Alexeï Pouchkov « L'APCE risque de s'isoler elle-même de la Russie »

Publié le par Mahi Ahmed

~~Alexeï Pouchkov « L'APCE risque de s'isoler elle-même de la Russie » ‎Hier ‎9 ‎juin ‎2014, ‏‎18:13:53 | Comité Valmy La Russie a suspendu sa participation aux sessions de travail de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) et a été exclue du G8, devenu de fait G7, réuni à Bruxelles le 4 juin dernier. Les Russes se voient ainsi progressivement écartés des instances de décision internationales. Le représentant du Comité des affaires étrangères de la Douma, la chambre basse du Parlement, Alexeï Pouchkov, donne son avis sur les conséquences de ces sanctions dans une interview au correspondant du journal Izvestia, Konstantin Volkov. - Quel est l'état des relations entre la Russie et l'APCE, après que la délégation russe a quitté la session de travail du printemps ? - La délégation russe ne participera pas aux travaux de la session de juin de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Nous avons suspendu notre coopération avec l'Assemblée pour la durée des sanctions qui frappent notre délégation. Le 26 mai, nous en avons informé Tiny Kox, le président du comité de l'APCE et leader du groupe de la Gauche européenne à l'assemblée, au cours sa visite à Moscou, où il s'est entretenu avec le président de la Douma Sergueï Narychkine. Notre décision était clairement expliquée dans une lettre que Sergueï Narychkine avait envoyée quelques jours plus tôt à la présidente de l'APCE, Anne Brasseur. Ce message revient de façon détaillée sur la position russe concernant la Crimée et la crise en Ukraine, et condamne le choix de l'APCE de priver la délégation russe de certaines de ses compétences. Dans cette lettre, nous soulignons que nous ne refusons pas le dialogue mais rejetons le langage des sanctions, qui rend la coopération impossible. Le président de la Douma s'est déclaré prêt à se rendre à Strasbourg pour participer aux sessions de travail, mais seulement après que la délégation russe aura récupéré ses droits. - Quelle a été la réaction de l'APCE face à cette décision de Moscou ? - Le président de l'Assemblée étudie en ce moment la lettre du président de la Douma. Mais nous supposons d'ores et déjà que la privation des responsabilités de notre représentation sera maintenue jusqu'en janvier 2015, date à laquelle les pouvoirs de toutes les délégations nationales doivent être réexaminés. Et on ne peut pas exclure qu'une partie de l'Assemblée se positionne en faveur d'un prolongement des sanctions. Mais nous ne changerons pas notre position. Nous considérons que l'APCE a pris, sur la question ukrainienne, une position inacceptable et complètement unilatérale. La position de l'Assemblée revient en effet à dire que la Russie est à blâmer pour tous les maux de l'Ukraine alors que les autorités de Kiev ont tous les droits. On tolère toutes les actions de Kiev et des ultranationalistes – du terrible massacre d'Odessa au recours à l'armée contre leur propre peuple en passant par les tirs sur la population à Marioupol. Le comité présidentiel de l'APCE a bien demandé à Kiev de mener une enquête sur l'assassinat de masse à Odessa, seulement après que nous leur avons envoyé des photographies de gens brûlés, étranglés et tués par balle dans la Maison des syndicats de la ville. Mais on peut aisément prévoir que l'enquête menée par Kiev, si même elle est menée, sera unilatérale et partiale. Et si l'APCE s'en satisfait, cela montrera une fois de plus combien elle s'est éloignée de ses propres principes. - Que perd la Russie en ne participant pas aux sessions de travail de l'APCE ? - La Russie est en train de perdre l'occasion d'assister à la grande parade de la russophobie. Elle ne pourra pas entendre répéter à quel point le régime de Kiev est démocratique, entendre les États-membres, délirants, affirmer qu'en Ukraine, personne ne veut la fédéralisation, qu'il n'y a aucune organisation fasciste et que le pays est « plus uni que jamais ». Nous n'aurons plus l'occasion d'écouter les discours xénophobes du type « les Russes sont très gentils – d'abord, ils t'offrent du thé, puis ils te poignardent dans le dos. » - Et au-delà du sarcasme ? Nous avons encore toutes les cartes en main : présence à l'APCE, possibilité d'influer sur le cours des choses, de s'opposer aux accusations aveugles… - Oui, nous avons cette possibilité et notre délégation l'utilise pleinement. Lors de la dernière session de travail de l'APCE, nous étions dans une position difficile et nous nous sommes battus, sans surprise, à propos de l'Ukraine. Il est toutefois clair qu'il s'est formé, au sein de l'Assemblée, un « front uni » de gens qui ne veulent pas connaître la vérité et qui nient les évidences. Ils se sont manifestement fixés pour tâche d'organiser un processus d'inquisition politique contre la Russie et de justifier le soutien