toute impunité. Ses discours incendiaires, qui ont d’ailleurs peu d’écho dans la population, ne lui valent aucun rappel à l’ordre ni poursuite, ni interdiction d’antenne. Dans un pays bâillonné et dont les médias sont tous étroitement contrôlés par le DRS, cette tolérance est révélatrice tant des protections dont il bénéficie que du rôle qui lui est assigné sur la scène médiatique. Jusque-là, la réputation de ce personnage équivoque ne dépassait pas les cercles spécialisés : le « salafiste des services » n’était connu que de ceux qui observent avec attention le théâtre des marionnettes médiatiques algériennes. Mais son appel au « régime algérien à appliquer la charia […] en exécutant publiquement » Kamel Daoud a valu à Abdelfatah Hamadache une notoriété dépassant les frontières de son pays. Il faut dans ce contexte relever l’opinion d’Ali Belhadj, l’ex-numéro deux du FIS – qui continue à ce jour d’être poursuivi par les autorités algériennes –, demandant à Hamadache immédiatement après sa sortie « de s’expliquer et de dire en quelle qualité il pouvait juger (5) ». Il ajoutait que « s’il est possible de rappeler les principes religieux, par contre, personne ne peut juger » : selon Belhadj, « il n’appartient qu’au seul Dieu de juger qui est musulman et qui ne l’est pas ». Il désavouait ainsi clairement les propos de l’imam salafiste. Ce prédicateur obscurantiste brutalement surgi des limbes par un discours très provocateur a en tout cas efficacement refocalisé l’attention des médias à l’étranger et en Algérie sur la « menace islamiste ». Tous les éléments d’une opération de guerre psychologique étaient ainsi réunis. Une intrigue mince, mais un procédé efficace. L’acteur principal, un obscur imam sans écho ni audience qui attaque un auteur francophone et laïque, complètement inconnu de ses ouailles potentielles, mais relativement célèbre en France. Le scénario est éprouvé et porte la signature du DRS. Pourquoi, avec ce type d’initiative, ce service a-t-il entrepris aujourd’hui de renouer avec des modes de désinformation et d’« action psychologique » déployés dans les années 1990 pour mener à huis clos, mais avec de puissants relais étrangers, sa guerre d’« éradication » de la « menace islamiste » et de la démocratie ? Le régime d’Alger instrumentalise l’islamisme pour masquer un bilan désastreux et assurer la transition au sommet L’enjeu, cette fois, n’est pas de masquer un coup d’État et une guerre civile derrière une prétendue menace millénariste : il s’agit plus trivialement de créer les conditions les plus propices à la transition qui se prépare à Alger. Le pays est en effet à la veille de recompositions complexes et d’inévitables changements, inhérents à la nature même d’un régime politique usé dont les principaux dirigeants – pour la plupart très âgés – ne sont plus en état de tenir les commandes. La paralysie durable de la vie politique, aggravée par l’ossification du système dans un contexte global peu favorable – la chute des prix pétroliers est un facteur négatif de plus –, inquiète les principaux alliés extérieurs du régime, avant tout désireux d’éviter des ruptures brutales préjudiciables à leurs intérêts économiques mais également sécuritaires. Un potentiel de tensions et de déséquilibres exacerbé par l’état de santé du chef de l’État, très affaibli après son énième hospitalisation en urgence à Paris, le 16 décembre 2014. L’image internationale du régime – qui a oublié la sale guerre des années 1990 ? –, pourtant servie au mieux par un extraordinaire silence médiatique et le bâillonnement de facto des voix discordantes, est désormais très atteinte. Publiquement « contraints dans leur expression » pour reprendre l’éloquent aveu d’un ancien Premier ministre français (Lionel Jospin en septembre 1997 (6)), nombre de responsables français et européens n’hésitent pas, en privé et off the record, à critiquer sévèrement leurs homologues algériens. Sans qualités reconnues, hors leurs capacités de nuisance, ces derniers apparaissent pour ce qu’ils sont : des