Gloire et indignité littéraires

Publié le par Mahi Ahmed

~~Gloire et indignité littéraires Par Madjid Kaouah C’est avec effarement qu’on prend connaissance des polémiques qui déchirent le landerneau littéraire algérien. On peut, bien entendu, priser les controverses d’idées qui ont jalonné l’émergence de la littérature algérienne. Elles s’inscrivent dans des échanges contradictoires, vifs et qui ont laissé parfois des traces, voire des blessures mal cicatrisées. Mais n’est pas Jean El-Mouhouv Amrouche, Mouloud Mammeri, Mostefa Lacheraf ou Mourad Bourboune qui veut. A chacun ses Camus et Sartre à la petite semaine. Aujourd’hui, les échanges comminatoires et les interpellations ressemblent, par endroit, à la cour de Dar-S-bitar…Mais peut-être trop de retenue et de dirigismes imposés font, qu’aujourd’hui, on met les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Proust se suffisait d’une madeleine. Nos auteurs, de conférences de presse où ils se répandent en confidences de boudoir et d’alcôve. Le subtil Mohamed Dib a non seulement laissé derrière lui une pléiade de romans qui fondent une grande oeuvre mais il a semé, dans le même mouvement, de grandes interrogations. Autant de questions ouvertes, protéiformes, qui constituent un tournant majeur dans l’histoire de la littérature maghrébine de langue (Jean Sénac aurait écrit de « graphie ») française. Dans un parcours solitaire, discret, cet ancien journaliste était opposé à l’exhibitionnisme (un mot en vogue) médiatique. Il n’est sorti de sa discrétion que pour s’élever contre la dérive sanguinaire où fut plongée le pays durant les années quatre-vingt dix… Il avait, en fait, donné, dès Dieu en Barbarie (Le Seuil,1974) et Les Terrasses d’Orsol (La Bibliothèque arabe, Sindbad,1985), une image prémonitoire de la tragédie algérienne post-indépendance. Ce qui nous frappe et nous parle encore, c’est qu’à sa manière, sans être doctrinaire, il a fait rebondir, entre les deux rives de la Méditerranée, la question sartrienne. A savoir, que peut la littérature? Vivant au cœur de l’Europe, il était instruit des nouveaux chemins que la littérature, en particulier le roman, avait empruntés. Le long compagnonnage entre la fiction littéraire collective et l’histoire avait cédé inexorablement la place à l’émergence du « Moi », tout-puissant. Imaginaire, abysses et narcissismes s’ouvraient « Rivages des Syrtes ». Le « nouveau roman » (dont l’un des « papes » sulfureux fait partie des Immortels de l’Académie française) n’aura été, somme toute, qu’effervescence vite apaisée et qui fait figure à bien des égards de classicisme. Dès lors, la question morale de la responsabilité en littérature sonnerait comme de l’emphase, une vieille lune remisée au musée des idéaux papivores. Dib, dans une post-face (une fois n’est pas coutume chez lui,) dans La Nuit sauvage (Albin Michel,1995), aux antipodes de l’image lisse qu’on voudrait lui accoler, a posé, une fois de plus, les termes de la problématique à laquelle devait faire face un écrivain du Sud (Tiers-monde n’étant plus emblématique, et le plus souvent, il vit en exil dans le Nord où il écrit et publie). « A quelle interrogation plus grave que celle de sa responsabilité un écrivain pourrait-il être confronté ? C’est mal poser la question, elle doit être retournée ; nous dirions mieux en nous demandant : cela a-t-il un sens qu’on se répande en écrits et qu’on n’ait pas à en répondre pour les avoir écrits ou tout bonnement pour avoir écrit ? L’Occident, aujourd’hui, paraît s’être libéré de cette préoccupation, avoir disjoint les deux choses : écriture (romanesque) et responsabilité (morale). Doit-on et peut-on partager partout une telle position ? » s’interroge Dib. Et d’y répondre : « Je pense qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas… Je n’irais, certes, pas appeler le malheur sur une