Ahmed MAHI, Ex-dirigeant de l’UNEA et du PAGS :Le prix de notre engagement : la clandestinité et l’exil»

Publié le par Mahi Ahmed

~~Ahmed MAHI, Ex-dirigeant de l’UNEA et du PAGS : «Le prix de notre engagement : la clandestinité et l’exil» Propos recueillis par Brahim Taouchichet Le Soir d’Algérie : Votre livre porte le titre : De l’Ugema à l’Unea, témoignage sur le mouvement étudiant : 1959-1965. Il s’agit d’un témoignage succinct, voire d’un abrégé sur le mouvement étudiant qui a marqué, par son action, une période cruciale de la vie politique du pays. Pourquoi ce livre ? Ahmed Mahi : Ce livre a été écrit sous l’émotion provoquée par le décès, le 23 décembre 2013, de mon camarade et ami Houari Mouffok. Je me devais de lui rendre l’hommage qu’il mérite. Un parcours commun intense nous lie. J’ai circonscrit, à dessein, ce parcours à la période allant de 1959 à 1965. Cette période est celle de notre engagement commun dans le mouvement étudiant durant la guerre de Libération nationale et après l’indépendance de notre pays. C’est celle aussi qui a bouleversé nos vies et déterminé le cours de notre engagement militant. Mouffok a été un artisan efficace et efficient du dépassement de la crise qu’avait connue l’Ugema de 1960 à 1962 ainsi que de la sauvegarde de l’unité du mouvement étudiant algérien. Il a été soutenu par l’action et l’engagement des sections estudiantines sur le sol national et à l’extérieur, une cheville ouvrière du passage de l’Ugema à l’Unea. Il a été le premier président de l’Unea, une organisation de masse, héritière de l’Ugema, et qui, par la mobilisation soutenue de ses membres et la profondeur de son action et son rapport à la société, a joué un rôle important dans l’édification de notre Etat et de notre pays dans les toutes premières années de l’indépendance nationale, et ce, dans le sens du progrès et de la justice sociale. Ce livre, je dirais cette contribution, est un témoignage, non exhaustif, visant à éclairer et développer la culture du débat autour de certains aspects des processus historiques qui ont marqué, entre 1959 et 1965, le mouvement étudiant algérien comme détachement de notre mouvement national. Un tel témoignage ne peut être assimilé à l’écriture de l’histoire de l’Ugema ou de l’Unea. Cette histoire reste encore à écrire par les historiens. Ce témoignage se propose de participer à un traitement objectif des événements ou des crises qui ont jalonné la vie de l’Ugema et de l’Unea. Car l’absence d’une pratique démocratique réelle n’a pas favorisé le développement de débats constructifs producteurs d’intelligibilité et de sens pour comprendre et dépasser les problèmes que l’action et l’engagement posaient. Une telle absence a plutôt laissé libre cours à l’autoritarisme et au populisme comme modes de direction et d’action et contribué à développer le sectarisme et l’exclusion qui continuent de faire tant de mal à notre pays. Mouffok a été, entre 1959 et 1965, une victime exemplaire des propensions autoritaires et antidémocratiques dont faisaient montre certains de nos dirigeants. Il a été exclu arbitrairement de la conférence de l’Ugema organisée en avril 1961 à Cologne, en République fédérale allemande, parce qu’il était catalogué comme marxiste. Il a subi la répression, la torture, l’humiliation, la prison après le coup d’Etat du 19 juin 1965. Son épouse et ses enfants en bas âge ont été harcelés et terrorisés, dépossédés de leur appartement et contraints de se frayer les voies de l’exil. Sa vie a été ainsi brisée, à moins de trente ans, parce qu’il était porteur d’idées, parce qu’il a osé penser librement et autrement qu’au niveau des cercles du pouvoir. Nombre de dirigeants et de militants de l’Unea ont subi un sort similaire à celui de Mouffok. Nous avons lourdement payé pour notre témérité. Consentir des sacrifices, même les plus durs et même ceux qui se rattachent à l’arbitraire, participe de la responsabilité et de la conscience que l’on a de la justesse de la cause pour laquelle on s’engage. Mouffok et l’Unea, dans l’écrasante