partenaires par défaut dans la guerre éternelle contre le terrorisme. Sur ce terrain où la propagande est une arme de guerre, le DRS possède une expertise reconnue : les coups tordus sont une incontestable spécialité maison. Qui a oublié les « commandos médiatiques » des années 1990 débarquant en Europe pour prêcher la bonne parole des « démocrates-putschistes » d’Alger en guerre contre des islamistes barbares dirigés par d’étranges émirs, marchand de volaille ou carrossier automobile ? Qui a oublié les assassinats atroces d’intellectuels attribués « naturellement » à de sanguinaires djihadistes ? C’est souvent après coup que nombre de « spécialistes » ont réalisé, sans le reconnaître pour autant, que les auteurs de ces crimes abjects ne se recrutaient pas uniquement dans les rangs des fanatiques religieux et que les commanditaires restaient hors de portée. À ce jour, de troubles zones d’ombre recouvrent encore les meurtres que le journaliste Saïd Mekbel, lui aussi tué par des assassins anonymes en décembre 1994, attribuait au chef de la police politique secrète, le général-major Mohammed Médiène, dit « Toufik » ( 7). En décembre 2014, c’est pour occulter la réalité nue de son échec généralisé, économique, social et politique, que le régime réactive des extrémistes en réserve depuis des années. En témoigne notamment la réapparition médiatique de l’ancien chef de l’Armée islamique du salut (AIS), Madani Mezrag, autrefois considéré comme un terroriste, dont on apprend qu’il a été autorisé à organiser une « université d’été » dans le djebel en août 2014. Ainsi que, probablement, l’étrange assassinat en Kabylie du randonneur français Hervé Gourdel, le 24 septembre dernier. La remise au devant de la scène de cette mouvance islamiste sous contrat avec le DRS a pour but de signifier aux étrangers, mais aussi aux Algériens, que la seule alternative à la « barbarie islamiste » est le régime en place, garant exclusif de modération et d’équilibre. Comme dans les années 1990, des groupes islamistes supervisés par le DRS s’en prennent, pour l’instant verbalement, à des représentants des courants « laïques et modernistes » afin de créer un climat de tension et de distribuer les rôles dans une pièce où les enjeux réels de contrôle du pouvoir et la rente sont soigneusement dissimulés. La contradiction religieux/laïques est instrumentalisée et mise en scène pour faire diversion et leurrer l’opinion internationale. L’affaire Hamadache-Daoud participe très clairement de ce scénario. Notes 1. Reproduite dans l’article du journal online proche du pouvoir, « Un imam salafiste appelle à condamner à mort Kamel Daoud », TSA, 16 décembre 2014. 2. Sur le parcours d’Ahmed Chouchane, on peut se reporter à son audition lors du procès en diffamation engagé à Paris, en juillet 2002, par l’ancien ministre de la Défense algérien, le général Khaled Nezzar, contre l’ex-lieutenant Habib Souaïdia : « Audition de l’ex-capitaine Ahmed Chouchane, à la requête de la défense », in Habib Souaïdia, Le Procès de La Sale Guerre. Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia, La Découverte, Paris, 2002. 3. Ahmed Chouchane, Le Livre de la crise algérienne. Un témoin au cœur des événements [en arabe], 2012, p. 122. 4. Voir Algeria-Watch, « Vingt ans après: 13 novembre 1994 : massacre à la prison de Berrouaghia », 13 novembre 2014. 5. « Ali Belhadj se démarque de Hamadache », KalimaDZ, 18 septembre 2014. 6. José Garçon, « Algérie : Jospin fait aveu d’impuissance. Pour le Premier ministre, un processus de démocratisation est indispensable », Libération, 16 septembre 1997. 