Il y a 30 ans, les féministes ont défié le parti unique

Publié le par Mahi Ahmed

~~Louisa Aït Hamou. Présidente de l’Avif-Réseau Wassila «Il y a 30 ans, les féministes ont défié le parti unique» le 10.06.14 | 10h00 Louisa Aït Hamou avait pris part aux manifestations contre le code de la famille, au début des années 1980, en tant que membre d’un collectif universitaire. -Il y a 30 ans, alors que le pays était dirigé d’une main de fer par le parti unique, des féministes ont réussi à manifester dans la rue contre le code de la famille, qui était en débat à l’APN. Que sont-elles devenues aujourd’hui ? Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts ; il y a eu des événements politiques graves, dont le terrorisme et la guerre civile, et on n’en sort pas indemne ! La société a subi des bouleversements importants, le système politique en place a perfectionné ses moyens de répression. La main de fer dont vous parlez est toujours là, même si elle est protégée par un gant de velours. On le voit très bien aujourd’hui, la société est complètement verrouillée. Les féministes, tout comme les autres citoyens algériens qui se battent pour leurs droits, subissent le même rouleau compresseur accompagné d’un discours officiel soporifique. J’entends dans votre question une espèce de désenchantement. Oui, les féministes ont réussi à défier le parti unique et ont manifesté dans la rue pour dire non au code de la famille il y a 30 ans. C’est un moment important dans l’histoire du mouvement des femmes. Mais est-ce à dire que, parce qu’il n’y a pas d’action «spectaculaire» dans la rue, il n’y a plus de luttes féministes ? Il me semble plutôt que les forces du mouvement des femmes se sont redéployées et ont investi d’autres terrains. Ce sont de nouvelles stratégies. Il y a 30 ans, la pierre d’achoppement était le code de la famille et les luttes du mouvement autonome des femmes étaient braquées sur ce texte législatif, qu’il faut abroger, car fondamentalement inégalitaire et anticonstitutionnel. Cette revendication de loi égalitaire continue à être notre phare, sinon nous ne pouvons pas nous considérer comme citoyennes de ce pays. -Pourquoi cette absence remarquée du mouvement féminin sur le terrain alors qu’il avait bravé tous les dangers, notamment dans les années 1990 ? Durant les années 1990, il y avait le feu en la demeure. Nous n’avions pas d’autre choix que de «braver tous les dangers», comme vous le dites. C’était une question de survie. Les discours de haine envers les femmes dans les mosquées résonnent encore dans mes oreilles ; on les entend encore aujourd’hui sur certaines chaînes de télévision et on les lit dans certains titres de journaux. Des femmes ont été assassinées, comme notre amie Nabila Djahnine et bien d’autres anonymes, d’autres enlevées, torturées et violées par les groupes islamistes armés et ces crimes n’ont pas encore été reconnus dans leur ampleur, dans leurs conséquences sur la société et pour la nécessaire réparation des victimes. C’est une tache noire dans notre histoire. Si ces femmes ont subi autant d’horreurs, c’est avant tout parce qu’elles sont femmes et représentent une menace pour l’ordre social de non-citoyenneté pour tous prôné par les islamistes. Alors oui, il était important de dire, haut et fort, non à l’islamisme qui tue.Personnellement, j’ai participé à toutes les manifestations organisées par les femmes pour dénoncer le terrorisme, mais j’étais aussi inquiète, car je savais qu’il y avait beaucoup de manipulations politiques par le pouvoir à l’époque. -Pensez-vous qu’il y a un problème de relève, d’usure ou de contexte politique qui lamine toute lutte pour les libertés et les droits ? Pour moi, c’est surtout le contexte politique qui lamine nos luttes. C’est un contexte très dur que nous vivons aujourd’hui : au niveau interne, une déliquescence et une corruption ravageuses ; un recul important sur des acquis de liberté d’opinion et d’expression, et au niveau régional une fragilité inquiétante. Nous ramons à contre-courant et dans l’adversité, mais ce qui nous fait tenir la colonne vertébrale droite en tant que féministes qui luttons contre les violences faites aux femmes, ce sont ces femmes victimes de violence qui, lorsqu’elles sont écoutées, valorisées et soutenues se battent et retrouvent leur force et leur dignité. Donc, comme dans toute lutte, il y a des avancées et des reculs, il y a parfois de l’usure comme vous le dites, mais aussi de la détermination, de l’engagement et de l’espoir. Quant au problème de relève, je pense qu’il n’est pas particulier aux féministes algériennes ; il se pose dans beaucoup d’autres sociétés. On ne sait pas vraiment comment des idéaux peuvent être transmis d’une génération à une autre. -Pourquoi les nouvelles générations s’impliquent-elles de moins en moins dans les débats sur les droits des femmes ? Il est difficile de leur demander de s’impliquer dans des débats sur les droits des femmes alors qu’il n’y a pratiquement plus d’espace d’échange et de débat, que tout est verrouillé, qu’elles ont le plus grand mal à trouver un emploi et que le discours social ne reconnaît pas leur apport à la société. En même temps, je pense qu’il faut essayer de voir plutôt les nouvelles formes de lutte ; elles ne sont peut-être pas dans des associations de femmes, mais elles seront dans des associations de proximité, des associations culturelles, dans des clubs sportifs, des réseaux sociaux... Il y a des choses très intéressantes qui sont en train de se produire ; la société a été bouleversée autant sur le plan démographique que sur le plan des pratiques sociales ; il faut prendre acte de ces mutations, anticiper sur l’avenir, et donner du temps au temps. Viendra bien un moment où toutes ces luttes convergeront pour faire une véritable force politique de changement. Salima Tlemçani

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