de l'Occident au régime de Kiev. Dans le même temps, en deux ans, nous avons réalisé beaucoup de choses à l'APCE. Notre délégation a été très active. Nous avons réussi à empêcher l'adoption d'un certain nombre de résolutions antirusses, à contrecarrer les tentatives de mettre la Russie sous une double tutelle de l'APCE et du comité des ministres du Conseil de l'Europe. La visite de Sergueï Narychkine à Strasbourg en octobre 2013 a été un réel succès : cette première représentation du président de la Douma à la session de l'APCE en a impressionné plus d'un. Lors de la session de janvier 2014, le chef de la délégation russe a été élu président du groupe des démocrates européens, troisième plus grand groupe parlementaire de l'Assemblée avec ses plus de 80 délégués. La Russie était représentée à la Commission présidentielle, plus haute instance dirigeante de l'APCE, ce qui lui a donné la possibilité de rencontrer et échanger avec les dirigeants des gouvernements européens venus à la session de l'Assemblée. Mais les sanctions infligées à la Russie nous privent de la possibilité de voter et de participer dans tous les organes dirigeants de l'Assemblée. Dans ces conditions, notre présence officielle lors de la session de l'APCE ne changera rien. Pourquoi devrions-nous y assister ? Si nous n'avions pas quitté l'Assemblée, nous serions restés avec des pouvoirs réduits et nous ne pourrions de toute façon influencer ni le vote, ni l'avancée des travaux, ni même prendre la moindre décision. Participer sans avoir le droit de faire quoi que ce soit ne nous apporterait rien. Cette présence officielle ne correspondrait pas au statut de la Russie comme l'un des principaux membres du Conseil de l'Europe : nous avons une des délégations les plus nombreuses et nous sommes un des plus gros contributeurs au budget de l'organisation. La Russie alloue chaque année 23 millions d'euros – soit autant que les quatre principaux pays-membres : l'Allemagne, la France, l'Italie et la Grande-Bretagne. En voulant « isoler la Russie », c'est elle-même que l'APCE risque d'isoler ! - Y aura-t-il, selon vos informations, de nouvelles sanctions de la part de l'Union européenne à l'encontre de la Russie ? - Les membres de l'Union européenne préparent actuellement ce qu'il est convenu d'appeler le « troisième paquet » des sanctions, que Bruxelles compte appliquer si la Russie envoyait des troupes sur le territoire de l'Ukraine ou en cas de « nouvelles escalades de la tension du côté de la Russie ». En fait, c'est l'administration du président Barack Obama qui insiste sur ce troisième volet, et qui a donc clairement choisi la voie de la guerre froide. Les États-Unis veulent que l'Europe participe car, sans son soutien, leur ligne de conduite ne vaut rien. Cependant, les Européens tiennent bon pour le moment et ne prennent aucune sanction économique, car ils risquent d'y perdre leur marché russe – et de se punir eux-mêmes. Par exemple, les États-Unis et la Grande-Bretagne insistent pour que la France ne vende pas à la Russie les deux navires de guerre de classe Mistral qui seront terminés à l'automne prochain. Mais l'argent a déjà été versé, et il s'agit d'un montant important – 1,2 milliard d'euros. En cas d'annulation du contrat, Paris devra payer des dédommagements élevés. La plus grande partie de l'Europe ne veut pas de guerre froide avec Moscou, sauf quelques pays, comme la Grande-Bretagne, la Pologne, la Suède, la Lituanie et l'Estonie. - Et pourquoi ceux-là voudraient-ils d'une guerre froide ? - À mon avis, avec les États-Unis, ces pays se focalisent sur un jeu d'affaiblissement géopolitique de la Russie à travers le changement de régime à Kiev et la réorientation de l'Ukraine vers l'OTAN et l'UE. En face, l'Allemagne, l'Autriche, la France, l'Espagne et l'Italie ont une position plus réservée. Ils préconisent un rapprochement entre l'Ukraine et l'UE mais cherchent des moyens non d'aggraver les choses mais de sortir de la crise. En premier lieu, ils comprennent que la question du gaz ne se résoudra pas sans la Russie. Et puis comment voulez-vous reconstruire l'économie ukrainienne sans la Russie ? L'Europe a-t-elle vraiment besoin d'une Ukraine détruite et affaiblie ? Ils veulent construire un marché dans un pays de 45 millions d'habitants, pas dans « un trou noir » où sévit la guerre civile. - Quand les sanctions déjà en place contre la Russie seront-elles levées ? - Pour l'heure, on peut déjà dire que, dans un avenir proche, l'Union européenne n'allongera pas la liste des sanctions à l'encontre de la Russie et ne passera pas à leur phase économique, même si les États-Unis font énormément pression sur Bruxelles en l'exhortant à le faire. La question des sanctions personnelles déjà infligées sera examinée par Bruxelles en septembre prochain. Si elles sont annulées, il est possible que se tienne, fin 2014, le sommet annuel