7. Voir Algeria-Watch, « Vingt ans après : décembre 1994, l’assassinat de Saïd Mekbel, le journaliste qui avait dû “avaler ce qu’il sait” », 3 décembre 2014 Menaces de mort contre Kamel Daoud: un dérapage "très dangereux", selon Mohamed Aissa le 22.12.14 | Le ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, Mohamed Aïssa, a qualifié de "dérapage très dangereux" les menaces de mort lancées contre l'écrivain-journaliste Kamel Daoud, tout en déplorant que ce dernier est "en train d'être récupéré par un lobby sioniste international hostile à l'islam et l'algérianité". "Je ne perçois pas l'appel fait par cet individu (Hamadache Zeraoui) sur sa page facebook comme étant une fatwa, qui est par définition, un avis religieux qui émane d'une autorité religieuse. Je ne retrouve la trace de Zeraoui ni dans les universités des sciences islamiques en Algérie, ni au sein des établissements de formation des imams, ni parmi les imams que compte le ministère", a indiqué le ministre, soulignant que son avis "relevait du virtuel". Un "imam" et "mufti" autoproclamé prénommé Hamadache Zeraoui avait appelé sur sa page Facebook les autorités algériennes à condamner à la peine capitale l'auteur du roman "Meursault, contre enquête" et à l'exécuter en public. "Je considère qu'il s'agit d'un dérapage très dangereux dans un contexte général dans lequel l'Algérie est en train de défendre un islam dans sa valeur absolue, un islam qu'on veut ternir l'image et qualifier de terrorisme. Nous déployons des efforts énormes en Algérie et avec toutes les autorités qui partagent avec nous cette préoccupation et qui subissent cette radicalisation rampante du discours religieux". Il a ajouté que cette menace contre un écrivain-journaliste "dérange et parasite un peu la politique nationale qui est arrivée par la réconciliation nationale, la formation des imams à un niveau où l'Algérie est perçue comme une référence en matière de déradicalisation et de défense de l'islam authentique, un islam de cohabitation et de convivialité". "Kamel Daoud a le droit de se défendre, mais je dois dire aussi que nous sommes en train de perdre un des enfants d'Algérie qui est en train d'être récupéré par un lobby sioniste international hostile à l'islam et à l'algérianité. C'est Bernard Henri Levy qui intervient pour récupérer un Algérien qu'on pourrait contenir dans la famille algérienne et qu'on pourrait assister et accompagner", a-t-il déploré. Il a ajouté que "Kamel Daoud doit être intelligent et ne doit pas tomber dans le charme d'un sionisme rompant" et qu'"il a besoin d'être interpellé à respecter les règles fondamentales de l'écriture au nom de l'Algérie et de respecter le sacré", soulignant aussi que cet écrivain-journaliste "a besoin d'Enassiha (conseils) et non d'un appel au meurtre". Les menaces contre Kamel Doud ont été condamnées par la société civile et la classe politique. Dans ce contexte, le ministre de la Communication, Hamid Grine avait déclaré: "Nous sommes contre toutes les formes d'intolérance et de menace à l'encontre de toute personne et, bien évidemment, kamel Daoud. Nous sommes contre l'insulte et pour le dialogue et la tolérance". APS L’appel au meurtre lancé contre Kamel Daoud : L’association Mohamed Dib réagit le 22.12.14 | 14h18 Réagissez Imprimer Envoyer à un ami Flux RSS Partager L’association la Grande Maison, celle qui attribue chaque année le prix Mohamed Dib a réagi à l’appel au meurtre lancé contre Kamel Daoud. « L'appel lancé par un individu au gouvernement algérien lui enjoignant de condamner à mort publiquement Kamel Daoud, soulève une profonde indignation et une absolue réprobation nationale et internationale » dit le communiqué, avant de poursuivre : « L'Algérie ne saurait renouer avec la tragédie, encore vive dans tous les esprits, de la terreur et des assassinats ignobles qui ont endeuillé son passé récent à l’instigation d’une faction d’obscurantistes. » Pour rappel, l’association Mohamed Dib a honoré par le passé l’écrivain Kamel Daoud de son prix, et aujourd’hui, elle se sent consternée par ce criminel appel au meurtre. « Il rappelle douloureusement une épreuve que nous croyions dépassée et qui nous a privés de valeureux citoyens : artistes, intellectuels, journalistes, médecins et autres citoyens de toutes professions. Epreuve qui a brisé de nombreuses familles et fait fuir un nombre incalculable de personnes menacées ou terrorisées par la barbarie. » Enfin, l’association Mohamed Dib termine son