société pour la gloire (ou l’indignité) de la littérature ». (1) Or, si le pas n’est pas franchi par Dib, ou encore par de nombreux écrivains maghrébins, il semble que dans le domaine de l’édition en Europe et y compris dans le Sud, cette hypothèse tend à devenir une stratégie littéraire. Eloquent à plus d’un titre, l’entretien du sociologue Christine Detrez, sous le titre « La belle et le kamikaze» (2). Dans le sillage de Bourdieu et d’Edward Saïd, elle évoque le spectre d’un « néo-orientalisme » qui hante les maisons d’édition parisiennes. Pour éviter toute équivoque, il faut réaffirmer sans ambages que les méfaits de l’intégrisme meurtrier défient l’imagination. Ce n’est pas cela qui est épinglé, récusé, mais les conditions et les structures éditoriales qui décident en « métropole » de la parution ou non d’un titre. La sociologue note : « Lorsqu’on regarde les textes publiés en France et l’éclairage donné par les romancières, on se rend compte qu’on est souvent dans ce que j’appellerai des situations de quiproquo culturel. Par exemple, des situations de subversion d’écriture qui peuvent l’être en Algérie, lorsque le texte y est publié, mais qui, en France, deviennent quelque chose d’attendu et de commun. Cela est visible lorsqu’il est question d’un témoignage ou d’une expression de soi, de son corps ou d’expériences privées, où ces questions deviennent des détours par lesquels la romancière reste confinée ». Certes, il y a plus d’une nuance entre une production sociologique et un écrit littéraire. Encore davantage avec les publications de témoignages. Karim, mon frère intégriste et terroriste de Samia Labidi (Flammarion,1998), par exemple, n’a sans doute pas de grandes affinités avec le récit Tuez-les tous de Salim Bachi (Gallimard, 2006). Ce qui n’enlève ni à l’un ni à l’autre son intérêt. Il suffit tout simplement de ne pas mélanger les genres. Autre illustration : on se rappelle de Moi, Nadia épouse d’un émir du GIA (4), un « grand reportage » décapant de la regrettée Baya Gacemi, une grande dame de presse, écrit au plus fort de la « tragédie algérienne ». Avatar avec La vie sexuelle d’un islamiste à Paris (Albin Michel, 2007) de Leïla Merouane ? Une ancienne journaliste, également. Hemingway n’avait-t-il pas affirmé que « le journalisme conduisait à tout, à condition d’en sortir »? Le clin d’œil au best-seller scandaleux de Catherine Millet doit être plus qu’involontaire… Et le roman, en lui-même, est autrement plus digne d’intérêt que le titre dont il a été affublé. Fort heureusement, l’édition parisienne donne à lire le plus souvent des « valeurs sûres ». Telle Assia Djebar dont les livres portent désormais la mention prestigieuse « de l’Académie française». Après les fresques romanesques ancrées dans l’histoire immédiate – et douloureuse- de l’Algérie, Assia Djebbar a renoué le fil avec L’Amour, la fantasia. Mais cette fois, dans Nulle part dans la maison de mon père (Fayard, 2007), en libérant le flux de sa mémoire, elle revisite sa vie intime à l’âge où tout se noue, l’adolescence. C’est aussi un portrait, grandeur nature, de la mère, de la femme « là-bas, sur la rive Sud de la Méditerranée ». Depuis L’Amour, la fantasia (Lattès, 1985 et Albin Michel,1995), Assia Djebbar nous offre une écriture de grande amplitude où le sens de l’observation anthropologique se déploie sur les crêtes de la poésie. On lui a reproché sans ménagement « une écriture moyenne », et c’est, évidemment, un mauvais procès dont la société des écrivains algériens est friande. Or, nos écrivains savaient pourtant se respecter, voire s’admirer et s’aimer. C’est la découverte qu’on peut faire dans Kateb Yacine, le coeur entre les dents, de Benamar Médiene (Robert Laffont, 2007). Cette « biographie hétérodoxe », qui mêle témoignage documenté et récit, nous révèle les liens chaleureux et complices que Kateb