majorité de ses membres, avaient une telle responsabilité et une telle conscience. Pour nous, le mouvement étudiant et l’Unea représentaient un détachement vital de la jeunesse algérienne. Ils se devaient d’être un facteur dynamique, multidisciplinaire, dans l’édification de l’Etat national moderne, en commençant par contribuer à la construction d’une université algérienne productrice de connaissances, de savoir, de sciences, de rationalité, fécondant et développant sans cesse la base culturelle de la nation et ouverte sur l’universel. Ce livre donne d’abord un aperçu, certes succinct, des processus qui ont été à la base de la naissance de l’Unea et des chantiers et des réalisations engagés par cette organisation en un laps de temps si court. Il montre ensuite comment l’élan prometteur de l’Unea, comme partie intégrante des forces patriotiques et de progrès, a été cassé par le populisme, la conception autoritaire de l’exercice du pouvoir. Votre témoignage donne un éclairage sur le combat d’une génération d’étudiants à cheval sur deux périodes cruciales : la guerre de Libération nationale et les premières années après l’indépendance nationale. En quoi cela peut-il être utile pour les générations d’étudiants d’aujourd’hui ? Un grand historien, Eric Hobsbawm, qui a étudié en profondeur le vingtième siècle dans son livre L’Age des extrêmes, a dit : «Pour comprendre le présent, interrogez le passé.» En effet, les processus historiques, quand ils sont rendus intelligibles, dans la complexité et l’enchevêtrement des facteurs qui les déterminent, tirent toujours leurs racines dans le passé proche ou lointain. Cela veut dire que le réel en mouvement, dans lequel nous baignons, porte en lui ou est en quelque sorte déterminé par le passé. L’université algérienne compte aujourd’hui plus de 1,2 million d’étudiants. Nous avons, dans chaque wilaya, des structures universitaires. C’est un progrès dont nous pouvons et devons être fiers. Mais qu’en est-il de la place de cette université dans le développement économique, social, culturel et scientifique de notre pays ? Qu’en est-il de l’état du mouvement étudiant algérien et de sa place et son rôle dans l’université et dans la société ? On ne peut, dans le cadre de cet entretien, développer tous les aspects liés à de telles questions. Nous observons aujourd’hui, dans notre pays, l’existence de plusieurs organisations estudiantines. Il y a même une UNEA qui n’est pas la succession démocratique de «l’Unea dite historique». L’unité d’action du mouvement étudiant n’existe pas. Cela n’est n’est ni dans l’intérêt des étudiants ni dans celui de l’université et du pays. Ce livre essaye de contribuer à montrer, entre autres, aux étudiants d’aujourd’hui les efforts que nous avons déployés, en dépit des contraintes et des velléités répressives, pour : 1- sortir l’Ugema de la crise dans laquelle elle était plongée de 1960 à 1963 tout en sauvegardant l’unité de notre mouvement étudiant par la consolidation de la pratique démocratique ; 2- mettre l’Unea au service des tâches d’édification nationale en renforçant ses liens et son unité d’action avec les autres détachements de la jeunesse ainsi qu’avec toutes les autres organisations de masses etc ; 3- travailler à la construction d’une véritable université nationale source de savoir, de sciences, de culture, de rationalité et d’universalité ; 4- agir efficacement pour créer aux étudiants l’environnement favorisant, pour l’immédiat et pour le long terme un déroulement fructueux des études ; 5- montrer que c’est la clarté des orientations de l’Unea pour la démocratie, le progrès et la justice sociale, adoptées démocratiquement aux cours de ses congrès et de ses instances d’exécutions, de même que ses capacités d’organisation, qui ont fait la gloire de cette organisation. La mémoire du président de l’Unea, Houari Mouffok, traverse de part en part votre témoignage de militant étudiant. Vous lui dédiez, d’ailleurs, ce livre-hommage. Comment expliquer cette fascination pour ce camarade de lutte plutôt