russo-européen, qui avait été reporté suite au conflit politique entre Bruxelles et Moscou. - Donc, l'Europe a décidé de reconsidérer son attitude envers la Russie ? - Pour le moment, nous n'en sommes pas là. Cependant, Moscou n'a pas envoyé de troupes en Ukraine et a même reconnu les résultats de l'élection présidentielle, malgré d'importants doutes sur leur légitimité. Une partie de la population ukrainienne n'a pas participé à cette élection, qui a été également marquée par de nombreuses violations. Mais nous avons estimé qu'il était préférable d'avoir une élection imparfaite que pas d'élection du tout, en partant de l'idée qu'il vaut mieux une autorité même relativement légitime qu'un gouvernement clairement illégitime, voire que l'anarchie. C'est pourquoi nous avons fait savoir que des contacts entre notre président et le président ukrainien pouvaient avoir lieu. Nous avons également montré une certaine bonne volonté à résoudre le problème du gaz. Je pense que l'Europe l'a apprécié, et à juste titre. Après tout, nous avons aussi une opinion publique. Et si nous menions aujourd'hui une enquête en Russie, la majorité serait favorable à la cessation immédiate de toutes les livraisons d'hydrocarbures à l'Ukraine – jusqu'au règlement de la dette ! Personne dans le monde ne fournit des produits à des pays endettés sans garantie de paiement. Et le fait que Moscou continue de chercher un terrain d'entente sur une base tripartite, ensemble avec l'UE, a joué un rôle. Nous ne voulons pas nuire à nos relations avec l'Europe, qui est le plus grand consommateur de notre gaz. Notre budget dépend énormément de ces livraisons. Pour sa part, l'Europe a déjà reconnu que l'Ukraine devait immédiatement payer 2,2 milliards d'euros à la Russie. Bruxelles protège, naturellement, ses intérêts. En Europe, ils veulent que le gaz russe soit déjà stocké en Ukraine, avant l'arrivée du froid, sinon ils commenceront de se geler dès l'automne ! Cela nous convient, mais si Kiev se met ensuite à voler les réserves européennes, alors ce sera le problème de l'Ukraine et de l'UE – pas le nôtre. - Quel sera l'attitude du nouveau président Petro Porochenko ? - Il semble que Porochenko se tourne entièrement vers les États-Unis, l'UE n'est que sa deuxième priorité. Porochenko pense avoir plus d'opportunités politiques à Washington. Si l'Europe est véritablement disposée à stabiliser l'Ukraine, les États-Unis souhaitent plutôt la transformer en un État ouvertement antirusse, avec la perspective que l'Ukraine rejoigne l'OTAN. Porochenko est encouragé par la classe politique ukrainienne à s'orienter vers l'Amérique. Aujourd'hui, parmi ceux qui détiennent le pouvoir en Ukraine, certains voient le conflit avec la Russie comme un but en soi. Ce conflit sert à Kiev à renforcer l'identité nationale – celle-ci se forge non à l'intérieur de l'Ukraine mais dans la confrontation avec Moscou. Ces groupes estiment que grâce à cette « identité externe », ils seront reconnus sur la scène mondiale. Par ailleurs, pour l'heure, les déclarations de Porochenko sont tout à fait irréalistes. Il a annoncé, par exemple, que Kiev n'achèterait pas de gaz à la Russie à des prix aussi élevés, mais se servirait du gaz européen. Sauf que le gaz européen ne suffit pas, et que tous les pays ne sont pas prêts à un tel arrangement. Ces calculs n'ont simplement aucun sens. Il faudra bien que Porochenko traite avec la Russie. - Vous avez évoqué la possibilité d'un « retour à la guerre froide » ? Pensez-vous qu'un tel scénario soit réellement envisageable ? - L'administration Obama est en train de voir si sa politique d'isolation de la Russie pourrait réussir. Mais isoler la Russie n'est pas possible. C'est devenu évident après la visite de Poutine à Shanghai, qui a confirmé la formation d'un tandem stratégique sino-russe, ainsi qu'avec la signature de l'accord sur la création de l'Union économique eurasiatique. La politique d'isolation n'intéresse pas la majorité des pays européens, mais je pense que l'administration Obama n'abandonnera pas sa politique. Il ne faut donc pas exclure le fait que nous pourrions entrer dans une guerre froide avec la États-Unis et ses alliés les plus fidèles. Mais, de mon point de vue, une nouvelle politique de guerre froide serait vouée à l'échec. C'était une chose d'essayer d'isoler la Russie dans les années 1950, une époque où les États-Unis représentaient presque la moitié du PIB mondial, mais ç'en est une autre d'essayer de nous isoler aujourd'hui, quand ils détiennent moins de 20 % du PIB, traversent une crise budgétaire et ont la Chine sur les talons. Le poids des États-Unis sur la scène mondiale n'est plus ce qu'il était au 20è siècle. Il semble simplement qu'eux-mêmes ne l'aient pas encore tout à fait compris. Traduit par : Manon MASSET publié Lundi 9 juin 2014 Source :

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