Quand le Brésil de Pelé est venu à Alger en juin 1965

Publié le par Mahi Ahmed

~~Quand le Brésil de Pelé est venu à Alger en juin 1965 Par : Lardjane Omar Au mois de juin 1965, la grande équipe nationale du Brésil, double championne du monde (Suède 1958, Mexique 1962), entame une tournée en Europe et en Afrique du Nord, préparatoire à la Coupe du monde devant se dérouler l’année suivante, en Angleterre. Menée par son célèbre entraîneur, Vicente Féola, l’équipe brésilienne se déplace avec un effectif quasi complet, parmi lequel les déjà légendaires Pelé, Garrincha, Djalma Santos, Bellini, etc…Le jeudi 17 juin, elle rencontre l’équipe nationale algérienne à Oran, dans un stade comble et en présence du président Benbella. Malgré la bonne prestation des Algériens Mekhloufi, Soukhane, Melaksou, Defnoun, etc., les Brésiliens l’emportent par trois buts à zéro. Le vendredi 18 juin, elle est à Alger, en prévision d’un deuxième match devant se dérouler le dimanche 20 juin, au stade municipal du Ruisseau (aujourd’hui Stade du 20-Août 1955 à El Anassers). Le public algérois est impatient d’assister, après celui d’Oran, au spectacle des meilleurs joueurs du monde. Une réception en l’honneur des deux équipes est organisée à l’ambassade du Brésil, à El Biar. Le matin de ce vendredi, je suis chargé par le rédacteur en chef de la rubrique sportive, Mohamed Rebah, de couvrir l’événement. Il insiste pour que je revienne avec le maximum d’informations et me donne carte blanche pour remplir la page sportive d’Alger républicain du lendemain : “Cela fait deux mois que ta signature a disparu du journal…il faut faire un grand retour !”. En effet, mobilisé par la préparation au baccalauréat, j’avais suspendu ma collaboration au journal, où j’étais responsable de la rubrique football, ainsi que ma participation aux rencontres de mon équipe, l’OM Ruisseau. Les épreuves du bac étant passées, j’étais de nouveau disponible. En début d’après-midi, je me rends, avec un photographe du journal, à la résidence de l’ambassade du Brésil. La réception se tient autour de la grande piscine de la résidence. Salutations et échanges brefs avec les joueurs de l’équipe nationale que je connaissais déjà. Puis, je fais mon travail. Interview en règle de Vicente Feola, avec l’aide du traducteur de l’ambassade. Ensuite, discussion avec Pelé et d’autres joueurs brésiliens. Des photos sont prises. Quelques heures après, il est temps pour moi de retourner au siège du journal pour m’atteler à la rédaction des articles. Je redescends en ville avec Rachid Mekhloufi, dans sa voiture. Nous nous dirigeons vers Bab El-Oued par la route de Frais-Vallon. Durant le trajet, j’en profite pour l’interviewer. Arrivé au journal, j’informe mon chef, Rebah, de la riche moisson d’informations et de photos réalisée. Il me confirme sa promesse : noircir toute la page sportive ! Lourde responsabilité…Alger républicain était alors le journal le plus lu et la page sportive, avec ses rubriques hebdomadaires sur les sports corporatifs et les sports scolaires, contribuait à ce succès d’audience. Je me mets au travail dans la grande salle silencieuse de la rédaction sportive. Au fur et à mesure qu’ils sont rédigés, les papiers sont envoyés, par un coursier, à l’imprimerie située en haut de la Grande Poste, à quelques deux cents mètres seulement du siège d’Alger-républicain. Le travail de rédaction se termine vers 23h 00. Il me reste à rejoindre l’imprimerie pour vérifier, sur les morasses, qu’il n’y a pas eu d’erreurs dans la saisie des textes par les typographes. L’impression du journal sur la grande rotative n’attend que la page sportive pour démarrer. Vers 01h00 du matin, la rotative est lancée. Fourbu, je n’ai pas la force d’attendre la tombée des premiers exemplaires (je le regretterai plus tard et longtemps, comme on le comprendra dans la suite de ce récit). Je redescends vers le siège du journal. La ville est silencieuse, la température est douce. Je crois me souvenir avoir remarqué, sans y prêter grande attention, quelques véhicules militaires près de la Grande Poste. De fait, depuis plusieurs jours, le tournage du film La Bataille d’Alger perturbait la circulation des grandes artères du centre-ville. Je récupère ma petite Vespa 400 sur le boulevard Amirouche. Il me reste à parcourir une dizaine de kilomètres pour me rendre chez moi. Sitôt arrivé à la maison, sitôt au lit ! Avec le sentiment d’avoir fait mon travail correctement et d’avoir vécu une journée particulière. Je suis réveillé brutalement à neuf heures du matin ! On m’appelle au téléphone. On m’apprend qu’un “coup d’état” vient d’avoir lieu pendant la nuit... Le président Benbella a été destitué ! En fin de matinée, je me rends au siège d’Alger-républicain. Etrange atmosphère…Je n’y trouve aucun rédacteur, ni responsable. Le journal du jour n’a pas paru. Dans la rue Didouche, près de l’université, quelques petits groupes de manifestants apparaissent puis se dispersent. La rencontre Brésil-Algérie qui devait se dérouler le 20 juin a été annulée. Le 21 juin au matin, je retrouve quelques amis au lycée Emir-Abdelkader. J’ai été reçu au Bac. Satisfaction. Mais l’avenir ? Plus de nouvelles des collègues d’Alger républicain, dont les locaux sont fermés et qui n’a plus paru. Quelques semaines plus tard, je croise dans la rue le photographe qui m’avait accompagné à l’ambassade du Brésil. Par lui, je récupère des photos prises lors de la réception. Ce sont celles qui accompagnent ce texte. Elles sont restées, à ce jour, inédites. Quant au numéro du 19 juin d’Alger-républicain, il a bien été imprimé mais, malgré les rumeurs selon lesquelles quelques exemplaires auraient été récupérés à l’imprimerie, je ne l’ai jamais vu. Voilà pourquoi je ne peux témoigner que par ces photos et ce texte, que l’équipe nationale brésilienne est bien venue à Alger en juin 1965, même si elle n’y a pas joué de match. Mais, que s’est-il dit lors de mes échanges avec Pelé, Garrincha, avec Mekhloufi, Bentifour, Soukhane, et surtout au cours de l’interview de l’entraîneur Vicente Féola ? Je suis incapable de le rapporter aujourd’hui, n’ayant plus aucune trace écrite. Les articles que j’avais rédigés au soir du 18 juin, et donc jamais parus, ont été mes derniers articles en tant que journaliste sportif. Ils seront aussi les derniers tout court, puisqu’ils mettaient un terme, après trois ans de pratique, au métier dans lequel je m’étais engagé, et auquel je rêvais dès mon adolescence. Quelques mois après, je rejoindrais l’université. Quant à Alger républicain, il ne reparaîtra que 24 ans plus tard, en 1989. Ainsi, l’histoire politique de l’Algérie avait interféré dans l’histoire sportive du pays, la grande histoire avait perturbé la petite histoire. Presque 50 ans après, et à la veille du départ de l’équipe nationale algérienne pour le Brésil, il m’a semblé utile de rappeler ces faits et de publier ces photos-témoignage d’un événement sportif qui a failli avoir lieu…

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