que pour un autre. Ce livre a été écrit, c’est vrai, à la mémoire de Houari Mouffok. C’était le premier et l’unique président de l’Unea élu démocratiquement et à bulletins secrets. Il a amplement marqué l’action de l’Unea de 1963 à 1965, par son style démocratique de direction, par ses capacités d’orientation, d’élaboration et d’organisation. Son intelligence était brillante et sa modestie exemplaire. Nous l’avons porté démocratiquement à la tête du comité exécutif aux deux congrès de l’Unea. Sa vie a été brisée par l’autoritarisme du pouvoir, pour les idées qu’il défendait et qu’il essayait de mettre en œuvre. Il a pleinement droit à notre reconnaissance posthume. Il ne peut s’agir de fascination mais de devoir à son égard. Fidèle à ses idéaux, comme vous le montrez, Houari Mouffok a connu les pires vicissitudes de la vie d’un militant : clandestinité, tortures, prison. Il perd tout jusqu’à sa famille. Une bien triste fin. Vous posez là un problème de fond qui est à la racine de la crise qui ronge notre pays depuis des décennies. Si un militant pour la cause de la démocratie, du progrès, de la justice sociale est poussé à connaître les affres de la clandestinité, des tortures, de la prison, de l’arbitraire qui le déleste de son appartement et le sépare de son épouse et de ses deux enfants en bas âge, cela montre, d’une part la force des idées qu’il porte et, d’autre part, le déni de la liberté de pensée et de la pratique démocratique réelle dans le pays. La liberté, c’est la conscience de la nécessité. Cela vaut la peine de lutter pour son respect et pour la placer au centre de la pratique démocratique qui fait avancer le progrès général et la justice sociale. L’idée de l’indépendance nationale a mobilisé notre peuple jusqu’à la victoire sur l’occupant colonialiste. Celles du progrès et de la justice social, voire du socialisme continueront objectivement à mobiliser et à organiser les forces sociales de notre peuple, et c’est l’écrasante majorité, qui y ont intérêt. Que de vies de militants dans le mouvement politique national avant, pendant et après la guerre de Libération nationale ont été brisées par l’étroitesse populiste, nationaliste, idéologique, etc ! Les historiens, sociologues, anthropologues, etc., ont là des champs immenses d’investigations, d’études et d’analyses, rapportés aux contextes des différentes périodes historiques pour en saisir les causes et surtout aider les générations actuelles et de demain à édifier l’Algérie démocratique, basée sur le travail, la création intellectuelle et scientifique, producteurs de progrès et de justice sociale dont nous avons tant besoin, surtout dans ce monde laminé dangereusement par cette mondialisation néolibérale. Donc, ce n’est pas une triste fin de Houari Mouffok comme vous le dites. C’est la fin triste d’un militant dont le nom restera marqué dans l’histoire de notre pays. Peut-on s’attendre à sa réhabilitation aujourd’hui ? La réhabilitation n’est pas un cadeau ou un honneur que l’on fait à un militant qui a subi la répression. C’est d’abord la reconnaissance, par les tenants du pouvoir, de la faute commise à son égard. Vous posez ici un problème qui demande des développements liés à l’actualité de notre pays et qui peuvent dépasser le cadre de cet entretien. Vous revenez avec insistance sur l’influence des idéologies en vogue dans les années 1960, notamment socialistes, marxistes-léninistes. Considérez-vous que c’étaient là des «erreurs de jeunesse» ? Je ne reviens pas avec insistance, comme vous le dites, sur l’influence des idéologies socialistes, marxistes-léninistes durant les années soixante du siècle dernier. Je voulais seulement évoquer les influences qui marquaient fortement la jeunesse et les étudiants de cette époque. Je voulais mettre en valeur le contexte national, régional et international dans lequel s’inscrivait notre action. J’ai montré comment nous sommes arrivés à nous intéresser et même, pour certains d’entre nous, à adhérer au marxisme et à faire partie des cercles marxistes animés par