communiqué en apportant son total soutien à Kamel Daoud « esprit libre, et écrivain talentueux ». « Nous estimons qu’il est en droit en tant que journaliste et - a fortiori en tant qu’écrivain - d’exprimer sa vision du monde fût-elle singulière et éloignée des idées communément admises dans la société. Personne n’est obligé de partager cette vision mais personne n’a le droit de préconiser la haine et le meurtre pour s’y opposer ; en somme tout le contraire de l’aspiration sacrée à la liberté qui a présidé à la lutte du peuple algérien pour recouvrer son indépendance. » Aussi, l’association dit attendre des autorités « que des réparations soient faites, et que Kamel Daoud soit protégé » Akram El Kébir Lettre ouverte d'artistes algériens à la ministre de la culture le 22.12.14 | 11h40 1 réaction Imprimer Envoyer à un ami Flux RSS Partager Cette lettre s’adresse à vous, Madame la Ministre de la Culture, car aujourd’hui, l’un des nôtres, l’écrivain Kamel Daoud, est menacé de mort. Mais aussi à vous, Monsieur le Ministre de la Communication, car c’est dans les médias algériens que circulent librement ces appels à la mort. Et enfin, à vous, Monsieur le Ministre des Affaires Religieuses, car c’est au nom de la religion qu’on appelle à tuer un artiste en Algérie. Depuis quelques années, le bouillonnement artistique en Algérie se réapproprie les contours de la société de façon notable et encourageante, une once d’espoir pour le développement et le rayonnement de notre société et de notre culture. Mais depuis ces années aussi, la création se heurte sans cesse à la violence verbale, à l’intimidation… Et aujourd’hui, « la balle est tirée ». Un homme appelle à tuer un autre homme, un intégriste appelle à tuer un artiste, un Algérien à tuer un autre Algérien. Cet appel est déjà un crime, il est plus de 200 000 fois un crime, car il tue encore nos frères innocents morts dans les années 90, tués par leurs propres frères. Aujourd’hui, c’est une occasion civique et politique de trancher. Il faut décider que la terreur est définitivement finie : qu’en Algérie, on protège les Algériens, que le Ministère de la Culture protège ses artistes, que le Ministère des Affaires Religieuses ne saurait tolérer un appel au crime au nom de l’islam, que le Ministère de la Communication ne saurait accepter que les médias deviennent la tribune de la mort. L’Histoire ne peut pas se répéter, car nous savons, nous avons tous, tous souffert ensemble des années de chaos et de barbarie il y a de cela à peine 15 ans. Nous, artistes-citoyens algériens, revendiquons notre droit à la liberté d’opinion et d’expression, sous tous ses aspects, et ce en toute sécurité. Mais cela n’est possible que si la République nous l’assure, comme le garantit la Constitution. Et c’est pour cela que, Madame et Messieurs les Ministres, nous vous lançons un appel urgent, vous qui êtes les représentants de la République Démocratique et Populaire. Nous attendons une réponse réelle, un geste fort, un signe clair, une action cohérente, de votre part, pour faire halte à ce danger qui menace gravement les artistes et le pays. Kamel Daoud a écrit : « Être l’enfant d’un lieu qui ne vous a pas donné naissance ». Il est grand temps de naître. Il est grand temps de créer en toute liberté. Notre appel n’est pas celui du meurtre, mais celui de la vie. Les signataires : Salima Abada, chanteuse et actrice Hakim Abdelfettah, assistant-réalisateur Chérif Aggoune, réalisateur Hania Amar, actrice Samir Ardjoum, critique de cinéma Nabil Asli, acteur Hajar Bali, écrivain Farid Belaiat, musicien Abdallah Benadouda, animateur télé Adila Bendimerad, actrice et productrice Yacine Benelhadj, réalisateur Anis Benhallak, musicien Karim Bensalah, acteur et réalisateur Malek Bensmaïl, réalisateur Maïssa Bey, écrivain Tarik Bouarrara, acteur et chorégraphe Yacine Bouaziz, producteur Anis Bourbia, artiste hip hop Safi Boutella, compositeur et musicien Sabrina Challal, poétesse et écrivaine Yasmine Chouikh, réalisatrice Djaber Debzi, producteur et associatif