et Assia Djebbar entretenaient par-delà leurs différences. Ce n’est pas le seul mérite de cet ouvrage qui restitue une vie, une époque, de façon polyphonique. Procès en sorcellerie ? Anouar Benmalek, incisif, avoue : « Si vous réussissez à mettre en colère celui qui vous lit, vous avez gagné une partie de votre pari » (Vivre pour écrire, entretien avec Youcef Merahi, éditions Sédia, 2007). Après son roman Ô Maria, il aura été, pour ainsi dire, servi ! Des censeurs autoproclamés, nourris d’approximations et de dogmes mal digérés, ont crié, rien de moins, au blasphème et à l’apostat. Le plus souvent, sans même le lire ! C’est dire que, sous nos cieux, l’écrivain reste comptable de chacune de ses lignes. Il peut être assigné devant des tribunaux qui n’ont rien à voir avec la littérature. Faut-il rappeler que certains en sont morts, assassinés ? Le père de l’inspecteur Lob (qui vient de rater une présidence de la République) en connaît un rayon…Yasmina Khadra, après avoir été porté aux nues, a fini par être cité par médias interposés pour… « désertion » de ses propres propos. Si le lecteur occidental se soucie comme d’une roupie de sansonnet de la vie au quotidien de son romancier préféré, chez nous, cela tourne au harcèlement. C’est qu’il est pris au mot l’auteur. Depuis son premier roman Serment des barbares, Boualem Sansal soulève force controverses (3). Il a ainsi l’assurance que ses livres ne sont pas reçus dans l’indifférence qui accueille d’autres… Elles ne se sont guère éteintes. Avec son Village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller (Gallimard, 2007), la polémique a battu son plein (sur Internet, surtout). Le Monde des Livres titre tout de go : « Boualem Sansal sur les traces du nazisme (…) l’écrivain algérien traite d’un sujet tabou dans son pays : la Shoah »… Comment ne pas songer à Jean-Louis Bory et son Village à l’heure allemande (Flammarion, 1945, Prix Goncourt) ? Dommage pour Schiller, le grand poète allemand du XIXe siècle… A l’interrogation posée par Mohamed, Kateb Yacine a répondu d’une certaine manière en citant William Faulkner (dans une relation de fascination-répulsion) : « Et je me rendis compte, à ce moment-là, de l’infranchissable abîme qui sépare tout ce qui est vécu de tout ce qui est imprimé ; ceux qui le peuvent agissent et ceux qui ne le peuvent pas et souffrent assez de ne pas pouvoir, écrivent là-dessus (3). Peut-être, pour comprendre ce climat délétère qui caractérise notre jeune république des lettres algérienne, faudrait-il lire sans retard l’essai incisif de Hend Sadi sur lequel nous reviendrons prochainement. Concluons, ainsi, provisoirement, ce chantier de la grandeur et des servitudes littéraires. A.K. • (1) Entretien réalisé par Brahim Hadj-Slimane in L’Expression du 15 décembre 2007. • (2) Cf. Dieu en barbarie (p.19) Le Dr Berchig, l’un des protagonistes du roman de M. Dib : « Aujourd’hui, c’est nous les barbares (…) Dieu serait bien inspiré de venir faire un petit tour parmi nous, aussi, parmi nous, surtout, qui ne croyons plus qu’en des sorciers » et Quand on arrive d’un monde où le pain quotidien et la santé ont cessé depuis longtemps d’être un problème, on ne voit pas la misère physique et morale qui afflige le nôtre, mais seulement sa « sainteté ». C’est tout à fait naturel ! Mais pour qui, si je puis dire, cette misère constitue le pain quotidien, c’est une nourriture des plus indigestes, je vous assure ! » (3) Boualem Sansal,Yasmina Khadra, Slimane Benaïssa… les enfants de l’amertume », par Aude Lancelin, in Le Nouvel Observateur du 2 septembre 1999 (4) In KatebYacine, le cœur entre les dents de Benamar Médiene. (5) « Mouloud Mammeri ou La Colline emblématique », éditions Achab, Algérie, 2014. Source : http://www.algerienews.info/gloire-et-indignite-litteraires/

Publié dans Choix d'articles

Commenter cet article