le PCA (Parti communiste algérien). Dans les années soixante, on venait à peine de sortir de la Seconde Guerre mondiale avec les désastres humains et matériels colossaux et irréparables que l’impérialiste fasciste a causés. La division du monde en deux systèmes sociaux antagoniques était consacrée. La guerre froide battait son plein et l’équilibre de la terreur montait en cadence en même temps que s’amplifiait le mouvement de Libération nationale et sociale. La guerre du Vietnam, les guerres de libération nationale d’Angola, du Mozambique, des îles du Cap-Vert et de Sao Tome, la lutte contre l’apartheid, la lutte contre le blocus de Cuba et contre les dictatures imposées en Amérique latine battaient leur plein. C’était une période ascendante de la lutte pour la libération nationale et sociale, pour la lutte anti-impérialiste, mais aussi de la lutte pour la démocratie, le progrès et la justice sociale. Tout cela était porté par les idées progressistes, socialistes, marxistes-léninistes. Les années 1960 étaient aussi marquées par la tenue et les résultats du vingtième congrès du PCUS (parti communiste de l’Union soviétique). Celui-ci avait fait le procès du stalinisme et initié avec Khrouchtchev la politique de coexistence pacifique entre les systèmes dominants. Cette politique a eu pour conséquence le développement des courants appelés gauchistes, maoïstes, révisionnistes, etc. Ce qui a donné lieu à d’âpres débats et luttes au sein du mouvement anti-impérialiste. L’engagement pour la démocratie, le progrès, la justice sociale, le socialisme ne peut jamais être considéré comme une erreur, même de jeunesse. Il ne peut être imposé. Il relève de l’impératif de la lutte. C’est un besoin et une nécessité historiques. Notre pays et ses classes et couches sociales qui subissent, à différents niveaux, l’exploitation et l’oppression ont un besoin vital de cet engagement relevant de la conscience et d’une maîtrise du réel. Mais chacun est responsable du cours que prend son engagement. Votre engagement et donc celui de l’Unea contre le coup d’Etat du 19 juin 1965 vous a valu une sévère répression causant une longue période de clandestinité et d’exil forcés. Quel bilan en faites-vous ? Le coup d’Etat du 19 juin 1965 relève, quant au fond, de la lutte pour le pouvoir dont les causes profondes se trouvent dans le cours de notre mouvement de Libération nationale bien avant le déclenchement de notre Révolution le 1er novembre 1954. Certains historiens comme Mohammed Harbi ont en analysé certains aspects. Faut-il rappeler toutes les luttes qui ont marqué les directions successives de notre guerre de Libération nationale depuis le Congrès de la Soummam jusqu’à l’indépendance de notre pays ? Le pouvoir qui s’est installé en 1962 n’est pas le résultat de processus relevant des dispositions adoptées par les instances régulières de la Révolution. Il ne relève pas aussi de pratiques à caractère démocratique ou du moins consensuel. Nous étions soucieux, en tant que dirigeants du mouvement étudiant, de contribuer du mieux que nous pouvions à créer les conditions objectives et subjectives si nécessaires à une certaine stabilité du pays. Nous avons refusé de plonger notre pays dans des luttes fratricides d’autant que la clarté des orientations et l’unité d’action faisaient terriblement défaut. Nous avons agi, comme je l’indique dans le livre, pour dépasser la crise de l’Ugema, sauvegarder l’unité de ses rangs et engager le mouvement étudiant dans les tâches colossales de l’édification de l’Algérie indépendante. L’Unea est devenue dès la conférence nationale d’avril 1963, par un choix démocratique de la masse des étudiants algériens de l’intérieur et de l’extérieur, l’organisation nationale estudiantine de l’Algérie indépendante. Elle a pris une place active dans la construction de l’université nationale, dans l’organisation des étudiants, la solution de leurs problèmes de vie et d’études, etc. Elle a pris toute sa place, aux côtés des autres organisations de masse et des forces patriotiques et de