Bachir Derraïs, producteur Sabrina Draoui, réalisatrice Samir El Hakim, acteurSarah El Hamed, artiste Abdelaziz El Ksouri (Djmawi Africa), musicien Nathalie Fedrizzi, maquilleuse cinéma Ahmed Djamil Ghouli (Djmawi Africa), musicien, chanteur et compositeur Amina Haddad, productrice Fayçal Hammoum, producteur Abdenour Hochiche, associatif et directeur des Rencontres Cinématographiques de Béjaïa Amine Kabbes, assistant-réalisateur Nadia Kaci, actrice Amazigh Kateb, musicien, chanteur et compositeur Abdelmadjid Kellou, étudiant en cinéma Dorothée Myriam Kellou, réalisatrice Djamel Kerkar, réalisateur Yanis Koussim, réalisateur Lazhari Labter, éditeur et écrivain Mina Lachter, actrice Kheireddine Lardjam, metteur en scène de théâtre Rim Laredj, artiste et réalisatrice Souhila Mallem, actrice Narimène Mari, réalisatrice Meryem Medjkane, actrice Bachir Mefti, écrivain Saïd Mehdaoui, producteur et réalisateur Amina Menia, artiste plasticienne Nadir Moknèche, réalisateur Karim Moussaoui, réalisateur Imen Noel, actriceNadjib Oulebsir, acteur et assistant-réalisateur Damien Ounouri, réalisateur Princesse Zazou, designer et plasticienne Sadek (Democratoz), chanteur et musicien Sofiane Saïdi, chanteur et compositeur Lyes Salem, acteur et réalisateur Mustapha Sedjal, artiste plasticien Smail Soufit, conseiller artistique et script-doctor Wassyla Tamzali, écrivain Zino Touafek, fashion designer Samir Toumi, écrivain Youcef Zarouta, comédien et humoriste Abdenour Zahzah, réalisateur Nadim Zeraïa, vidéaste et photographe Ahmed Zitouni, acteur Appel au meurtre contre l’écrivain Nous sommes tous des Kamel Daoud le 22.12.14 | 10h00 3 réactions Imprimer Envoyer à un ami Flux RSS Partager Il est paradoxal qu’un roman comme celui de Kamel Daoud puisse passer à peu près inaperçu en Algérie après avoir été couronné dans le monde. Une tirade de 150 pages — en passe d’être traduite dans plusieurs langues — qui puisse tenir en haleine le lecteur, c’est la gageure que Daoud a relevée parce qu’il a écrit un livre dans un style remarquablement riche, rempli de colère et d’exaltation. Mais que raconte donc Daoud de si profond qui puisse déranger autant les censeurs ? Comment ose-t-il s’attaquer à l’œuvre monumentale de Camus ? Pour Camus qui décrit l’absurdité de la vie, celle-ci est dès l’origine dénuée de sens parce que la mort est attachée à la vie, inéluctablement. Meursault tue alors l’Arabe sans raison. Pour paraphraser Dostoïevski, si la vie est absurde, tout est permis. Mais l’Arabe, dit Daoud, est un homme, un homme à qui il faut donner un nom, une sépulture. Ce qui préoccupe Daoud n’est pas tant la condition humaine dans sa généralité et sur laquelle au fond on n’a que peu d’emprise, mais la condition particulière de l’homme, des hommes comme Meursault, Moussa (la victime de Meursault), vous ou moi. En somme, plutôt que la question du sens – inaccessible – de l’existence humaine et de son irrationalité qui est le point de départ des préoccupations de Camus et du courant existentialiste, il préfère se focaliser immédiatement sur l’absurdité du comportement humain tel qu’il est enfanté par la société. En somme, ce qui intéresse Daoud, ce n’est probablement pas tant la gratuité du meurtre de Meursault — consécration ultime de l’absurdité de la condition humaine — mais la négation du statut de Moussa, victime de l’irrationalité de Meursault. Il y a là un premier glissement important. Camus estime, face à l’absurdité de la condition humaine, que l’homme et la société s’en sortent comme les juges de Meursault : en cherchant par des artifices à forger une rationalité là où il n’y en a pas à l’origine, où rien n’est interdit et à rendre celle-ci opposable à tous. Daoud prend le contre-pied en estimant que c’est l’homme et la société qui créent l’absurdité de leur propre condition indépendamment de leur problème existentiel dont ils ne peuvent maîtriser ni les tenants ni les aboutissants. Ainsi, Haroun est condamné par les djounoud non pas parce qu’il a tué le Roumi sur injonction de sa