Mohammed Arkoun, l’anticonformiste

Publié le par Mahi Ahmed

~~Mohammed Arkoun, l’anticonformiste ActualitéMercredi, 04 Juin 2014 09:50 Par : Omar Merzoug Mohammed Arkoun ne s’avance pas masqué : “Je m’efforce depuis des années à partir de l’exemple si décrié, si mal compris, si mal interprété de l’islam d’ouvrir les voies d’une pensée fondée sur le comparatisme.” En clair : de se déprendre de toutes les opinions préconçues, préjugés enracinés dans toutes les traditions de pensée, occidentale ou musulmane, qui faussent l’analyse, sèment les quiproquos et récoltent les violences. Cet homme, qui annonce la couleur, n’est pas n’importe qui. On ne peut faire un pas dans les allées de l’islamologie contemporaine sans voir se profiler son ombre tutélaire. Tous ceux qui gravitent autour de l’islam le connaissent par son enseignement et par ses prises de positions publiques. Ses travaux l’ont imposé dans un monde universitaire qui n’a jamais fait bon accueil aux outsiders. Intellectuel combatif et savant de réputation, Arkoun se signale d’emblée par son anticonformisme. Rebelle aux étiquettes, sa pensée fut constamment en alerte, allergique à tout parti pris. Elle a sa propre cohérence, mais demeure ouverte à de multiples questionnements. Il est mort en septembre 2010, non sans laisser des livres qui représentent l’état achevé de sa pensée et parlent désormais pour lui. Bien que l’ayant aperçu une ou deux fois, je ne peux dire que je l’ai connu, ni même rencontré. Mais je l’ai écouté, compulsé ses livres et j’ai été attentif à ses combats. Ses enquêtes n’ont cessé de traquer avec rigueur et détermination des réponses à des questions fondamentales : “Comment faire sortir l’islam de ses ornières, de sa sclérose et de son engourdissement ? Comment le sauver de ses mauvais démons et corriger ses dérives suicidaires ? Comment renouer les fils du dialogue rompu entre l’islam et l’Occident ? Comment réconcilier l’islam, la modernité et la République ? Ces préoccupations se ramènent toutes à un socle commun : extirper les idées reçues qui obstruent la voie des échanges féconds entre deux mondes affrontés l’un à l’autre et qui ont tant de choses à partager. Mohammed Arkoun est l’un des rares à avoir pris la question au sérieux. Et c’est par le truchement de l’islamologie appliquée qu’il se propose de “recoller les morceaux”. Il est né Algérien, en 1928, dans un village de Kabylie. Son enfance se déroule dans un cadre dominé par la colonisation française quoique, précise-t-il, “on ne sentait pas la présence de l’État colonial… La Kabylie et la région du M’zab étaient comme une poche à part”. Il est admis à l’école primaire puis fait ses études secondaires (collège) chez les Pères Blancs à Beni Yenni, près de Tizi Ouzou. “On m’y a enseigné le latin et aussi l’histoire du christianisme. Apprendre le latin m’a donné une grande solidité dans la façon d’utiliser les langues, dans la façon d’écrire, de parler, de faire une conférence.” De plus, la possession du latin ouvrait la voie “au monde et à la culture grecques. On appelait cela faire ses humanités, et c’est ainsi que les plus grands esprits de l’Europe se sont formés”. Mohammed Arkoun poursuit ses études au Lycée Lamoricière d’Oran où il est interne. Le lycée d’Oran, précise-t-il, “rivalisait par sa qualité et la réussite de ses élèves avec les grands lycées de France”. Il y fait malgré tout l’expérience de la discrimination coloniale : “Je me souviens que nous étions six internes d’Algérie sur un total de 2 000 élèves et que l’on nous donnait une table à part au restaurant universitaire. Je n’aimais pas cette mise à l’écart, mais je n’ai pas protesté.” Mohammed Arkoun précise : “J’ai souffert du colonialisme, de ses aspects repoussants, surtout au lycée.” Passionné par l’histoire, le jeune Arkoun est ébloui par la Révolution française, par les valeurs de liberté, de fraternité et d’égalité qu’elle promeut, par l’idée de république dont elle est porteuse. Il se demande pourquoi il n’y a pas eu au Maghreb un mouvement révolutionnaire aussi semblable, aussi dynamique qui puisse “servir de référence pour