progrès. Nous avions pensé que l’édification démocratique était une œuvre de longue haleine et devait être le fruit du développement économique, social et culturel ainsi que de la culture de l’unité d’action de toutes les forces patriotiques et de progrès. Le coup d’Etat du 19 juin 1965 nous a été imposés comme un fait accompli. Pourtant, avec le quatrième congrès du FLN, avec l’adoption de la charte d’Alger, nous semblions nous diriger vers la mise en place d’organes d’un pouvoir à caractère démocrate révolutionnaire et d’une Constitution qui devait régir le caractère démocratique et populaire de notre République naissante, et ce, dans l’esprit de la Déclaration du 1er Novembre 1954.Il nous était impossible d’accepter un fait accompli et de surcroît imposé par la force des armes. Nous avions condamné la déposition arbitraire du président de la République Ben Bella, considérant qu’il avait été élu démocratiquement. Nous avions demandé le respect des orientations de la Charte d’Alger et de les mettre en œuvre. Le nouveau pouvoir a essayé de nous diviser, de nous intimider et a fini par nous réprimer. Nous avons tenu à sauvegarder l’Unea, son unité, et à agir dans l’esprit des décisions de notre sixième congrès. Ce qui a poussé le comité exécutif à agir dans la clandestinité. Ce qui a entraîné les sections de l’extérieur à s’organiser pour sauvegarder l’autonomie de l’Unea et soutenir sa direction. La clandestinité ou l’exil sont imposés et ne peuvent être un choix délibéré. Ils sont très durs à supporter. C’est le prix de l’engagement. Le bilan de l’Unea parle pour elle si bien que certains lui ont ajouté le qualificatif «historique». Elle a donné, comme son aînée l’Ugema, de valeureux cadres à notre pays, et ce, dans tous les secteurs. Elle a porté haut et valorisé la lutte pour la démocratie contre la pensée unique et l’autoritarisme. Elle a contribué à donner du sens aux luttes sociales et pour le progrès. Elle joué un rôle éminent dans le mouvement international de la jeunesse et des étudiants, dans la solidarité active avec le peuple vietnamien, le peuple palestinien. B. T. Au cœur des combats de sa génération Ce vieux routier du militantisme pour la liberté, la démocratie, le progrès social vient de boucler ses 80 ans. Malade, ce natif de Mecheria (wilaya de Naâma), membre fondateur du PAGS, a tenu à faire un nouvel acte d’engagement à travers : De l’Ugema à l’Unea : témoignage sur le mouvement étudiant (1959-1965), un ouvrage de près de 150 pages dont 90 décrivent le parcours du mouvement étudiant à une étape particulière parce que s’inscrivant dans une Algérie nouvelle, à la recherche d’elle-même. Ahmed Mahi, l’auteur, comme de nombreux étudiants de sa génération, aura vécu ainsi les moments forts, historiques qui ont marqué le mouvement estudiantin. Deux documents insérés en annexes sont fort utiles pour les chercheurs et historiens : sur le VIe congrès de l’Unea et l’appel de Krim Belkacem aux étudiants algériens. D’emblée, Ahmed Mahi précise que ce texte sur le mouvement étudiant de 1959 à 65 «ne peut être considéré comme une étude de l’histoire de l’Unea ni comme une partie de mes mémoires» ; le but est de «montrer les processus historiques qui ont été à la base de la création de l’Unea». C’est une manière de dire que c’est aux historiens qu’incombe la tâche de faire le travail de l’histoire de «l’Unea historique» sur deux périodes charnières : en lutte pour l’indépendance nationale puis dans ses rapports avec les tenants du pouvoir de l’Algérie post-indépendante. Justement, pour l’histoire, rappelons que beaucoup de jeunes Algériens étaient envoyés en Europe et au Moyen-Orient pour la formation des cadres futurs qui occuperont des postes importants à l’indépendance. Il en est ainsi (en ex-République démocratique allemande, RDA) de Hachemi Bounedjar, Houari Mouffok, Ali Oubouzar, Mohamed Zinet, Issiakhem, Saïd Ziad, Youyou… membres de l’Ugema (Union générale des étudiants musulmans algériens). Ce passage en RDA jouera beaucoup dans «le mûrissement de notre