mère, en représailles au meurtre de son fils, mais parce qu’il l’a fait le 5 juillet, soit 24 heures en retard : vous l’auriez tué hier, lui dit-on, vous auriez été un héros et un libérateur, mais aujourd’hui vous êtes un assassin. Autre exemple, la mère porte le deuil de son fils comme dans un rôle de cinéma : ce n’est plus tant la douleur (cela faisait des années que son fils Moussa avait été tué par le livre de Camus sur la plage) mais la société qui lui impose un protocole de conduite en pareil cas qu’elle se doit de jouer pour l’éternité. Pour Daoud, la société ne cherche pas nécessairement à se créer une rationalité dans une vie fondamentalement absurde comme le soutient Camus ; au contraire, elle est capable de secréter ab initio des comportements absurdes. Autrement dit, pour Daoud, le monde n’est pas chaotique originellement mais l’est par ce qu’en font les hommes. Cette position est riche en ce qu’elle appelle une praxis : Camus interprète le monde comme dirait Marx, Daoud propose au fond de le changer en scrutant le comportement humain — au lieu de la condition humaine — et en l’érigeant comme point de départ de son investigation. Mais dans un cas comme dans l’autre, il y a l’espoir sur lequel les deux auteurs se rejoignent. Celui-ci est cependant posé comme hypothèse chez Camus : Sisyphe, malgré sa punition par les dieux, est heureux sans qu’on sache pourquoi ; Meursault découvre à la veille de son exécution le monde, les odeurs de sel et les étoiles et nous dit aussi qu’il est heureux ; dans La Peste, les gens se mobilisent pour combattre le fléau mais là encore, on ne sait pas clairement d’où leur vient cette soif de résistance, sinon pour dépasser leur problème existentiel. En revanche pour Daoud, si l’absurdité de la condition humaine est une propre production de la société, alors la société peut également être génératrice d’espoir. Pour Camus, bien que la mort soit attachée à la vie, la vie vaut la peine d’être vécue ; pour Daoud, les sociétés sont libres dans leur devenir, elles sont donc également capables de créer historiquement de l’espoir pour l’humanité. Le livre de Kamel Daoud est une œuvre algérienne qui devrait être étudiée dans les lycées, Mme Benghebrit, tout comme le fut un certain temps l’œuvre de Camus car elle fait partie désormais du patrimoine de la philosophie, de cette philosophie universelle, mère des sciences, dont l’enseignement a progressivement disparu dans les faits de l’école algérienne. Au lieu de cela, une fatwa appelle à sa condamnation à mort. Ces «fatwieurs» estiment donc que je dois ôter la vie à celui qui ne pense pas comme moi. Belle réponse à Voltaire qui aurait dit à un abbé qu’il n’était pas d’accord avec ses idées mais qu’il se battrait toute sa vie pour qu’il puisse les exprimer. N’eut été le tragique de la situation de Daoud, on se serait mis à croire, par une ironie du sort, qu’il ne s’agit que de la continuation de son livre. Cette situation est en effet l’image de l’absurdité de la vie de tous les jours qu’il décrit dans son propre livre et que lui renvoient les impotents bardés de certitudes qui jugent, qui condamnent, qui ont horreur qu’on les dérange dans leurs certitudes, qui répondent à la pensée et aux lectures par l’appel au meurtre. J’ai envie de dire à ces accusateurs : êtes-vous capables d’écrire, montrez-nous ce que vous êtes capables de produire ? Pour reprendre une chronique de Daoud même, je leur pose la question : à quoi servez-vous, quel est votre apport ? Quelle est votre relation à l’humanité d’aujourd’hui, à sa compréhension et au cours de son histoire ? Daoud a écrit un livre qui appartient désormais à la littérature universelle que l’on soit ou non d’accord avec sa pensée ; par contre vous, vous êtes nus dès que les hommes et la société, dans un sursaut de conscience, vous auront ôté ce privilège qui est actuellement le vôtre : celui de délivrer les fatwas de la mort. Bouklia Rafik : Professeur d’économie à l’université d’Oran

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