ouvrir un ‘ailleurs’ dans notre pensée et dans notre histoire”. Une conférence prononcée par Lucien Febvre, le très savant co-fondateur de l’École des Annales, à propos de “la religion de Rabelais”, l’incite à quitter l’Algérie pour la Métropole. “Je suis parti à Paris pour y passer l’agrégation et aussi rompre avec le savoir un peu daté” dispensé à l’Université d’Alger. Cet “exil” ne l’empêche pas de se sentir algérien et de se passionner pour les discussions enflammées qui avaient lieu au 115 boulevard Saint-Michel où se rencontraient les étudiants musulmans nord-africains. Au milieu des années 1950 et surtout après l’Indépendance tunisienne, Arkoun est vivement intéressé par les réformes laïques introduites par le président Bourguiba. “Je vibrais intensément en écoutant ses discours courageux”, dit-il. Arkoun en tire aussitôt des conclusions sur l’usage du legs de la République française en Algérie. “Dès cette époque, je pensais que l’Algérie devait prendre une orientation clairement appuyée sur les acquis positifs de l’histoire de France, à savoir les idées émancipatrices issues de la Révolution française”, en dépit de la contradiction qui habitait l’œuvre française en Algérie, autrement dit, même si “le pays colonisateur les avait mal honorées”. Mais, assez vite, l’Algérie indépendante tourne le dos aux projets émancipateurs. “Pour faire le Maghreb uni, on a décidé autoritairement l’élimination de l’histoire ancienne des Berbères kabyles.” Les choix des nouveaux dirigeants, empreints d’un arabisme intransigeant, déçoivent Arkoun qui se voit contraint de renoncer à la carrière académique à laquelle il se destinait en Algérie. Il passe une thèse originale sur l’humanisme arabe, trouve asile à l’Université française et publie ses maîtres livres : Lectures du Coran, La Pensée arabe, Ouvertures sur l’Islam. Ces ouvrages, à l’allure savante, ont des implications sociales et historiques très concrètes. Tout le travail d’Arkoun est commandé par l’effort de dépasser les fausses oppositions, les antagonismes factices qui dressent l’islam et l’Occident l’un contre l’autre et en font des ennemis irréconciliables, les entraînant dans une spirale meurtrière. Ce qu’on appelle “le clash des civilisations” n’est, pour Arkoun, que “le choc des ignorances institutionnalisées”. L’urgence commande donc de “sortir des confusions courantes répandues par les usages polémiques”. Or, on n’en peut s’en dépêtrer que si on contextualise les différends en les insérant dans le microcosme historique et social qui leur a donné naissance et explique leur surgissement. La modernité des sociétés occidentales pose aux musulmans des questions brûlantes. Le problème de la laïcité, du “vivre-ensemble” en font partie. Cela implique, selon Arkoun, un double mouvement : il est capital, d’une part, que les musulmans, cessant de se barricader dans des “citadelles mytho-historiques”, sortent de leur enfermement et, d’autre part, que les Occidentaux se déprennent d’un vocabulaire qui ranime des représentations médiévales d’un islam par nature hostile. Un double déminage est donc nécessaire pour mieux se comprendre et s’accepter mutuellement. L’instauration d’une normalité dans les rapports est à ce prix. Les libertés fondamentales, la laïcité ne sont pas l’apanage de l’Occident ou de la République, ce sont des valeurs universelles. Elles sont aussi dotées d’une certaine souplesse qui leur évitent d’être plaquées telles quelles sur des réalités historiques ou sociales différentes. Selon Mohammed Arkoun, la laïcité est défendable, sous réserve qu’elle prenne en charge les spécificités des sociétés islamiques comme elle s’est coulée dans le moule des sociétés occidentales. Les idéaux républicains “impliquent une égale distance critique à l’égard de toutes les valeurs héritées dans toutes les traditions de pensée jusques et y compris la raison des Lumières, l’expérience laïque déviée vers le laïcisme militant et partisan”. Arkoun a mené ce combat jusqu’au bout, sans faillir. O. M. *Docteur en philosophie (Paris IV - Sorbonne)

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