vie intellectuelle, philosophique et politique». «C’était le temps de la diffusion des idéologies maoïste, trotskiste, titiste ou guévariste», «nous étions amenés à nous intéresser à la conception matérialiste et dialectique de l’histoire». L’auteur souligne : «Ces idéologies ne pouvaient signifier l’extrémisme ou l’égarement vis-à-vis de notre lutte de libération nationale.» Le pendant à ce positionnement est un nationalisme ombrageux dans lequel s’insinueront opportunistes et populistes de tout bord, la volonté de caporalisation du FLN, et qui entraîneront le mouvement étudiant dans des situations dramatiques. Le baâthisme fleurit dans les campus universitaires et a pour acteurs beaucoup d’étudiants rentrés du Moyen-Orient. Le cas du président de l’Unea (Houari Mouffok, mort en décembre 2013 dans le dénuement le plus complet et auquel d’ailleurs ce livre est dédié) est symptomatique de la galère des démocrates du mouvement étudiant. Le décor ainsi planté, l’Unea va alors évoluer au gré des aléas de la lutte pour le pouvoir sous le règne de Ben Bella et surtout sous Boumediene après le coup d’Etat de 1965 que condamnent vivement Houari Mouffok et son équipe. Et d’ailleurs, un front d’opposition sera ainsi créé. Les divisions apparues avec l’Ugema vont s’exacerber à l’intérieur même de l’organisation. La chasse aux sorcières prendra une plus grande dimension et surtout très officiellement. Il faut savoir que nombre de militants de l’Unea étaient du PCA (Parti communiste algérien), l’auteur lui-même en est un membre fondateur. C’est alors l’exil, la clandestinité ou la prison avec ses horreurs. Avec la mise au pas de l’Union des étudiants, commencée avec l’Ugema, une page est tournée. Le «système» digérera pas mal des ces étudiants contestataires à la tête dure par le biais de promotion à de hautes fonctions et des responsabilités dans les institutions ou «exilés» à l’étranger (*). Mais il ne viendra pas à bout des idées et de l’idéal de cette élite d’étudiants formés à la dure. Ce sera la trame des conflits politiques et idéologiques qui se dérouleront dans le clair-obscur du système du parti unique. Le PAGS qui succèdera au PCA, dissous d’ailleurs dès novembre 1962, va s’engager dans «le travail conspiratif clandestin» au grand dam du nouveau régime à la recherche de légitimité et qui ne recule devant rien pour broyer toute opposition. Cette agitation se développe surtout dans les universités, les entreprises économiques, parmi les dockers. Hors du système, point de salut. «La Révolution devient un prétexte pour rejeter et stigmatiser tous ceux qui tiennent un autre discours. En un mot, c’est l’affirmation sournoise ou parfois brutale de la négation de toute liberté de pensée.» Ahmed Mahi est écœuré : «Le pouvoir et l’appareil dirigeant du FLN, pour garder l’exercice du pouvoir, ont eu recours à la coercition, à la répression de tout mouvement d’opposition à la ligne officielle ainsi qu’aux équilibres claniques et régionalistes qu’ils ont défaits et refaits au fil des évolutions des rapports de force.» Ahmed Mahi fera partie de ces «commandos» d’opposants par fidélité aux principes. Cette confrontation d’avec le pouvoir tire ses racines du temps de l’Ugema, les sections de Dresde (Ex-RDA) et Paris (France) allait être frappées d’ostracisme. Elles seront d’ailleurs interdites de participer à Cologne (Allemagne fédérale) pour… «déviation idéologique». Plus tard, avec l’Unea, l’activisme de ses animateurs sera progressivement tempéré, voire annihilé. Pour quel bilan ? «Le bilan parle pour elle si bien que certains lui ont ajouté le qualificatif «historique». Elle a donné, comme son aînée l’UGEMA, de valeureux cadres à notre pays, et ce, dans tous les secteurs.» Brahim Taouchichet (*) Ahmed Mahi fut cadre supérieur au ministère de l’Enèrgie et des Industries pétrochimiques et à Sonelgaz et directeur général adjoint à l’Institut supérieur de gestion et de planification (ISGP

Source: Le Soir d'Algérie du 23.12.2014

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